LA TRADITION. — LHISTOIRE
Une minutieuse étude liturgique et musicale nous a conduits à cette conclusion que le répertoire romain des mélodies ecclésiastiques est formé de pièces dont une importante, sinon la majeure partie, existait avant le vii° siècle (i). D'un autre côté, la tradition nous présente saint Grégoire comme l'organisateur définitif de ce répertoire, à la fin du vi*^ siècle. Tradition et témoignage interne des sources paraissent concorder. Toutefois, après avoir vérifié la valeur des sources littéraires et musicales, convient-il de soumettre à la même enquête le bien fondé de la tradition : nous n'avons, en effet, pour l'appuyer, ni écrit de saint Grégoire, ni pièce d'archives contemporaine qui la mentionne.
Nous ne sommes plus au temps, — bien proche cependant, — où les historiens ne connaissaient guère et ne citaient surtout que Jean, diacre romain, le biographe officiel du pape célèbre (2), mais qui vécut deux siècles et demi après son héros, et recueillit dans son histoire toutes les légendes qu'il lui plut d'y insérer. Le diacre Jean mérite-t-il donc qu'on s'arrête à lui et qu'on ajoute foi à ce qu'il dit sur l'œuvre de saint Grégoire en ce qui concerne le chant liturgique? Nous le pensons.
Jean, en effet, paraît un homme consciencieux ; ce qu'il n'a appris que par ouï-dire, il le répète tout simplement, il donne pour légende ce qu'il croit légende; en même temps, n'écrivant pas pour son simple plaisir, mais avec l'aveu du pontife de son temps, il s'informe dili-
(i) Dans la dernière partie de cet ouvrage, nous essaierons de déterminer avec précision le développement progressif des compositions liturgiques romaines, depuis le iv» siècle jusqu'à la fixation de l'antiphonaire. On peut, si on le désire, se reporter tout de suite à ce dépouillement.
(2) Piitr. Lai., LXXV, 6i et s. Cette vie, écrite, nous le répétons, d'une manière officielle, devait servir aux lectures publiques de l'office. L'auteur a bien soin, du reste, de donner pour indit ce qu il ne peut autrement aflirmer.
gemment, va aux sources, consulte à la fois la tradition et les archives. Sa véracité est donc celle qu'on peut reconnaître chez tout historien sérieux, qui a écrit longtemps après les événements qu'il raconte, mais qui est placé aux sources d'informations, et donne pour authentique ce qu'il croit authentique, et pour douteux ce qui lui paraît douteux.
Jean écrit la vie de saint Grégoire précisément dans une des périodes de splendeur de la Scliola cantonim, dont les bâtiments venaient d'être restaurés, vers 843, par Serge II (i). Il en connaît les chefs, les archives, les traditions ; or, voici ce qu'il nous dit de saint Grégoire :
i< Dans la maison du Seigneur, comme un autre savant Salomon, et à cause de la componction de la douceur de la musique, le plus \élé des chcintfes compila très utilement ra>itip!ioiiaire « centon » ; il constitua aussi la « Schola cantonim », qui chante encore dans la sainte Eglise romaine d'après les mêmes principes; et, avec de nombreux champs, lui donna deux maisons, qu'il fit construire (?) savoir, l'une sous les degrés de la basilique du bienheureux Pierre apôtre, l'autre sous les construciions du patriarcat de Latran, où jusqu'à aujourd'hui on conserve, avec la vénération qui leur est due, l'antiphonaire authentique, le lit de repos où il chantait, et la férule dont il menaçait les enfants. Il divisa ses donations par séries prescrites, sous peine d'anathème, en vue d'assurer le service quotidien » (2).
D'une étude sérieuse de ce texte il résulte que des biens appartenaient au ix° siècle à l'école des chantres romains, et qu'une partie lui en venait par donation de saint Grégoire; sans nul doute, les actes de ces donations devaient encore exister, et Jean diacre y dut puiser une partie de son texte, écrit tout à fait dans le st3'ledes pièces de ce genre (3). On conservait dans la principale maison de la Scliola un antiphonaire « authentique » et d'autres souvenirs de saint Grégoire ; enfin, les chanteurs de cette corporation considéraient ce saint comme un de leurs anciens émules, cantorum studiosissimns, et comme le compilateur du livre de chant communément nommé « antiphonaire »; on adjoignait à ce mot l'épithète de centon, indiquant que ce livre était un recueil de pièces diverses recueillies en corps, ce qu'indique déjà le mot compila.
(i) Voyez plus loin, page 119.
(2) In domo Domini, morcsapientissimi Salomonis, propler musicae compunctioncm dulccdinis, antiphonarium cenloncm cantorum sludiosissimus nimis ulilitcr compilavit. Scholam quoque cantorum (quae hactenus eisdem instilutionibus in sancta Romana licclesia modulatur), consiituil ; eiquc cum nonnullis pracdiis duo habitacula, scilicct altcrum sub gradibus basilicae bcaii Pctri apostoli, allerum vero sub Lalerancnsis patriarchii domibus, fabricavit ; ubi usque hodie U'Ctiis ejus, in quorecubans modulabatur, et llagellum ipsius.quo pueris minabatur, veneratii>nc congrua curri authentico antiphonario rescrvatur, quac vidclicet loca pcr praeccpti seriem sub intcrpositione anathematisob ministeriiquotidiani iitrobiquc graiiam subdivisit. \'il.jS. Gre}:orii, I. II, c. VI. (Id. c. 90.)
{■]) Cum itullis praeJiis duo h^ibitacula, scilicet allcruni... fabric^ivit.
Telle était donc la tradition romaine, vivante au ix° siècle, sur saint Grégoire, dans un milieu que lui-même avait fréquenté. Elle n'a rien qui n'inspire que pleine confiance, et parait avoir reposé sur des documents précis qui ne nous sont point parvenus.
Au delà de Jean diacre, un grand nombre d'attestations sur l'ordonnancement du livre de chant par saint Grégoire ont été relevées (i) ; la plus remarquable est assurément la lettre du pape saint Léon IV à l'abbé Honorât; pièce officielle, elle corrobore la tradition dont plus tard le diacre Jean sera encore l'écho : «... la douceur du chant de Grégoire, et sa manière de chanter et de lire dans l'église, qu'il ordonna
et régla Toutes les églises ont reçu avec une telle avidité et un
amour si courageux ladite tradition de Grégoire Ce très saint pape
Grégoire, serviteur de Dieu, qui fut illustre prédicateur et sage pasteur, et fit tant pour le salut de l'humanité, édita aussi le chant susdit, que nous chantons à l'église et même partout, etc. » (2).
On ne saurait accuser un pontife, s'exprimant aussi solennellement, de ne s'appuyer que sur des on-dit ou une tradition vague : Léon IV devait parler en toute connaissance de cause.
Aux époques précédentes, d'autres personnages, tels que le savant liturgiste Amalaire, mentionnent également la tradition : celui-ci va même jusqu'à faire remarquer, dans son étude sur l'antiphonaire, des pièces qui ne datent pas de saint Grégoire (3), réflexion indiquant assurément que son auteur avait des moyens de renseignements que nous n'avons plus, puisqu'il était en mesure de distinguer l'origine des divers chants.
Passons sur d'autres citations moins importantes, et arrivons tout de suite aux plus anciens des auteurs qui nous ont laissé des témoignages sur le chant romain et saint Grégoire le Grand.
Ce sont deux Anglais, Bède et Egbert. Tous deux naquirent dans les trois quarts de siècle qui suivirent la conversion de leur nation par les soins de saint Grégoire le Grand, tous deux firent leurs hautes études à Rome, et y conservèrent de précieuses relations, tous deux furent des personnages importants et ont donné dans leurs écrits les marques d'un talent sûr et bien informé des matières qu'ils étudient, ne craignant pas d'indiquer leurs références et de mentionner leurs sources. Recueillons donc leur témoignage précieux.
