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LES AQUITAINS AVANT CESAR

Il est de principe, en Ethnographie, que les peuples conquérants s'établissent dans les plaines fertiles où la vie est agréable et facile : c'est l'exercice du droit de la force. Au contraire, les envahis, les vaincus, se réfugient dans les montagnes où la défense leur est possible, dans les sables et les pays stériles qu'on ne leur dispute pas. Cédant devant des forces supérieures, les Aquitains se sont laissés confiner dans les vallées des Pyrénées, dans les collines de l'Armagnac, dans les landes océaniques. Etaient-ils donc les premiers Celtes arrivés sur le sol gaulois ? sinon des conquérants de mêmeracequiTontparcouru ety sont restés? cela ressort de leur situation à l'extrême lisière de la région, à l'opposite du point par où les migrations sont entrées ; des traces qu'ils ont laissées de leur passage ; enfin, de la place qu'on s'accorde à leur assigner en tête des confédérations de la Gaule (i).

On ne saurait fixer la date de leur arrivée en Gaule ; en général, ils ont précédé les autres groupes gaulois (2). Ils ne furent ni un détachement,

(1) César, Strabon, Pomponius Mêla, Pline, commencent leurs énumérations par les Aquitains.

(2) Amédée Thierry fait arriver les Galls vers le xvie siècle avant notre ère. Cette conjecture ne semble point exagérée, si Ton considère que leur conquête dans l'Hispanie occidentale délogea les Ligures qui remontèrent au nord, poussant devant eux les Sicules, et que ceux-ci étaient encore établis sur le territoire de Rome, quatre-vingts ans avant la guerre de Troie, soit en 1289 ou 1264, selon le témoignage du sicilien Philiste, qui les connaissait pour les avoir vus de près (Diodore, V). Aujourd'hui, Ton vient dire que les Celtes ne seraient par arrivés en Gaule avant le vme siècle : hypothèse purement négative et hasardeuse.

ni une avant-garde. Sur la plupart des points, la mythologie, le langage, et même les mœurs, les distinguent suffisamment ; aux lieux où il y eut mélange, la tradition de la superposition a subsisté.

Leur habitat primitif fut beaucoup plus étendu que celui où César les montre réduits. Non-seulement ils occupèrent, entre l'Aude et la Garonne, des territoires que la Province romaine usurpa de bonne heure, mais la partie la plus abrupte des Cevennes conserve la marque de leurs débris, qui s'y sont maintenus. L'idiome actuel, plus voisin de celui de l'Aquitaine que de ceux du Languedoc ou des régions intermédiaires, accuse les impulsions dites de race ; les différences proviennent des mélanges, qui sont plus profonds au Nord. En un mot, les habitants de la Haute-Auvergne et du Rouergue ressemblent plus à ceux des Pyrénées qu'à leurs voisins immédiats, quelle qu'en soit l'origine historique (i).

L'Aquitaine fut le grand chemin par où s'écoulèrent toutes les migrations gauloises en Espagne. Ses habitants durent avoir une forte part à ces mouvements ; Thistoire le fait entendre (2) ; l'Ethnographie tirera la chose au clair ; mais c'est l'œuvre de l'avenir. En tout cas, ces mouvements ont resserré les frontières primitives; des nouveaux- venus, au lieu de passer plus loin, trouvèrent bon de s'imposer aux populations aquitaines. Les Bituriges Vivisques s'établirent dans ce qui est devenu le Bordelais ; l'Agenais fut envahi par les Nitiobriges, colonie ou alliés des Arvernes ; ces migrations sont probablement fort anciennes (3).

Au ive siècle avant notre ère, une nouvelle masse connue sous les noms de Belges et Volkes, arriva du Nord : les Arécomiques à Nimes,

(1) L'examen des mœurs et des aptitudes conduirait au même résultat ; mais cela mérite une étude ethnographique.

(2) César, Guerre des Gaules, 1 1 1 , 23.

(3) Voyez, au Dictionnaire, Bituriges, Nitiobriges.

Méra. de la Soc. d'Ethn. — I. — 188V. 27

les Tectosages à Toulouse (i). Ces derniers, célèbres dans l'histoire de la Grèce, comptent aussi dans celle de l'Aquitaine.

Les Tectosages occupèrent la rive droite de la Garonne, depuis le confluent du Tarn jusqu'à celui de l'Ariège : là, ils s'imposèrent à des peuples mélangés de Celtes et de Ligures ; en certains points, surtout au Midi, ils assujettirent des Aquitains. Sur la rive gauche du fleuve, leur occupation fut très restreinte, avant la domination romaine : les monuments n'y montrent ni leur religion, ni leurs mœurs.

A la venue des Romains (i 18 av.n. ère), les Tectosages furent déclarés fédérés : la guerre des Cimbres fournit aux premiers l'occasion de s'emparer de Toulouse (an io5) ; enfin, à la suite d'une insurrection, la région fut annexée à la Province.

