LES GROUPES CELTIQUES
La première lueur qui éclaire l'histoire, c'est la Table des Peuples, monument de la tradition générale conservé par la Genèse (i). Evidemment exact, au point de vue ethnographique, ce récit donne à la famille de Gomer le titre d'aînée de l'Humanité (2). Développée avant les autres, elle fut la première à se répandre dans le monde : tout confirme cette donnée.
Les Orientaux y distinguaient trois branches, dont les noms se rattachent peut-être à des positions géographiques. Les Grecs, pères de l'histoire classique, employèrent diverses dénominations dont la dominante est celle de Celtes : au temps d'Hérodote, ce nom désigne toutes les nations du centre et de l'ouest de l'Europe : c'est une épithète laudative du genre de celles dont les peuples primitifs aiment à se parer. Celtes signifie
les vaillants, les forts (3).
L'Asie fut certainement le premier habitat des Celtes : on croit retrouver quelques-uns de leurs descendants non loin de la mer Caspienne. Un mouvement progressif, qui dura vingt siècles, les a portés jusqu'aux ex-
(1) Genèse, X.
(2) Gomcr, le parfait, c'est-à-dire le bien organisé, est l'aîné de Japhet, aîné de Noé, type de l'Humanité.
(3) « Celtae, Keltae, Geltae, c'est le même mot ; gelt veut dire valeur. » Leibnitz- Cf. le celtique gall, pouvoir. L'ancien nom est Celte ; Te nouveau Galate, dit Pausanias, 1,6; Appien, Hisv. 1, 3o, ajoute que les Celtes sont les Gaulois et les Galates. Les noms de Celte, Gall, Galate, Gaidhal, etc., viennent du celtique gaidal, impétueux ( Zeuss, Qramm. Celt.).
trêmes limites de l'Occident européen (i). Une série de migrations en partie involontaires les mit successivement en possession des contrées situées au N. de la mer Noire et du Danube, depuis le Caucase, jusqu'au Rhin. Dans l'Europe centrale, ils furent plus tard envahis, absorbés ou même remplacés localement par les hordes gothiques et teutonnes, qui les suivaient de près. La Gaule étant devenue enfin le siège principal de leur nationalité, des détachements considérables rayonnèrent en divers sens Les uns, s*écoulant en Espagne, refoulèrent les prétendus aborigènes venus d'Afrique ; d'autres peuplèrent la Grande-Bretagne ; un courant qui appartient à l'histoire occupa le pays au sud du Danube, la Rhétie, l'Illyrie, la Grèce et l'Asie Mineure ; un autre se fixa dans le nord de l'Italie et parvint jusqu'à Rome (2).
Au milieu decesgrands mouvements, la Gauleapparaît comme un vaste entonnoir dont le bord supérieur est limité par le cours du Rhin, dont l'issue principale est étranglée entre les Pyrénées occidentales et l'Océan, vers la Bidassoa. Toutes les populations celtiques s'y engouffrent : les unes émergeant par dessus bord, à travers la Manche, le Rhin et les Alpes; les autres suivant la direction du N. E. au S. O. ; plusieurs se répandant en Espagne, par la dépression occidentale des Pyrénées.
Ne s inquiétant pas des traditions et se livrant plutôt à ses impressions personnelles, César ne reconstitue pas moins le système ethnographique des pays; il décrit trois groupes de Gaulois qu'il appelle Aquitains, Celtes et Belges (2). Cela suppose trois migrations distinctes, et probablement des
( 1) La date initiale, 2400 à 2S00, répond à celle de la dispersion des peuples symbolisée dans la légende de la Tour de Babel. La date finale est celle que Ton assigne à l'arrivée des Belges, IVe siècle avant notre ère.
(2) Tite Livc, V. 34 et s. — Justin, xx, 5 ; xxxiv, 4. — L'école des Celtistes se plait à convaincre Tite Live d'inexactitudes géographiques dans le récit des expéditions de Bellovèse et de Sigovèse : simple régal d'érudits. Tite Livc compilait et qu'importe! L'histoire tout entière et les monuments certifient le t'ait.
mélanges d'éléments étrangers (i) : conditions nécessaires pour justifier les modifications de langage et de mœurs. Les géographes antiques fournissent les mêmes informations (2).
Lorsque la critique chercha ses données dans la linguistique, elle reconnut deux familles de langues chez les Celtes. Amédée Thierry tira de là un système divisant les Celtes en Galls et Kimris ; car, à la suite de Humboldt, il s'imagina que les Aquitains sont des Ibères. Le nom de Salis, qu'il donne aux Celtes de César, comprend les Irlandais, les Écossais et le centre de la France ; celui de Kimris (Belges de César) s'applique aux populations de l'Angleterre, au nord de la Gaule et à l'ouest, depuis l'embouchure de la Seine jusqu'à la Gironde.
Toute vague et hasardée qu'elle fût, cette théorie séduisit : elle subsiste encore et l'on ne peut nier qu'elle n'ait été féconde. On lui reproche d'ac- :order une grande part à l'hypothèse, et surtout de semer les difficultés ious les pas de la linguistique, personne sujette à trébucher : de là les antipathies, au sein de l'école qui puise en Allemagne ses inspirations. Mais les Celtistes n'ont pu faire disparaître la distinction des langues : ils se sont bornés à changer les noms. Leur système purement négatif consiste à déclarer qu'ils ne trouvent en Gaule que l'une des langues celtiques (3). En cherchant mieux, ils en trouveront trois : elles y furent, puisque César et les autres les y ont rencontrées. Toutes les inductions de la phonétique et de la grammaire se brisent contre de pareils témoignages.
César n'avait aucun intérêt à émettre l'erreur ; dans cet ordre de faits,
(1) César, Guerre des Gaules, I, 1.
(2) Strabon, IV,etpassim. -— Mêla, III, 2. Pline, IV, 17.
(3) Les Celtistes admettent deux langues celtiques : au lieu de gallique, ils disent irlandais ; au lieu de kimrique, c'est breton. Zeuss l'a voulu ainsi ; mais le changement n'est pas heureux : basé sur les données delà géographie, il ne se prête pas à l'expression des rapports et des distinctions ethnographiques.
des milliers de ses concitoyens l'auraient convaincu d'imposture : s'il a dit qu'il y avait trois groupes de Gaulois et trois langues, c'est que tout cela y était réellement. Quant à la répartition géographique, Strabon la confirme, en la modifiant tout juste assez pour montrer l'indépendance de son appréciation personnelle. Il n'en faut pas davantage.
Au surplus, la question de la distinction en Galls et Kimris étant secondaire dans cette étude, nous allons passer, sans plus, aux Aquitains.