ÉCOLES DIASTÉMATIQUES FRANÇAISE ET AQUITAINE
A. — Cette dernière grande école médiévale fut celle du midi de la F'rance et du nord de l'Espagne, après la suppression des liturgies mozarabes ; l'abba^ve de Saint-Martial de Limoges en fut le centre incontesté.
Ses manuscrits offrent une singularité qui nous est d"un secours admirable dans la reconnaissance sûre de la ligne mélodique : dès au moins le cours du x'= siècle, et peut-être dans le ix", la notation, au lieu d'offrir les formes si caractéristiques des neumes grégoriens, est entièrement a points détachés, disposés de façon à indiquer, par leur espacement, la diastéinaiie ou espacement des intervalles, comme le feraient des notes disposées sur une portée imaginaire.
Ce système, dont nous ignorons Torigine, a un lien certain avec les écritures messine et lombarde plus récentes, avec des livres de provenances diverses, tels les sacramentaires de Paris et de Tours, déjà nommés (ix" siècle), le feuillet de garde d'un antiphonaire de Notre-Dame de Paris (Bibl. S'^-Geneviève ir),x'= siècle), et les curieux graduels signales par la Paléographie musicale : Chartres, n" 47[4o], Angers, n° N3,tous deux du x" siècle ; on peut y joindre celui de Saint- Vougay, du xi"" siècle, dont la notation est mixte. Ces manuscrits forment en tout cas une classe à pan.
B. — Cela indiquerait assez que les moines limousins n'ont fait que généraliser, en le perfectionnant, un genre d'écriture musicale, peutêtre fort rare auparavant, qui leur serait parvenu par l'intermédiaire des moines de Cluny.
Leurs manuscrits présentent en même temps un autre intérêt pour l'histoire de la musique rituelle : le recueil grégorien s'y trouve augmenté de chants particuliers aux anciennes liturgies gallicanes et mozarabes.
Une première classe peut comprendre le fonds de l'abbaye Saint- Martial de Limoges, actuellement à Paris ; les meilleurs manuscrits en sont, pour la messe :
Bibl. Nat. (lat. 1240). xe siècle
Bibl. -Nat. (lat. 10S4). x=-xie —
Bibl. Nat. (lat. 1120-21). commencement du xi^ —
Bibl. Nat. (lat. 909). renferme des fragments divers du ix"'auxie —
(i) Des citations et des reproductions très typiques de ces fantaisies ont été données avec une excellente critique par Dom C. Vivell, Der Gregorianische Gesang, Graz, 1904, pages 79 et s., Wa^nzr, Neumenkunde, s. cit., pages 2 18-2 ig, note.
Une seconde classe est beaucoup plus mêlée de chants gallicans, quoique les mélodies grégoriennes y restent aussi pures que dans les autres :
Paris (Bibl. Nat., lat. 776). fin du xi» siècle
[Origine : Albi.) Albi (42 et 44). X'---xiie —
Madrid (Acad. hist. F. i85). xie —
Pour la messe, la notation diastématique ancienne nous offre donc comme principaux spécimens trois manuscrits des églises du nord, ou plutôt de l'ouest, cinq de Saint-Martial, trois ou quatre plus particulièrement aquitains.
Quant à l'office, nous ne connaissons pas de manuscrits aussi anciens de ces écoles.
Il serait donc aisé, grâce à des témoins si concordants, d'arriver à l'établissement du texte grégorien avec les plus grandes garanties de pureté et d'exactitude.
Les savants (i) qui, en ces dernières années, ont porté leurs recherches sur ce point, en déblayant un terrain si neuf, n'ont point, ce nous semble, attaché une assez grande importance aux manuscrits non notés de rantiphonaire(2), et à la classification par école des manuscrits notés. On s'est en général borné à constater que ces derniers se rattachaient aux livres répandus par les soins du pape Adrien à l'époque de Charlemagne : ceci est déjà un fort beau résultat.
On peut aller plus loin. En retranchant les fêtes établies depuis saint Grégoire, il reste évidemment le fonds grégorien, mais où il faut encore faire le point de départ des chants surajoutés ou des modifications de séries faites dans un but de concordance entre les progrès du calendrier ou du sacramentaireet les livres de chant.
Là encore, d'intéressantes et curieuses remarques sont à faire. Dans les copies, plus ou moins supplémentées, de l'antiphonaire, les mêmes chants se présentent plusieurs fois à divers jours ou à certaines fêtes. Les scribes, pour la commodité du travail, ont copié les textes au premier office oîi ils étaient employés, et ont fait des renvois à cette copie chaque fois qu'ils rencontraient le même texte à nouveau. On se rend bien compte qu'en défalquant purement et simplement du recueil
(i) Spécialement : W. H. Frère, préface à la reproduction du Graduait Sarisburiense, Londres, 1894, et The Sarum Graduai and the gregorian Antiphonjle ntissarum, Londres, if^q^; Brambach, Gregorianisch, Leipzig, 1895 ; 2* édit., igoi. Ces deux auteurs sont tout à fait concluants dans la confirmation de la thèse grégorienne sur la fo'maiion de l'antiphonaire. Nous citerons encore l'article de Dom 11. Lcclercq, Antiphonaire, dans le Dict. d'arch. chr. et de lit., c. 244 5-2461, où la question est remarquablement résumée, d'après les documents jusqu'alors étudiés, avec de nombreuses citations a Tappui.
(2) Cependant M. Wagner, L'rsprung und Entroicklung d. Lit. Ces., a utilisé différents passages du ms. de Rheinau.
LE RÉPERTOIRE GRÉGORIEN 2bj
grégorien les chants qu'on trouve aux fêtes ajoutées, on s'expose ainsi à écarter des chants réellement de la première édition, mais placés là pour la facilité du copiste ou du lecteur : pour avoir l'intégrale physionomie du livre de chant, et la date relative de ses diverses parties, il faut donc en ce cas restituer les pièces à l'office le plus ancien auquel elles sont indiquées, ce dont on peut se rendre compte par la présence et l'importance des messes et des fêtes correspondant aux sacramentaires et calendriers plus anciens.
Le résultat de ce travail serait complet sous forme d'un tableau de comparaison, qui donnerait en une vue d'ensemble tous les textes, ou au moins leur table, avec l'indication d'origine pour chacune d'elles. Toutefois, comme un certain nombre des anciens antiphonaires ont été réédités, et que d'ailleurs les livres romains toujours en usage sont les descendants directs des premiers, nous nous bornerons ici à étudier chaque partie de l'antiphonaire grégorien, en indiquant les pièces ajoutées aux diverses éditions anciennes, et les publications auxquelles on pourra se reporter pour les étudier en détail.