LES ORIGINES DE WEHTHEU
oser se l'avouer, — que l'amour restât incompris pour avoir une raison raisonnable de se tuer... se tuer... se tuer comme Werther! Aberrations bien faites pour être plaisantes si elles ne montraient pas les hommes sous un côté pénible ! 0 comédie de la raison ! On avait soin que la mise en scène matérielle du suicide fût absolument la même que celle de Werther; vers six heures du soir, on écrivait à un ami : « J'ai vu pour la dernière fois les champs, les forêts et le ciel »; à son rival : « fai troublé la paix de ta maison, fai porté la défiance entre vous; adieu, je vais y mettre fin. » On disait à son domestique, si on en avait un, ou, dans le cas contraire, à sa femme de ménage, « d'être prêt ou prête de grand matin, » prenant pour prétexte qu'on partirait en poste ou en coche à six heures ; puis, quand onze heures sonnaient, on s'approchait de la fenêtre, on disait adieu aux étoiles, on invoquait l'image bien-aimée de Marguerite B.... ou de Sarah D.... ou de Gretchen Z...., en face de son portrait-silhouette ; on priait, par écrit, un parent de vous mettre en terre, sous deux tilleuls autant que possible, ou au moins dans une campagne solitaire ; on ouvrait, comme Werther, sur .son bureau, le drame sentimental de Lessing, Emilia Galotti, et à minuit, à l'heure fatale, au dernier coup des douze tintements, on en terminait avec le irai sfmgr de la vie par un coup de pistolet.
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Peut-être , cet essai d'ironie m'altirera-t-il sinon la haine, au moins la colère de quelque sentimentale blonde de l'autre côté du Rhin ; Dieu m'est cependant témoin que je ne veux blesser aucune âme doucement inspirée, aussi bien au-delà du Rhin qu'en deçà! Dieu m'est témoin aussi que personne ne respecte plus que moi les domaines du sentiment ; mais j'avoue, d'autre part, que si les pratiques de ce même sentiment deviennent des choses de mode et de vogue , et si elles ne sont au jour que par une raison de condescendance pour ces déesses, je n'hésite pas alors à rire, sinon beaucoup, au moins un peu. — Se tuer comme Werther fut à la mode, comme il fut de mode de penser et de s'habiller à la façon de Corimie sous le règne de M""" de Staël , comme il fut de mode d'être une femme de trente ans sous le règne de M. de Balzac ! Que de choses, surtout en France, se mettent à la mode ! J'entendais dernièrement une ravissante étrangère qui est presque une Française, mais qui est tout à fait une adorable mondaine, lépondre à
quelqu'un qui lui demandait de ses nouvelles : « Mon Dieu, j'ai la maladie à la mode, je suis grippée : il faut bien l'être, car cet hiver on n'est point du monde, si on n'a pas la grippe au moins une fois ! » Tout notre monde est là-dedans. Cette réponse était dite avec ce ton charmant d'insouciance que l'on apporte des bords de la Vistule. Eh bien, 6 libre folie humaine, plus folle que celles que l'on met sous les verroux , n'est-il donc pas permis de rire un peu de tes libertés! Quelle leçon charmante elle vous donne, philosophes et scoliastes, cette étrangère, belle comme les fleurs les plus belles, en vous disant qu'elle a la grippe parce qu'il faut l'avoir, parce qu'elle ne veut pas perdre un seul fleuron de sa gracieuse couronne de mondaine (1)'
(1) Nous avons les meilleures raisons du monde pour ajouter ces quelques lignes à notre travail. Peu de jours, en eCFet, après la première publication, un lecteur anonyme, très- philosophe assurément, nous fit part de réflexions très-pieuses et très-touchantes à l'endroit de notre ironie. Voulant rendre à l'envoi mystérieux de notre correspondant l'hommage d'une réponse, nous avons cru devoir l'insérer ici.
« Werther a exalté, a fait démr, a bouleversé les imaginations, Werther a amené des temyètes, etc. — Cette appréciation, justifiée par bien des événements, devait éclairer la critique et donner au style d'autres nuances. L'idée générale qui domine dans l'esprit du lecteur en parcourant un livre est un flambeau qu'il ne doit jamais laisser s'éteindre pour guider son jugement. Wertiier a fait beaucoup de mal : voilà 1 arrêt que vous prononcez, et toutes les âmes honnêtes le i»ronoriceront avec vous. Cette conviction vous inspire un profond sentiment de tristesse; le cœur attristé ne se laisse point dis-