‹ Les origines du droit de régaleChapitre 54 sur 87 · RUE SAINT-SIMON · texte numérisé non relu

RUE SAINT-SIMON

HINCMAR a L'EMPEREIJR LOTHÂIRE

Le partage de Verdun avait fait délicale la situation de l'archevêque de Reims qui succéderait à Ebbon, l'une des victimes des mésintelligences de Louis le Pieux et de ses fils. La province ecclésiastique dont il prendra en main le gouvernement n'appartient pas tout entière à l'un des royaumes dont les limites ont été tracées à Verdun. La plus grande part de la province, avec la cité de Reims, a été attribuée à Charles, mais le diocèse de Cambrai et quelques pagi mêmes du diocèse de Reims ont été rattachés au royaume de l'empereur Lothaire. L'archevêque de Reims aura donc deux maîtres à la fois.

11 était, dans ces conditions, malaisé de pourvoir au siège de Reims après les événements qui en ont entraîné la vacance. Ebbon l'avait perdu en effet une première fois en 835, parce qu'il avait trop bien servi la cause de Lothaire révolté contre son père. Rétabli à la fin de l'année 840 par Lothaire, à la faveur de ses premiers succès, Ebbon avait été contraint d'évacuer Reims sitôt que la fortune eut abandonné son protecteur. Le roi Charles ne pouvait en aucun cas autoriser le rétablissement à Reims de l'évêque qui avait trahi et déposé son père, coupable seulement d'un trop vif attachement pour ce dernier-né. Si Charles établit à Reims un autre évêque en place d'Ebbon, le nouvel archevêque sera en butte à l'inimitié de l'empereur, du maître d'une part de sa province et de sa propre Église.

L'empereur ne renonçait pas à rendre à Ebbon son siège. Il avait accueilli près de lui le fugitif, l'avait pourvu de plusieurs abbayes, lui confiait diverses missions de confiance ^ Lothaire n'aurait pu, sans rompre avec son frère, donner à Ebbon les moyens de rentrer à Reims où il conservait encore des partisans, mais sa diplomatie travaillait secrètement à lui frayer la

» Lettre synodale du concile de Troyes à Nicolas, Mansi, XV, c. 793.

voie du retour. L'empereur avait songé à faire prononcer par le pape la réintégration d'Ebbon à Keims.

En 844, l'année qui suit le traité de Verdun, Ebbon part pour Rome avec Drogon, évéque de Metz, et Louis, le fils de l'empereur ^ 11 y rencontrera Barthélémy de Narbonne, qui s'était enfui comme lui de son Église en 835 et pour les mêmes motifs 2. L'ambassade avait pour but avoué de faire reconnaître par le pape nouvellement élu Sergius et par les Romains le droit impérial de confirmation dont ils avaient fait fi. Mais elle devait concourir à l'accomplissement de plans plus vastes soigneusement dissimulés. Drogon sollicitera pour lui-même la charge de vicaire apostolique. Ebbon et Barthélémy prieront le pontife de leur rendre le pallium et de les reconnaître comme légitimes évèques de Reims et de Narbonne. On saisit aisément la suite du dessein de l'empereur. Drogon, oncle de Lothaire et archichapelain de son royaume, en qualité de vicaire apostolique, fait désormais prévaloir auprès de tous les évèques francs les vues et les intérêts de son maître. Dans l'empire divisé, l'unité religieuse, rétablie au profit de l'empereur, favorise et couvre son action politique. Ebbon, en vertu de l'autorilé apostolique, reprend possession du siège de Reims et de la plus haute situation ecclésiastique du royaume de Charles. Barthélémy de Narbonne fait pénétrer l'influence impériale dans les régions méridionales, comme Ebbon dans le nord de ce royaume.

Les frères de Lolhaire ne pourront pas l'accuser de faire revivre d'anciennes visées ■^. C'est à la prière de l'empereur que le vicariat apostolique est accordé à Drogon, mais le diplôme pontifical n'en dira rien ^. En apparence, c'est spontanément que Sergius se donnera un vicaire et prononcera le rétablisse-

1 Ibld. et L. P., Vila Sergii^ Ed. Duchesne, p. 90.

* Flodoard, Ilisl. Rem. Eccl., 11, 20. éd. Lejeune, p. 354.

3 Louis et Charles n'ont pas, en efTet, protesté, au moins en face, contre la préséance accordée à Drogon et ont paru l'accepter au synode de Yiitz : « cui synodoDrogopraesedit,consensucorum(lem regum (Gapil.,éd. Horetius-Krause, 11,112). L'opposition partira du synode de Ver, où les évèques du royaume de Charles font entendre qu'ils soupçonnent un calcul politique secret : « alia quae praetenditur latet causa » (Capit., ii, 385).

' La lettre de Sergius aux évèques transalpins se borne à rappeler que Drogon est l'oncle de Lothaire, de Louis et de Charles et à réserver, avec le privilège de l'Eglise romaine, les droits de l'empereur {Epist. K'ar. aevi, 111, p. Ô83).

ment des archevêques. On compte que pour apaiser le courroux de l'empereur offensé, le pape en passera par toutes ses volontés. Mais il devra prendre en outre toute la responsabilité de ses décisions, et c'estl'empereur qui en aura tout le profit sans paraître y être pour rien.

Sergius n'osa pas en effet refuser le vicariat apostolique au chef de l'ambassade. Peut-être n'avait-il pas pénétré le dessein impérial et ne croyait-il accorder à Drogon qu'une faveur toute personnelle ^ . Peut-être aussi prévoyait-il l'échec où courait l'empereur. xMais les envoyés de Lothaire n'obtinrent que le diplôme demandé pour l'évêque de Metz 2. Ebbon était trop compromis par son passé pour que le pape pût se méprendre sur la portée de l'acte que l'empereur attendait de sa complaisance. Il eût servi à souhait à Reims et à Narbonne les intérêts de Lothaire en rendant le palliumà Ebbon et à Barthélémy, mais offensé en même temps le roi Charles. Sergius refusa de se prononcer sur ces points en litige entre l'empereur et son frère, il entendit réserver la question 3 et se contenta, par déférence pour la recommandation impériale, d'accorder à Ebbon et à Barthélémy la communion laïque. La manœuvre secrètement dirigée par l'empereur autour du siège de Reims était ainsi déjouée.

Charles, de son côté, ne se pressait pas de pourvoir au remplacement d'Ebbon. Quoiqu'il fût maître de la cité de Reims et libre d'y faire sacrer un métropolitain par les évêques de la province qui tous, sauf l'évêque de Cambrai, étaient ses sujets, il était aise de prolonger une vacance qui lui permettait de puiser dans les biens de la riche Église de saint Rémi de quoi récompenser ses fidèles ^. Pendant les années qui suivent immédiatement le

* C'est ainsi que l'interprète Léon IV dans la lettre à Lothaire dont il sera question plus loin {Neues Archiv, t. V, coll. brit. epist. Leonis IV, Ep. 12, p. 382; Epist. Kar. aevi, III, p. 591).

- La Vila Sergii {Lib. Pont., éd. Duchesne, p. 80, 81) montre qu'il y a eu de laborieuses négociations, que le pape, très défiant, n'a cédé que pied à pied. Les envoyés de Lothaire ont obtenu que le pape prêterait serment de fidélité à l'empereur et ferait de Drogon son vicaire. Sur les autres points, ils ont été obligés de rabattre de leurs prétentions.

^ Nicolas I^"" prête expressément cette intention à Sergius : « talem sedes aposlolica debuit Ebbonem, donec synodali ejus examine caussa discuterelur, habere, qualem ab aliis habitum non ignorabat » (Lettre aux évêques du m* concile de Soissons, Mansi, XV, c. 744). Ebbon demandait à être rétabli par un acte d'autorité, sans que sa cause fût instruite canoniquement ; aussi Sergius a-l-il refusé.

* « Quando très fratres regnum.... inter se diviscrunt, episcopium Remense

Irailé de Verdun, Charles et LoLhaire sont ou paraissent être en parfaite intelligence ; ils étaient tenus de garder l'un vis-à vis de l'autre des ménagements. Lotliaire n'avait espéré rétablir Ebbon à Reims qu'à la faveur d'un travail souterrain. Charles laissai! peut-être aussi à Reims toutes choses en suspens pour ne pas blesser les susceptibilités de son frère, dont il savait qu'Ebbon conservait la faveur.

Mais l'échec que l'infortuné prélat avait éprouvé à Rome refroidit à son égard son protecleur. Lolhaire, désespérant de revoir jamais à Reims l'homme qui s'était perdu pour le servir, se lassa d'un instrument maladroit et inutile. Ebbon aurait luimême, dit-on, montré de la fatigue i. Le refus de remplir une mission en Orient décida sa disgrâce. Lothaire le dépouilla de ses abbayes, dont il fit don à l'impératrice Ermengarde. Ebbon trouva refuge dans le lointain évêché d'Hildesheim, accordé par pitié à son ancien complice de l'année 835 par Louis le Germanique 2. Dans cet exil, l'archevêque déchu ne renonçait pas à revendiquer le siège de Reims ^>, mais le bras de l'empereur, son unique appui, semblait s'être à jamais retiré de lui.

L'insuccès d'Ebbon à Rome, sa disgrâce, sa fuite, son installation à Hildesheim, tous ces événements simplifiaient singulièrement le règlement des affaires de l'Église de Reims. Ebbon avait été débouté de ses prétentions par le siège apostolique 4, et en prenant en main le gouvernement d'une autre Église, paraissait les abandonner lui-même. Sa translation à un autre siège établissait la vacance de celui de Reims •'>. L'empereur, après avoir chassé Ebbon de sa présence, ne trouvera pas mauvais que Charles procure son siège à un autre. Le roi de la France occidentale peut, sans paraître chercher querelle à son frère, déférer au vœu des évêques et pourvoira ses propres intérêts en don-

Karolus in ter homines suos divisit. » Hincmar, VUa Remigii, éd. Knisch, Script, rer. merov., III, p. 324.

* Hincmar à Nicolas, Migne, 126, c. 82 ; Mansi, XV, c. 777. Épilre synodale du concile de Troyes à Nicolas, ibid., c. 79i.

2 Ibid. et FloJ., II, 20, éd. Lej., I, 365. iVarr. cler.Rem., Hisl.de Fr.,\\l,-2^{). ^ « Adspirans semper ad propriam sedem •. Narr. cler. Rem., ibid.

* Hincmar s'autorise de la décision de Sergius pour prouver qu'en 845 les évêques étaient en droit de le sacrer archevêque de Reims. Hincmar à Nicolas, Mansi, XV, 775.

•' Suivant Hincmar, c'est l'une des raisons qui ont déterminé le synode de Beauvais à pourvoir au remplacement d'Kbbon. Mansi, XV. 776. Les évêques du synode de Troyes font valoir le même motif, ibid., c. 794.

nanl à l'Église de Reims un archevêque de son choix. Tels sont les événements qui ont retardé et finalement permis l'élévation du moine de Saint-Denis, Hincmar, au siège de Reims. 11 était indispensable de les rappeler, car ils éclairent toute l'histoire des relations de l'archevêque avec l'empereur.

L'horizon s'était éclairci au moment où Hincmar montait sur le siège de Reims. Son élévation, qu'il devait exclusivement à la faveur de Charles, ne le mettait pas en mauvaise posture auprès de l'empereur. Une année entière s'écoulera avant que Lothaire témoigne à son égard du mauvais vouloir •. Le nouvel archevêque, préoccupé de la situation critique de sa province et de son Église partagées entre deu^ rois "2, soucieux de ne pas rallumer les espérances mal éteintes d'Ebbon, cherche à s'insinuer dans les bonnes grâces de l'empereur. Au lendemain de son sacre, il écrit des lettres flatteuses à l'impératrice Ermengarde 3, qu'il sait défavorable à son prédécesseur, puisqu'elle recueillait les abbayes d'Ebbon au temps où Hincmar lui ravissait son siège épiscopal. 11 se recommande aux personnages influents du royaume de Lothaire, à Drogon de Metz ^, Hetli de Trêves s, Amolus de Lyon 6. U écrit à Eberard, l'un des principaux officiers du palais impérial, pour lui demander son amitié 7. Si les deux maîtres d'Hincmar avaient continué à s'entendre, l'archevêque de Reims eût su trouver faveur auprès de tous les deux.

Mais le régime de la concorde inauguré par les arrangements de Verdun est à la merci du moindre incident et ne résiste pas à l'épreuve d'un simple malentendu. L'année qui suit l'élection

* « Emenso autem anno post ordinationem meam. >• Hincm. à Nie, Mansi, XV, 776. Cf. épître syn. du conc. de Troyes, ibid., c. 794.

- C'est pour ce motif qu'Hincmar sollicitera un privilège du siège apostolique : « Privilégia sedis aooslolicae.... petii.... quia non solum dioecesis (ma province) verum et parochia mea (mon diocèse) inter duo régna sub duobus regibus habetur divisa » Hincm. à Nie, Mansi, XV, c. 782. Migne, 126, c. 88.

