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LES AQUITAINS ET LES IBÈRES

Les Romains donnaient à l'Espagne le nom d'Hispania : actes publics, orateurs, historiens n'en connaissent point d'autre. Les poètes ont employé celui Libéria : cela faisait bien dans le vers, l'expression s'éloignait de la vile prose, et il était de bon ton d'imiter les Grecs.

Les Grecs tenaient des Phéniciens le nom d'Ibérie, qui signifie région extrême, à l'opposite (i) : situation de l'Espagne, relativement à la Phénicie. On ne désignait ainsi que les côtes de la Méditerranée, siège des établissements helléniques. Le surplus était attribué aux Celtes ou portait des noms phéniciens : laTartèse, le Bétis, les Cynésiens, les Colonnes d'Hercule (2). Du reste, les Grecs ont connu le vrai nom de l'Espagne, qu'ils écrivaient Spania (3).

Quant à l'Ebre, il semble que la proximité des lieux fit confondre des mots d'origine différente. Le nom de ce fleuve vient sans doute des Celtes qui possédaient la plus grande partie de ses rivages, surtout du côté

(i) Tiy éber, de la racine "Dy ébar, passer outre, E*n "Dy eber haiam, région transmarine.

(2) Polybe, III, 7 : « Les autres parties sont connues depuis trop peu de temps pour avoir reçu des noms. » — Cf. Hérodote, II, 33 ; IV, 49, i52, 192. Orphée, Argon; Aristophane, Grenouilles, 475 ; Aristote, Météor. 1,1 ; Strabon, III ; Pausanias, VI.

(3) C'est ainsi qu'on le trouve dans Saint-Paul, Romains, XV, 24 ; dans Athénée, parlant du Portugal; dans Galien , Epiphane et même Lycophron. Les navigateurs grecs visitèrent, à des dates inconnues, l'Algarve et le cap St-Vincent, qu'ils appelèrent coïjv « coin», le Cuneus ager des Romains (Marcicn d'Héradcc, Périple de la mer Ext.). 11 n'est pas impossible que le nom de l'Espagne vienne de là.

de la source : chez eux, le terme signifie cours d'eau, rivière, et ils l'ont répandu dans tous les territoires qu'ils ont occupés en Gaule, en Italie, en Espagne et dans la Grande Bretagne (1).

Ibérie est une expression géographique, dont les géographes latins ne font point usage (2). Les Ibères des Grecs, Hispani des Latins, vivent sur ce périmètre, quelle que soit leur provenance et leur nationalité : Libyens et Ligures, Phéniciens et Carthaginois, Celtes, Aquitains, Vascons, Grecs et Romains. Mais le terme n'a aucun sens ethnographique et il n'y a pas de race ibérienne. Les Vascons sont des Ibères, pour les Grecs, en tant qu'ils habitent l'Espagne ; les Aquitains ne sont pas plus des Ibères qu'ils ne sont des Vascons : tel est le sentiment de toute l'Antiquité.

Si le nom d'Ibérie appartenait à quelque région de la Gaule, ce serait aux rivages de la Méditerranée : là s'établirent des peuples venus d'Espagne, dits Ligures : c'est ainsi qu'on a pu dire que l'Ibérie s'étendait jusqu'aux bords du Rhône, ce qui indique une parenté entre les habitants des deux versants des Pyrénées orientales.

Le vieux mythe de l'origine ibérienne des Aquitains date du moyenàge (3) ; sorti d'une légende, vulgarisé par les imaginations monstrueuses de Tostat et d'Annius de Viterbe, il trouva faveur auprès de quelques érudits de la Renaissance. Le docte Oïhénart oppose gravement la critique d'Ambroise Morales au système du sicilien Marineio et de Garibay, qui veulent que le basque ait été la langue de toute l'Espagne antique ; il conclut que cet idiome ne régna que dans le nord et l'ouest, qui sont justement

(1) Le thème ap a produit un grand nombre de radicaux et une infinités de dérivés. — Voyez au Dictionnaire, Avérait.

(2) Mêla,. qui est espagnol, ne s'emploie jamais.

(3) Grastin, De VIbérie ; en 1073, Lianes, dans sa Leyenda Pendadola, fait de Thubal ie père des Basques et des Espagnols ; système ressuscité par Larramendi.

A. CASTAING. — LES ORIGINES DES AQUITAINS. ig3

les pays celtiques. Ses preuves ne sont pas convaincantes (i). Il montre plutôt le contraire.

Cependant, Joseph Scaliger avait émis l'opinion de l'identité des Ibères et des Aquitains (2) ; grave autorité : les amateurs d'affirmations retentissantes et de théories toutes faites s'y rallièrent; les esprits éclairés parla vraie connaissance des antiquités du pays n'ont cessé de protester contre ce paradoxe (3).

Plus tard, l'école basque affirma que sa langue était celle de l'Espagne et de l'Aquitaine ; elle la fit remonter au Paradis terrestre, à la Tour de Babel. W. de Humboldt prêta l'appui de son nom à ces innocentes prétentions (4).

C'est une audacieuse entreprise que celle qui prétend donner le mot des antiquités de l'Espagne, en écartant de parti pris les peuples qui l'ont dominée pendant les dix siècles de sa formation sociale. Pour Humboldt, Phéniciens, Carthaginois et Grecs ne sont rien ; les Africains n'existent pas ; le cananéen, le punique, le berber, les langues libyques, le grec luimême, ne fournissent aucun élément à sa linguistique ; le basque supplée à tout. Ne sachant pas voir les signes éclatants des données orientales, il abonde en méprises (5) : son œuvre est ridicule.

(1) Oïhénart, Notitia utriusque Vasconioe, p. 18 et s. Son vocabulaire comparatif de l'espagnol ei du basque n'est pas fait pour prouver sa thèse : sur les sept premiers mots, un est cananéen, deux autres sont arabes ; le reste à l'avenant.

(2) J. Scaliger, Dissertation sur les langues d'Europe.

(3) Cf. Bladé, Etudes sur l'Origine des Basques.

(4) W. von Humboldt, Pruefung der Untersuchungen ueber die Urbcwohner His~ panien,vermitteltsdcr Vaskischen Sprache. Ayant voyagé dans le pays basque espagnol, en 1804, il vit bien qu'Astarloa et les autres n'étaient que des rêveurs dénués de portée : il mit donc ses notes de côté. Mais en 1817, le Mithridates d'Adelung, lui ayant fourni l'occasion de hasarder sa théorie, il suivit sa veine et publia, en 1821, l'ouvrage dont le titre précède. Je reste persuadé qu'il comptait faire une simple mystification.

(5) On en voit quelques-unes relevées dans notre Aquitaine avant et jusqu'à V époque de César. Mais il y en a bien d'autres.

ig4 MÉMOIRES DE LA SOCIÉTÉ D ETHNOGRAPHIE.

De tous ceux qui vont répétant, après lui, que les Aquitains sont des Ibères, il n'en est pas un qui puisse invoquer une autre autorité que la phrase équivoque de Strabon, ni d'autre preuve, que des mots basques presque toujours défigurés et appliqués en dépit du bon sens ; opinions préconçues, et absolument démenties par les faits, ainsi que par le témoignage de toute l'Antiquité.

A CASTAING. — LES ORIGINES DES AQUITAINS. ig5

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