(i) Dom Morin, Les véritables Origines du chant grégorien, Maredsous, Belgique, i8go ; 2' éd. 1904 (nous citons toujours la première), a donné le plus grand nombre de textes qui aient jusqu'alors été édités. Ce petit livre est capital sur la question historique grégorienne.
(2) Dulcedinem Gregoriani carminis, cum sua quam in ecclesia traditione canendi Icgendique ordinavit et tradidit... Quae cunctae ecclesiae cum tanta avidilate et amore arduo praedictam traditionem beati Gregorii susceperunt... Qui plane sanctissimus papa Gregorius adeo Dei cultor, et inclitus praedicator, et sapiens pastor fuit, et copiosos ad humanam salutem edidit et sonum iam dictum, quem in ecclesia vel ubique canimus musicis artibus. Id. p. 10 et s.
(3) De ordine antiphonarii. [Patr. Lat., CV, 1245 et s.)
88 i.i;s ol(IGl^ES du chant romain
Bcdc, dans son histoire d'Angleterre (i), s'est montré non seulement annaliste, mais écrivain sérieux, ne laissant au hasard aucune de ses investigations.
Lorsque, connaissant déjà depuis longtemps les traditions de son pays, il se décide h en écrire l'histoire, il s'informe à nouveau (2). D'un côté, ce sont les archives anglaises qu'il consulte, corroborées des récits du vénérable abbé Albin, élevé à Canterbury par l'archevêque Théodore et l'abbé Adrien ; cet Albin, personnage connu, savait luimême les gestes des disciples du bienheureux pape Grégoire en Angleterre, soit par la tradition de la génération précédente, soit par les monuments. Un autre correspondant de Bède fut Nothelm, prêtre de Londres, qui profita d'un voyage à Rome pour copier dans les archives pontificales un certain nombre de pièces de saint Grégoire et de ses successeurs, relatives à la fondation et à l'organisation de l'Eglise d'Angleterre. Ces copies furent prises avec une permission spéciale du pape Grégoire II, lequel avait fait ses études, au temps du pape Serge, en même temps que Bède.
\'oici les faits rapportés par Bède qui concernent le chant romain et la tradition grégorienne.
\'ers l'an bq-j, les envoyés de Grégoire font leur entrée solennelle à Douvres en procession, chantant l'antienne litaniale : « Dcprecamur le. Domine, in omni viisericordia tua, ut auferatur fiiror tiius et ira tua a ciritate ista, et de domo sanc/a iua, quoniam peccaviinus. Alléluia » (3). ( L. I, c. XXV. j Cette antienne fait partie de tous les manuscrits de l'antiphonaire, pour les processions et litanies.
En Goi, Grégoire envoie de nouveaux missionnaires et tout ce qui est nécessaire au culte et au ministère ecclésiastique, comme des vases sacrés, des ornements d'autel et sacerdotaux, des reliques, et beaucoup de livres liturgiques [codices plurimos) (4). (L. I, c. xxix.^
En G-iH, en ()34, on cite un diacre Jacques, « qui vécut jusqu'à notre temps »; il était fort habile dans le chant d'église, et maître dans la mélodie ecclésiastique selon le rit romain. (L. II, c. xvi. c. xx(5).
Jacques est mentionné à nouveau en bb.j, à propos de l'archevêque
(1) llisloria eccUsiastici Ar.glontm, éd. Smith, réimprimée clans Pjtr . L.tl., XCIV.
(2) Nous résumons les renseignements donnés par Çédc hii-méme dans sa préface.
f3) Fertur autem quia appropinquantcs civitati. more suo cum eruce sancia et iinagine magni régis Domini nostri Jcsu Christi, hanc laetaniam consona voce modularcntur : Dcprecamur le, Domine, in omni misericorjia tua, ut auferatur furor tuus et ira tua a civitate ista, et de domo sancta tua, quia pcccavimus. Alléluia. Id. 109.
(4) Gregorius mittil ad cos universa quae ad cultum erant ac minisierium ecclesiae ncccssaria ; necnon et codices plurimos. Id. 115. On conserva longtemps en Angleterre plusieurs manuscrits attribués à cet envoi de saint Grégoire, et dont les caractères paléographiques accu.scnt bien cette époque. Smith, cd. cit., notes, Vil, n» v, § 1. [Pair. Lat., id. 313, 31 q.) 51 Id., 169.
SAINT GRÉGOIRE LE GRAND ET LES MUSICIENS ROiMAINS 8g
Théodore, moine romain, consacré par !e pape Vitalien pour l'Église d'Angleterre ; le pape confirme Théodore dans « tout ce qui a été prescrit et confirmé par saint Grégoire notre prédécesseur, au sujet d'Augustin (de Canterbury] son vicaire ». C'est alors que le chant, qui n'était connu jusque-là que dans le comté de Kent, commença à être appris dans toutes les églises des Anglais. Le premier maître de chant dans les églises du Nord (à part Jacques dont on a déjà parlé) fut Etienne Aeddi, du pays de Kent, appelé par l'évêque Wilfrid. Celui-ci ordonna aussi un homme très instruit dans les sciences ecclésiastiques, et, bien que vivant avec une grande simplicité, très capable en affaires; il se nommait Putta, et était très habile dans l'art de modulera l'église suivant le rit romain, ayant appris cet art des élèves mêmes du bienheureux pape Grésioii-e (1. IV, c. ii) (i). Putta mourut évèque de Rochester, en 688, du vivant de Bède.
En 680, l'abbé Jean, archichantre de Saint-Pierre de Rome, fut envoyé porteur d'instructions du pape Agathon touchant la discipline et l'organisation ecclésiastique, sous la conduite de l'abbé anglais Benoit Biscop. Lorsque le synode auquel avait assisté l'abbé Jean fut terminé, Benoît Biscop lui fit parcourir la Grande-Bretagne; en particulier, il le conduisit à son monastère de Wearmouth, afin d'y enseigner le cursus annuel du chant, tel qu'on le célébrait à Saint-Pierre de Rome (à ce moment, en effet, les moines de ces pays suivaient un ordre très mêlé, car un certain nombre d'entre eux avaient reçu la tradition liturgique des moines celtiques venus d'Irlande en 633, très différente du rit romain de leur temps). L'abbé Jean, qui avait un ordre spécial du pontife à cet effet, enseigna donc de vive voix Vordo et la manière de chanter et de lire (2), aux chantres dudit monastère, et mit même par écrit ce que demandait la célébration des jours de fête pour tout le cours de l'année {aiini circulus). « On conserve encore cet écrit dans le même monastère, et il a déjà été copié par beaucoup, de tous côtés ». Jean n'enseignait pas seulement les frères de ce monastère, mais encore tous ceux qui, habiles dans le chant, étaient accourus de tous les monastères de la province, pour assister à ses leçons. L'abbé Jean mourut à Tours en revenant en Italie (1. IV, c. xviii) Ci).
(i) Erat ipsu tempore Romae, monachus. nomine Theodoius, qui orclinaïus est [episcopusja Vitaliano papa anno dominicae incarnationis 668, et Britanniam missus est : « Omnia ergo quae a sancto Gregorio praedecessore nostro, Auguslo syncello ejus, statuta sunt atque tiimata. nos tibi in aevum concedimu;. » Sonos canlandi in ecclesia quos ealcnus in Cantiatantum noveral, ab hoc tempore per omnes Anglorum ccclesias discerc coeperunt ; primusque, (excepte Jacobo de quo supra diximus) cantandi magistcr Nordenhymbrorum ccclcsiarum Aeddi nomine, cognominc Stcphanus, fuit invitalus de Cantia a leverendissimo viro Vil rido episcopo. Ipîe urdinavit virum magis ecclesiasticis insiitutum et vitae simpliciiaie contcntum, in saeculis rébus sirenuum, cui nomcn erat Putta, maxime auiem modulandi in ecclesia more Romanorum peritus, quem a discipulis beati papae Gregorii didicerat. Id., 174.
