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L AQUITAINE ET LES AQUITAINS

La première mention historique du nom de l'Aquitaine date de l'expédition de César (i). Les Commentaires signalent, comme l'une des trois grandes divisions de la Gaule, le pays compris entre les Pyrénées, l'Océan et la Garonne (2). On crut longtemps que ce nom d'Aquitaine, étant de fabrique latine, faisait allusion à l'abondance des eaux douces ou minérales de la contrée (3). On a proposé ensuite une douzaine d'autres étymologies fort contestables : celles qui sont tirées du basque comptent au nombre des plus mauvaises (4).

On conteste la définition de César : dépassant la ligne de la Garonne sur deux points seulement, les Aquitains n'auraient pas atteint ailleurs les rives de ce fleuve. C'est une erreur : il fut un temps où les Aquitains remplirent tout le périmètre circonscrit par la Garonne et le dépassèrent ; à l'époque de César, leur habitat était entamé (5) ; les usurpations se mul-

(1) Selon Strabon, César a vulgarisé le nom alors inconnu de l'Aquitaine.

(2) César, Guerre des Gaules, I, 1.

(3) Telle est l'opinion de Vinet, Marca, Hauteserre, etc. La quantité prosodique du mot paraît s'opposera cette dérivation.

(4) La question est discutée dans mon mémoire L'Aquitaine avant et jusqu'à l'époque de César, i87o.

(5) Selon l'observation de Marca, César indique la Garonne, de Toulouse à l'embouchure, comme séparant les Celtes et les Aquitains. Il ne parle pas de la portion où la Narbonnaise avait déjà empiété sur l'Aquitaine.

tiplièrent jusqu'à la chute de l'Empire romain. Mais, en restant au point de vue ethnographique, qui est celui des origines et de la nationalité des habitants, on reconnaît aisément :

i° Que tout le pays circonscrit au N.-E. par le cours de la Garonne fut Thabitat de la population aquitaine, aux époques les plus reculées de l'histoire ;

2° Que, sur les points très circonscrits qui furent envahis par des gens d'une autre nationalité, il y eut mélange, mais non absorption, les caractères ethniques de l'Aquitaine ayant survécu ;

3° Enhn, que, dans plusieurs contrées au-delà du fleuve, les populations ont conservé une certaine somme de ces caractères, qu'elles devaient à leur origine aquitaine.

La définition de César est dans la vérité ; elle ne contient pas toute la vérité ethnographique.

La délimitation ethnique de l'Aquitaine, au temps de l'invasion romaine, est la suivante :

. A l'O., les côtes de l'Océan (Golfe de Gascogne), de l'embouchure de la Gironde à celle de la Bidassoa (i) ;

Au S., la limite occidentale de la vallée de la Bidassoa, de Fontarabie au port de Lohiluz ; puis, en se dirigeant vers l'E., la frontière franco-espagnole jusqu'au pic de Lindux ; la ligne de partage des eaux, :omprcnant au N. le Val Carlos jusqu'au col de Bentarte (2); la frontière jusqu'au port de la Picade, au S. O. du val d'Aran, où la Garonne prend sa source (3) ; après avoir enveloppé cette vallée, la limite reprend,

(1) Voyez, au Dictionnaire, Oeasoy Pimpedunni, Varduli.

(2) Oihénart, Marca.

(3) Voyez, au Dictionnaire, Venami.

aux monts Cabrère, la ligne de la frontière politique, jusques au col de Puymorins, point extrême à l'E.

A l'E., en partant du Puymorins, la ligne suit la frontière politique, en contournant la vallée de l'Ariège ; puis elle prend la direction des Corbières occidentales, en traversant le Rebenti, au point où il se dérobe sous le sol ; c'est ensuite la limite du bassin de l'Hers et de ses affluents jusqu'au détroit de Fanjeaux, près du canal du Midi (i).

Au N. E., laissant en dehors l'antique Fines, qui est Pesquière, la limite circonscrit le bassin de l'Hers jusqu'au confluent, à Cintegabelle ; puis, c'est l'Ariège et la Garonne jusqu'à l'Océan.

César signale des différences dans les mœurs et le langage des trois fractions de la Gaule (2) ; mais, lorsqu'il décrit les mœurs, il en fait un seul portrait (3) : les Aquitains sont donc des Gaulois. L'opinion de César est considérable : à Toulouse, où fut sa base d'opérations, il fut facilement informé de la manière d'être de ses voisins, dont une partie était déjà annexée à la Province Romaine ; il connut leurs chefs ; il visita même leur pays, avant sa rentrée à Rome (4). Il les a toujours tenus pour Gaulois ; jamais il ne les traita d'étrangers ou d'Ibères.

Les autres historiens ne s'expriment pas différemment ; Polybe dit que les Pyrénées séparent l'Aquitaine de l'Ibérie (5); Dion Cassius déclare expressément que les Aquitains sont des Gaulois (6). Les géographes, Mêla, Pline, sont du même avis ; Strabon également, mais il ajoute : « A

(1) Voyez, au Dictionnaire, Belendi, Saltus, Pyrenoeus.

(2) César, Guerre des Gaules, 1, 1.

(3) César Libr. Citât., vi.

(4) César, Libr. Citât., m, 46.

[3 Polybe, ni, 8.

(6) Dion, xxxix, 46. TaÀaTat yap Kai autot ovte;

Mém. de la Soc. d'Eth. — I. —1881. «5

vrai dire, les Aquitains diffèrent du groupe gaulois, tant par les formes physiques que par la langue ; ils ressemblent plutôt aux Ibères » (i). Il était naturel que les Aquitains ressemblassent à leurs voisins d'Espagne, dont la plupart étaient gaulois ou aquitains. Mais l'assertion est d'un poids bien léger : compilateur lointain, écrivant d'après des auteurs grecs d'ancienne date, dont il brouille les données avec celles de César, Strabon ne brille pas par le jugement, et il faut toujours se tenir en défiance (2).

Aujourd'hui, on aggrave à plaisir ses erreurs ; on lui fait dire que les Aquitains sont des Ibères. Cependant, il ne cesse de déclarer que les Aquitains sont des Gaulois, et il se réfère à ce qu'en a dit « le dieu César » (3). Strabon n'ignore pas d'ailleurs que les échanges de populations entre la Gaule et l'Espagne ont toujours eu lieu jusqu'alors, selon un mouvement gyratoire : du N. au S., le long de l'Océan ; du S. au N., sur la côte delà Méditerranée. Aussi ne dit-il nulle part que les Aquitains sont venus d'Espagne ; mais il affirme que certains peuples d'Espagne sont des Gaulois.

(1) Strabon, IV : [jt.aAAov « plutôt » ; il n'est pas bien sûr du caractère. Cf. Bladé, Etude sur f Origine des Basques ; Graslin, De VIbérie.

(2) Il reproche à Polybe de croire que l'Europe n'a pas l'étendue de l'Asie et de l'Afrique réunies. Sa description de la Gaule, a-t-on observé, « ne répond ni à Tétat vrai des lieux, ni à la direction des montagnes, ni au cours des fleuves.» Valentin Smith, Divisions territoriales de la Gaule Transalpine, dans les Mémoires lus à la Sorbonne, i865.

(3) O 6eo; Kaicrap. Strabon, IV, 1.

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