‹ Les origines du chant romain; l'Antiphonaire grégorienChapitre 46 sur 65 · I. — Les manuscrits · texte numérisé non relu

I. — Les manuscrits

Le grand fait qui domine toute l'histoire du chant romain, c'est la codification de ses mélodies ; la voix de la tradition quasi contemporaine et les convenances de l'histoire sont là pour nous le dire : un autre que saint Grégoire le Grand n'a pu recueillir, n'a recueilli ce )oyau de l'art musical que nous désignons vulgairement sous le nom à'antiphonaire.

C'était le terme courant déjà au v!i° siècle (i) : cependant, il n'apparaît jamais en tête des manuscrits qui répondent à son contenu. En même temps, nous trouvons un autre terme : le chant pour le cycle de Vannée (2). Dans des textes du vni" siècle, on emploie les mêmes termes que ci-dessus (3\ et de plus responsal, ou j-esponsorial {4), joint souvent au précédent : antiphonaire responsal. On le nomme aussi r « authentique grégorien (5) »; c'est un livre d'office, quoiqu'on le désigne souvent par le diminutif libellus (6) ; ce liber ou libellus contient la musique des antiennes aussi bien que des répons, pour la messe, l'office du jour et de la nuit (7).

C'est en définitive un liber {libellus^ qui contient le cantum anni circuli [per anni circiiliim], la cantilena de la messe et des offices, pour les antiennes et les répons. On voit par le détail des liturgistes cités plus haut qu'on désignait plus spécialement sous le nom d' « antiphonaire »

(i) Egbert : in suo Antiphonario ; atitijyhonaria cum missalibus suis. {2) L*anonyme De pratidio : cantum anni circuli.

(3) Antiphonarius, antiphonarium, anliphonale. (Amalaire. Dé Eccl. off., Walafrid Strabon, De Ecctes. resp,, c. xxi ; Paul 1"^.) LibelUt}n musicae artis schotae cantorum anni circuli ou per anni circulum. (Prologue Gregorius praes-tl )

(4) Responsale, responsarius. (Id.)

(5) Amalaire, De Eccles. off.

(6) Prologue cité ; Agobart, De correct. >ntiph.

(7) Sicut in diebus ad missas... ita et in noctibus^... responsorium, antiphonale. (Agobard, op. cit.) ; ordinem autem cantilenae diurnis seu nocturnis horis dicendae beaîus Gregorius... fW'alafrid Strabon, id. c. xxv.)

la partie du chant de la messe et des processions, et sous celui de « responsorial » la partie du chant des autres offices.

La première partie contient, en effet, surtout des psaumes et des antiennes, pour l'entrée, le trait, l'offrande, lacommunion, la procession, et un seul ou deux genres de répons : le graduel et Falleluia. Encore ce dernier, bien qu'étant réellement un répons, n'est-il point habituellement classé comme tel, et le graduel était-il souvent copié dans un recueil spécial. Les antiennes prédominent donc, d'où antiphonaire désigne plus volontiers cette première partie.

La seconde partie contient à peu près autant d'antiennes que de répons : mais tandis que les antiennes de cette partie sont souvent peu importantes, — quelques mots sur un récitatif, - les répons forment le lot le plus mélodique et le plus important, d'où le nom de i-esponsorial.

L'ouvrage complet serait donc appelé avec plus de justesse : //rrc des antiennes et des répons, et c'est en effet, à peu de chose près, le titre qui lui est donné par tous les manuscrits les plus anciens :

In nomine Domini nostri Ihu XPI Incipiunt responsoria siue antiphonae per anni circulum (i).

Puis commence le premier chant du quatrième dimanche avant Nocl, l'introït de la messe pour la première partie, les chants des premières vêpres pour la seconde partie.