(2) Cf. plus haut la lettre du pape Léon IV, page 87.
(3' Vir venerabilis Johannes, archicantor Ecclesiae sancli apostoli Pétri, et abbas monaslciii
Enfin, Bède cite le chantre Mahan, qui avait reçu des leçons de chant des sticcesseins des élèves de saiut Grégoire (i). Maban lui-même fut professeur de chant d'Acca, cvtque d'Hexham vers 701).
A dater de ce moment, on ne parle plus de l'organisation du chant en Grande-Bretagne, sinon pour rappeler la nécessité de suivre l'ordre liturgique d'après les exemplaires envoyés de Rome. Lorsque Bède mourut, vers 762, ce fut l'après-midi de l'Ascension, à l'heure des vêpres : voulant s'unir à l'office liturgique au moment même de son agonie, il entonna l'antienne de Magnificat : O Rex gloriae ; mais arrivé aux paroles : ne dereliuqiias nos orp/unos. le souffle lui manqua, et il fondit en larmes ; au bout d'une heure il recommença, mais ne put également continuer. Après plusieurs essais infructueux, il chanta alors le verset Gloria Palri, et en le terminant, rendit le dernier soupir (2).
Or, c'est précisément le chant prescrit par l'antiphonaire grégorien pour cette fonction solennelle, et, sur le mot ascendisti, la voix s'élève jusqu'au plus haut degré du mode emplo3'é : continuer eût été un effort au-dessus des forces du moribond, qui ne put poursuivre ne derelinquas, etc.
Rex glo- ri- ae, Do- mi- ne vir- tu-tum, qui tri- um-pha-tor ho-
di- e su- per otnnes coe- los asceiidt- sti, ne de- re-linquas nos
or-pha- nos: sed mit- te pro-missum Pa- tris in nos, Spi- ri- tum vcri-
ta- lis : al- le- lu-ia.
En résumé, le texte de Bède nous apprend, à part les progrès con-
beati Martini, nuper vencrat a Roma per jussionem papac Agathonis, duce reverendissimoabbate Biscopo cognomine Bcncdicto. Accepit et praefaium Johannem abbaiem Britanniam perducendum, quatenus in monasterio suo cursum canendi annum sicut aj sanclum Petrum Romae agebat, edoceret ; egiique abba Johannes (ut jussionem acceperat pontificis), et ordinem videllcet, ritumque canenJi ac legenJi viva voce praei'ati monasterii cantôres edoccndo. et ca quae lotius anni circulus in celebralione dierum fesiorum poscebai. etiam lilteris mandando ; quae hacicnus in eodem monasterio servata, et a multis jam sunl circumquaque transcripta. Non solum autem idem Johannes ipsius monasierii fraires docebat, verum de omnibus pêne ejusdem provinciae monasteriii ad audiendum eum, qui cantandi erani periti, confluebani. Id., 199.
(i) Id., 270.
(2) Lettre de son disciple Cuthbert à Cuthwin. (Pjtr . L.U., i. XCV, c. 16.)
tinus de la liturgie et du chant romain parmi les Églises d'Angleterre : 1° que saint Grégoire le Grand envoya à ses missionnaires des livres liturgiques ; 2° que ces missionnaires avaient chanté, à leur débarquement, une antienne de procession qu'on nous cite tout au long ; 3° qu'il 3' avait parmi eux des élèves de Grégoire qui enseignèrent le chant romain à divers Anglais, tels que Putta et le diacre Jacques, que Bède avait pu connaître. Enfin, quand l'historien meurt, c'est en chantant une mélodie qui, comme celle des missionnaires, figure dans les livres grégoriens.
Cependant, ces livres liturgiques ne sont pas mentionnés ici comme la compilation propre de Grégoire; par contre, il semble que les Anglais du \\f aient bien tenu ce pape pour musicien, puisque des chantres avaient eu comme maîtres des élèves de Grégoire.
Mais, ce que Bède a négligé de dire, comme n'intéressant peut-être pas directement le sujet qu'il traitait, son ami et contemporain Egbert nous le dira. Devenu archevêque d'York (en 702), il a à traiter avec les autres évêques de la province divers points de doctrine. Or Egbert, qui avait été à Rome condisciple de Bède et du futur pape Grégoire II, et qui fut ordonné diacre parle pontife romain Serge(i), fait entendre à deux reprises, à propos du jeune des Quatre-Temps,ces graves et pour nous décisives paroles: « ...comiTie notre maître \q bienheureux Grégoire, dans SON antiphonaire et missel, qu'il nous a transmis ordonné et réglé, par notre pédagogue le bienheureux Augustin (de Canterbury) » (2). Et, un peu plus loin :
« C'est de même le bienheureux Grégoire, qui a désigné cette célébration à l'église des Anglais, par son légat susdit, dans son antiphonaire et missel... Ce qu'attestent non seulement nos antiphonaires, mais encore ceux que nous avons étudiés avec leurs missels dans la basilique [apud limina) des apôtres Pierre et Paul » (3).
Ici, ce n'est plus seulement un chroniqueur, n'ayant pas à entrer dans les détails techniques, qui nous parle : c'est un primat qui rédige un document canonique. Egbert s'exprime comme un siècle et demi plus tard le pape Léon IV; et il affirme, selon ce que sait l'Eglise d'Angleterre, que: I" parmi les livres apportés par les missionnaires romains, se trouvaient des antiphonaires et des missels de saint Grégoire ;
(i) Nous ne croyons pas qu'on ait déjà fait ressortir de cette façon le témoignage d'Egbert,, qui tire une autorité singulière de son séjour et de ses relations à Rome, vers la fin du vu' siècle.
(2 In Ecclesia Anglorum, nosler didascalus beatus Gregorius, suum aniiphonarium et missalem librum, per beatum Augustinum transmisit ordincitum et rescriplum... Quod continet non solum nostra testantur antiphonaria, sed et ipsa quae cum missalibus suis conspeximus apud apostolorum Pétri et Pauli limina iPjfr. Lat., t. LXXXIX, c. 141.)
(3) Une étude tout à fait remarquable de ces textes a été faite par Dom G. Morin, op. cit., pages 27 à 3'5.
2° il a VU de semblables autiphonaires et missels a Rome ; 3° ils contiennent des rubriques, qu'il explique, au sujet de la célébration des Quatre-Temps : de fait, les mêmes rubriques, ainsi que les textes Depi-ccaviicr et O Rex gloriae, relevés plus haut, se trouvent en effet dans les copies de Tantiphonaire grégorien.
Il n'y a donc point à en douter : non seulement vers la fin du ix"^ siècle, à l'époque de Jean diacre, mais quatre-vingts ans environ après la mort de saint Grégoire, on conservait dans les basiliques romaines, au temps du pape Serge, des exemplaires de son antiphonaire et de son missel ; ils 3^ ont été comparés avec d'autres exemplaires conservés en Angleterie, et qu'on croyait envoyés par Grégoire lui-même : tous ces exemplaires étaient conformes.
Egbert jette dans la question un nouvel élément de critique : on a pu remarquer sa locution, antiphonaire et missel, les antiphonaircs... avec leur missel. Les antiphonaires et les missels étaient donc inséparables, ou présentaient au moins les relations les plus étroites. On n'a iamais mis sérieusement en doute que saint Grégoire fût réellement le compilateur du missel ou « sacramentaire » qui porte son nom, et cependant, comme pour ce qui concerne l'antiphonaire, on ne peut s'appuver que sur la tradition ; pourquoi donc les conclusions tirées en faveur du missel sont-elles rejetées par quelques esprits scrupuleux en ce qui concerne l'antiphonaire ? Il est vrai que les copies anciennes du sacramentaire portent ce sous-titre ou un autre analogue : a Saiicto Gregorio Papa editus. ex authentico libro Bibliothecae Cubicuii scriptus (i). Mais si, selon le témoignage d'Egbert, nous avons affaire à un « antiphonaire et missel », est-ce que 1" « authentique » placé en tète du missel ne vaudrait pas pour l'antiphonaire qu'il accompagne ?
