Cf., plus haut, p. 34o
3. Peut être la citation du texte évangélique« Euge serve bone » luiat-el!e été inspirée aussi par ce recueil où on la retrouve à deux reprises et annoncée en termes analogues :
Lettre u'Hadrien.
Ut illam desiderabilem vocem domini nostri Josu (^hristi valeas cum electis ejus audire : « Euge ....
Lf.TTRE de CUDBERTII.
Felicem in futuro vocem a judice cunclorum (]hristo singuli mcreatis audirc : Euge
... (111, p. l\oo).
Lettre de Magingoz.
Ut audire a remuneratoro perpetuo mereon)ini : Euge ... (^i34,
]liOli] LA LETTRE INTERPOLÉE d'hADUIEN I A TILPIN Al
le reste du document est certainement l'œuvre d'un faussaire. L'inspiration du dispositif et de l'exposé qui l'amène, les anachronismes qui y fourmillent, les préoccupations et la langue du rédacteur, les sources où il va puiser, la manière dont il interpole les textes qu'il copie, tout désigne un clerc rémois écrivant au plus tôt vers le milieu du ix'" siècle.
Il semble que le faussaire soit Hincmar lui-même ^ S'il n'a pas tenu la plume — et certaines gaucheries et étourderies du rédacteur surprennent de la part d'Hirîcmar - — le faux est l'ouvrage d'un de ses clercs familiers et trahit son inspiration. Maintes expressions du document lui sont familières ; il a parlé des mêmes événements dans les mêmes termes ; il connaît et exploite les mêmes documents que le rédacteur de la lettre. Chez celui-ci on retrouve ses idées, ses préoccupations ; le faussaire défend toutes les prétentions qu'Hincmar a émises. Enfin cet archevêque est le seul qui au ix'' siècle ait fait mention de cette pièce et qui s'en soit servi en même temps que du faux privilège d'Hormisdas fabriqué aussi par lui ^.
En 870, argumentant contre son neveu, Ilincmar démontre que les archevêques de Reims sont piimats de leur province en citant tout au long la fausse lettre par laquelle Ilormisdas aurait fait de saint Rémi son vicaire. Après avoir produit cette autorité, Hincmar ajoute que le pape Hadrien a donné à son prédécesseur Tilpin et à l'église de Reims qu'il gouvernait des privilèges semblables, dont le
1. Hinschius {Das Kirchenrechi, t. I, p. 60^) et Ribbeck (D/e sogenannte Diuisio, p. 28) désignent Hincmar comme l'auteur de la lettre ; il en est du moins, croyons-nous, Finterpolateur.
2. On remarquera combien est lourde et peu grammaticale la construction des phrases qui forment l'exposé. Dans l'œuvre d'Hincmar, les textes correspondants de la Vita Remiyii et du De jure metropoUtanoram sont d'une main plus experte. Nous avons signalé plus haut, p. SSq, n. i,une naïveté commise par le rédacteur,
3. Cf. Krusch, Reirnser Remigius Faelschungen, dans leNeaes Archiv, t. XX, p. 527.
f\2 E. LESNE r/loÔ]
texte est sous ses yeux ^ Ces privilèges qui établissent, comme la lettre d'Hormisdas, la primatie et l'indépendance de Tilpin et de son église, sont, à n'en pas douter, les clauses renfermées dans la lettre d'Hadrien que nous possédons.
MaisHincmar connaissait et utilisait déjà les deux privilèges quelque vingt ans plus tôt. Dans une lettre écrite à Léon IV et qui traitait pour la seconde fois de l'affaire de Fulcric, qu'il faut dater par conséquent des environs de 862 2, l'archevêque entretenait le pape des privilèges obtenus par l'église de Reims dès, le temps où les sièges commencèrent à en avoir. Dans cette même lettre, il faisait valoir que l'évêque de Reims a toujours été primat entre les primats et l'un des premiers primats de la Gaule, que cet évêque n'a jamais eu au-dessus de lui que le pontife romain. Enfin il demandait à Léon IV de conserver et d'augmenter les concessions faites au siège de Reims par ses prédécesseurs ^. Nicolas I déclare que les prédécesseurs de Renoit III et de
1. LV Capit., 16 : f< Sed et Âdrianus papa Tilpino praîdecessori nostro talia sua? auctoritatis privilégia et sibi commisse ecclesiae dédit, sicul scripta quœ habemus demonstrant » (Migne, t. GXX^ I, col. 389).