^ Flod , m, 27, éd. Lejeune, II, 371, Registrum Hincmari^ dressé par Schroers en appendice de son Hinkmar Erzbischof von Reims (Freiburg, 1884), n" 3.

' Flod., III, 21, p. 220, Reo. 6.

^ Flod , III, 21, p. 203, Reg. 14.

« Flod., III, 21, p. 204, Reg. 10.

' Flod., III, 26, p. 332, Reg. 48.

d'Hincmar, une fille de l'empereur est enlevée par Giselbert, un vassal de Charles. Lolhaire, à lorl ou à raison, accuse son frère d'élre complice du ravisseur. La querelle s'envenime aussitôt, et, sans en venir à une guerre ouverte, les deux rois ne manquent pas une occasion de se faire pièce l'un à l'autre K

Hincmar et l'Église de Ueims sont les premières victimes des inimitiés de leurs deux seigneurs. Les riches propriétés que l'Église de saint Hémi possédait dans le royaume de Lothaire permettaient a l'empereur de vivre sur l'ennemi sans sortir de ses États. Le commencement des hostilités entre Charles et ses frères est toujours le signal d'une mise au pillage des domaines de l'Église de Reims situés dans les autres royaumes 3. Dans le diocèse même de Reims et le propre royaume de Charles, Berthe, fille de l'empereur, possédait l'abbaye d'Avenay. Depuis que la princesse était arrivée duns ce royaume, les moines et les hommes du monastère d'Hauvilliers, les hommes des autres villae de l'Église de Reims souffraient mille vexations ^. A cette petite guerre les hommes de l'Église de Reims répondaient en faisant, eux aussi, du dégât. L'abbesse d'Avenay réclamait à grands cris une terre que l'archevêque de Reims, disait-elle, avait injustement distraite des biens de son monastère ^.

Le conflit d'Hincmar avec le palais impérial avait pris un caractère très aigu. L'archevêque était desservi près de l'empereur par toutes sortes de gens et par l'impératrice elle-même. On n'accusait pas seulement Ilincmar d'usurper les biens d'une abbHve impériale, on lui prêtait et on rapportait à Lothaire des

* Cf. Parisot, Le royaume de Lorraine, p. 36 ; Calmetle, La diplomatie carolingienne, p. 10.

2 La villa de Douzy (Flod , 111, 20, éd. Lej., II, p. 199, 201 ; 26, p. 335), des biens dans les Vosges (Flod., 111, 20, p. 198 ; 21, p. 208 ; 23, p. 302 ; 26, p. 357), des biens dans la province de Vienne et d'Aix (Flod., Ill, 18, p. 181), en Provence (Flod., III, 21, p. 207; 26, p. 337; 27, p. 385; 28, p. 401), en Cisalpine (Flod., 111,21, p. 212).

^ « Qui reges (Lothaire et Louis qui onl accueilli Ebbon) apud aposlolicam sedem.... laqueorum lendicula injicere, el res ipsius Hhemensis ecclesiae, quae in diversis regnis silae sunt, a pluribus usurpari coeperunl • Hincmar, De jure mefrop., 22, Migne, 126, c. 201. Louis, qui est resté neutre dans le conflit soulevé par lalTaire de Giselbert en 846 entre ses frères, n'a probablement autorisé ces pillages qu'au temps de sa brouille avec Charles à propos des affaires d'Aquilaine en 854. Hincmar résume en elTet ici tous les maux soufferts par son Kglise avant qu'il ait obtenu le privilège de Benoit 111 (en S55 au plus totj.-

* Hincmar à Berthe, Flod., 111, 27, éd. Lej., 11, p. 374. Heg. 11. '•> Hincmar à Ermengarde, Flod., III, 27, p. 371-372, Ueg. 12.

propos qu'il n'avait pas tenus. Tout ce qu'il essayait de faire entendre à sa décharge était interprété en mal. L'empereur ajoutait foi à ces dénonciations, et au lieu de demander à l'archevêque des explications, lui envoyait un messager à seule fin de l'insulter '.

Un différend relatif à des biens ecclésiastiques, tel qu'il s'en produisait tous les jours, n'était certainement pas la cause d'une si bruyante querelle ; tout au plus pouvail-il en être le prétexte. Les rapports qu'on avait faits à l'empereur devaient surtout dénoncer en la personne d'Hincmar le serviteur dévoué de Charles. C'est avec raison qu'Hincmar attribuait l'hostilité de l'empereur à son égard exclusivement à la rivalité des deux princes -.

L'empereur ne se contenta pas d'adresser un message impertinent à Hincmar. Désireux d'affaiblir la situalion d'un archevêque fidèlement attaché au roi Charles, Lothaire accueillit de nouveau la plainte qu'Ebbon, de son évêché d'Hildesheim, apprenant les différends qui se sont élevés entre son nouveau rival et son ancien protecteur, s'empressait de lui faire parvenir 3. L'empereur n'eut, du reste, qu'à se faire l'écho à Kome des plaintes qui s'élevaient dans l'Église même de Reims contre Hincmar. Ce dernier, aussitôt après son élévation 4^, avait suspendu de leurs fonctions les clercs qu'Ebbon avait ordonnés quand il eut repris possession pour quelques mois, en 841, du siège de Reims. N'espérant plus rien que de la réintégration de leur consécrateur, ces clercs commençaient dès lors leurs sourdes menées contre Hincmar. Sollicité peut-être par eux, et dès les premiers mois de l'année 846 5, Lolhaire se chargea

1 Ibid., p. 372-374.

^ « Pro contenlione regni quam erga fratrem suum habebat » Hincm. à Nie, Mansi, XV, 773. « Causa fratris sui erga me commotus. » Ibid., Mansi, XV, 776.

^ « Quia fréquenter ad nos pro hoc ipso Ebbonis facta est conquestio, caussantis inique sibi adhuc superstiti successorem attributum fuisse : ins tantissima ejus petitione commoti. » Lothaire à Léon IV, Mansi, XIV, c. 885.

Le témoignage de Lothaire lui-même établit qu'Ebbon, malgré sa disgrâce, s'est adressé de nouveau à l'empereur. On conçoit qu'en apprenant l'élévation d'Hincmar, Ebbon ait cru devoir protester auprès de l'empereur. Le conflit qui s'est élevé entre Lothaire et Hincmar permettait à Ebbon de signaler discrètement à l'empereur la faute politique qu'il avait commise en abandonnant la cause de l'ancien archevêque.

* Hincmar à Nie, xMigne, 126, c. 84; Mansi, XV, c. 778.

^ Bœhmer Muehlbacher (/îe^. hnp., 2' éd., 1899, I, p. 461) rapporte le message de l'empereur à Sergius au mois de mai 846. Hincmar, qui a été sGcré

d'informer le pape quedans l'Église de Keims on ne s'accordait pas au sujet de son ordination <. Il priait Sergius de convoquer un concile pour examiner dans quelles conditions on avait procédé à la déposition d'Ebbon et à l'ordination d'IIincmar 2.

Sergius fit à cette nouvelle proposition meilleur accueil qu'à la requête que, par l'intermédiaire d'Ebbon, l'empereur lui avait adressée deux ans plus tôt. En 844, Lothaire pressait le pape de prononcer d'autorité et de prendre par conséquent à son compte le rétablissement d'Ebbon. On ne demandait plus, en 846, à Sergius que de provoquer la réunion d'un tribunal qui

le 3 mai 845, déclare en effet que l'empereur a écrit emenso anno posl ordinationem meam (Migne, 126, c. 82). Mais il ne faut pas entendre à la lettre la date qu'indique Hincmar en écrivant à Nicolas en 866, vingt ans plus tard. La lettre de l'empereur est, en réalité, arrivée à Rome avant les fêtes de Pâques de l'année 846 (18 avril). La brouille avec Charles remonte au début de l'année, car en mars déjà échoue une tentative faite pour rapprocher les deux frères {Ann. Fuld., 846, SS , I, 364), et l'empereur a pu écrire à Sergius avant avril. Les lettres expédiées par le pape après la réception de ce message prouvent que les fêtes de Pâques sont proches. Le pape annonce qu'après ces fêtes il enverra ses missi tenir un concile à Trêves. Userait singulier qu'au mois de mai 846 le pape songe ât déjà aux Pâques de 817. Hincmar dit qu'on a attendu ces légats usque ad condictum lerminum. Le terme passé, c'est-à-dire en mai au plus tôt, Guntbold a convoqué un concile à Paris. 11 a envoyé Erpoin auprès d'Ebbon pour le sommer d'y paraître, voyage qui nécessite un délai de deux mois environ. C'est donc à l'automne au plus tôt que s'est tenu le concile de Paris. Sergius est mort le 27 janvier 847 {Ann. Berl.). Or, le concile de Paris a rédigé une épître synodale destinée à Sergius, et c'est à l'issue du concile qu'on apprit sa mort. Il n'est pas possible qu'à l'automne de 847 on n'ait pas eu connaissance de la mort du pape survenue en janvier. Au reste, s'il s'agissait des Pâques de l'année 847, on n'aurait pas lieu de s'étonner que Sergius n'ait pas envoyé de légats, puisqu'il est mort en janvier. Or ni Hincmar, ni les évêques, ni Lothaire, ne paraissent soupçonner une explication si simple (Hincm. à Me, Migne, 126, c. 82; Épitre du concile de Troyes, Mansi, XV, 795; Loth. à Léon IV, Mansi, XIV, c. 885). Il ne peut donc s'agir des Pâques de 847; c'est avant Pâques 846 que Lothaire a écrit à Sergius, et le concile de Trêves était convoqué pour cette même année.

* C'est la version que donne Hincmar, qui nie d'ailleurs le bien fondé de ce rapport : • quasi discordia csset in Rhemensi ecclesia pro mea ordinatione, quod nullalenus consistit. » Hincm. à Nie, Mansi, XV, 776 (cf. Epist. synod, conc Tricass., Mansi, XV, 795). Hincmar ne fait aucune mention d'une démarche d'Ebbon auprès de Lothaire et rappelle ici même la disgrâce qu'il a encourue (c. 777).

* Ibid. Louis de Germanie, dont Ebbon est devenu le sujet, l'a peut-être aussi recommandé à Sergius. Au dire d'Hincmar, en elTet, les deux rois lui ont tendu des embûches près du siège apostolique. De Jure metr., 22. Migne, 126, c. 201. On croira pourtant difficilement que Louis, qui, en mars et en mai, se rencontre avec Charles et s'elTorcede le réconcilier avec l'empereur, ait pris position contre Hincmar. Ces mauvais rapports présentés par Louis au siège apostolique eurent Irait peut-être seulement à l'alTairc de Fulcric.

sérail saisi de l'affaire. Une inilialive aussi réduite ne répugnait pas à l'attitude expectante que le pape avait adoptée. Sergius, un an après le sacre d'IIincmar, ne lui avait pas encore envoyé le palliuin, cet emblème de communion avec le siège apostolique dont l'expédition équivaut à la reconnaissance par le pape d'un nouvel archevêque. Peut-être la demande n'en avait-elle pas été faite encore par l'intéressé. On croira plus volontiers qu'Ilincmar, se conformant à l'usage i et pressé d'ailleurs de se prémunir contre les manœuvres d'un rival remuant, s'était empressé de solliciter cet insigne. Sergius, qui avait réservé la question quand Ebbon la lui avait soumise, n'a pas sans doute voulu davantage la trancher en faveur d'IIincmar. La solution qui consiste à faire instruire le procès devant un concile qui entendra les deux parties répondait donc aux vues du pape, et la proposition de l'empereur ne pouvait être rejetée par lui.

Un messager pontifical partit sur-le-champ pour les Gaules, porteur de lettres aposloliques -. Elles convoquaient à Trêves •*', dans les États de l'empereur, un concile qui se réunira après les fêtes de Pâques, à l'arrivée des missi que le pape se propose d'envoyer à cette date pour le service de Lothaire 4. D'une part, l'archevêque de Rouen, Gunlbold, s'y rendra et désignera les évêques du royaume de Charles qui devront y venir avec lui &. Mais au concile siégeront sans doute aussi des évêques des royaumes de Lothaire et de Louis. Drogon de Metz, Hetti de Trêves, Otger de Mayence, seront, avec Gunlbold, les juges du différend 6. Hincmar reçut une convocation person-

* Nicolas I" déclare aux Bulgares que l'usage des archevêques de Gaule et de Germanie est de ne pas s'asseoir sur leur trône et de n'accomplir, en dehors de la messe, aucune fonction sacrée avant d'avoir reçu le pallium {Responsa ad cons. Bulq., LXXlIi, Mansi, XV, 416 ; Migne, 119, c. 1007).

- Hincmar à Nicolas, Migne, 126, c. 83.

