LES ORIGINES U
d'Auxerre, qui avait étudié sous la direction de Raban Maur et de Haimon de Halberstadt, élèves d'Alcuin et de divers chantres romains venus de Rome vers l'an 800.
On a sous le nom d'Hucbald, moine de Saint-Amand en Flandre, plusieurs écrits, dont l'authenticité de rédaction n'est pas prouvée, sauf pour le De Harmonica inslitutione ; cependant, ces écrits renferment bien son enseignement : Scholia enchiriadis, Comvwmoralio brevis, et Miisica oichiriadis (manuel musical) (1). Ils sont précieux les uns et les autres au sujet de la théorie complète de Vorganum vocal qui y est pour la première fois décrite, d'après l'enseignement plus ancien (2). Hucbald n'en est aucunement l'inventeur, comme on l'a souvent prétendu.
Rémi, moine de Saint-Germain d'Auxerre, professa successivement à Auxerre, à Reims, et à Paris, où il était vers 890. 11 nous reste de lui une glose de l'écrit classique de M. Capella ; elle nous renseigne avec précision sur l'enseignement supérieur de la rythmique à la fin du ix"' siècle, et sur les connaissances préparatoires cjui étaient nécessaires aux étudiants, comme celle de la métrique et de la prosodie (3).
Saint OuoN (c. 879 -|- iS nov. g43), abbé de Cluny, fut élève de Rémi aux écoles parisiennes ; on lui attribue un tonaire (4), où, pour la première fois, les sons ne sont plus seulement indiqués par les noms classiques, mais par des vocables dont nous ignorons l'origine, et qui sont un acheminement vers les syllabes actuelles (5).
Cet auteur a souvent été confondu avec un autre Odon de Cluny, plus récent, et que nous croyons être le même que l'abbé Odon II de Saint-Maur-les- Fossés (mort vers io3o) (6). Nous avons de ce second Odon, entre autres ouvrages musicaux, un Liber Dialogus (7) et un Tonaire (<S) intéressant.
Nous citerons aussi : quelques anonymes qui ont conservé des renseignements très précis sur la musique antique, au milieu des modifications subies alors par l'enseignement (9) ; BiiRNHLiN, de Paris, vers la
(i) Certains auleurs d'autrefois ont pris le Pirée pour un homme, et cru que EiichiiiaJis était le nom du théoricien ! Gerbert, I, 103 {Pair. Lat., CXXII, 905) ; de Coussemakcr, 11, 7^ ; Hans Mûller, Hucbalds echte und unechU Scriften ûber Musilt, Leipzig, i88^.
(2) Le moine d'Angoulcme dit que cet ars organandi avait été importé en Gaule par les chantres de la Schola Cantorum romaine {loc. sup. cit. VEcote romaine, 1, p. 118, note 1).
(3) Gerbert, I. [Pair. Lat., CXXXI, 931 ) Cf. notre Hist. du cli. lilurg.à Paris, p. 7.1 et s., avec les cotes des manuscrits.
(<)) Gerbert en a publié la préface et les titres, d'après un manuscrit du .\lont-Cassin, du xi« siècle, Scri>/., 1, 248. {Patr. Lat., CXXXUl, 755.)
(5) Bue, re, scembs, caemar, netli, uiche, asel, etc.
(6) Hist. du ch. liturg. à Paris, p. 78.
(7) Gerbert, I, 25 1. [Patr. Lat., C.KXXIII, 757.)
(8) be Coussemaker, 11. 117.
(9) Gerbert, 1. (Patr. Lat , CLI, 67^ et s.); do Coussemakcr, II.
LA MÉTHODE ET LES THÉORICIENS l'il
fin du x» siècle, dont il reste un écrit sur la division du monocorde ( i ) ; un autre Notker, dont le traité des tons et de la tablature des instruments est écrit en théotisque et en latin (2) : on doit très probablement identifier cet auteur avec Notker Labeo, de Saint-Gall, mort le 29 juin 1022; Adelbolde, qui écrivit sur la façon d'évaluer les intervalles, et la division du monocorde (3); il mourut le 27 novembre 1027 ", Odoranne (985 f 1045), moine de Saint-Pierre-le-Vif, à Sens, dont le traité ne nous apprend rien de nouveau (4).
Nous arrivons enfin à Guy d'Arezzo (c. 990 f 17 mai io5o), en lequel se résume tout l'enseignement traditionnel, et des travaux duquel va sortir un nouvel ordre de choses. Malgré des études qui paraissaient concluantes (5), son origine est encore mal connue. Cependant, il est fort à remarquer qu'il est tout à fait au courant des travau.x d'Odon II, ainsi que d'un autre abbé de Saint-Maur-les-Fossés (6), Ponce le Teuton (le vénérable Teuton).
C'est Guy qui se fait le propagateur de la méthode d'Odon, la débarrassant seulement de ce qu'il en appelle le côté « philosophique » ; les plus anciens manuscrits des oeuvres de Guy sont aussi ceux qui nous ont transmis celles d'Odon (7). Le procédé d'adaptation de l'hexacorde aux syllabes empruntées à rh3-mne de Saint-Jean-Baptiste, Ut quecint Iaxis, n'est pas non plus une invention de Guy, mais celui-ci contribue à en répandre l'usage.
