‹ Les Origines des AquitainsChapitre 11 sur 39 · APERÇU LINGUISTIQUE · texte numérisé non relu

APERÇU LINGUISTIQUE

L'exposé ne serait pas complet, s'il négligeait absolument les données de la Linguistique : l'étude comparée des idiomes est une transition entre l'Histoire et l'Ethnographie. Le sujet est assez vaste pour réclamer une étude à part : il ne s'agira donc que d'un aperçu sommaire.

Il y a deux sources : les monuments et la tradition. Je les examinerai successivement.

I. — Monuments Antiques. — Les inscriptions sont nombreuses ; mais presque toutes appartiennent à la civilisation gallo-romaine. En dehors de la forme latine, qui domine, on y trouve des traces de déclinaison, et alors la flexion est celle du gaulois (1) : mais on n'y a point trouvé encore des phrases complètes permettant d'en extraire les lois de la grammaire et celles de la syntaxe.

Les noms communs y sont en petit nombre ; mais il y une collection considérable de noms propres d'hommes et de femmes, de lieux et de divinités, qui n'appartiennent pas au latin, et dont une partie seulement se lie

(1) Accusatif pluriel masculin en u : Auscius, Doius: en as : Vasatas ; datii féminin en t.

au gaulois. Quant aux prétendues étymologies basques, c'est de la simple fantaisie (i).

Je n'ai pas non plus reconnu les traces de la famille chamique : les Ligures et autres peuples venus d'Afrique par l'Espagne ne nous ont rien donné, tandis que leur trace existe sur les bords du golfe de Lyon, en Italie et en Grèce. Au contraire, il faut constater certaines formes dites sémitiques, mais en réalité cananéennes, provenant du phénicien ou du punique (2).

IL — Langues romanes. — Gascon. — Le gascon est l'une des langues dites romanes, ou plus exactement néô-latines. Sa constitution générale est celle de toutes les congénères : il diffère par certaines lois de phonétique, des détails du vocabulaire, quelques règles de grammaire et de syntaxe.

La comparaison avec le basque ne supporte pas l'examen. Le basque est étranger aux langues à flexion, dont le gascon a tous les caractères. Le basque est agglutinant, polysynthétique et incorporant : son type flotte entre ceux des langues tartares, finnoises et algonquines. Les modifications que sa grammaire ne cesse de subir, depuis qu'il est connu, n'ont pu faire disparaître ces caractères. Par sa constitution, il est beaucoup plus éloigné du gascon que de l'ostyak ou de l'esquimau.

Le gascon ne provenant pas du basque, serait-il un pur produit du latin ? On voudrait bien nous le faire croire. Mais les théories des romanistes, élaborées à une époque où l'on n'apercevait qu'un côté des choses, ne tiennent pas devant les constatations nouvelles.

Jetons un coup d'œil sur ces commodes hypothèses.

Schlegel , un jour, s'avisa d'avancer que la grammaire est tout et le

(1) Cf. Ausci, Auscius, Climberrum, Eliberre, etc.

(2) Cf. Belisama, Ilhun.

dictionnaire rien : façon de parler, en vue d'un effet à produire ; l'expression dépassait l'idée, chose fréquente chez les Allemands. La lice étant ouverte, on s'y précipita ; il ne fut plus question que de « sens intime, essence intérieure du langage, conscience des peuples », aperçus vagues et ne tirant pas à conséquence. On affectait de mépriser les racines, mais on passait le temps à en éplucher : la Grammaire comparée de Bopp est le modèle du genre.

En traversant le Rhin et la Manche, l'idée prit du corps : à la suite du cardinal Wiseman, M. Renan la dota d'une de ces jolies formules dont il a le secret : « Chaque langue est emprisonnée une fois pour toutes dans sa grammaire. » Ailleurs, il dit tout le contraire : par exemple, que les langues africaines, répudiant leurs formes primitives, ont adopté celles des langues sémitiques ; et cette fois, il est dans le vrai. •

Le Congrès des Sciences Ethnographiques, à l'Exposition de 1878, m'a fourni l'occasion de discuter ces théories (1). J'établis que la « conscience des peuples » n'est pas plus inviolable que le matériel prétendu inerte du vocabulaire ; qu'il y a des grammaires mixtes ou dénaturées par une intervention étrangère. Celle de l'égyptien et du copte est sémitique, chamique et nègre ; celle du berber, chamique et sémitique ; l'arabe fait des emprunts au grec, le grec au phénicien. L'anglais est gothique, latin, français et gaélique, plus que breton, malgré la juxtaposition sociale.

Un pareil examen appliqué au gascon produirait des trouvailles fort inattendues. En ce qui concerne la grammaire, on ne pourra demander au latin des éléments qu'il ne connut jamais et auxquels sa constitution répugne. Quant au vocabulaire, on reconnaîtra que la prison néo-latine est fort hos-

(1) Les Grammaires mixtes, dans les Comptes rendus du Congrès des Sciences FAIinograpIiiques, lro partie, p. 5G8 et suiv.

pitalière pour les barbares. On constatera également que le gascon n'est pas un patois dénaturant les données d'une langue mère et maîtresse, mais un idiome dérivé (et quel idiome ne l'est pas) ? s'assimilant les mots étrangers et leur imprimant la forme propre à son génie ; enfin, une véritable langue.