3 Héfelé [HisLoire des conciles, trad. Delarc, t. V, p. 323) estime que le concile n'est pas convoqué à Trêves, que cette ville est simplement le rendezvous où se rencontreront les missi du siège apostolique et les évêques. C'est bien à Trêves que l'assemblée doit se réunir, car Guntbold reçoit ordre « ut.... ad praedictum locum cum episcopis hanc causam diffiniturus adiret. » Loc. cit., Migne, 126, c. 82.

^ « Missos suos in servitium imperatoris milteret. » Jbid., c. 82.

5 Hincmar à Nicolas, Migne, 126, c. 83. Sergius à Charles, JafTé, 2589 (1965).

8 Narratio clericorum Remensium, Recueil des historiens de la France, t. Vil, p. 280. Les clercs affirment que ces juges, Hincmar les a obtenus de Léon IV. L'erreur commise rend quelque peu suspect aussi leur témoignage sur la personne des juges. Lothaire, écrivant à Léon IV, dit qu'il a prié son

nelle i et vraisemblablement pareille invilation fut adressée à Ebbon.

Le pape faisait part aussi de ses intentions au roi Charles 2. u lui prescrivait d'envoyer à Trêves Guntbold et de faire en sorte qu'IIincmar se présentât devant les évèques. Faire agréer au roi cette procédure était le point délicat. Charles avait le droit de n'être pas satisfait que la légitimité d'Hincmar fût ainsi mise en question, alors qu'il avait cru régler définitivement l'attribution du siège de Reims. U ne pouvait lui échapper qu'il y avait là une manœuvre de l'empereur dirigée, par-dessus la tête d'Hincmar, contre son maître. Ce qui devait surtout lui être désagréable, c'est que l'affaire, engagée déjà en dehors de lui, fût soumise en outre à un tribunal où siégeront des évèques étrangers à son royaume et qui tiendra ses séances à Trêves, sous la main et vraisemblablement en la présence de l'empereur.

Charles, toutefois, ne crut pas pouvoir s'opposer à l'exécution des ordres du pape. Dans le temps même où il les recevait, au mois de mars 846, il se rencontrait avec son frère Louis et publiait, de concert avec lui, la déclaration qu'il n'était pour rien dans' l'atlentat commis par Giselbert '•^. Louis devait faire après Pâques, d'accord avec lui, une nouvelle tentative pour désarmer Lothaire 4. Vraisemblablement Charles se prêta à la réunion du concile convoqué après les fêtes pascales dans une pensée de conciliation, afin de ne pas fournir un nouveau grief àl'empei'eur et pour lui témoigner sa déférence et son bon vouloir. Mais il est à présumer que Charles se plaignit amèrement à Sergius du concours prêté par le siège apostolique à des machinations dirigées contre lui.

prédécesseur d'envoyer des missi pour statuer sur le cas d'Hincmar après en avoir délibéré avec les évèques de sa province. Mansi, XIV, c. 885. Lothaire semble donc n'avoir pas demandé que des évèques étrangers au royaume de Charles fussent chargés de l'examen. Mais il est vraisemblable que Sergius a voulu convoquer un concile général. Guntbold n'était pas évèque de la province de Reims. Si le pape n'avait convoqué que des évèques du royaume occidental, il ne leur eût pas donné rendez-vous à Trêves. Hetli de Trêves ne pouvait pas être absent d'un concile tenu dans sa cité. 11 est donc vraisemblable que les clercs rémois ont sur ce point des souvenirs exacts.

' Hincmar à Nicolas, Migne, 126, c. 82. — Narrât, cleric. rem., Hist. de Fr., Vil, 280;Jan'é, 2591 (1967).

* Hincmar à Nicolas. — JalTé, 2589 (1965).

» Ann. Fuld., 846.

' Ibid.

Hincmarel Gunlbold n'attendirent plus que l'arrivée des légats pour remplir les instructions du pape. Mais Sergius^ averti sans doutedu mécontentement du roi, peu soucieuxde s'engagera fond et de se compromettre inutilement dans cette épineuse affaire où il ne pouvait satisfaire l'empereur sans blesser son frère, n'envoya pas ses légats i. Les évèques attendirent vainement jusqu'au terme indiqué 2, le concile convoqué à Trêves ne put se réunir.

Du coup, l'intrigue ourdie par l'empereur contre Hincmar et son maître tourna à leur avantage. Le roi autorisa Guntbold et sans doute l'invita lui-même à réunir à Paris un synode. On feignit de voir dans ce concile celui dont la réunion avait été prescrite par Sergius 3. Faute de pouvoir, en compagnie des légats, se rendre à Trêves dans les États de l'empereur pour examiner la cause d'Ebbon et d'Hincmar, les évèques sujets du roi Charles s'assemblent dans son propre royaume. Le concile avait bien le même objet et se composait, en partie du moins, des mêmes évèques, mais réuni à Paris, sous les regards du roi, affranchi de toute ingérence impériale, libéré même de la présence d'envoyés pontificaux qui, tenus à des égards pour Lothaire et Louis, eussent exigé une discussion approfondie et pesé peutêtre sur l'assemblée en faveur d'Ebbon, le concile prenait une autre face et ne répondait plus guère aux instructions du pape.

* Hincmar à Nie, Migne, 126, c. 82; Épître du concile de Troyes, Mansi, XV, c. 795. On adopte ici l'hypothèse présentée par Schroers (Hinkmar, p. 53). Héfelé (trad., t. V, p. 323) suppose que le départ des légats a été empêché par l'invasion des Sarrasins, mais ceux-ci n'ont débarqué à Ostie qu'à la fin d'août {Ann. Berl., 846; Vila Sergii, L. P., éd. Duchesne, t. II, p. 99). Lothaire, dans sa lettre à Léon IV, dit aussi que les légats ne sont pas venus. Léon, ajoute-t-il, ne peut ignorer pourquoi son prédécesseur ne les a pas envoyés (Mansi, XIV, 885). Cette formule cache-t-elle, comme le croit Scliroers, une allusion au souci qu'avait Sergius de ne pas se compromettre? Elle exprime plutôt l'ignorance où se trouve l'empereur des motifs que le pape pouvait avoir. Peut-être Léon les connaît-il; quant à lui, il les ignore.

* « Nos autem exspectavimus eosdem missos usque ad condictum (erminum. » Hincmar s'est-il rendu à Trêves, et est-ce là, comme le croit Héfelé (t. V, p. 324), qu'il aUend les légats? Atlendail-il à Reims leur passage ou la nouvelle de leur arrivée? Le texte ne le dit pas, mais il est vraisemblable qu'Hincmar ne s'est pas aventuré dans les États de l'empereur avant l'arrivée des légats.

3 Hincmar présente comme tel le synode de Paris à Nicolas I»"" (Migne, 126, c. 82). C'est aussi ce que les évèques et le roi Charles font entendre en envoyant à Léon IV les actes de ce synode. Ces actes déclaraient, en efTet, que l'absence des légats n'avait pas permis de tenir le synode à Trêves (Hincmar à Nie, Migne, 126, c. 83 ; Lettre du concile de Troyes, Mansi, XV, 795). C'est également ce que va soutenir Hincmar à l'empereur.

Ebbon, auquel on dépêcha l'évéque de Senlis pour le sommer d'y paraître i, fil nalurellemenl le mort, et le concile s'ouvrit en décembre -, sans qu'Ebbon ou ses procureurs aient paru. Les évoques lui écrivirent pour lui interdire l'entrée du diocèse de Reims et toute communication avec son ancienne Église 3. L'enquête faite au sujet de l'ordination d'Hincmar démontra, comme on pouvait s'y attendre, qu'elle avait été faite suivant toutes les formes canoniques. Les évêques la déclarèrent régulière et valable et rédigèrent une lettre synodale adressée à Sergius, pour en faire foi 4. Le roi, présent au concile, écrivit, lui aussi, une lettre qui confirmait et authentiquait du sceau royal le rapport des évêques. La nouvelle de la mort de Sergius (27 janvier 847) et de l'élévation do Léon iV (10 avril) arriva au moment même où ces lettres allaient être expédiées et, par les soins d'Hincmar, c'est au nouveau pontife qu'elles furent adressées •'». On s'attend que les messagers du roi et des évêques se rencontrent à Home avec des gens de l'empereur. Lothaire, qui a mis l'affaire en mouvement, n'a pu se dispenser de faire con-

* Hincmar à Nie, Migne, 126, c. 82.

* Le concile de Paris n'a pu se tenir avant l'automne de 846 (cf. p. 9, note 5). Mansi (XIV, c. 848) a remarqué que deux jours avant Noël, l'évéque de Bayeux assistait à un concile convoqué par le roi Charles. Il s'agit de la fête de Noël qui clôt l'année 846 et non, comme l'a cru Mansi, des derniers jours de l'année 847 (Héfelé, V, p. 325). Ce concile convoqué par le roi Charles est sans doute celui que Guntbold a réuni à l'invitation du roi. Le concile qui absout Hincmar a dû se terminer en effet en janvier 847. Hincmar dit expressément, non pas que la nouvelle de la mort de Sergius (27 janviei) est arrivée à l'issue du concile, ce qui permettrait de la retarder jusqu'en février, mais que le pape est mort peu après la clôture du concile (Mansi, XV. 719). C'est donc en décembre 84G-janvier 847 que le concile s'est réuni, il en résulte qu'il y a bien eu deux conciles de Paris, comme l'ont pensé Sirmond et Mansi. L'un, le concile réformateur dont parlent la préface des canons dits du concile de Meaux (Mansi, XIV, c. 815) et le privilège de Corbie [Ibid., c. 843), s'est tenu le 14 février 846; l'autre, celui qui s'occupa de l'affaire d'Hincmar et entendit la cause de l'évéque de Bayeux, en janvier 847. Ce dernier ne peut être identifié avec le concile qui délivra à l'abbaye de Corbie un privilège. Flodoard nous apprend, en effet, que Lantran, archevêque do Tours, et ses suffragants siégeaient au concile qui condamna Ebbon (III, 2) ; or, le nom de Lantran ne figure pas parmi les signataires du privilège; Aldric du Mans est le seul évêque de la province de Tours présent à l'assemblée qui rédigea le diplôme en faveur de Corbie (Mansi, XIV, 846, 847).

3 Flod., III, 2, éd. Lejeune, II, p 6.

* Celte lettre exposait aussi au pape tous les griefs qui justifiaient la déposition d'Ebbon, en dehors même de sa conduite à l'égard de Louis le Pieux en 835. Cf. Flod., Il, 20, éd. Lej., I, p. 357.

* Schedula présentée par Hincmar au troisième concile de Soissons, 4. Mansi, XV, c. 719.

naître au nouveau ponlife ce qu'il pense de la conclusion qu'elle vient de recevoir. C'est ici que la question des relations de Lothaire et d'Hincmar, jusqu'à présent parfaitement liquide, devient matière à discussion. Nous possédons, en effet, une lettre de l'empereur adressée à Léon IV par laquelle Lothaire, après avoir retracé l'histoire d'Ebbon, s'excuse des démarches faites en sa faveur auprès de Sergius, recommande Hincmar à la bienveillance du ponlife et sollicite pour lui le pallium i. On croyait cette lettre écrite dans les premiers temps du pontificat de Léon IV, en 847 2. M. Parisot, dans une note additionnelle à son histoire du royaume de Lorraine, déclare cette date inacceptable. C'est en 849 au plus tôt 3, et vraisemblablement en 851, que cette lettre a été envoyée *.

Lothaire, en effet, n'a pu demander le pallium pour Hincmar qu'après avoir fait la paix avec son frère, puisqu'il ne poursuivait en Hincmar que le fidèle serviteur du roi Charles. L'épître synodale du concile de Troyes nous apprend du reste que Lothaire écrivit cette lettre à Léon IV quand la concorde eut été rétablie entre son frère et lui ^. Or, à la date de 847, malgré l'entrevue des frères à Meerssen, Lothaire n'était pas sincèrement réconcilié avec Charles. C'est l'entrevue de Péronne, en 849, qui fil disparaître les causes de mésintelligence, et le rapprochement ne fut scellé qu'au second congrès de Meerssen, en 851. L'empereur, au temps de l'avènement de Léon IV, était sous le coup de l'échec qu'avait subi la nouvelle tentative faite par lui pour rendre à Ebbon le siège de Reims. U n'a pu solliciter, à cette date, le pallium pour un évéque qui avait le double tort d'être une créature de Charles et d'usurper la place d'Ebbon 6. Lothaire aurait donc continué.

1 Mansi, XIV, c. 884 et suiv. ; Epistolae Kar. aevi, t. lll, p. 609 et suiv.

* Schroers, Hinkmar, p. 55.

3 Le royaume de Lorraine sous les Carolingiens, p. 738.

* M. Parisot se prononce en fait pour cette date, p. 37, note 5. M. Calmetle, qui a consacré à la question du pallium d'Hincmar un appendice de son ouvrage : La diplomatie carolingienne (135^ fasc. de la Bibl. de l'École des hautes éludes), adopte les idées de M. Parisot et accepte la date de 851 (p. 21 et 188).

