‹ Les origines des cultes révolutionnairesChapitre 67 sur 97 · DEUXIEME PARTIE lO · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE lO

rateur de la Feuille Villageoise, Etienne-^Iario Siauve, l'ciiiarquait déjà que tous les prêtres coiislitutionnels n'étaient pas, hélas ! des lévites-citoyens, et qu'il y en avait beaucoup parmi eux qui ne voulaient être que prêtres et qui dédaig-naient la qualité de citoyens.

Les prêtres-jureurs étaient devenus suspects ; il était inévitable que les orateurs poi)ulaires, les « propagateurs de la raison », comme Siauve les appelle déjà, songeassent à les remplacer dans ce rôle de prédicateurs civiques, d'ofïiciers de morale, que la Constitution civile leur avait assigné. Il était inévitable aussi que les conférences populaires se transformassent peu à peu en cérémonies religieuses ; il suffisait pour cela de les mélanger aux fêtes civiques. Cette réunion, ce mélange des fêtes civiques et des conférences populaires constituera, à proprement parler, le culte révolutionnaire, qui s'adressera aux sens autant qu'à l'intelligence.

Di\nsioiis parmi les Jacobins. P. Manuel et Robespierre. — Tous les Jacobins, cependant, n'assistèrent pas avec une joie sans mélange au développement de cette propagande patriotique qui remplit la tin de l'année 1791 et le commencement de l'année suivante. Les opportunistes, les prudents, tous ceux qui jugeaient impolitique et prématurée une rupture avec le clergé constitutionnel, ne tardèrent pas à s'alarmer du progrès du parti anticlérical, dont les chefs redoublaient de liurdiesse et perdaient toute mesure. Le ckd) parisien se trouva partagé, travaillé, entre deux tendances, dont l'une, la modérée, était surtout représentée par Robespierre, et l'autre, l'intransigeante, par P. Manuel, l'ancien rédacteur de la Feuille Villageoise, élevé depuis peu au poste important de procureur de la Commune de Paris '.

I. Le 2 décembre 179 1, d'après S. Lacroix, Actes de la Conwiniic de Paris. Pétion avait été nommé maire, peu de temps auparavant le 16 novembre; Danton enlin fut élu substitut du procureur de la Commune le ~ décembre.

Io8 LES ORIGINES DES CULTES RÉVOLUTIONNAIRES

Au moment même où la Législative votait le décret contre les réfractaires, P. Manuel demandait aux Jacobins d'organiser une prédication anticléricale : « Pour commencer l'empire de la Raison, je demande que la Société-mère [des Jacobins], appuyant ses préceptes de ses exemples, nomme dans son sein, tous les trois mois, de ces patriotes éclairés qui, dans les sections, deux fois par semaine, feront à des enfants de tous les cultes, présentés par leurs parents et inscrits sur un registre civique, le catéchisme de la liberté. Ces officiers de morale qui, sans mystères comme sans dogmes, prouveraient que des vertus sont utiles au bonheur commun, et que la première de toutes, puisque sans elle on ne peut en avoir d'autres, est l'amour de la patrie, avanceront plus la régénération des mœurs que des prédicateurs de carême qui, pour vouloir faire des saints, ne font pas même des hommes^ ».

Quelques jours après, le 29 novembre 1791, Palissot donnait lecture au club des passages les plus significatifs d'un pamphlet anticlérical, qu'il venait de composer'. S'adressant à la Législative, il l'invitait « à opposer aux catéchismes d'erreur des prêtres, des catéchismes d'une morale saine et épurée, à leurs fêtes superstitieuses des fêtes civiques ...»

L'Eglise romaine, continuait-il, est incompatible avec un Etat fondé sur la liberté et l'égalité. Ses dogmes sont intolérants et immoraux. Ses prêtres, placés hors de la nature par l'obligation du célibat, doivent être surveillés, d'autant plus que leur puissance, reposant sur la confession, est plus redoutable. La Législative devrait supprimer la confession, « cette institution monstrueuse, qui blesse la morale et la pudeur, et qui fait les Jacques Clément et les Ravaillac. . . »

1. La Chronique de Parif> du i*^' novembre 1790, dans Robinet, n/). cit., t. II, p. 295.

2. Questions importantes sur quelques opinions religieuses présentées par Charles Palissot à l'Assemblée Nationale, 1 791, in-S» (Bib. Nat., Ld* 3768), daté à la dernière page : Paris, ce i" décembre. Le pamphlet fut réédité en l'an IV et dédié aux Théophilantliropes.

DEUXIKMK PARTIE I()()

Palissot ne put achever sa leclure. Le « législateur incorruptible » lui coupa la parole : « Nous ne devons pas, s'écria Robespierre, aux applaudissements de la majorité du club, sortir de la ligne de démarcation que nous a prescrite l'Assemblée constituante. Je crois donc que la société ne peut „ entendre cet ouvrage sans danger. Il ne faut pas heurter de front les préjugés religieux que le peuple adore. Il faut que le temps nuirisse le peuple et le mette insensiblement au-dessus des préjugés. Je demande que la société passe à l'ordre du jour et qu'elle s'occupe des objets que les circonstances rendent plus pressants.... ». En vain, P. Manuel prit la défense de Palissot, demanda qu'il fût entendu jusqu'au bout, car le temps était arrivé où on pouvait parler des prêtres et des rois. La majorité se prononça pour Robespierre et passa à l'ordre du jour, en témoignant toutefois à Palissot sa reconnaissance pour les réflexions philosophiques qu'il lui avait communiquées ',

Cette première escarmouche fut suivie d'autres rencontres. Durant toute l'année 1792, la tribmie des Jacobins fut le champ clos des philosophes intransigeants et des philosophes opportunistes.

Le 3 février, Manuel annonça au club la mort de Gérutti, le fondateur de la Feuille Villageoise, qui avait donné l'élan à la campagne anticléricale. Ayant prononcé

Page 1