Si nous en croyons César, qui dut en savoir quelque chose, l'Aquitain possédait une langue propre. Il n'y a pas de témérité à conjecturer que cet idiome, l'un des dialectes de la famille celtique, que l'Aquitain comprit un matériel suffisant d'expression, un vocabulaire complet, une grammaire appropriée. D'autres témoignages montrent cet idiome coexistant au latin, lors de la venue des Barbares, au point qu'on était tenu de l'employer, pour être compris des habitants. Les Aquitains ont mal défendu leur trésor contre l'invasion étrangère : expulsées peu à peu, les vieilles locutions subsistent en très petit nombre ; mais il y en a.

L'état d'anarchie, produit des invasions barbares, le particularisme, effet ou cause de la féodalité, rendirent un peu le pays à lui-même. C'est alors que se formèrent ces idiomes néo-latins, que l'on a qualifiés à tort de « résultats d'une évolution linguistique.» Il n'y a pas d'évolution sans génération et métissage.

Toute évolution ou génération comporte trois termes, savoir : deux facteurs et un produit. Tel est la règle de la multiplication dans les sciences exactes, manifestant la Raison suprême qui régit la matière. La nature y est soumise, même dans le Règne inorganique, où l'un des facteurs peut se remplacer par une force étrangère. Dans la nature organisée, ce sont les sexes ; il y a bien les hermaphrodites et les zoophytes ; mais les langues ne sont pas modelées sur le type de l'huître ou du madrépore. Elles sont du monde de l'intelligence, où les deux termes d'une proposition produisent la conclusion, qui est l'idée nouvelle : chez elles, la décomposition, procédé

négatif, donne les patois condamnas à l'impuissance et au néant ; au contraire, les langues nouvelles résultent de la fusion de deux ou plusieurs éléments plus ou moins homogènes. Car l'hétérogénéité trop prononcée empêche la fusion ; c'est pourquoi le grec et le turc se sont repoussés, tandis que le celtique et le latin se sont unis.

Ce qui caractérise la famille des langues dites néo-latines, c'est la fusion harmonieuse de deux séries d'éléments de provenance diverse, mais voisins par l'origine première, dont les traces subsistent toujours. Ce sont deux principes qui, au-delà des formes grammaticales et verbales, révèlent un commun génie ; l'un est latin et l'autre ne l'est pas. Celui-ci a des effets aussi généraux que l'autre qui l'a dominé : franchissant le temps et l'espace, on le retrouve, aux diverses époques historiques, autour du phare de Messine aussi bien que sur les rives de la Seine ou de la Tamise, sur le haut et le bas Danube comme au détroit de Gibraltar.

Cette généralité de manifestation accuse une cause commune, et cette

cause, c'est la rencontre de deux idiomes si faits l'un pour l'autre, que partout

où ils se sont trouvés en contact, ils se sont combinés, tandis que chacun

d'eux est resté réfractaire à toute alliance étrangère. Ces deux idiomes sont

le latin et le celtique, lesquels se fusionnent toujours entre eux, et jamais

avec aucun autre idiome. Invoquez le témoignage de l'histoire : elle vous

dira que les Celtes sont allés dans tous les lieux où se sont formées les

langues néo-latines : Gaulois dans l'Antiquité, Francs, Français et Normands

au Moyen-Age. Elle ajoutera que le latin fut imposé dans les mêmes lieux

par la domination romaine. Vous ne;; trouverez pas de langues néo-latines

dans les contrées où l'un de ces deux éléments fait défaut. Le vrai nom de

cette famille de langues serait donc celui de Celto-Latines : le néologisme

est trop exact pour ne point faire tôt ou tard son chemin.

Mém. Je la Soc. d'Eth. - I. — 1884. 30

Ces idiomes ne sont pas, comme on pourrait le supposer, des sauvageons spontanément issus d'une souche décomposée, d'une sorte de fumier latin. Les langues sont des objets de culture : le jardinier dont elles réclament les soins, c'est le génie oratoire et poétique, c'est l'esprit littéraire des populations. Comme les hôtes de nos vergers, les langues ont leurs périodes de croissance, de développement et de décrépitude ; mais, avec elles, la ressource est grande : un traitement intelligent leur restitue le privilège de la jeunesse ; et il v obtient un succès que nos plus habiles médecins ne rencontrent pas dans le traitement de notre nature. Le Gascon, puis qu'enfin c'est de lui qu'il s'agit, est le produit d'une greffe latine, sur le vieux tronc aquitain. Il reste à déterminer le comment et la proportion de l'amalgame. Lorsqu'on aura dégagé la caractéristique de la grammaire gasconne, ce que je ne crois pas que l'on ait fait encore, il sera facile de constater si les éléments essentiels en ont franchi le Sumport ou traversé la Bidassoa, pour arriver jusqu'à nous. Et lors que l'on aura réuni quelques centaines de radicaux, parfaitement étrangers au latin, on comptera combien il en est qui appartiennent au basque ou bien à quelque autre idiome du versant méridional des Pyrénées. La conclusion sera certainement que le mythe suranné de l'origine ibérienne des Aquitains a gagné ses invalides, et qu'il est grand temps de lui réserver une place au Panthéon des sornettes historiques.

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