On a pu remarquer que les auteurs, en nous parlant d'un « authentique grégorien ><, paraissent surtout avoir en vue l'antiphonaire proprement dit, c'est-à-dire la première partie. Doit-on en conclure qu'ils considéraient cette partie seule comme l'œuvre de saint Grégoire? Evidemment non, puisque les mêmes ou leurs contemporains rapportent également à saint Grégoire l'ordonnance des autres parties du chant romain. Mais, tandis que la partie qui contient la messe, tant dans l'antiphonaire que dans le sacramentairc, est à peu près fixée dès le début du vn° siècle, et ne varie presque plus, le responsorial ou antiphonaire de l'odlce subit de nombreux accroissements et modifications, dus en partie à la composition d'offices et de répons nouveaux, en partie à la pénétration réciproque de l'office séculier et de l'office monastique. Pour la messe, au contraire, on se contentait de puiser dans le vieux fonds. L'antiphonaire de la messe, au vni'' et au ix" siècle, pouvait donc suivre exactement l'authentique grégorien, qu'il recopiait indéfiniment, à part quelques détails; le responsorial, lui, subissait sans

(i) Variâmes : lespons. et anl. ou vice versa ; si la seconde partie est publiée seule, incipil eipoiisuriaU ; pcr cire, anni ; de anni ciiculo. Nous étudions plus loin les manuscrits.

cesse de nouvelles transformations, bien qu'étant, pour le fonds, celui de saint Grégoire.

Le livre des chants de la messe était aussi l'objet d'un extrait; les graduels, alléluias, traits, destinés au soliste liturgique, formaient souvent un livre à part, sous le nom de gradale (i) ou de ccintatoriiim. Amalaire parle de l'usage de ce livre comme très ancien dans le rit romain, et l'Ordo grégorien en fait du reste mention. Il était, on le conçoit, nécessaire que le soliste eût son texte sous les jeux, tandis que les chœurs chantaient de mémoire.

C'est ce livre que portait le chantre à l'ambon pour exécuter les susdits versets, comme le diacre, le sous-diacre, les lecteurs, y portaient les divers livres des saintes Écritures. Le nom de cet extrait a fini par passera tout l'antiphonaire des messes, nommé maintenant Grad{ii\ile ou Libe?^ Grad[ii]alis (2).

Enfin, pour être complet avec les livres qui contenaient le chant romain, il faut mentionner: le louariinn, livre d'étude très souvent annexé aux antiphonaires, et qui donne les formules principales des divers modes et tons employés dans l'office; les livres liturgiques contenant des parties chantées, et quelquefois notées : leSacrameiitaire, le Poiitijical, les Agenda mortuoriim.

Les manuscrits connus du livre des antiennes et des répons ou de ses extraits ne sont pas tous notés. Les plus anciens, en particulier, n'ont pas de notation du tout : mais, comme ces livres sont les plus près de l'état original, nous les étudierons tout d'abord.

Ces manuscrits non notés vont de la seconde moitié du viii' siècle à la fin du ix% et contiennent un texte d'une grande pureté, des plus précieux pour fixer l'âge et peut-être l'origine de certains chants ajoutés pendant cette période. Ce sont ; un cantatorium, à Monza (viii*^ siècle) ; un antiphonaire de la messe, à la bibliothèque Vaticane; un antiphonaire complet, celui de Charles le Chauve (antiphonaire de Compiègne), à la bibliothèque nationale de Paris; un antiphonaire de la messe, originaire d'Amiens, à la même bibliothèque ; deux tables de l'antiphonaire de la messe, à la même bibliothèque et à la bibliothèque Sainte-Geneviève ; enfin, un manuscrit de Zurich, originaire de Rheinau, qui est une sorte de missel (vin'= siècle).

Etudions succinctement chacun de ces manuscrits.

(i) \Jai]tcù( gradalis a le sens de soigné, élégant, bien construit : les chants du graJjle étaient donc les plus beaux chants.

(2) GraduaU ou gradualis sont des corrections maladroites faites vers le xii= siècle à gradale et gradalis, sous prétexte d'étymologie ! Le chantre, en effet, pour aller à l'ambon, monte sur des degrés, gradus. L'un des plus anciens manusciiis qui aient le nouveau titre est le 561 de la bibliothèque de Saint-Gall : Incipil Gradualis Liber.

hc cantatoriitm ou gradale de Monza(i) «représente la liturgie romaine telle qu'elle devait être imparfaitement (2) connue en Gaule dans la seconde moitié du viii' siècle. » En tète du recueil figure le prologue « court » Gregoriiis pt-aesul.