' « Sicut Hlotharius imperator in epislola Leoni papae, postquam cum fratre suo rediit in concordiam, directa demonstrat » (Mansi, XV, 794). Le détail signalé dans cette lettre (longue vacance du siège de Reims), détail qu'on retrouve dans la lettre écrite par Lothaire pour demander le pallium en faveur d'Hincmar (^Mansi, XIV, 885), prouve qu'il ne peut s'agir d'une autre lettre impériale. M. Parisot et M. Calmette n'ont pas utilisé ce texte.

» Parisot, op. cit., p. 738.

après l'élévation de Léon IV, d'agir à Rome contre Hincmar, et M. Calmette croit reconnaître, dans un passage d'une lettre de cet archevêque, la preuve formelle que l'empereur, en 847, intriguait encore contre lui auprès du pape Léon K

« Au commencement démon pontificat, écrit Hincmar, l'empereur, à cause de sa rivalité avec son frère, que je servais fidèlement, m'a incriminé auprès de Sergius et postérieurement auprès^de Léon ; mais il s'en est^ensuite repenti, et, dans d'autres lettres adressées au siège apostolique, Lothaire a réparé sa faute 2. » lly aurait donc eu, dans les rapports de Lothaire avec Hincmar, une succession de deux périodes très tranchées: l'une, de malveillance discontinuée, qui correspond au pontificat de Sergius et aux premiers temps du pontificat de Léon ; l'autre, de faveur perpétuelle, à partir de l'année 851. Mais le langage d'Hincmar peut être entendu aussi autrement: au début de son pontificat, il a été desservi par l'empereur auprès de Sergius. Plus tard encore, l'empereur lui a fait de nouveau opposition, cette fois auprès du successeur de Sergius, le pape Léon. Mais chaque fois qu'il eut ainsi fait tort à Hincmar, l'empereur ne tarda pas à reconnaître qu'il avait péché, et l'une et l'autre fois il a exprimé son repentir dans des lettres adressées au siège apostolique. Dans les dispositions de l'empereur à l'égard d'Hincmar, il y aurait eu plusieurs revirements, des disgrâces suivies chaque fois d'un retour de faveur. C'est entre ces deux interprétations qu'il faut choisir.

Or, c'est la seconde qu'exige la suite de cette même lettre d'Hincmar à Nicolas. L'archevêque, qui a résumé d'abord en quelques mots toutes les difficultés qu'il a eues avec l'empereur, en donne plus loin le récit développé. Hincmar explique d'abord en quelle manière Lothaire l'a desservi auprès de Sergius 3. H narre toutes les péripéties du procès qui lui fut engagé : les démarches de Lothaire en faveur d'Ebbon, la convocation par Sergius d'un concile à Trêves, la réunion et les décisions du

' La diplomatie cavolingienne, p. 187, n. 4.

* « Lolhariiis in inilio ordinalionis meae apud Sergium et postea apud successorem ipsius Leonem, pro conlenlione regni quam erga fralrem suum habebal domnum Carolum, cujus obsequiis fideliler adhaerebam, sategit. Unde poslea poenilenliam egil et litteris ad sedem aposlolieam missis qiiod excesserat corrigere studuit. » Hincm. à Nie, Migne, 126, c. 78.

3 Migne, 126, c. 82,83.

concile de Paris. Le nom du pape Léon n'est prononcé, à ce propos, par Hincmar qu'une seule fois, et c'est pour signaler la lettre par laquelle Lotliaire demandait pour lui le pallium. Ainsi, au cours de cette première affaire, on ne voit pas que l'empereur ait agi contre Hincmar auprès de Léon IV. Celui-ci n'a reçu, au sujet de ce procès, d'autre lettre impériale que celle que nous connaissons. C'est donc au temps même de la mort de Sergius que s'est produit l'un de ces revirements qui furent coutumiers à l'empereur.

C'est plus loin, et à propos d'une affaire entièrement étrangère à celle-là, qu'Hincmar rapporte comment l'empereur l'a desservi aussi auprès du pape Léon K Lothaire a écrit, en 854-5, à Léon IV pour le dissuader de confirmer la déposition prononcée par Hincmar et par le concile de Soissons contre les clercs ordonnés par Ebbon, mais il s'est ensuite rendu aux représentations que lui ont adressées Hincmar et ses collègues, et il a rétracté sa lettre. Il n'y a donc pas eu seulement dans l'attitude de l'empereur, vis-à-vis d'Hincmar, un temps d'inimitié et un autre de bienveillance. La campagne menée contre Hincmar sous le pontificat de Sergius et la démarche hostile faite auprès de Léon ont été séparées par une période de faveur qui correspond aux premières années du pontificat de Léon IV. Chaque fois que l'empereur s'est élevé contre Hincmar, il a regretté et réparé sa faute, en écrivant au pontife romain dans un sens opposé. En effet, en 847, l'empereur s'excuse auprès de Léon IV des démarches qu'il a faites en faveur d'Ebbon, au temps de Sergius. Plus tard, en 855, après avoir agi auprès de Léon IV, à rencontre d'Hincmar, il envoie au pape une nouvelle lettre de rétractation. C'est ainsi que le commentaire étendu donné par Hincmar lui-même a un passage équivoque nous en offre la clef 2.

1 xMigne, 126, c. 85.

- Le sens essentiel de la phrase est celui-ci : « Au début du pontificat d'Hincmar, l'empereur, à cause de sa rivalité avec son frère, a dénoncé comme intrus au pape Sergius l'archevêque de Reims, mais il en a eu'du regret et a adressé en sa faveur au siège apostolique (à Léon, successeur de Sergius) la demande du pallium. » Hincmar ajoute, comme entre parenthèses, que plus tard, au temps de Léon IV, Lothaire, qui, après l'avoir desservi, l'avait recommandé, a renouvelé cette palinodie. Ce « plus tard » est en opposition avec le début du pontificat d'Hincmar, L' « initium ordinationis, » c'est le temps du pape Sergius; « poslea - nous reporte à l'année 854-5, aux dernières années du pape Léon.

Le membre de phrase « propter contentionem regni -• ne s'applique qu'à

Le texte d'Hincmar, invoqué pour démontrer que le pallium n'a pu être demandé pour lui, en 847, par l'empereur, nous autorise donc à penser plutôt que les dispositions de Lothaire avaient changé déjà au temps de l'avènement de Léon. Dans une autre pièce adressée aux évèques du troisième concile de Soissons, Hincmar établit ainsi la succession des faits qui ont déterminé Léon à lui expédier le pallium. Le concile de Paris a souscrit une lettre adressée à Sergius, le roi Charles l'a confirmée. Avant qu'Hincmar ait eu le temps de l'envoyer, Sergius est mort, la lettre a été expédiée à Léon. Cette lettre a été appuyée par l'empereur Lothaire, et alors Léon a accordé à Hincmar l'usage du pallium 1. Ce récit laisse difficilement supposer qu'entre l'envoi de la lettre des évèques, qui date des premiers temps du pontificat de Léon IV, et l'intervention de Lothaire, il se soit écoulé quatre ans ou même deux ans. Hincmar met toujours sur la même ligne les trois pièces: la lettre des évèques, celle de Charles, celle de Lothaire -, et il lui arrive même de citer celle-ci la première 3. Or, les lettres de Charles et des évèques ont été expédiées en 847, c'est donc aussi vraisemblablement à celte date que Lothaire écrivait la sienne.

Le simple examen de la missive impériale conduit à penser qu'elle a été envoyée très peu de temps après l'élévation de Léon IV. L'empereur parle jusqu'à quatre fois de Sergius, son prédécesseur, et ne fait menlion d'aucun acle accompli par Léon. Si, pendant les premières années du pontificat de Léon IV, l'empereur avait intrigué à Rome contre Hincmar en faveur d'Ebbon, il n'aurait nul besoin de retracer au pape, comme il le fait, toute

la démarche faite auprès de Sergius, comme le monlre le récit développé que fait ensuite Hincmar de ses disgrâces auprès de l'empereur. Ce récit ne signale, en elTet, la rivalité des deux frères qu'à propos du procès intenté à Hincmar au temps de Sergius. En 854, l'empereur et Charles étaient parfaitement d'accord, et ce n'est pas leur rivalité qui a pu armer de nouveau Lothaire contre l'archevêtjue.

* Schedula ad svnodum Suessionensem, IV, Mansi, XV, c. 710: Migne, 126, c. 53.

* Hincmar à Nicolas (Migne, 120, c. 83 ; Mansi, XV, 777) ; Hincmar au synode de Soissons, loc. cit.; Hincmar à Anastase (Migne, 126, c. 257). Cf. lettre du synode de Troyes, Mansi, XV, 795; autre lettre des mêmes évèques utilisée par Flodoard, 111, 11, éd. Lejeune, II, p. 07.

3 Hincm. à Nie, Migne, 120, c 83; Lettre du synode de Troyes, Mansi, XV, 795. La lettre à Anastase cite la lettre de Lothaire entre l'épitre des évoques et celle du roi Charles. Migne, li8, c. 257.

l'histoire de ce personnage. Ce long récit témoigne que Lothaire entretient pour la première fois Léon de cette affaire. Il lui rapporte qu'il a transmis à son prédécesseur les plaintes d'Ebbon, sans qu'un seul mot autorise à penser que l'empereur ait jamais écrit ou fait parler en sa faveur au nouveau pontife. Puisqu'il juge nécessaire de rappeler, pour s'en excuser, les démarches faites par lui auprès de Sergius, s'il en avait fait aussi auprès du pape Léon, il ne manquerait pas, à plus forte raison, d'en exprimer ses regrets.

L'empereur prie le pape, si Hincmar se présente en personne devant lui, de lui faire bon accueil. Or, nous savons qu'a une date antérieure au 27 mai 847 i, Hincmar songeait à se rendre à Rome. C'est sans doute à ce projet que l'empereur fait allusion et c'est un nouvel indice que la lettre a été écrite dans la première moitié de l'année 847.

Il est sensible, enfin, que l'empereur écrit peu de temps après la clôture du concile de Paris. Les actes synodaux de cette assemblée viennent, en effel, de lui être remis. Ces actes, dit-il, étaient destinés à Sergius, mais il vient d'ordonner leur expédition au pape Léon, par les soins d'Hincmar 2. De ce passage on conclura que les actes du concile de Paris ont été envoyés à Léon IV par Hincmar, à l'invitation expresse de l'empereur. Or nous savons, par Hincmar lui-même, que les actes adressés au pape Sergius ont été expédiés par lui, à la nouvelle de sa mort, à son successeur Léon, c'est-à-dire à la fin d'avril 847 3. Comme c'est l'empereur lui-même qui lui a prescrit cette expédition, il s'ensuit qu'à cette date Hincmar avait renoué avec Lothaire de bonnes relations et qu'on ne peut rapporter à une époque plus tardive l'intervention de l'empereur auprès du pape Léon, démarche qui suit nécessairement de près l'ordre donné à l'archevêque.

En adoptant la date de 847, nous nous trouvons d'accord avec l'historien de l'Église de Reims. Flodoard croit que Léon IV a

1 Hincmar fait pari de son projet à Hetti de Trêves, mort le 27 mai 847, Flod., 111, 21. Registrum dressé par Schroers, n» 14.

* « (Jesta synodalia provinciarum cisalpinarum novimus, quae etiam et antecessori vestro mitti debuerunl, deslinanda vobis, ipsius (Hincmari) cura decrevimus. » Mansi, XIV, c. 885.

3 « Quae omnia Sergio, antequam mittere ad eum concurrerem, in brevi defuncto, Leoni papae sunt missa. » 1I1« Conc. de Soissons, Mansi, XV, 719. Le « mittere concurrerem » marque qu'Hincmar s'était chargé de l'expédition.

confirmé l'ordination d'Hincmar par l'envoi du pallium, sitôt après avoir reçu les lettres du concile de Paris et celles du roi Charles i, c'est-à-dire dans les premiers temps de son pontifical. Flodoard ajoute qu'Ebbon survécut environ cinq ans à ces événements et mourut en l'an 851. La date de 847 - concorde avec la période d'environ cinq ans, close à la mort d'Ebbon. Celle de 851 ou de 849 ne se concilie plus du tout avec les données de Hodoard.

Tenant pour exacte la date de 851, on s'est attaché à ruiner la valeur du témoignage de Flodoard. On estime que son information est médiocre. Cet historien ne dit pas que Lothaire a, conjointement avec les évoques et Charles, sollicité le pallium pour Hincmar. 11 sait en revanche, ou croit savoir, que Lothaire a plus tard procuré à l'archevêque l'usage quotidien du pallium. Pourquoi Flodoard, qui mentionne cette seconde démarche, passe-t-il la première sous silence 3? llest manifeste que Flodoard l'a ignorée et qu'il n'a pas eu connaissance de la lettre par laquelle Lothaire demande, pour Hincmar, le pallium ordinaire ^. M. Calmette pense même que Flodoard n'avait aucun renseignement au sujet de la collation du pallium ordinaire à Hincmar. Tout ce qu'il nous en rapporte serait dû à une série de raisonnements dont le point de départ est facile à découvrir. Flodoard connaît la lettre de Léon IV qui accorde à Hincmar le pallium quotidien. 11 en infère qu'antérieurement Hincmar avait reçu le pallium ordinaire. Flodoard ne sait pas qui le lui a octroyé, mais il lit, dans une pièce présentée par Hincmar aux évèques du concile de Soissons, que les actes du concile de Paris destinés a Sergius ont été expédiés à Léon IV 5; il en conclut que c'est Léon IV qui a gratifié Hincmar du pallium ordinaire 6.