En général ces ouvrages ne sont point parvenus jusqu'à nous sous forme d'un volume unique ou de volumes d'une même collection: cependant, plusieurs sacramentaires contiennent le texte, ou au moins les tables complètes de l'antiphonaire des messes. C'est déjà un précieux instrument de critique (2). Et si ces copies du sacramentaire avec le texte de l'antiphonaire sont faites d'après un exemplaire de la « bibliothèque de la Chambre Pontificale », 1' « authentique » du sacramentaire vaut évidemment pour l'antiphonaire.
La plus grave objection, et, au fond, la seule sérieuse en apparence.
(r) Bibl. nat.. Par. missel de Saint-Eloi, édité par Dom H. .Ménard, Paris, 1642, in-^» ;PiJ*i. Lat., LXXVIII): Bibl. Vatican., sacramentaire édité par Muratori, Litur;,'ij Roman:i velus, t. 11. p. 271; etc. Pour l'étude critique du sacramentaire grégorien, il faut se reporter à Mgr Duchesne, Origines déjà citées, en les complétant parles excellentes observations de Dom G. Morin, op. cil., et surtout p. 1 19.
(2) J'ai étudié plusieurs de ces sacramentaires, dans Histoire du chant liturgique à Paris, I, pages 53 et s., Paris, 190.), in-S". L'un contient le te.tte complet de l'antiphonaire des messes ; voir le dernier chapitre du présent ouvrage.
SAINT GREGOIRE LE GRAND ET LES MUSICIENS ROMAINS fp
qu'on puisse produire contre l'authenticité de l'antiphonaire attribué à saint Grégoire, est que les copies parvenues jusqu'à nous se réfèrent non point à l'ordre du sacramentaire grégorien papal, mais à celui de la « seconde édition » mise en usage à partir du pape Adrien P"", et partout répandue à Fépoque carolingienne. Mais le raisonnement fait pour le sacramentaire peut encore s'appliquer à l'antiphonaire, et la seule conclusion possible à tirer est que nous ne connaissons jusqu'ici qu'une seconde édition de l'antiphonaire (i), ce qui ne veut pas dire qu'il n'en existe pas d'autre (2).
Nous ajouterons de plus qu'à dépouiller soigneusement le livre de chant grégorien d'après cette « édition revue », on peut rétablir aisément l'ordonnance visée par Egbert, car il ne s'agit que d'un rangement des matières un peu différent, et portant surtout sur les dimanches ordinaires, afin démettre le livre de chant en concordance avec le sacramentaire « supplémenté » (3).
On peut donc dire que, à part de légères modifications, nous possédons le livre considéré à la fin du vu' siècle comme étant l'œuvre même de saint Grégoire.
Enfin, un texte romain n'a point encore été versé au dossier de cette affaire : c'est l'épitaphe du pape Honorius, mort en 638 (4).
On le loue publiquement comme un « pasteur excellant dans le chant divin, et sachant conduire ses brebis dans le sentier de la vie... // s'efforça de suivre Grégoire^ et y parvint par ses mérites ».
Si nous connaissions la vie du pape Honorius, nous trouverions peutêtre d'autres renseignements intéressant ce sujet. Tout ce que nous savons de précis, c'est qu'il était de la Campanie et fils du consul Pétrone. A-t-ilété l'élève de saint Grégoire ? c'est possible, et dans ce cas, l'allusion serait transparente. Mais ce qui ressort, à notre avis, de cette épitaphe, c'est qu'à Rome, moins de quarante ans après la mort de saint Grégoire, la plus grande louange qu'on puisse faire à un pape musicien, c'est de le comparer à son illustre prédécesseur.
[i) Cf. Histoire citée, p. 59-60.
(2) Tomasi a cité, dans sa préface au S.^<:rnineiit,i:re gél.isien (Rome, it)8o), un antiphonairc ancien différant, quant à l'ordre des offices, des exemplaires courants ; il émettait l'opinion que ce pouvait être un antiphonairc apparenté à l'ordre gélasien. Ne serait-ce point plutôt un antiphonairc grégorien dans son ordonnance originale ? Ce manuscrit, au temps de l'auteur, était à la Bibliothèque Anglica, " apud sanctum Augustinum 0, à Rome, et on l'estimait du xi" siècle. {P3tr. Ljt.,LXX\V, 1052.1
(3) Nous donnerons plus loin le résultat de ce dépouillement. (^) ... divino in carminé pollens.
.-\dvitam pastor ducere novit ovis
Namque Gregorii tanti vestigia iusti Dum sequeris cupiens meritumque geris.
be Rossi, Iiiscr. christ., II, 127 ; Lib. Pont., I, 326, note 19.
L'eût-on fait, si, en l'an 638, on n'eût point considéré saint Grégoire
comme un musicien
Nous voici donc parvenu à rextrêmc limite de la tradition grégorienne touchant le chant de FP^glise romaine, trente ans après la mort du pontife qu'elle mentionne.
Elle se résume en ceci : le pape Grégoire I"", chanteur lui-même, cantorum sludiosissiinus. a formé des élèves, discipulibeati Grcgoi'ii. qui à leur tour propagent le chant romain. Il a ordonné et réglé un répertoire du chant romain, en harmonie avec son missel ou sacramentaire. Des exemplaires de ce répertoire et du missel étaient conservés en divers endroits, à Rome principalement, moins d'un siècle après sa mort.
Ces documents postérieurs à saint Grégoire le Grand sont-ils infirmés par les documents contemporains? Étudions ce que ces derniers nous apprennent.
Né vers 540, Grégoire, bien que sorti d'une famille romaine qui avait donné des prêtres et un pape (1), n'était pas destiné à la vie ecclésiastique. La grande fortune de son père, la renommée de sa famille, l'appelaient à de hautes destinées civiles. Il avait, aussi complètement qu'on pouvait le faire alors, étudié « les arts libéraux », dans les écoles romaines réorganisées par Cassiodore, le ministre de Théodoric, après le sac de la ville par les Vandales.
Nous le trouvons, vers l'âge de trente ans, en possession de hi charge de Praelor Urbis, fonction analogue à celle de préfet de Rome. Mais son père mort, le laissant seul maître de biens immenses, tant à Rome qu'en Sicile, où sa famille paraît avoir eu des relations, Grégoire se démet de ses dignités.
Il dispose de sa fortune en établissant des monastères dans ses propriétés de Sicile. A Rome même, il transforme sa demeure patricienne du Coelius, située au clii'tis Scauri, en un monastère où il prend l'habit religieux : il fonde encore un monastère de femmes. Nous savons que dans le premier de ces établissements, l'église était sous l'invocation de saint André (2).
On a pu croire, avec quelque vraisemblance, que Grégoire s'était initié à la vie monastique sous la direction de Cassiodore, qui mourut
(1) Dom lldefonso Schusier, Les Anccties de saint Grégoire et leur sépulture de famille à Saint- Paul de Rome, dans la Revue bénédictine, 2i« année, 2 avril 190^. Son grand-père entra dans les ordres et devint le pape Félix IV (526-530), d'où le fameux prologue à l'Antiphonaire, dont nous parlerons plus loin, a pu dire avec raison, parlant de Grégoire : UnJe ^'enus ducit, summum conscendil honorem ; (( il parvint â l'honneur suprême, où sa race le conduisait. »
(2) Cf. les lettres de Grégoire aux abbés de ce monastère. [Pair, I.at., t. L.X.WIl, col. go:;; i>5-l)
à cette époque, vers 675. En tout cas, notre saint devint abbé de l'établissement qu'il avait fondé au Coelius, et peut-être aussi d'un des monastères chargés du service liturgique otHciel. (V. plus loin, p. 104.)