Les guerres de Sertorius compromirent indirectement l'Aquitaine (78 avant notre ère). Le célèbre partisan s'y était ménagé une diversion, dont l'effet s'étendit jusqu'aux Alpes. Manlius ou Manilius Népos s'étant fait battre, en Espagne, par Herculeius, lieutenant de Sertorius, ne fut pas moins malheureux en Aquitaine : mis en déroute, il perdit armes et bagages ; son lieutenant Valerius Prœconinus y laissa la vie (2).

Ces événements n'étaient pas nécessaires pour justifier, aux yeux des Romains, la confiscation des vallées où coulent la Garonne et la Neste. Pompée, vainqueur ou survivant de Sertorius, y installa légalement les débris de l'armée ennemie, qui s'y étaient sans doute réfugiés (an 72). On donna le nom de Cçnvenœ à ces soudards que Saint Jérôme représente

(1) Voyez, au Dictionnaire, Volcae.

(2) César, Commentaires, III, 20. — Orose, V, 23.

comme des brigands venus d'Espagne, mais d'origine celtique (i). La qualification resta au pays dont ils occupèrent le chef-lieu (2). Seize ans plus tard, César entreprit la soumission du reste de l'Aquitaine.

(1) S tJérôme, Adv. Vigilantium. Cet énorme savant n'avait pas l'intention de fournir une contribution à l'histoire de l'Aquitaine ; mais, en six lignes, il dit mieux que tous : les Convenae de Pompée sont un ramassis d'Arévaques, de Venons et de Celtibères. Ils se tondirent dans la masse indigène, qui était Onobrisate et Garumne.

(2) Voyez, au Dictionnaire, Convenae et Lugdunum,

l'expédition de crassus.

Ayant à Toulouse sa base d'opérations, et parfaitement à même d'apprécier la force de résistance de l'Aquitaine, César ne jugea point d'abord à propos de perdre son temps à réduire ce paisible pays (i).

* Dans la troisième année de son entreprise, les conditions se modifièrent. Publius Crassus, auquel il avait fait une haute position, pour s'assurer le concours du père Crassus, son collègue au triumvirat, venait de compromettre le prestige du nom romain en Armorique (2). César le rappela ; mais, en prenant sa place aux bords de la Loire, il voulut déguiser la disgrâce ; et, pour lui fournir l'occasion d'une facile revanche, il le chargea de recevoir la soumission prévue de l'Aquitaine (3). Evidemment, César organisa le plan et les moyens de la campagne. Crassus n'aurait pu le faire, étant en Armorique ; mais il emmena douze cohortes ; on lui réunit, à Toulouse, des auxiliaires, de la cavalerie, et une levée d'hommes d'élite des divers territoires de la Province, soit trente-six mille hommes,

(1) Cf. Napoléon, Mémoires; Notes et Mélanges, écrits par Montholon, corrigés par l'empereur.

(a) César, Guerre des Gaules, III, 11. Il traite Crassus de petit jeune homme, adolescentulus dux, 111,7 et 21. Cependant, il lui avait confié le plus haut grade : magister equitum ; avec César, qui était partout, la fonction devenait simplement honorifique.

(3) Il confie à d'autres les postes difficiles : à Labiénus, la garde du Rhin ; à Titurius Sabinus, celle des bords de la Manche, avec douze légions, plus de cinquante mille hommes, Libr. Cit., III, 11.

selon les évaluations les plus modérées. On sait que le principe de César était de s'assurer toujours la supériorité du nombre (i).

Le récit de la campagne d'Aquitaine est un extrait du journal militaire de Crassus : César ne se donne la peine ni de contrôler le document, ni d'en rectifier les écarts ; il laisse son lieutenant enfler son mérite, en exagérant, dès le premier mot, l'importance de l'expédition (2) ; il lui en passera d'autres. Sans dire comment il est venu, où il a rejoint ses renforts, ni quel est son objectif, Crassus transporte le lecteur devant Sos (3) ; il commence la guerre contre les seuls Sotiates, ce qui est fort improbable : on ne peut supposer qu'un aussi petit pays ait tenu en échec une aussi puissante armée romaine (4). Il faut supposer que Sos, étant d'abord menacé, devint le rendez-vous d'une partie des forces qui se trouvèrent réunies, quelques jours plus tard. L'historien le fait entendre, lorsqu'il attribue aux Sotiates les anciennes victoires, et l'habileté aux travaux des mines, où Sos ne brilla jamais sans doute ; d'ailleurs, le roi des Sotiates n'accepta pas la capitulation (5) ; elle avait donc été conclue par d'autres (6).

A la suite de cet événement, Crassus passe sur les confins des Vocates et des Tarusates (7). Quel est le territoire où il s'arrêta? c'est celui des

(1) Cf. Napoléon, Précis des guerres de César, écrit à Saint-Hélène : 1,5.

(2) Ce récit commence par déclarer que l'Aquitaine forme le tiers de la Gaule, par l'étendue du territoire et le nombre des habitants; or elle n'en constitue pas le vingtième. Il ajoute que les Commentaires l'ont déjà dit, ce qui n'est pas.