Mais Flodoard, s'il a eu sous les yeux lacédule lue par Hincmar

» Flocl., m, 2, éd. Lej., H, 7.

* Léon IV ayant été sacré le 10 avril 847, il n'est pas possible d'accepter la date de 846 qui concorderait mieux avec la période de cinq ans; Flodoard parle d'ailleurs de cinq ans environ.

^ Parisot, op. cil., p. 738.

* Calmette, op. cit., p. 18i), « En cfTet, ajoule M. Calmeltc, s'il l'avait connue, il n'aurait pu placer au début du pontificat de Léon IV la collation du pallium. » Cet argument suppose la question déjà tranchée. On n'a pas ici à en tenir compte, puisqu'on résout la question autrement.

5 Mansi, XV, 719. Cf. plus haut, p. 19, n. 3. •* Calmette, op. cil., p. 189.

à Soissons, n'a eu aucune conjecture à faire. La phrase qui suit celle où est rapportée l'expédition faite à Léon IV des actes du concile de Paris, apprend expressément à Flodoard que Léon approuva ces actes, en accordant à Ilincmar l'usage du pallium K Flodoard parle à deux reprises de la concession du pallium ordinaire à Hincmar. Au chapitre ii on ne saurait indiquer sûrement à quelle source il emprunte ce renseignement. Mais au chapitre x il se sert d'une lettre de Léon IV, que nous possédons, au début de laquelle le pape rappelle qu'il a déjà envoyé a Hincmar le pallium ordinaire -. A supposer que Flodoard ne sache pas d'ailleurs que c'est Léon IV qui a expédié à Hincmar le pallium, il l'a au moins appris là positivement.

Si Flodoard n'a pas eu à sa disposition la lettre de Lothaire qui sollicite le pallium ordinaire pour Hincmar, les pièces sur lesquelles il travaillait l'avertissaient de l'existence de ce document. 11 cite en effet lui-même la lettre de Lothaire en compagnie des actes du concile de Paris et de la lettre du roi Charles, quand il copie les pièces adressées par le concile de Troyes à Nicolas 3. 11 trouvait également, dans la lettre d'Hincmar à Nicolas, qu'il utilise au chapitre u ^, mention du document im-

* « Quae omnia, Sergio.... defuncto, Leoni.... sunL missa. Indeque a Hlothario...., favoribiis prosecuta.,.. ab eodem Leone papa et usu pallii et privilégie sedis apostoiicae.... sit multoties approbala. » Mansi, XV, 719.

* La concordance suivante établit suffisamment qu'ici Flodoard analyse la lettre de Léon IV insérée dans la Collection britannique.

Hincmarus.... per interventionem b) in diebus festis.... aut alio quo-

Lotharii.... pallium ad quotidianum cumque tempore pallium, uti cupitis suscepit usum a IV» Leone papa. sit vobis.... licentia concessa.

d) Quod cotidianis usibus vobis permisimus.

A quo jam aliud perceperat in de- a) Pallium jam vobis misisse reco-

signatis sibi solemnitatibus débite limus et quantis eo festivitatibus vel fruendum. diebus debuissetis uti, indicavimus.

Quem quotidianum pallii usum b) Usquequoque nuili archiepisco-

nulli unquani archiepiscopo se con- porum ut vobis simile concessimus cessisse vel deinceps concessurum beneficium, nec concedere deinceps esse idem papa in epistola tune ad quoquomodo suspicemini. eum directa testatur. Epist. Leonis papae, Collect. brit.,

Flod., III, 10, éd. Lej., II, 43. i3, N. Archiv,\,3S2; EpisL Kar. aevi,

t. III, p. 591.

* « Quae etiam in gestis episcoporum.... Leoni papae directis.... sed et in epistolis Lotharii imperatoris et Karoli régis exinde directis continentur. » Flod , III, II, éd. Lej., II, 66. Cf. épître syn. du conc. de Troyes. Mansi, XV,

* Flodoard, racontant au chapitre ii du livre III le procès entamé sous Sergius à la requête de l'empereur, reproduit textuellement les passages de la

périal qu'Hincmar place, lui aussi, dans le même dossier; mais cette fois, résumant la pièce au lieu de la copier, il passe sous silence la lettre de Lothaire el se contente de citer les actes du concile et la lettre de Charles. Or, au rapport de Flodoard, c'est l'examen de ces pièces qui a déterminé Léon IV à gralifier Ilincmar du pallium ordinaire. L'historien pouvait donc malaisément ignorer qu'une lettre de Lothaire avait contribué à le procurer à l'archevêque. Comment donc n'en fait-il pas état, alors qu'il mentionne les deux autres lettres et que ses sources les lui signalent toutes les trois ' "!

Mais, qui plus est, Flodoard avait sous les yeux la lettre même de l'empereur. Énumérant les lettres de recommandation adressées par Lothaire à Léon IV en faveur d'Hincmar, il en signale d'abord une qui, dit-il, le devançait à Rome au temps où l'archevêque se disposait à s'y rendre 2. La lettre de Lothaire que nous possédons suppose précisément qu'Hincmar aurait cette intention 3, Le résumé d'une seconde lettre de Lothaire à Léon nous apprend qu'Hincmar avait songé à se rendre à Home en 855, mais que Lothaire avait obtenu qu'il y renonçât 4. Il ne s'agit donc pas de ce projet dans la lettre que l'empereur envoyait a Rome pour préparer bon accueil à Hincmar. Nous savons qu'en 847, l'archevêque avait eu dessein d'aller à Home ^. On croira difficilement qu'Hincmar qui projetait un voyage en 847, un autre en 855, ait annoncé encore le dessein d'aller à Kome a une autre date, publiant sans cesse des intentions que jamais il n'exécutait. C'est donc du projet de voyage de 847 qu'il s'agit dans la lettre de Lothaire que nous possédons, et dans celle que résume Flodoard; c'est un premier indice que l'historien ne fait que résumer la première. Dans celte même lettre, rapporte Flodoard, l'empereur priait le pape de recevoir Hincmar avec égards et avec bonté. 11 l'invitait, en outre, à lui accorder généreusement et de bonne grâce tout ce qu'il lui demanderait Or

lettre d'Hincmar à Nicolas relatifs aux lettres de convocation du concile de Trêves. Flod., III, 2, éd. Lej , II, p. 5. Hmcm. à Nie, Migne, 126, c. 82.

* Si on admet que Flodoard utilisait au chapitre ii la cédule présentée par Hincmar au concile de Soissons, il y trouvait aussi mention de la lettre de l'empereur à côté des deux autres pièces. Mansi, XV, 719.

* Flod., m, 10, Lej , II, p. 45.

3 Mansi, XIV, c. 885, 886.

* Flod., 111, 10; éd Lej., p. 46.

» Cf. plus haut, p. 19.

la lettre de Lotliaire qui nous est conservée invite le pape à recevoir bénignement Hincmar et à lui accorder tout ce qu'il demandera. Les trois seuls traits que Flodoard ait fait passer dans son analyse, nous les trouvons dans la finale de la let tre adressée, en 847, par l'empereur à Léon IV i. L'historien, résumant cette pièce, n'en a rapporté que la conclusion.

Il est étrange que Flodoard ne songe pas à dire que le pallium est l'une, et la principale, des faveurs sollicitées par Lothaire pour Hincmar, alors que la finale de cette lettre le stipule expressément. Mais faut-il s'en étonner quand on a vu Flodoard ne pas faire état de cette même lettre quand, à propos du pallium d'Hincmar, il mentionne deux autres pièces qui. dans les textes qu'il utilise, ne sont jamais séparées de celle-là?

La négligence de Flodoard, étant un fait notoire, n'a pas besoin, pour être admise, d'être expliquée, mais il n'est pas impossible d'en rendre raison La concession du pallium ordinaire faite par Léon IV, en 847, à Hincmar n'est pas une faveur aux yeux de son historien. Un archevêque légitimement ordonné recevait toujours le pallium. Pour établir qu'Hincmar est archevêque légitime, Flodoard ne pense pas que le témoignage de Lothaire soit nécessaire. Il suffit du rapport des évêques du concile de Paris, chargés parle pape de faire enquête sur l'ordination d'Hincmar, et des lettres testimoniales du propre roi de la cité de Reims. Aussi, l'historien se contente de citer ces pièces, bien qu'à côté d'elles mention soit faite dans ses sources d'une lettre de Lothaire.

De cette lettre qu'il a sous les yeux, Flodoard donne ailleurs une analyse très sommaire, comme il en est coutumier quand le document ne lui paraît pas présenter intérêt. La lettre relra-

* Lettre de Lothaire à Léon IV.

Mansi, XIV, 885, 886.

Deposcimus ut sive memoratus archiepiscopus per seipsum vestram adierit sanctitatem, sive legatos direxerit,

affabililatis et colloquii, familiaritatisque vestrae eis integerrimam copiam non negetis : sed benignissime tam Ipsum quam etiam suos pro amore nostro tractetis,

et quidquid ex vobis ... poposcerit, cum largitione pallii impleatis.

Flodoard, III, 10, éd. Lejeune, II,

QuandoRomam petere idem pontifex disposuerat, epistolam suam idem imperator pro eo praemittens,

suggessit praefato papae ut ipsum decenter amabiliterque susciperet,

et quidquid ab eo postulasset, hbenter ei liberalilerque tribueret.

çait à grands Lrails riiisloire d'Ebbon, bien connue par ailleurs. 11 n'a pas jugé utile d'en rien rapporter. Ce qui l'a frappé dans cette missive, ce sont les termes très bienveillants de la finale, l'empressement de l'empereur à faciliter à Hincmar le voyage de Kome, à lui préparer bon accueil et plein succès pour toutes ses requêtes. Que Flodoard n'ait pas remarqué que l'empereur demandait pour Hincmar le pallium, ce peut être l'effet d'une lecture peu attentive. 11 semble plutôt que l'intervention de l'empereur ne lui ait pas paru mériter d'être signalée.

Mais quand il s'agira du pallium quotidien, d'un privilège extraordinaire qui est accordé à Hincmar et refusé à tous les autres, Flodoard ne manquera pas de dire que c'est l'empereur qui l'a sollicité pour lui. Le privilège a été demandé par l'empereur tout seul, et délivré à sa seule recommandation. L'historien ne pouvait manquer de noter dans ce cas l'intervention impériale, qu'il eût été peu intéressant de mentionner quand il s'était agi d'un insigne ordinaire, auquel Hincmar avait droit et que son souverain et ses collègues avaient sollicité pour lui.

Flodoard a donc connu la lettre de l'empereur, ce qui ne l'a pas empêché de rapporter aux premiers temps du pontificat de Léon IV la collation du pallium à Hincmar i. 11 n'a pas raisonné sur des bases fragiles, et sur ce sujet il était, à tout le moins, aussi bien renseigné que nous. Avait-il en main des pièces que nous ne possédons plus et qui établissaient clairement que c'est l'année même de l'avènement de Léon IV qu'IIincmar reçut le pallium? C'est ce qu'il n'est pas possible d'établir sûrement '.

» Cf. p. 20, noie 4.

2 La question se ramène à celle des sources du chapitre ii du livre III de Flodoard. L'historien utilise ici la lettre d'Hiiicmar à Nicolas (p. 21, n. 4), et peut-être aussi la lettre des évoques du synode de Troyes (Mansi, XV, 795). Ces sources ne lui fournissent que le récit des événements antérieurs à la réunion du concile de Paris. Flodoard est très bien renseigné au sujet de cette assemblée : il donne la liste des évéques présents et résume la lettre qu'ils adressèrent à Ebbon. L'historien puise peut-être directement ces renseignements dans les actes du concile envoyés à Léon IV, auxquels Hincmar et le synode de Troyes se réfèrent fréquemment. Peut-être aussi Flodoard les tient-il d'une seconde épître du concile de Troyes que nous avons perdue et qu'il utilise an chapitre xx du livre II (Cf. notes de Waitz, éd. de Flodoard, (les il/. G., SS., XllI, p. 471, 473), épitre (jui résumait l'histoire d'Ebbon et devait parler de la lettre à lui adressée par le concile de Boauvais et qui anéantissait ses dernières espérances.

Flodoard sait que Léon a confirmé les actes du synode en envoyant le pallium à Hincmar. Il a pu apprendre la relation (jui existe entre la réception

Aussi, renonçanl à invoquer son témoignage comme une auLorilé, on conslalera du moins que Flodoard a compris, lui aussi, à la lecture des textes, ce que nous croyons y découvrir.