C'est lui qui écrivit la vie de saint Benoît, législateur des moines d'Occident, et on en suivait la règle dans son monastère. Or, nous savons combien cette règle touche de points musicaux (ainsi d'ailleurs que les autres règles monastiques du même temps). Non seulement elle nous montre le chant en honneur, nous parle de l'exécution des répons, brefs ou prolixes, des antiennes, mais l'abbé a la surveillance et la direction générale de l'office. C'est à lui de choisir les cantiques des prophètes (i), qu'on exécute au troisième nocturne avec Valleluia ; c'est a lui de désigner ou même de composer les hymnes versifiées employées dans l'office monastique (2), de fixer les lectures et les répons qui leur convenaient. C'est l'abbé aussi qui avait la direction des enfants élevés au monastère, et toutes les règles en usage lui donnaient le droit de les châtier corporellement, avec les coups de verge : en particulier si le jeune chanteur se trompait dans l'exécution des chants liturgiques (3) ; mais, en même temps, saint Benoît veut qu'on n'emploie cette correction qu'avec discernement, en menaçant plutôt qu'en frappant.
Telle est donc la description d'une des principales charges que remplit Grégoire le Grand ; tous les traits s'en accordent parfaitement avec une tradition qu'on a eu seulement le tort — à notre avis — d'entendre du pontife, et qui s'applique plutôt à l'abbé. Le dernier détail, en particulier, rappelle immédiatement la vénération qu'on portait, dans la Schola cantonim du i.x." siècle, à la verge dont Grégoire aurait menacé les enfants qu'il dirigeait.
Il a été abbé d'un monastère, et, devenu pape, ce sont des moines qu'il dirige sur l'Angleterre, pour la convertir, leur donnant des livres liturgiques, mais quels livres, sinon ceux qui contenaient l'office monastique ?
Parmi les anciens manuscrits que nous avons mentionnés à ce propos, figurent des psautiers avec les hymnes (4) dont l'usage était inconnu à l'office papal, mais admis dans la liturgie des moines. D'ailleurs, les critiques ne font pas faute de reconnaître saint Grégoire pour l'auteur de plusieurs hymnes (5) : si ce genre de composition était inusité dans les églises séculières, Grégoire ne les aurait donc pas composées
(I) Reg., c. xu
I2) Saint Benoit s'est borné à désigner les « ambrosiennes » pour cet usage ; cette appellation, dans tout le cours du moyen âge, s'applique aussi bien aux œuvres de saint Ambroise qu à celles composées dans le même genre ou sur les mêmes mélodies.
{3) Id., c. II, XXIV, XXX, XLIV.
(^) Smith, notes sur VHist. eccl. de Bédé, édit. cit., VII, n" v, S t.{Patr. Lat., 31 5- je 4.) (5) On fera pour la mélodie de ces hymnes les mêmes réilexions que pour celles déjà étudiées, pages b6-b7
(){) LES OrrGlNKS DU CHANT ROMAIN
étant pape, mais lorsque des fonctions bien définies l'auraient amené à le faire, c'est-à-dire pendant sa gestion abbatiale. Enfin, si le rit de l'église papale n'acceptait pas les légendes de la vie des saints (i), et partant de là les répons qui en étaient tirés, rien n'empêchait les moines de le faire en leur particulier, célébrant l'office chez eux. Si Grégoire, qui aimait tant les légendes, en a tiré ou fait tirer des textes chantés dans les églises de ses monastères, n'est-ce pas l'origine de l'introduction, dans l'office romain, de particularités monastiques (2) ? Or, les principaux offices de ce genre que contient l'antiphonaire grégorien sont précisément ceux pour lesquels Grégoire avait un culte particulier : saint André, le patron de son monastère, les saintes Lucie et Agathe, mart3'res de Sicile (3), dont il introduisit la mention, étant pape, au canon de la messe (4).
Mais Grégoire ne resta pas enfermé dans le cloître. Le pape (Benoît?) ne voulut pas laisser dans l'obscurité cet homme jeune, actif, au courant de la vie et des nécessités politiques et religieuses de Rome, et l'ordonna l'un des sept diacres pontificaux de la Ville éternelle. En 578, le pape Pelage II choisit Grégoire comme apocrisiairc ou légat, — à peu près le « nonce apostolique » de notre temps, — et l'envoie à Constantinople, chargé de défendre les intérêts romains près de l'empereur d'Orient Tibère Constance ; il y reste sept ans (5).
(i) En venu du décret Je I.ibris recipiendis ; on voit ailleurs, par un passage d'une lettre de saint Grégoire à son ami Euloge, que la liturgie papale n'admettait, en cette matière, que les brèves mentions du martyrologe. (Pair. Lat., LXXVII, 931.)
(2) Cf. les conclusions de M. le ch. Ul. Chevalier dans sa Poésie liturgique. Tournai, if*94, in-8", page .\vi.
{3) Epist., I. 1, ind. IX, ep. Liv, à Jean, évcque de Sorrente, sur la translation de leliques de cette sainte ; saint Grégoire lui dédia également une église à Rome : voyez 111' partie.
(-1) Aldhelm, de Laud. virginilatis, n" .nui (Patr. Lat., t. LXXXIX). Ce personnage anglais, mort évèque en 709, avait fait, comme Bède et Egbert, ses études à Rome, et nous renseigne sur l'enseignement de la métrique appliqué à la «1 cantilène » ecclésiastique, Ep. ni, iv (t. id). (Voir page 127.)
(5) Constantinople était très bien organisée au point de vue musical, tant à l'église qu'au théâtre. Quelques années à peine avant que Grégoire y arrivât, l'empereur Justinien (t 565) avait dû, en réformant des abus, pourvoir au.\ nécessités de la musique et des musiciens. En plusieurs passages de ses Novelles et de ses Lois, le législateur byzantin touche à ce sujet. Il Kxc le nombre des étudiants à la schola des lecteurs et les sépare des chantres ; le nombre de ceuN-ci est li.xé désormais a vingt-cinq pour la Grande Eglise. Ailleurs, ce sont des dispositions qui interdisent aux chanteurs d'église, aux lecteurs, d'aller chanter au théâtre, qui règlent leur capacité juridique pour les donations et les testaments. (.Nov. 111, c. i ; Nov. CXXIII ; L. 1, t. III, 1. XLIl, S '" ! t. IV, 1. XXXIII; l.-X.X.XIV, §2.) Les bas-reliefs, les monnaies byzantines, représentent les grandes orgues de l'amphithéâtre: tout cela dénote dans la ville impériale un grand luxe musical. Grégoire y partagea avec l'ambassadeur d'Espagne, l'archidiacre l.éandre, la maison d'un prélat grec, Eulogios. Ce fut plus que des relations, mais un long commerce d'amitié, qui se forma entre les trois ecclésiastiques, et, en particulier, lorsque Grégoire sera élevé à la papauté, c'est à son ami Léandre, devenu archevêque de Séville, qu'il dédiera son premier ouvrage. Quant à Euloge, il devint patriarche d'Alexandrie, et tous les trois sont vénérés comme saints. On sait que Léandre fut un des meilleurs musiciens de son temps ; il composa, pour la liturgie mozarabe, ces mélodies ornées pour les psMmi, les taudes, le sacrificiuiii, dont on vantait le
SAINT GRÉGOIRE LE GRAND ET LES MUSICIENS ROMAINS (j-
En 585, Pelage rappelle son légat ; du rang des sept diacres, il l'élève à la tète de ses collègues. Grégoire est désormais secrétaire du Saint-Siège et archidiacre romain, tout en conservant son monastère, dont il reprend la direction. Nous n'avons point a dire en quoi consistaient ses fonctions de secrétaire (i), mais il semble qu'on n'ait pas assez fait ressortir celles qu'il remplit comme archidiacre.