On n'y trouve aucune mention des fêtes de l'Annonciation, de l'Assomption et de la Nativité de la sainte Vierge, ainsi que de la sainte Croix, dont les messes sont entièrement empruntées au vieux répertoire, et datent en partie seulement du temps de Serge I""; la fête du 2 février porte le titre lu [natale] sancti Siweouis. Au Vendredi saint, on trouve le trah Eripe me, récemment centonisé (3).

L'antiphonaire Vatican (4) de la messe doit être considéré comme une des principales bases d'une étude critique du recueil grégorien; plusieurs particularités intéressantes le signalent. Au jour de Pâques, le répons graduel Haec dies figure avec tous ses versets, répartis à travers la semaine dans les autres antiphonaires. Cette copie témoigne donc encore de la perpétuité du vieil usage du psaume avant la lecture de l'évangile, et concorde ainsi avec une rubrique de l'Ordo V, laissant à l'cvêque célébrant le soin de régler le nombre des versets à chanter.

Une remarque tout à fait curieuse est que, à part les versets allé- Imaûques Paschanostrum i:t Epulemur, qui figurent au jour de Pâques dans les copies de l'antiphonaire grégorien, l'octave et tout le temps pascal n'ont encore aucun verset particulier, sauf ceux d'un cycle primitif étendu aussi à toute l'année.

Les mêmes particularités se retrouvent dans l'antiphonaire complet, dit de Charles le Chauve (Paris, Bibliothèque nationale, latin, 1743G); ce manuscrit concorde avec le Vatican, sauf en quelques détails des versets alléluiatiques et l'ordre des graduels des dimanches après la Pentecôte (5). Mais cette copie précieuse nous donne en plus la seconde partie (6) du livre romain, le responsorial ou antiphonaire de l'office. Entre les deux parties se trouve une liste très archaïque des versets d'alleluia.

La seconde partie renferme un très grand nombre de pièces : elle est

fi) Edité par Tommasi, Kes/>onsor;>7/i;i e< (in/>/'/;o«jrii7 Roiiianne EccUsi.v, Roma, 1686; rééd. Vczzozi, in-^", Roma, 1748, t. V, p. 25701 s.

(2) Dom G. Morin, op. cit., p. 25, note 4. Nous ne sommes point d'accord avec le savant bénédictin sur ce correctif ; ce qu'il considère comme caractéristique gallicane pourrait bien être en réalité la marque grégorienne anté-adrienne du recueil.

(3I Nuperrime comfilalum ; Amalaire, De diviiiis o/ficiis, c. xviii Pair. Lat., t. CI, col. 1209). Cf. ms. 36 de la bibliothèque de Vitry le-François, du commencement du xf^ siècle, qui le qualifie de même ; une grande partie de ce ms. a dû être copiée sur des ordos ou un pontifical datant de l'époque du pape Léon III.

(4) Edité par Pamélius, Litur^icon, t. I; réédité par les bénédictins de Saint-.Maur.S. Grcgorii opéra, puis dans fa/r. Lat., t. LXXVIII.

(5) Dans la réédition du Vatican donnée par les bénédictins de Saint-Maur, les variantes sont indiquées, avec cependant quelques petites bévues, que nous avons relevées dans VHist. du ch. liturg. à Paris, pages 53 et s.

(6) Intégralement reproduite dans l'édition précédente.

écrite pour Tordre séculier (office romain papal), mais, à la suite des séries des répons, donne les pièces supplémentaires nécessitées par l'office monastique, ou chantées pendant l'octave des fêtes, ou encore empruntées à l'usage de nos églises du nord de la France. Les divisions en sont conformes à celles qu'Amalaire décrit quelques années plus tôt pour le livre grégorien, en particulier la série des antiennes des dimanches après la Pentecôte, ajoutée parmi les chants ad libiliim aux antiphonaires apportés en France au temps de Pépin, et supprimée dans les plus récents. Elle a depuis été de nouveau ajoutée à l'office romain. En supplément aussi figurent les répons des « histoires » des mêmes dimanches, qui sont également des œuvres plus récentes que le fonds grégorien, etc.