Les données de la lettre de l'empereur et des écrits d'Hincmar, dont l'accord établit, à défaut même du témoignage de Flodoard, le changement qui s'est brusquement produit en 847 dans les dispositions de Lothaire vis-à-vis d'Hincmar, doivent l'emporter sur les raisons de convenance inspirées par les relations politiques des deux rois et qui reporteraient la lettre impéiiale à une date postérieure. On connaît trop mal 1rs dessous de la politique carolingienne pour être en droit de subordonner aux idées qu'on s'en peut faire les faits qui se dégagent directement des textes.

Le témoignage de l'épître du concile de Troyes ne suffît pas à établir que le pallium n'a été demandé par Lothaire qu'après qu'il eut fait la paix avec son frère. On conçoit qu'en 866 les évèques n'avaient plus d'événements qui se sont passés vingt ans plus tôt, et auxquels la plupart d'entre eux sont restés étrangers, un souvenir très précis. Ils savent que Lothaire, par animosité contre son frère, a incriminé Hincmar auprès de Sergius ; ils en infèrent que lorsque l'empereur écrit à Léon une lettre flatteuse pour Hincmar, il s'est réconcilié avec Charles. A vingt ans de distance, les évèques ont pu fort bien associer deux faits qui semblent en relation naturelle et nécessaire et qui sont, dans tous les cas, à peu près contemporains (847-849).

En 847, d'ailleurs, une tentative de rapprochement a été faite entre les deux frères ennemis, dont le souvenir a pu aussi tromper les évèques du concile de Troyes. Lothaire et Charles se sont

de ces actes et l'expédition du pallium en lisant la cédule présentée au concile de Soissons par Hincmar (cf. p. 20 et 21); Flodoard, toutefois, ne fait nulle part mention de cette pièce. Quant aux cinq ans qui se sont écoulés jusqu'à la mort d'Ebbon en 851, Flodoard a pu trouver cette date dans une lettre d'Hincmar à Nicolas (Migne, 126, c. 91), et supputer une période de cinq ans en rapprochant la date de la mort d'Ebbon de la date du concile de Paris. 11 est possible encore que tous ces renseignements soient empruntés eux aussi à la lettre du concile de Troyes que Flodoard avait sous les yeux, et que nous ne possédons plus. On remarquera que ces détails ne sont donnés qu'incidemment et à propos d'Ebbon, q\ii occupe dans ce passage de Flodoard le premier plan comme dans la lettre synodale. « On rapporte, ajoute Flodoard, qu'Ebbon vécut encore cinq ans. » Cette expression semble indiquer qu'il a sous les yeux un texte où le fait est mentionné. Flodoard parai! bien dépendre d'une source quelconque et non pas présenter ici une simpi ; conjecture.

rencontrés en février, sous la médiation de Louis, à Meerssen '.

M. Parisot fait observer non sans raison que le premier congrès de Meerssen ne rétablit pas pleinement la concorde. Le capitulaire, écho des conversations royales, garde le silence sur le principal sujet de la querelle des deux frères : l'affaire de Giselbert -. Lothaire a fait pourtant des concessions. Il s'est engagé à intimer l'ordre à ses vassaux de ne plus inquiéter le roi Charles et ses fidèles 3. L'article trouvait application dans le diocèse de Koims. Les hommes de l'abbesse d'Avenay ne devront plus tracasser les hommes de l'Église d'IIincmar. Si l'empereur promet que ses vassaux ne feront plus acte d'hostilité, à plus forte î'aison devra-t-il cesser lui-même d'intriguer contre Hincmar, le fidèle serviteur de Charles. Le fait seul que les frères ont conféré et ont pris des engagements mutuels montre qu'une délente s'est produite. Les rois décident de se réunir de nouveau en juin, à Paris ^. L'entrevue de Meerssen a donc établi une sorte de trêve tacite en renvoyant le règlement des affaires en litige à un prochain congrès.

Hincmar avait trop besoin de se concilier l'empereur pour ne pas user de l'occasion que lui offrait cette suspension d'hostilités. En apaisant l'empereur, il éteignait tout le bruit fait autour de la déposition d'Ebbon , se prémunissait contre toute intrigue semblable à celle que le concile de Paris a fait échouer. L'Église de Reims ne jouira paisiblement des biens qu'elle possède dans le royaume de Lothaire que quand l'archevêque aura reconquis ses bonnes grâces. La province et l'Église, dont l'empereur détient une part, n'auront la paix que quand Hincmar l'aura faite avec lui. L'évêque de Cambrai vieillissait. S'il venait à mourir, il fallait s'attendre à un conflit entre l'archevêque et l'empereur. Quand Hincmar sera rentré en faveur, il écrira au comte Maion pour le prier de bien disposer en cette occurrence son maître 5. il est donc vraisemblable que l'archevêque ail saisi aussitôt l'opportunité que lui présentait l'entrevue des deux frères pour se rappocher de l'empereur.

« Cf. Parisot, p. 38; Calmelte, p. 12.

- Le paragraphe 8 interdit cependant le rapt. Bor., II, p (59.

3 Adn. Hludov., 4. Bor., Il, p. 10.

* Adn. Kar., 1, p. 71.

* Flod .111, 2r,, éd. Lej., II, 34 i, Reg. 69.

Hincmar s'était mis, du reste, en mesure de profiter d'une accalmie dans la petite guerre que se font à ses dépens ses deux seigneurs. Bien qu'un concile tenu à Trêves présentât pour lui des dangers, il n'a pas cru devoir s'y dérober; il n'a pas tenu à lui que son procès ne fût instruit sous les yeux mêmes de l'empereur. Même au plus fort du conflit, il s'est gardé soigneusement de rompre toute relation avec le palais impérial, il ne croit pas pouvoir écrire à l'empereur lui-même, craignant que du côté de Charles on ne 1 accuse de trahison, mais il reste en correspondance avec l'impératrice, et, par son intermédiaire, fait passer sous les yeux de l'empereur des témoignages de ses intentions conciliantes i. 11 est étranger, dit-il, aux déprédations commises par ses hommes sur les terres de l'abbesse d'Avenay; jamais il ne lui a fait tort sciemment et il lui offre de s'en remettre à un arbitrage. L'archevêque proleste de sa fidélité à l'égard de son seigneur Lolhaire 2, il n'ose le blâmer, parce que Lolhaire est son seigneur. C'est bien volontiers qu'il lui donnerait des explications si l'empereur envoyait à Reims un messager, non pour l'insulter, mais pour l'écouter. L'impératrice lui suggère de faire attester à l'empereur sa fidélité par un missus. Hincmar ne peut se permettre encore une démarche excellente en elle-même, mais qui serait mal interprétée à l'heure où le roi Charles est au plus mal avec Lolhaire 3. Puisqu'il s'excuse de ne pas la faire encore, c'est qu'il est prêt, sitôt qu'il le pourra, à s'acquitter de ce devoir.

Or, au temps de l'entrevue de Meerssen, une explication d'Hincmar avec l'empereur avait cessé d'être impossible. Lorsque Charles va en personne conférer avec Lolhaire et lui donne un rendez-vous ultérieur, nul ne peut reprendre le dévoué serviteur de Charles d'entrer, lui aussi, en relations avec un roi qui est son seigneur et possède une partie de sa province et de son diocèse. Hincmar, sans nul doute, accomplit alors la démarche que, dans sa lettre à l'impératrice, il déclarait ne pouvoir, a son grand regret, se permettre encore. La lettre de

' Hincm. à Ermengarde, Flod., III, 27, éd. Lej., p. 371 à 374.

- « Si vulL credere domnus meus Lotharius, polest veraciter cognoscer# quia non.... illi.... sum infidelis. » Ibid.

' « Ne mali interprètes maie bonum interpretentur, hoc adhuc facere non possum. )) Ibid.

Lolhaire à Léon IV nous apprend qu'Hincmar a présenté à l'empereur les actes du concile de Paris et l'a prié d'appuyer auprès du pape la demande que les évèques faisaient pour lui du pallium K Ce courrier renfermait sans doute ou suivait immédiatement les explications d'Hincmar et ses protestations de fidélité. Peut-être même Hincmar s'était-il rendu en personne auprès de l'empereur pour le mieux désarmer.

A celle heure, Lothaire n'avait plus à cœur les intérêts d'Ebbon. On ne voit pas que l'évéque d'IIildesheim soit rentré en faveur auprès de l'empereur au temps où celui-ci porte de nouveau son affaire à Home. Ebbon ne reparaît pas au palais impérial et n'a pas quitté un instant son lointain évéché. On s'explique qu'il n'ait pas comparu devant le concile de Paris; mais s'il avait compté sur l'appui de l'empereur, il n'eût pas manqué de se rendre à Trêves. A voir ainsi Ebbon se dérober quand sa cause est mise en jeu par l'empereur, il apparaît que ce n'est pas par bienveillance pour Ebbon que Lothaire a entrepris cette nouvelle campagne. Hincmar ne s'y trompait pas, et, dans le récit qu'il en fait, rappelle qu'Ebbon venait précisément d'encourir la disgrâce de l'empereur 2. Lolhaire n'avait eu en vue que ses intérêts propres. 11 s'agissait moins de rendre à Ebbon son siège que de créer des embarras à un serviteur de Charles et peut-être d'amener Hincmar à changer de camp.

Lolhaire n'avait jamais eu à l'égard d'Hincmar d'animosilé personnelle. L'impératrice estimait même que si, au fort de leurs démêlés, Hincmar l'eût fait assurer de sa fidélité, un tel message eût pu rétablir entre eux la bonne harmonie 3. L'invitation qu'elle adresse à Hincmar de se mettre en relation avec l'empereur, au risque de compromettre l'archevêque auprès de Charles, semble indiquer qu'au palais impérial on eût été fort aise de détacher de lui cet influent personnage, et que peut-être on s'en flattait. A défaut dEbbon, Hincmar ne pouvait-il pas devenir un

» Lolh. à Léon IV, Mansi, XIV, 885.

Le congrès de Meerssen s'est tenu à la fin de février 847.

C'est dans le même temps que s'est assemblé le concile de Paris, probablement en janvier. Hincmar a fait sans doute ses démarches près de l'empereur en avril, quanJ la nouvelle de l'élévation de Léon iV lui fut parvenue.

« Hincm. à Nie, Migne, 126, c. 82.

'^ Hincm. à Ermeng., Flod., III, 27, éd. Lej., Il, p. 37*.

auxiliaire de la politique impériale? Au ix*^ siècle, rien n'esl moins solide et plus inconstant que la fidélité des grands et des évèques. Lolhaire pouvait espérer gagner Hincmar comme, quelques années plus tard, Louis le Germanique provoquera la défection de Wenilon, archevêque de Sens, réputé jusqu'alors l'un des plus fermes soutiens de Charles. L'empereur avait prise sur le diocèse et sur la province d'Hincmar et même sur sa personne, puisqu'il pouvait à sa guise faire apparaître et évanouir le fantôme d'Ebbon. Répondant à Ermengarde, Hincmar a cru nécessaire d'insister fortement sur ce point, qu'il est résolu à garder toujours une entière fidélité à son seigneur Charles i. Sur ces entrefaites, l'inimitié des deux frères s'est assoupie au début de l'année 847. L'empereur est plus que jamais prêt à accueillir les avances d'Hincmar ; il ne lui demandera pas de trahir son maître, avec lequel l'empereur a des pourparlers de paix, mais il s'efforcera de gagner l'archevêque à ses vues en s'en faisant un obligé.

C'est, au reste, le seul parti à prendre après l'échec de toutes les tentatives faites en faveur d'Ebbon. Le pape a refusé de le rétablir et voici qu'un concile, qui a examiné le différend, a prononcé en faveur d'Hincmar. Ebbon, qui a personnellement encouru la disgrâce impériale, a cessé, en outre, d'être bon à rien.

L'arrêt rendu contre lui par le concile de Paris permettait précisément à Hincmar d'offrir à l'empereur un moyen de sortir de cette impasse avec dignité. Hincmar affectait de voir dans le concile de Paris celui-là même dont Lolhaire avait provoqué la réunion. Lothaire n'avait pas demandé au siège apostolique qu'Hincmar fût déposé et Ebbon rétabli. 11 s'était borné à prier le pape, en raison du dissentiment qui règne dans l'Église de Reims au sujet de l'élection d'Hincmar, de faire examiner dans un concile comment avait été prononcée la déposition d'Ebbon. Le concile de Paris a soi-disant répondu aux intentions de l'empereur, revisé le procès, et décidé qu'Ebbon était validement déposé et Hincmar ordonné légitimement. L'archevêque pouvait donc, sans offenser l'empereur, lui présenter les actes du concile

1 « Quantam merito domno meo velim servare fidelitalem. » Flod., lll, 27, éd. Lej., II, 374.

de Paris; Lolhaire élail en droit de s'en autoriser pour désavouer ses précédentes démarches. Dans sa lettre à Léon, il déclare que, se trouvant en Italie au temps oùEbbonfut déposé, il n'a jamais bien su ce qui s'était passé. Les actes que lui présente Ilincmar l'ont édifié à ce sujet; il s'en remet pleinement à la décision des évéques et recommande, avec eux, Hincmar à la bienveillance du pape afin qu'il lui octroie le pallium ^ L'humble requête d'Hincmar avait ainsi déguisé l'échec de l'empereur sous les traits d'une déférente exécution de ses ordres. Dégoûté d'Ebbon, l'empereur, qui sent sa colère contre Hincmar s'apaiser devant ses protestations de fidélité, et fonde déjà sur son zèle à le servir des espérances illimitées, peut, sans avouer sa défaite, reconnaître, en 847, Hincmar comme archevêque de Keims et solliciter pour lui le pallium.