Cependant, même comme secrétaire de l'Eglise romaine, le rôle rempli par Grégoire n'est pas indifférent au sujet qui nous occupe. Les fils de saint Benoît, chassés du Mont-Cassin par une incursion de barbares, ne savent où se réfugier, et vont demander assistance au Souverain Pontife : Grégoire, moine bénédictin lui-même, est leur intermédiaire ; sur ses instances. Pelage II les accueille dans Rome, et leur donne asile près du palais de Latran, en 579-380, là oiî plus tard on conservera, avec un authentique de Tantiphonaire, les verges dont l'abbé Grégoire menaçait les enfants, et son lit de repos. Dans la fondation de ce monastère papal, ménagée par Grégoire, nous n'hésitons pas à voir une des origines de la célèbre Scliola cantoriiin, d'autant plus que le noyau de cette importante corporation religieuse était précisément formé des religieux des monastères romains, et que la surveillance en appartenait alors à l'archidiacre.
L'archidiacre, en effet, en dehors de la direction générale des diaconies, était resté, comme l'indique son nom, le chef des diacres : il avait dans ses attributions la surveillance des cubiculaires, jeunes enfants attachés à la chambre pontificale, parmi lesquels on recrutait les lecteurs et les petits chanteurs, et à lui incombait l'ordonnance pratique de la liturgie, indiquant les cérémonies à faire ou les chants à exécuter. Le diacre ou l'archidiacre avaient de plus dans leur service un rôle musical à remplir: c'était à eux à diriger le chant, à donner le signal des pièces à chanter, enfin à préparer et à exécuter eux-mêmes les plus difficiles de ces pièces, les psaumes placés entre les lectures, c'est-àdire ce qu'on a nommé depuis répons-graduel et trait.
Au temps où Grégoire remplissait ces fonctions, une coutume assez singulière avait envahila cléricature romaine; pour s'assurer leconcours de belles voix dans l'exécution de ces pièces ornées, et pour ne pas
multa dulcis sonus. (Isidore, le frère de Léandre, De l'iris Ulustr. c. xli.) Les compositions de Léandre n'ont pas disparu : la notaiicm en est conservée dans les curieux manuscrits de chant mozarabe, mêlée de neumes romains et de signes byzantins ; mais, hélas ! elle est pour nous lettre morte, et la clef en est perdue depuis des siècles.
On peut encore ajouter que, au moment du séjour de Grégoire à Consiantinople, la liturgie byzantine était plus développée que la romaine : en particulier, on y répétait à chaque instant le Kyrie eleison, et le chant du verset alléluiatique n'était pas, comme à Rome, réservé à un certain temps de l'année. C'est précisément en ces deux points que saint Grégoire va toucher plus tard à l'ordre romain, s'attirant le reproche de vouloir imiter les Grecs.
(i) On pourra voir dans Jaffé, Regesta Poiitijicum, I, comment une grande partie des actes pontificaux de Pelage fut rédigée par Grégoire.
go LES ORIGINES DU CHANT ROMAIN
rompre avec l'usage liturgique qui confiait ces pièces aux diacres, on promouvait au diaconat de simples chanteurs doués d'un bel organe, sans se mettre en peine de savoir s'ils avaient les qualités suffisantes à faire un ecclésiastique.
Ces chanteurs, infatués d'eux-mêmes et de l'ordre sacré auquel on les appelait, aimaient à «nourrir » leur chevelure, dont la somptuosité devait sans doute ajouter à l'effet produit par leur voix, lorsqu'ils disaient à l'ambon les versets de la mélodie sacrée.
Chaque église, chaque région de la ville de Rome était dotée de diacres de ce genre, à côté desquels étaient les sept diacres régionnaires, dominés par l'archidiacre. Grégoire avait donc eu successivement comme égaux, puis comme inférieurs, ces diacres étranges dont nous venons de parler, et sur lesquels il nous renseigne lui-même (i).
Dans les fonctions de l'archidiaconat, nombreuses étaient les occasions dans lesquelles Grégoire avait à se faire entendre. Bien que le rôle musical du diacre et de l'archidiacre eût perdu plus tard quelque chose de son importance, après les réformes de Grégoire, les ordos romains plus récents (2) lui dévolurent encore un certain nombre de détails touchant le chant.
Ainsi, aux vêpres de Pâques, c'est l'archidiacre qui choisit, parmi les sous-diacres de la Sc/iola, ceux qui doivent commencer le chant des antiennes et des psaumes, ou exécuter les versets alléluiatiques avec les enfants. Il commence lui-même la première antienne à Magnificat,
(i) Voyez plus loin, page loi.
(2) Plus récents dans l'état du texte qui nous est parvenu, mais remontant pour le fond à l'époque grégorienne. La critique et l'établissement de ces textes, qui vont beaucoup nous servir, peuvent cire faits de la façon suivante :
L'édition de Mabillon déjà citée, réimprimée dans Migne. P. /... LXXVIII, peut être généralement suivie : remarquons seulement que le docte liturgiste n'a pas cru devoir conserver dans rOrio II la rubrique des bénédictions à Pii.v Domini, sous le prétexte qu'il s'agit d'une interpolation franque ou allemande. Mais cet UrJo en est rempli, et il eût dû alors supprimer ce qui concernait le Credo, l'encensement des oblats, etc. De plus, les manuscrits de cet Oriio donnent toujours le passage en question. A part cela, on peut travailler sur ses textes, dont voici l'ordre, quant aux plus importants parmi ceux qui nous occupent :
Ordo 1, considéré généralement comme Ordo grégorien, vin' siècle (?) dans i.i /orme ocfue/Zc (rubrique sur VAgnus Dei) ; présente une teneur plus complète que le second, en ce qui concerne surtout les réorganisations de Grégoire le Grand : la Schola cantorum, les J<:fensores, etc.
Ordo II, de la même époque, le même que le précédent, wioihs les particularités ci-dessus, />/ui l'adaptation de certains rites considérés comme gallicans, parait présenter comme une teneur originale plus ancienne, nmis modifiée d'après les rubriques grégoriennes sur l'ordre du canon (fraction, Pater).
Ordo III, rédaction plus récente de l'O. 1.
Ordo V, donne deux ou trois rubriques sur le r61e de la Schola dans la messe célébrée par un des évéques a la place du Pape.
Ordo IX, qui traite des ordinations.
Ordo X, du .\« siècle, et Ordo XI, du xii", où les vieux usages sont encore mentionnés. Ils donnent des détails précis sur l'observation des rubriques des anciens Ordos encore en vigueur.
Les variantes des manuscrits sont généralement de peu d'importance.
On ajouterai cette publication les Ordos publiés par Mgr Duchesne, dans ses Origines, et de Kossi, luscript. christ., 11,34. Cf. Batiffol, Jlisi. du br. rom., p. 83 Cl pièces justiËcalives.
SAINT GREGOIRE LE GRAND ET LES MUSICIENS ROMAINS C)t)
et c'est le premier et le second diacre qui entonnent les autres, quand on redit ce cantique à la procession. (Voir aux pièces justificatives.)
Dans les églises où les fonctions musicales des diacres et des archidiacres n'avaient pas été diminuées, comme à Milan, la charge restait encore importante. L'ordo ambrosien (i) donne certainement la physionomie exacte de ce qu'était encore cette charge à Rome au vi^ siècle.
Nous citerons aussi un passage d'une lettre attribuée à saint Jérôme, mais probablement d'un auteur espagnol plus récent, parlant du rapport des fonctions du prêtre et du diacre : A celui-là de prier (de dire l'oraison); à celui-ci de dire le psaume [àe. chanter le psaume orné) (2).
Enfin, des épitaphes romaines du iv'= et du v^ siècle, découvertes depuis quelques années, viennent en aide aux autres documents moins anciens.