L'antiphonaire d'Amiens est joint à un sacramentaire grégorien écrit en cette ville par le prêtre Rodrade, en l'an 853 (Paris, Bibl. nat., lat. 1 2o5o), mais paraît plus récent. Cependant sa teneur est très archaïque, et il est à rapprocher du canlatorium de Monza : ainsi le 2 février porte le même titre, SanctiSymeonis. Les répons-graduels des Quatre-Temps sont pris indifféremment parmi ceux des dimanches, avec la rubrique qiiale volucris. Cet antiphonaire n'a jamais, à notre connaissance, été étudié.

Les deux tables d'antiphonaire ont déjà été étudiées soigneusement dans notre Histoire du chant liturgique à Paris, déjà citée (1) ; l'une a été écrite à Saint-Denys entre les années 862-877 (Paris, Bibl. Sainte- Geneviève, ms. I I i); l'autre à Notre-Dame de Paris, entre les années 886-910 (Bibl. nat., lat. 2291). La première de ces tables, comme l'antiphonaire d'Amiens et le manuscrit de Monza, donne à la fête du 2 février le titre Natale Symeouis, conjointement avec celui qui a prévalu; elle ne fait mention d'aucune des fêtes ajoutées depuis le temps de Serge P'', et a gardé au III des Ides de mai la vieille fête de la dédicace de la basilique Sainte-Marie ad Martyres (le Panthéon de Rome). La seconde table indique les fêtes qui manquent à la première. Celle-ci est donc mise au courant des progrès liturgiques, l'autre est évidemment dressée d'après un antiphonaire très ancien, comme aussi la copie d'Amiens, ou celle de Monza.

Tous ces livres ont les mêmes particularités pour les versets alléluiatiques, et n'en connaissent que seize ou dix-sept pour les dimanches après la Pentecôte, ce qui concorde avec l'usage du sacramentaire gélasicn, pour la partie non réformée dans le sacramentaire grégorien.

Ces manuscrits sont donc tous, sans discussion, des copies aussi authentiques que possible du recueil de chant grégorien. Non seu-

(t) Pages 54 et s., et p. 81-82, avec le détail et les références.

lement elles ne sont mises que par exception au courant des fêtes nouvelles, mais même la teneur des fêtes et l'ordre des chants nous reportent avant les institutions des papes dits « helléniques », la seule messe historiquement postérieure h saint Grégoire qu'elles contiennent étant celle de la Dédicace. Ils sont donc une preuve de la fidélité scrupuleuse du soin avec lequel on recopiait le répertoire des chants romains.

Pour avoir des manuscrits avec la musique, il faut descendre dans le courant du ix' siècle; mais les plus anciens manuscrits complets notés, soit de la messe, soit de l'office, respectés par le temps et les hommes, que nous possédons encore, sont seulement de la seconde moitié environ du x" siècle.

Cependant, on ne saurait avoir de doute sur l'authenticité de leur contenu, car il concorde toujours avec les manuscrits sans notes et les fragments plus anciens, aussi bien qu'avec les exemples cités par les auteurs comme Amalaire, Aurélien, etc. De plus, sachant quels sont les offices ajoutés au livre romain depuis saint Grégoire le Grand jusqu'à cette époque; comment les papes ses successeurs ont, pour la messe, emprunté les chants au recueil déjà formé ; de quelle façon, pour les processions et l'office, les nouveaux textes ou bien suivent les mêmes mélodies que les anciens, ou bien sont composés dans un st3'le musical, qui tranche sensiblement sur le fonds ancien, et présente avec lui de frappantes oppositions, il n'est pas possible de nier sérieusement que les mélodies contenues dans les manuscrits les plus anciens parvenus jusqu'à nous sont bien celles qui existaient déjà dans les antiphonaires grégoriens du vu" siècle.

Les manuscrits notés se présentent avec quelques caractères d'école, très nets, très précis, permettant de les classer d'une manière absolument rigoureuse. Nous donnons ci-dessous la liste des meilleurs que nous connaissons parmi les plus anciens (i).

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