Au cours de l'année 847, l'archevêque semble, au reste, avoir rétabli déjà ses relations épistolaires avec l'empereur, i'n vassal de Lothaire, Fulcric, a été excommunié par Hincmar à une date antérieure au 27 mai 847 2. Or nous savons que l'archevêque écrivit à l'empereur pour lui faire part de la sentence portée contre son vassal et lui indiquer à quelles conditions Fulcric en obtiendrait la levée 3. Celte lettre a dû être écrite peu de temps après la condamnation de Fulcric 4 et elle constitue un nouvel indice que le rapprochement de l'archevêque et de Lothaire est antérieur à la réconciliation des deux frères.

Hincmar en fut sans doute l'un des artisans, à la faveur de sa propre rentrée en grâce auprès de l'empereur. Une lettre d'Hincmar à Charles l'instruisait des affaires de l'empereur pendantes à Home et faisait connaître au roi l'époque oîi Lolhaire irait le trouver dans son royaume ». Celte lettre est sans doute de la fin

» Mansi, XIV, 885.

* Hincmar a écrit au sujet de Fulcric à Ilelti «le Trêves, mort à cette date. ^ Hincmar à Lothaire, « de Fulcrico quem excommunicaverat, qualiter a<l

poenilentiam venire debeat. • Flod., IH, 10, éd. Lej., Il, p. 47; Reg., hO.

* Scliroers (Reg,, 50, 51, el p. 59) rapporte les deux lettres écrites par Hincmar à Lolhaire (Flod., HI, 9) au sujet de Fulcric à l'année 850-851, au temps où Fulcric, après avoir fait pénitence, clail retombé dans sa fauh'. C'est bien à cette date (jucî se rapporte la deuxième, dans laquelle Hincmnr énumère les crimes de Fulcric et signale son refus de faire pénitence. La première, dans laquelle Hincmar suppose que Fulcric s'amendera (qualiter ad poenilentiam venire debeat), doit être antérieure à sa feinte soumission cl être de très peu postérieure à sa première excommunication.

» Flod., 111, 18, éd. Lej., Il, 179 ; Reg. 45.

de l'année 848 i. IlincmarannoncaiL à Charles que l'empereur se rendrait près de lui, à Péronne, au mois de janvier de l'année suivante. 11 lui apprenait, sans doute, l'etïet des deux démarches faites par l'empereur en 847 à Home : l'issue des négociations qu'avait entraînées le sacre de Léon IV, célébré sans l'autorisation de Lothaire 2; le succès de la requête présentée au pape par l'empereur en faveur de l'archevêque. Ilincmar est devenu, entre Lothaire et Charles, un médiateur qui s'emploie activement à aplanir les différends qui séparent ses deux seigneurs.

Après Tentrevue de Péronne, qui rétablit entre eux la bonne harmonie 3, Ilincmar met tout en œuvre pour maintenir et consolider la paix. 11 entreprend, pour le compte de Charles, une tournée diplomatique auprès de Lothaire et de Louis le Germanique. Au cours de ce voyage, l'archevêque ne cesse de correspondre avec son maitre, lui donne son opinion sur les conditions proposées au cours de ces négociations ^. C'est lui, visiblement, qui en conduit la trame. Ces efforts aboutirent sans doute à la réunion du congrès de Meerssen •'•. Grâce à lui, en 851, les trois rois frères paraissent indissolublement unis.

Entre le palais de Lothaire et celui de Charles, l'archevêque de Reims devient un intermédiaire ordinaire et empressé. Hincmar écrivait à un palatin de Lothaire pour le prier d'engager l'empereur à recevoir avec bienveillance et à lire en son particulier la lettre que lui écrivait le roi Charles *j. La correspondance d'IIincmar avec Hilduin nous montre un message de Charles à Lothaire qui s'en va accompagné d'une lettre de l'archevêque '^. Au temps

^ Il ne peut s'agir dans ce message des entrevues de Meerssen, puisque cette localité est dans les États de Lothaire. 11 faut écarter aussi la réunion annoncée pour le mois de juin 847 à Paris, puisqu'il n'a pas été donné suite au projet, et choisir entre l'entrevue de Péronne (janvier 849) ou celle de Saint-Quentin (852). 11 s'agit plutôt de la première. En 8.Ô1, 85'J, nous ne voyons pas quelles affaires pouvait avoir Lothaire à Kome ; en 848, le règlement de deux affaires qui l'intéressent, et dont l'une au moins, le pallium d'IIincmar, intéresse aussi le roi et l'archevêque, est tout récent encore et fait sans doute l'objet de la communication d'Hincmarau roi.

* Cf. Bœhmer Muehlbacher, 2'^ éd., ad ann. 847, p. 404, 46.5.

3 Cf. Calmetle, p. 17.

' Flod., m, 18, éd. Lej., 11,179; Reg. 3.5, 36.

» Cf. Calmetle, p. 18, n 2.

e Hincm. a Vulfing, Flod., III, 26, p. 334; Meg. .5.5. Celte lettre est de l'année même où fut tenu le congrès de Meerssen, ou do l'année suivante, mais antérieure à la dédicace de la crypte de Saint-Hemi (1"" oct. 852).

' Flod., III, 24, p. 313; Reg bii

sans doute où la bonne harmonie a cessé de régner entre Charles et Louis, un personnage du palais d'Aix lui écrivait au sujet de la paix à rétablir entre les rois. Hincmar répondait qu'il a toujours désiré et conseillé la paix, qu'il ne cessera jamais de travailler pour elle i. Ilincmar était sans doute d'accord avec Lothaire, dans les dernières années de la vie de cet empereur, pour travailler avec lui a rétablir la concorde entre les deux frères puînés.

Ce rôle d'intermédiaire et de conciliateur, rempli avec un tel zèle et un tel succès par Hincmar, devait lui valoir, auprès de l'empereur, faveur et crédit croissants. L'année 851 surtout, qui marque le temps où prévaut la politique soutenue par Hincmar, celui où les rois furent le plus parfaitement d'accord, rapporta sans doute à l'archevêque des marques delà bienveillance impériale. L'empereur, qui en 847 s'est entremis pour lui obtenir le pallium ordinaire, songe à présent à lui procurer une situation exceptionnelle. Une lettre de Léon IV à l'empereur 2 nous apprend que Lothaire a demandé pour Hincmar l'usage du pallium pour tous les jours de l'année et la fonction de vicaire apostolique. En cette qualité, il devait exercer la principale autorité, être établi juge de tous les archevêques, évêques et abbés. La dignité que demande pour lui Lotliaire est, au dire du pape, celle-là même que Sergius a jadis accordée à Drogon, à la requêle du même empereur. Drogon avait reçu juridiction sur l'épiscopat de toute la Francia, la Gallia, la Germania, c'est-à dire de tous les pays francs. C'est d'une juridiction aussi vaste que Lothaire voulait qu'Ilincmar fût investi.

Léon IV ne croit pas devoir, alors que Drogon vit encore, accéder à la requête impériale. Par respect pour l'ouvrage de son prédécesseur, par crainte aussi de blesser Tévêque de Metz, il

• Hincm. au comte Maion, Flod , 111, 26, p. 344 (Reg. C9). Il est possible que celte lettre soil antérieure à l'entrevue de Peronne et se rap[»orte encore au dilîérend de Lothaire et de Charles qu'Hincmar el Maion s'accorderaient à vouloir apaiser. 11 semble plutôt que le familier de l'empereur doive être l'interprète de la polilicjue de son maître. Or, avant S49, Lothaire ne voulait pas se réconcilier avec Charles, et au contraire, à partir de 8.V2, s'efforçait d'accorder Charles avec Louis.

' CoUect. hril. episl. Leonis IV, 12, N. Archiv, V, p. 381 ; Episl Kar. aevt\ t. 111, p. .V.M.

ne fera pas d'IIincmar son vicaire. Mais par un diplôme qu'il expédie à l'empereur, il accorde à liincmar le privilège de porter tous les jours le pallium.

Nous possédons aussi des fragments de ce privilège délivré à Hincmar K Le pape rappelle à l'archevêque qu'il lui a envoyé déjà le pallium en lui désignant les fêles où il pouvait le porter. 11 lui permettait à présent de s'en revêtir en tous temps à sa volonté, faveur qu'il n'a concédée encore à aucun autre archevêque et qu'il ne renouvellera pour personne. Léon IV exhortait enfin Hincmar à user du pallium avec la crainte du Seigneur et avec révérence.

De ces deux lettres, inséi'ées dans la Collection britannique, Flodoard n'a pas connu la première : la réponse de Léon IV à l'empereur. Non seulement il n'en fait pas mention, mais il ignore même que l'empereur ait demandé pour Hincmar le vicariat apostolique. 11 n'a pas connu davantage la lettre de l'empereur qui a provoqué la réponse du pape. 11 analyse pourtant diverses lettres écrites par Lothaire à Léon, en faveurd'Hincmar -. 11 n'aurait pu passer sous silence, s'il l'avait connue, la lettre impériale si flatteuse, qui demandait pour Hincmar le vicariat apostolique elle pallium quotidien. Il analyse avec liberté ces lettres •'^, et s'il lui avait plu de taire la demande faite du vicariat parce qu'elle a essuyé un refus, il eût signalé du moins l'autre requête. Flodoard sait que Lothaire a sollicité pour Hincmar le pallium quotidien, mais il n'a pas eu sous les yeux la lettre qui le demandait pour lui, puisqu'il mentionne toutes. les autres, sauf celle-là.

On comprend aisément que cetto lettre n'ait pas été trouvée par Flodoard dans les archives de son Église. L'empereur a communiqué à Hincmar les autres lettres qu'à diverses époques il a écrites en sa faveur à Léon IV, el Flodoard les a retrouvées dans les archives de l'Église ^. Mais l'empereur n'a certainement pas envoyé à Ueims les lettres relatives au vicariat. La réponse que lui adressait Léon IV était trop peu favorable pour qu'il en fît

1 Epist., 13, A^. Archiv, V, p. 382 ; Episl. Kar. aevi, t. III, p. 591, 592.

2 Flod., III, 10, éd Lej., p. 45.

3 Cf. plus haut, p. 22 el 23.

* La lettre écrite en 847, cf. plus haut, p. 22 et 23; la leltre écrite en 855, cf. plus loin, p. 53. (Flod., III, 10; éd. Lej., II, 45, 46.)

part à Hincmar. S'il lui avait communiqué la demande, il n'aurait pu se dispenser de lui faire connaître la réponse. Lothaire n'a fait passer à Hincmar ni l'une ni l'autre de ces pièces. Elles n'ont pas été déposées aux archives de l'Église de Reims et le silence de Flodoard ne saurait témoigner contre leur authenticité. L'empereur s'est contenté de transmettre à Hincmar le privilège par lequel le pape accordait a l'archevêque l'usage quotidien du pallium — diplôme que le pape délivrait a Hincmar par considération pour Lothaire et que, par égard pour lui, il expédiait à l'empereur et non directement a l'intéressé ^ — diplôme que Flodoard a trouvé tout seul dans les archives formées a Reims au temps d'Hincmar.

L'historien a en effet sous les yeux le privilège octroyé par Léon IV à Hincmar '-. Ce qu'il nous en rapporte permet même de restituer la teneur de cette lettre dont il n'a subsisté que quelques fragments très courts. Dans ces coupures, le nom de Lothaire n'est pas prononcé ''^. Mais Flodoard sait que c'est à la demande de l'empereur qu'Hincmar obtint le pallium quotidien ^. Ce renseignement, il ne le peut tenir ni de la lettre de Lothaire à Léon IV ni de la réponse de ce pape à l'empereur, puisqu'il ne connaît ni l'une ni Fautre. 11 n'a donc pu l'emprunter qu'au diplôme adressé à Hincmar. C'est, en effet, dans le passage où il résume ce privilège que Flodoard note Fintervention de l'empereur. La lettre de Léon IV informait, comme il est naturel, Farchevèque que cette faveur exceptionnelle lui était accordée à la demande expresse de l'empereur.