C'est celle d'un certain Léon, devenu évèque, auquel on fait dire : « J'ai voulu, en modulant comme le prophète, psalmodier parmi le peuple, et c'est ainsi que j'ai mérité d'arriver au sacerdoce » ; celle du diacre Redemptus, qui « émettait un chant doux comme le nectar et le miel, célébrant la prophétie par une modulation remplie de paix » ; une autre est celle de l'archidiacre Deusdedit : « premier dans l'ordre des lévites, chanteur du poème de David » ; celle de son confrère Sabinus, « qui modulait les psaumes en de riches inélodies et chantait en sons variés les paroles saintes. » Toutes ces inscriptions sont romaines (3) ; ailleurs nous trouvons leur équivalent, et nous voyons que les chantres ordinaires faisaient partie de la classe des
(i) M. Magistretti ; Beroldus sive Eccl. Ambrosianae Mediolati. Kalendarium et Ordines saec, XII; Milan, 189^, in-4*. Une première édition avait été donnée par Mu ratori, Antiquitates Italiaa medii aevi, t. IV, c. 833-940, Rome, 1740.
(2) S. Ilieronymi op., éd. Vallarsi, ep. xii {Patr. Lat., XXX, 1477 et s.). On dénie cette lettre à saint Jérôme à cause de son style, et les éditeurs ont fait remarquer qu'on y trouve deux phrases semblables à un texte d Isidore de Séville. Nous ajouterons que la liturgie visée dans cette lettre est celle d'Espagne, particulièrement dans la mention Aures ad Dominum chantée avant la préface.
(3) Citées dans Mgr Duchesne, Origines, 2° édit.,p. 161, note. Voici les textes :
Psaltere et in populis volui modulante propheta Sic menti plebem Ckristi retinere sacerdos.
(Epitaphe deLéon: deRossi, BulUt.d'arch. crist., 1864, p. 55.) Dulcia nectareo promebat niella canore
Prophetam celehrans placido modulamine senem.
(Epit. de Redemptus : de Rossi, Roma sotteranea, 111, p. 239. Hic levitarum primus in ordine vivens Davitici cantor carminis iste fuit.
(Epit. de Deusdedit : id., p. 242.) [Ast eg] 0 qui voce fsalmos moditlatus et aile Dive| rsis cecini verba sacrata sonis.
(Epit. de Sabinus : Bullel. cit., p. ^3.) Ci. Bullet,, année 1883, p. 19 et s.
lecteurs, aussi bien en Orient qu'en Occident, tout en étant soumis à la direction et à la suprématie du diacre et de l'archidiacre.
Telles étaient donc les fonctions musicales assez importantes que Grégoire eut à remplir à raison de sa double charge d'abbé bénédictin et d'archidiacre romain. C'en est assez pour justifier la tradition, qui lui donne le titre de « chanteur », et nous a conservé le souvenir de ses élèves, et le texte des hymnes qu'il a composées. C'est en même temps le moment de sa vie où, ayant eu à s'occuper de la direction générale du chant, de son usage et de ses abus, il était plus apte que d'autres à faire une collection des mélodies liturgiques de l'Église romaine : si Grégoire a publié, étant pape, le texte authentique de l'antiphonaire, nous ne doutons pas qu'il ne l'ait préparé lors de ses fonctions monastiques et diaconales, depuis l'année 570 environ, et spécialement entre 58? et roo, temps qui précéda son élévation au siège romain.
Chose singulière, ce sont les dates vers lesquelles un savant moderne, en déniant ù saint Grégoire la paternité de l'antiphonaire, a placé la composition des mélodies du cycle de l'Avent et de Noël par les chanteurs pontificaux (i) : nous venons de voir qu'à ce moment, le plus qualifié d'entre eux était précisément Grégoire.
De plus, il n'est aucun pape du haut moyen âge qui, avant son élévation au trône pontifical, ait eu à remplir, de par les charges qu'il occupait, un rôle musical aussi précis. Lors même que nous n'aurions pas le témoignage des traditions authentiques et quasi contemporaines, nous pourrions encore dire que saint Grégoire le Grand fut le seul pape que ses attributions antérieures aient particulièrement désigné pour s'occuper de chant d'Eglise.
Enfin, des documents, rares, il est vrai, signalent un Traité de musique dont il aurait été l'auteur, et dont nous reparlerons dans une autre partie de l'ouvrage.
Lorsque Pelage II mourut en 389, l'archidiacre Grégoire prit en main la direction des affaires apostoliques jusqu'à l'élection du nouveau pontife. A ce moment, l'archidiacre d'un autre Grégoire, notre chroniqueur national, se trouvait à Rome ; grâce à cette circonstance, celui-ci nous a laissé la description d'une ordonnance liturgique toute spéciale, réglée par son homonyme romain, et qui servit ensuite de modèle aux diverses litanies pénitcntielles (2),
(i) Entre 560 et 575 environ. Gevaêrt, op. cit., p. 175, § 13.), III,
(2) C'est ainsi que nous acte conservé le texte de l'Oralio adressée à cette occasion au peuple de Rome par saint Grégoire le Grand, petite pièce analogue à un motu frofrio ou à un court mandement actuel. Le dispositif, donné, semble-t-il, dans sa forme originale par saint Grégoire de Tours, Hist. Franc, X, 1 [Pair. Lai., LXXI, 5:8-539), a été reproduit avec quelques divergences par Jean diacre, Vita S. Gregorii, 1, 42 (Pair. Lot., LXXV, 80). Nous ne retiendrons du récit de notre historien que l'organisation des collâtes ou réunions des diverses classes du clergé et du
SAINT GRÉGOIRE LE GRAND ET LES MUSICIENS ROMAINS lOl
Voilà donc un premier témoignage historique de l'activité liturgique de saint Grégoire dans l'administration du siège romain : sous les yeux d'un témoin oculaire, il « rassemble des groupes de clercs », qu'il fait psalmodier, et auxquels il ordonne de « supplier la miséricorde du Seigneur, deprecari Dominum misericordia », pendant une procession de pénitence. Concordance au moins curieuse, l'antienne létaniale chantée à leur débarquement en Angleterre par les envoyés de saint Grégoire, et qui fait partie du processionnal grégorien, commence par la même idée et les mêmes mots, sauf la direction de la personne du verbe : Depj'ecamur te. Domine^ iii omiti misericordia tua. Aurions-nous dans le récit de l'archidiacre de Tours une première documentation sur ce chant ?
Grégoire fut élu pape le 3 septembre 590.
Les lettres et actes du pape saint Grégoire qui nous ont été conservés mentionnent plusieurs détails sur des modifications de la liturgie et du chant romain.
Le texte le plus curieux est la décision prise au synode romain de bgS, par laquelle il enlève aux chanteurs-diacres le privilège dont ils jouissaient ; on sait l'abus que nous avons précédemment décrit, et que Grégoire avait touché de près, lors de son office diaconal : « C'est pourquoi je règle, par le présent décret, que dans ce siège [apostolique], les ministres du saint autel (les diacres) ne doivent pas chanter, mais remplir seulement l'office de la lecture évangélique pendant les solennités des messes ; pour les psaumes chantés avec les autres lectures, j'ordonne qu'ils le soient par les sous-diacres, ou, si la nécessité l'exige, par [un clerc] des ordres mineurs (i). »
Nous avons plus haut résolu la difficulté qu'on tire de ce texte au sujet de l'expression « psaume », signifiant les versets-graduels et surtout le trait, puisqu'en effet ces deux genres de chants nous offrent dans les documents, malgré les réductions du service liturgique, des exemples typiques de psaumes entiers ou d'une grande partie d'un psaume ainsi exécutés. Les expressions « psalmellus » et « psallendo » sont usitées encore à Milan ou à Tolède pour désigner le premier de ces chants ; et, de plus, on peut tenir compte de l'usage synagogal.
peuple, partant chacune d'une basilique désignée, pour se rendre à la station prescrite par Grégoire le Grand, à Sainte-Marie [-Majeure ? Antique ?] : « Ayant ainsi parlé, et rassemblé des groupes de clercs, il leur ordonna de psalmodier pendant ces trois jours, et de supplier la miséricorde divine. Dès la troisième heure (9 heures du matin), les chœurs venaient de tous cOtés à l'église, psalmodiant, et clamant par les places de la ville, Kyrie eleison. Haec eo dicenle, congregatis clericorum caiervis, psallere iussit fer triduum, ac deprecari Dominum misericordia. De hora quoque tertia veniebantutriquechoii psalleniiuin ad ecclesiam, clamantes perplateas urbis : Kyrie eleison, »
(i) Dans le même synode, saint Grégoire a pareillement réglé la situation des cubiculaires enfants (v. pages 97 et 105). Cf. le texte à la fin de ce volume.