(3) César, Libr. Cit., III, 20.

(4) Voyez, au Dictionnaire, Nitiobriges et Sotiates.

(5) César, Libr. Cit., III, 21 et 22.

(6) C'étaient les anciens officiers et soldats de Sertorius, en présence desquels Crassus se retrouva bientôt après.

(7) César, Libr. Cit., a3. — César entend toujours par fina le territoire et non les limites.

Tarusates : la tradition dit que Crassus établit son camp à Juliac (i) : une maison de campagne remplace aujourd'hui le château des vicomtes de ce nom, fameux au Moyen-Age; à une altitude de i2Ôm et à côté du village de Betbezer {belle vue, beauvoir), ce plateau domine le cours de la Douze. De l'autre côté de la rivière, est situé un autre plateau où s'élève la Bastided'Armagnac : le camp des Aquitains l'occupa, ainsi que le terrain en pente douce qui est en arrière, à des altitudes de g3 à n5m . Les Romains s'abreuvaient en amont ; les Aquitains pouvaient descendre en aval, mais les eaux d'un étang situé en arriére coulaient à travers leurs positions. Crassus assure qu'ils étaient commandés par des officiers de Sertorius qui avaient amené des Cantabres, et que l'ensemble de ces forces s'élevait à cinquante mille hommes (2). Cette armée aurait été appelée de l'Espagne, à 1 5o kilomètres, mise en route et réunie dans le camp, pendant le temps qu'il a fallu au Romains pour recevoir des otages à Sos, et parcourir l'étape de 3o kilomètres qui sépare cette place de Juliac.

Le bulletin raconte ensuite comment, s'étant laissé affamer dans ses lignes par un ennemi qui tenait la campagne, Crassus fut obligé de prendre l'offensive : on reconnaît une certaine fantaisie dans le récit de l'attaque du camp aquitain et de la dispersion de ses défenseurs. Après quoi, rentrant dans leurs lignes, où ils mouraient de faim, les Romains attendent tranquillement que, sur le bruit de leur succès, les populations lointaines viennent faire leur soumission. Ce n'est pas ici le cas de discuter ces faits par le menu; toutefois, il semble qu'à la suite d'une rencontre où les Romains auraient fini par remporter quelque avantage, il intervint un arran-

(1) Pierre Duval, Description de Vévesché d'Aire, en Gascogne , i65o. Robert indique Gayère, près de Mauvezin, 96 m.; ce n'est pas dans la direction. Il y a un Juliacum entre le Rhin et la Meuse. Zeuss, Gramm. Celt., 806, le dérive de Julius.

(2) César, Guerre des Gaules, 23 et 26.

gement, aux termes duquel une partie de l'Aquitaine conclut la paix et livra des otages (i). Les peuples compris dans cette transaction étaient ceux qui occupaient le cœur du pays (2). Tout ce qui touchait aux montagnes et une partie des Landes s'en dispensa : Crassus renonça à les forcer, en raison de l'approche de l'hiver.

Crassus avait dû mettre quatre jours pour aller de Toulouse à Sos, qu'il emporta rapidement (3) ; un jour, de Sos à Juliac. La saison était si peu avancée, qu'au même temps, César commença une campagne au bord de la Manche, où l'hiver est plus précoce et eut le loisir de la mener à fin (4) .

César ne se fit pas illusion sur les exploits de Crassus ; à la fin de toutes ses campagnes de Gaule, a considérant, dit-il, que toute la Gaule était vaincue et soumise, mais qu'il n'avait jamais visité l'Aquitaine, dont une partie avait été vaincue par Crassus » (5), à la tête de deux Légions, il alla recevoir la soumission et les otages de ces peuples, c'est-à-dire les admettre au nombre des alliés des Romains (6). César obtint ainsi réellement le succès que Crassus s'était attribué précédemment ; mais l'Aquitaine conserva sa constitution politique et sociale (7).

(1) Dion Cassius,xxxix, 46, dit que les peuples qui traitèrent, n'avai«nt pas pris part aux combats : il semble résulter de là que la défense n'eut pas un caractère national et qu'elle fut l'œuvre des anciens partisans de Sertorius.

(2) César, m, 27, nomme : « Tarbelli, Bigerriones, Preciani, Vocates, Tarusates, Elusates, Garites, Ausci, Garumni, Sibuzates, Cocosates. »

(3) « Paucis diebus »,m, 23.

(4) César. Libr. Cit., m, 28 : « Eodem fere tempore... cum ;ctas prope exacta esset, »

(5) César, Libr. Cit., vin, 46 : « Aquitaniam nunquam ipse adisset, sed per P. Crassum, quàdam ex parte devicisset. »

(6) La livraison d'otages n'est pas un signe de soumission, mais d'alliance. On voit lesGaulois en user entre eux, dans leurs guerres contre César; les Aquitains en avaient échangé en se liguant contre Crassus. Lib. Cïî,, ni, a3.

(7) La preuve en est dans les médailles des rois locaux, postérieures à la venue des Romains.

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