2. M. Schrœrs dans le Regeste d'Hincmar (53) la date de 85i-853. Cette lettre, la seconde écrite par Hincmar à Léon IV au sujet de Fulcric, est, senible-t-il, postérieure à la seconde excommunication prononcée par Hincmar contre ce personnage, probablement au printemps de 802 (cf. notre article, Hincmar et Vemp. Lothaire, Revue des Questions hisl., iqoÔ, p. 49)- Elle est très probablement antérieure au concile de Soissons tenu le 2() avril 853 ; car Hincmar n'y demande pas encore la conformation des actes de ce synode.
3. Flodoard, Flist. Rem. eccl., III, 10 : u In alia vero epistola scribit de quodam Fulcrico..., de quo otiam pridom ei significaverat .. Itom in eadem de privilegiis hujus Uemcnsis ecclesi;r, qu;r habuil ab initio, quo privilégia sedes haberc cœperunt ; et quia Remorum episcoi)us primas inter primates semper et unus de primis (îalli;r primatibus exlitit nec alium se potiorem prêter aposlolicum prrsulem babuil, ul scilicot ea, qu;c tanto tempore ab antecessoribus ipsiusliuic sedi sunl conccssa ot conservata, conservare et augmentarc dignelur. » {Script., t. \III, p. 483).
[4o6j LA LETTRE INTERPOLÉE d'hADRIEN I A TILPIN ^3
Léon IV ont confirmé les prédécesseurs d'Hincmar « pro metropolis genio » ^ ; il avait peut-être sous les yeux la lettre par laquelle Hincmar demandait précisément à Léon IV de confirmer et d'accroître les faveurs que les prédécesseurs de ce pape avaient accordées aux siens
En cette année 852, Hincmar cite l'une des fausses décrétales d'Etienne ; on peut être assuré que quand il revendiquait près de Léon IV ses droits à la primatie, il avait connaissance du texte isidorien qui distingue les primats des simples métropolitains. La même lettre est vraisemblablement aussi en relation avec la prétention élevée par Theutgaud de Trêves à la primatie de la Belgique, prétention que réfutait une lettre adressée à cet évêque par Hincmar dans le même temps sans doute où il écrivait à Léon IV ^.
Gomme l'a remarqué Hinschius ^, il disposait alors du faux privilège d'Hadrien ; il connaissait aussi celui d'Hormisdas. L'existence du premier explique l'assertion d'Hincmar que l'évêque de Reims est l'un des primats et n'a au-dessus de lui que le pontife romain. Quel autre privilège que celui d'Hadrien pouvait exprimer mieux les clauses qu'Hincmar affirmait avoir trouvées dans les anciens privilèges de son église et les droits qu'il tenait à établir, en particulier contre la prétention de l'archevêque de Trêves ? C'est au faux privilège d'Hormisdas pour saint Rémi que songe Hincmar quand il en appelle au plus ancien temps où les églises obtinrent des privilèges. D'ailleurs, au sentiment d'Hincmar, la lettre d'Hormisdas prouvait aussi que l'archevêque de
1. (( te, quem primatem ipsius provintiac ...pracdecessores nostri, Léo scilicet in largitione usus pallii et Benedictus privilégie sua^ corroborationis, ut et antecessores eorum tuos pracdecessores, canonica auctoritate et antiqua consuetudine, pro melropolis ecclesite Remensis genio confirmaverunt » {Nicolai epist., ôg, Epist., t. VI, p. 366).
2. Flodoard, III, 21, p. 5i/i, cf. La Hiérarchie épiscopale, p. i^o et suiv.