Quant h la règle établie par Grégoire touchant les sous-diacres et autres clercs, nous verrons qu'elle est à la base de l'organisation de la Scliola caniorum, et le premier document canonique qui puisse être utilisé pour son histoire.
Un autre document des plus utiles pour l'étude des réformes de saint Grégoire est sa lettre à l'évèque Jean de Syracuse (i), d'octobre ?q8 ; ce texte important nous fait vivement déplorer la perte d'autres documents auxquels il fait allusion, et nous montre ainsi que ce que nous nommons la tradition s'est longtemps appuyé sur des actes authentiques maintenant disparus ; si un heureux hasard ne nous avait conservé le registre pontifical contenant cette lettre (tant d'autres ont été perdus !), nous n'aurions aucun autre écrit ou document contemporain sur ce qu'elle contient, et il faudrait nous en référer à l'histoire du diacre Jean. C'est une raison de plus de prêter au récit de cet historien, et à la tradition grégorienne en général, l'attention la plus sérieuse :
« Quelqu'un venu de Sicile, écrit Grégoire, m'a dit que quelquesuns de ses amis. Grecs ou Latins, je ne sais pas, murmuraient contre mes ordonnances, comme par zèle pour la sainte Eglise romaine, en disant : Tandis qu'il veut abaisser l'église de Constantinople, il en suit les coutumes en tout. Je demandai : Lesquelles de ces coutumes suivons-nous? Il répondit: Parce que vous faites chanter Vallcliiia aux messes hors du temps pascal, marcher les sous-diacres sans vêtements spéciaux, dire le Kyrie eleison^ et que vous avez placé l'Oraison dominicale tout de suite après le canon. — Je lui répondis : En rien de tout cela nous n'avons suivi aucune église. Car si Vallcliiia est dit à cet endroit, on rapporte que c'est au temps du pape Damase, de bienheureuse mémoire, qu'il nous fut transmis de Jérusalem par le bieaheureux Jérôme : et nous avons plutôt retranché dans ce siège quelque chose de cette coutume, telle qu'elle avait été transmise par les Grecs... Pour le Kyrie eleison, nous ne l'avons dit ni ne le disons de la même manière que les Grecs : car chez les Grecs tout le monde le dit, et chez nous il est dit par les clercs et répondu par le peuple ", on dit de même autant de fois Christe eleison, qu\ n'est jamais dit par les Grecs. Dans les messes quotidiennes nous passons ce qu'on a coutume de dire [les autres jours], et nous disons seulement le Kyrie eleison et le Christe eleison de façon qu'en ces invocations la voix soit un peu plus longtemps soutenue... En quoi donc avons-nous suivi les coutumes des Grecs, nous qui avons ou restauré les anciennes ou établi de nouvelles et d'utiles ? »
Le décret de Grégoire au Synode romain et sa lettre à Jean de
(i) Epist., 1. I.X, XII (P.j/r. Lat., LXXVII, 956). Voir à la fin de cet ouvrage.
SAINT GRÉGOIRE LE GRAND ET LES MUSICIENS ROMAINS lOJ
Syracuse sont les pierres de touche de la tradition, et en montrent la parfaite convenance.
Nous avons vu Grégoire ordonnant la marche des litanies, maintenant il a réglé le chant du Kyrie. Précédemment, on se bornait à l'invocation Kyrie eleison ; désormais, on répétera autant de fois Christe eleison, qui apparaît ici dans l'histoire de la liturgie. C'est exactement ce que la tradition liturgique nous a légué. Grégoire nous décrit aussi, vaguement, il est vrai, le chant de ces invocations ; il est varié, et plus long aux jours de dimanche et de fête qu'aux jours ordinaires. Pour compenser la différence, on chante plus lentement le Kyrie quotidien. Il suffit d'ouvrir un ordinaire romain pour voir la perpétuité de cette coutume, en comparant le Kyrie « in feriis per annum » par exemple ( i ), ou celui « in feriis Adventus et Quadragesimae » (2) avec la variation ornée « in festis simplicibus » (3), pour comprendre ce que veut dire saint Grégoire. La division de la forme musicale en trois parties est d'ailleurs appelée parla triple invocation : Kyrie eleison, Christe eleison, Kyrie eleison.
Sur le chant du psaume avec les lectures, les Ordines déjà cités ont des passages bien caractéristiques de leur étroite parenté avec les réformes de saint Grégoire. Le texte de l'Ordo I nous montre, au n° 7, le sous-diacre régionnaire, pendant que le pontife prend à la sacristie les vêtements sacrés, s'avançant à la porte qui amène au chœur, et appelant : Schola ; on répond : Présent ; — Qui psalmodie ? — Un tel, et lin tel ; alors, retournant au pontife, le sous-diacre, s'inclinant devant lui, lui dit : Les serviteurs de mon seigneur., un tel, sous-diacre régionnaire, lira répitre, et un tel, de la schola, chantera. Il n'est plus permis ensuite de changer l'ordre du lecteur ou du chanteur ; si la chose arrivait, 1' « archiparaphoniste » serait privé de la communion. Cet « archiparaphoniste » a dû faire faire l'annonce au pontife touchant les chanteurs, et nous voyons par l'ordo pascal qu'il est, comme les autres paraphonistes ou chefs de chant, un sous-diacre. D'ailleurs, l'ordo V, n° 7, mentionne le cas où le soliste du graduel est engagé ou non « dans les ordres », c'est-à-dire le sous-diaconat.
Enfin, les décisions de saint Grégoire sur Valleluia modifient également la physionomie du chant de la messe, et la fixent d'une manière qui n'a guère varié jusqu'à nos jours. Il étend l'usage du verset alléluiatique en dehors du temps pascal, selon ce qu'il avait entendu à Constantinople, mais en retranchant cependant quelque chose de la coutume des Grecs, qui le disent aussi pendant le Carême. Là encore, les ordos nous montrent que, augmenter ainsi le chant des alléluias, c'est donner
(i) OrJinarium missae, 1905, page 50* léclition de Paris, page 53*).
(2) 53* (Paris, 57*;.
(3) 17* (Paris. 50*)-
plus d'importance au rôle de la voix d'enfant (i). et c'est en même temps supprimer une partie des mélodiesdes chanteurs diacres ou sous-diacres; en effet, quand on chante Valleluia, on ne chante pas le psaume en trait (2) ; c'est également une rubrique placée en tète du sacramcntaire grégorien : « Si c'est le temps, on dit Valleluia ; sinon, le trait. »
Nous avons vu précédemment que le rit de Milan, qu'on peut, à beaucoup d'égards, utiliser comme référence pour le rit romain antégrégorien, ne connaît point Valicluia en beaucoup de ses messes, ayant continué d'exécuter en sa place l'antique canins [traclus).
Documents contemporains et références traditionnelles sont donc absolument cohérents dans la manière dont ils nous font connaître les fonctions, le rôle et les idées liturgiques de saint Grégoire le Grand.