Les deux innovations capitales de Guy sont la fixation de la portée musicale avec la disposition sur elles des notes, degré par degré, et la suppression absolue de tout ce qui n'était pas diatonique dans les chants d'église.
Jusqu'à lui, les traités sur la division du monocorde décrivent les proportions des trois genres, diatonique, chromatique, enharmonique ; les manuscrits de chant ont des signes spéciaux pour noter les intervalles instables ou moindres que le demi-ton : Guy déclare tout cela le fruit d'une corruption ; ce sont des « mollesses » amenées par « manque de raisonnement » ; c'est une « disgregatio » du « vrai et droit » genre ; il faut supprimer ces façons, et remettre dans l'état premier ce chant, tel qu'il a été « édité par le soin des anciens » (8). Guy a bien réussi dans son œuvre, car, après lui, les traités ne parleront plus de ces sons instables, et leur notation disparaîtra des manuscrits, à tel point qu'un
(i) id.
{2)Id.
(3) IJ. [Pair. Lat . CXL, i loq.)
(-4) A. jMaï, Spicitegium iomanum,lX, 58, opusc. v, vi.
(5) Hist. du ch. liturg. à Paris, p. 78-79.
(6) Michel Brenet, Tribune de Saint- Gervais, année 1902, p. 126-127.
(7) Bibl. nat., Paris, lat. ^6g, 721 1, 7461.
(8) Tract. Correclorius ; § De modorum formulis.
l32 LES ORIGINES DU CHANT ROMAIN
grand nombre de musiciens en sont venus à douter que le chant liturgique ait jamais été réglé par d'autres genres que le diatonisme rigide où il s'est figé.
Les traités de Gu}' sont : Micrologus de disciplina artis miisicae (i) ; Regulae rj-thmicae (2) ; Regulae de ignoto cantu (3) ; une lettre au moine 'Mic\\e\, De ignoto cantu (4); Tractatus coi-rectorius {b), qui est peutêtre interpolé ; Quomodo de arithmelica procedit musica (5) ; De modo- 7'um fonnulis (7).
Quelques musiciens, à peu près contemporains de Guy, ou aj'ant vécu dans les années suivantes, ne nous apprennent rien de nouveau sur les sujets qui nous occupent. Sauf Jean Cotto (avant io5o), peutêtre d'origine anglaise (8), et qui est important à consulter pour la correction de quelques chants, les autres théoriciens de cette période appartiennent aux nations germaniques : Bernon (1008 7 7 juin 1048), abbé de Reichenau ; Hermann Contract ( 1 3 juillet 1 o 1 3 -{• 24 septembre 1054) ; Aribon le scolastique (avant 1078), qui cherche à commenter quelques « sentences obscures » de Guy et arrive parfois à les embrouiller plus encore : son traité De viusica est un amas informe et indigeste de textes et de gloses, réunis trop souvent à tort et à travers, mais où on peut glaner quelques bonnes choses ; Guillaume de Hirsauge (ioC8f 4 juillet io9i);et un peu plus tard, Otker de Ratisbonne (9).
Mais, si la période musicale ouverte au début du xi' siècle n'a pas produit d'autre théoricien remarquable en dehors de Guy, elle fut une admirable ère de composition : écoles françaises et allemandes rivalisèrent à Fenvi, avec le roi Robert le Pieux, le pape saint Léon IX, sainte Hildegarde, pour ne citer que les premiers d'entre ces maîtres. Il semble qu'à peine l'enseignement soit-il rénové par les Odon et les Guy, que le chant liturgique se hâte de briller d'une dernière lueur : c'est une nouvelle, mais une dernière évolution. La musique mesurée et polyphonique va naître,
(il Gerbert, 11. (Patr. Lai.., CXLl, 379} Le Mi,:iologus aeu plusieurs rééditions avec commentaires ; nous citerons celles de Coussemaker, IV ; d'Hermesdorff, Trêves, 1876 (tiré à part de la Càcilia] ; la traduction de Sclilecht dans la Monatshefte fur Musikgeschichte, 5"= année (1868), p. 1 5 5 ; de Dom Amelli. Cf. Mgr Foucault, Le rythme du chant grégorien d'après Guy J'ylrti^o, Paris, in-B», 1904.
(2) Gerbert, /. c. (P.L., l. c.) \ Coussemaker, /. c.
(3) Gerbert, op. cit. (P.L. id.;.
(4) Gerbert [P. L.) ; Coussemaker, op. cit. (5I Gerbert {P.L.), op. cit.
(6) Gerbert (P. L.), op. cit.
(7) Coussemaker, 11.
18; En s"en tenant à Trithème, De scripl. ecclesiasi., 391. Dom KornmQller le fait vivre en Belgique ; voir article sur J. Cotton dans Kirchenmusikalische Jahrbuch, Ratisbonne, 1888. (9) Tous ces auteurs sont dans Gerbert, II. (Patr. Lat., CXLII, C, CU, CLV.) Le tonal (tonaire) de Bernon a été étudié et reproduit avec fac-similé par « un supérieur de séminaire » [abbé Chastain], Essai sur h tradition du chant ecclésiastique, Toulouse, 1867.