D'autre part, Léon IV ne mentionnait pas dans ce diplôme la demande faile pour Hincmar du vicariat apostolique. La preuve en est dans l'ignorance de Flodoard. H eût élé peu délicat, en effet, de la part du pontife, d'écrire à Hincmar tout exprès pour lui apprendre qu'il ne lui accorde pas le vicariat apostolique. Point n'était besoin de le lui refuser, puisque Hincmar ne l'avait

* « Hincmaro.... pallii usum secundum exemplar quod serenitali vestre direximns.... » Léon IV à l.olh., Collect. bril., IV, 12, A'. Arch., V, 382, epist. Léo ni s.

« Cf. plus haut, p. 21, note 2.

3 On comprend 1res bien (jue le compilateur de la collection britannique qui rassemble des matériaux pour une collection canonique (Ewald, N. Avchiv, V, p. 277) n'ait pas recueilli le nom de Lothaire, (jui n'avait aucun intérêt pour lui.

* Flod., III, 10, éd. Lej., II, p. 43.

pas sollicité. Envoyant une lettre gracieuse, le pape n'a pas voulu la charger d'un refus inutile et blessant.

Flodoard témoigne donc directement en faveur de l'authenticité de la seconde de ces deux lettres, et son silence ne peut être invoqué contre la première. M. Parisot a cru pourtant devoir rejeter ces lettres parmi les documents apocryphes, en raison des données invraisemblables qu'elles renfermeraient i. L'empereur n'a pu songer, observe-t-il, à procurer à un évèque, qui n'est pas son sujet, les pouvoirs de vicaire apostolique. On ajoute qu'Hincmar est trop hostile au vicariat pour l'avoir convoité 2. Quant au privilège de porter le pallium en tous temps, Hincmar ne l'a jamais reçu, car il en témoigne lui-même.

Le pape Nicolas ayant entendu dire qu'Hincmar se parait du pallium en dehors des jours où les archevêques ont coutume de le porter, lui adressa à ce sujet une réprimande. Au lieu d'invoquer le privilège de Léon IV, Ilincmar répond qu'il ne revêt le pallium que très rarement au contraire, qu'il se contente des privilèges des autres métropolitains, qu'il n'a jamais demandé d'autre faveur. La seule réponse à faire eût été pourtant la suivanle : « Votre prédécesseur m'a accordé le droit de porter le pallium tous les jours 3. » Pour faire justice de cet argument, il faut examiner successivement la lettre du pape et la réponse de l'archevêque.

L'argument qu'on pourrait tirer contre l'octroi du pallium quotidien des reproches adressés par Nicolas I^^" à Hincmar, est fort affaibli par le contexte, comme l'a remarqué déjà M. Calmette ^. Le pape, en effet, prévoit expressément le cas où Hincmar aurait reçu du siège apostolique le droit de porter en tous temps cet insigne 5. Bien que le fait soit présenté sous une

* Parisot, Le roy. de Lorr., p. 738, 739.

' M. Pfisler (L'archevêque de Metz Drogon) remarque qu'Hincmar, en 876, a loué Drogon d'y avoir renoncé. Éloge singulier dans la bouche d'un archevêque qui y aurait prétendu jadis lui-même. Mélanges P. Fabre, p. 122.

3 Parisot, p. 739.

* La diplomatie caroL, p. 190.

* •< ....Cujus usus si fraternitati tuae a sede apostolica omni tempore concessus est, licet sit praeter ecclesiae consuetudinem perceptus, ac per hoc rationabililer amitlendus (nam privilegium meretur.... amittere qui concessa sibi abutitur potestate), tamen.... stude ita modeste hoc uli ut nec elalio mentis invadat, nec jactantia instet.... nec temperantia.... oblivioni tradatur. » Nie. à Hincm., Mansi, XV, c. 753 ; Migne, 119, c. 1110.

forme dubilalive, toute l'argumentation de Nicolas suppose que la faveur du pallium quotidien a été réellement octroyée à l'archevêque. Le pape déclare qu'un tel privilège déroge aux usages de l'Église, et que, par conséquent, il doit rationnellement tomber. Si Nicolas était persuadé qu'Hincmar ne l'a pas reçu, il ne s'ingénierait pas à découvrir ce motif à cassation. Il ajoute que quiconque abuse d'un privilège mérile de le perdre. Nicolas reconnaît donc qu'Hincmar l'a reçu, puisqu'il l'accuse d'en abuser et de le rendre caduc par sa faute. Enfin, cette semonce n'a pas de conclusion. On s'attend que le pape fasse un devoir à Hincmar de s'en tenir désormais à l'usage des autres archevêques. 11 se contente d'une exhorlation vague à user du pallium modestement, sans jactance, avec modération.

Qu'Hincmar à présent en appelle à son privilège, le pape, on le voit, n'y oppose aucune marque d'incrédulité. Nicolas pourrait déclarer qu'à son sens, Hincmar n'a pu recevoir d'aucun pape semblable faveur, insinuer que l'archevêque répand de faux bruits, qu'il fait usage d'un privilège apocryphe. 11 lui était facile de compulser les actes de ses prédécesseurs Léon et Benoit, de s'assurer qu'ils n'ont délivré à Hincmar aucun diplôme de cette teneur. Nicolas eût été bien plus fort alors pour tancer le présomptueux archevêque. S'il n'a pas fait cette enquête, c'est qu'il ne doutait pas de l'authenticité du privilège qu'Hincmar pouvait invoquer. Si la recherche a été faite, son résultat fut favorable à Hincmar, puisque le pape ne s'en prévaut pas. La réprimande de Nicolas, sous la forme qu'elle revêt, loin d'établir le caractère apocryphe de la lettre de Léon IV a Hincmar, prouve plutôt qu'il avait bénéficié d'un privilège exceptionnel.

Le pape qui, d'un bout à l'autre de cette longue lettre, accumule contre Hincmar les griefs et les charges, lui cherche, à propos du pallium, mauvaise querelle. 11 a peine à admettre qu'un archevêque indocile et manifestement hostile à l'intervention pontificale dans les affaires ecclésiastiques des Gaules puisse porter plus souvent que les autres l'insigne de l'intime communion avec le siège apostolique. Le privilège de Léon IV embarrasse Nicolas. 11 ne le cite pas, afin de ne pas paraître le reconnaître. Il lui répugne de casser l'acte d'un prédécesseur, et, peut-être, ne s'en croit-il pas le droit. De là celle singulière

indécision de langage, ces remarques qui tendent à affaiblir la valeur de ce malencontreux privilège, cette accusation vague d'user du pallium dans une pensée de vaine gloire i, et cette conclusion peu ferme qu'il le faut porter modestement.

Aussi, la réponse que M. Parisot voudrait trouver sous la plume d'Hincmar serait sans valeur à l'égard des reproches que lui adresse Nicolas. Si le pape lui avait écrit ; « Vous ne possédez que les droits des autres métropolitains et n'avez reçu aucun privilège particulier, » Hincmar aurait sans doute à lui répondre qu'il possède, au contraire, le privilège de porter tous les jours le pallium. Mais le pape ne nie pas qu'il l'ait reçu et il argumente expressément dans l'hypothèse qu'llincmar l'a, en effet, obtenu. Il ne conteste pas le fait, mais le bien fondé du privilege.il en dénonce surtout et en condamne l'usage abusif. Ce n'est donc pas l'existence du privilège qu'Hincmar devra opposer à Nicolas, mais l'usage modéré qu'il en fait.

Or, tel est exactement le sens de la réponse d'Hincmar. En dehors de Noël et de Pâques, c'est à peine s'il lui arrive de revêtir le pallium. En raison de ses occupations, il est rare qu'il se trouve dans son Église aux jours de fêle où il est permis aux métropolitains de porter le pallium. Aussi, non seulement il ne prend pas le pallium aussi souvent qu'il lui a été permis, mais il le revêt très rarement, seulement lorsqu'il se trouve dans son Église en cesdits jours de fête 2. L'archevêque ne s'explique pas sur la nature de son privilège, car ce qui est en question, ce n'est pas le fait qu'il l'a reçu, mais la m.anière dont il en use. Il s'exprime, au sujet de son privilège, comme s'il ne pouvait y avoir doute sur sa portée : « Toties sicut mihi concessum est. » Ce « toties » s'applique-t-il aux jours seulement où les métropolitains peuvent porter le pallium suivant le droit commun? S'applique-til à tous les jours de l'année en

* « Quod valde displicet si id a sanctitate tua fuerit elate commissum. » Ibid. Qu'Hincmar porte le pallium plus souvent que les autres, cela déplaît au pape si c'est l'effet d'un esprit superbe, si Hincmar agit ainsi pour se distinguer des autres, « ad inanem gloriam. »

2 « ....Nisi in die Nalalis Dominici et in die sanctae Resurrectionis cjus, vix in loto anno eodem pallio utor. Quoniam.... raro in decretis festivitatibus quo pallio uti metropolitanis concedilur, in sede mea, propter multas occupationes.... esse mihi permittitur ; et nisi quando in eadem sede sum in decretis festivitatibus, non solum non toties sicut mihi concessum est, verum vix aut nunquam eodem pallio utor. » Hincm, à Nie, Migne, 126, c. 88, 89.

verlu d'un privilège spécial? Voilà ce qu'on voudrait savoir et ce qu'Hincmar ne précise pas.

11 semble bien pourtant qu'ici Ilincniar fasse à un privilège exceptionnel une allusion discrète. Si Hincmar ne s'exprime pas plus clairement, c'est que la lettre de Nicolas marque que le pape est renseigné. Celui-là même à qui répond l'archevêque a précisément supposé qu'Hincmar peut invoquer un document du siège apostolique l'autorisant à porter le pallium tous les jours. C'est suivant ce que le pape en a dit qu'il faut comprendre ce qu'Hincmar laisse entendre ici de son privilège. L'archevêque ne dit pas que son privilège est identique à celui des autres métropolitains. Et pourtant, si Hincmar n'en avait pas obtenu d'autre, pouvait-il se dispenser de le dire expressément? A entendre Nicolas, le privilège du pallium quotidien lui a peut-être été accordé par ses prédécesseurs. S'il en est autrement, Hincmar s'étonnera du langage du pape et s'empressera de le détromper. H n'a, dira-t-il, jamais reçu ce privilège, n'a jamais prétendu l'avoir obtenu; son privilège est de droit commun. N'est-il pas étrange, après les allusions du pape, que la seule fois où Hincmar parle de son propre privilège, cela puisse s'entendre précisément de facultés spéciales? Enfin, la pensée d'Hincmar n'a toute son ampleur et une parfaite force logique qu'à condition d'interpréter ainsi la dernière phrase : « Non seulement je ne porte pas le pallium, comme il m'est permis (tous les jours), mais je ne le revêts même pas à toutes les fêtes où l'usage commun le permet; je ne le porte que quand, à ces jours de fête, je suis à Reims, c'est-à-dire très rarement. »

Hincmar oppose son privilège propre (sicut mihi concessum est) au privilège ordinaire des métropolitains (decretis festivilatibus quo pallio uti melropolitanis concedilur). Le pape a grand tort de l'accuser d'en faire abus, puisque non seulement il n'use pas de son privilège propre, mais ne profile même que rarement des facultés qui lui sont communes avec lous les autres métropolitains.

Après s'être ainsi justifié sur l'usage qu'il fait du pallium, Hincmar s'explique sur le sens et le prix qu'il accorde à cet insigne. Relativement au pallium, il n'a rien demandé que de conforme avec la coutume de ses prédécesseurs, car il ne considère pas le pallium comme un insigne octroyé à sa personne

parce qu'elle en esl digne, mais comme l'attribut de l'autorité métropolitaine. Le pallium, à son jugement, ne sert qu'à démontrer que le siège de Reims prime tous les autres sièges de la province i.

Ce texte n'implique pas qu'Iïincmar n'a pas obtenu le privilège de porter le pallium tous les jours, mais témoigne seulement du peu de cas que l'archevêque en fait. Hmcmar ne dit pas ici qu'il n'a pas reçu ce pi'ivilège -; il déclare seulement que, satisfait de celui dont se contentaient ses prédécesseurs, il n'a rien demandé de plus — ce qui est tout à fait exact, car si Hincmar a sollicité, en 847, le pallium ordinaire, il n'est pour rien dans la demande qui fut faite pour lui, par l'empereur, du pallium quotidien 3. Hincmar, après avoir rappelé, comme en passant, l'étendue du privilège qui lui est personnellement accordé (loties sicut mihi concessum est), s'empresse de déclarer qu'il ne l'a pas demandé et qu'il ne s'en soucie pas.

Voilà pourquoi encore Hincmar songe si peu à tirer ici parti de la lettre de Léon IV. Il pourrait opposer aux arguments de Nicolas une fin de non-recevoir, ne pas admettre que le privilège de Léon puisse être discuté^ déclarer qu'il ne peut y avoir abus à user souvent d'un droit qu'on peut exercer tous les jours. En ne disant rien de tout cela, Hincmar est simplement fidèle à sa manière de voir ordinaire. Hincmar a répété ailleurs qu'il se contente de ce que les canons et les décrets du siège apostolique accordent à chaque métropole, qu'il ne prétend qu'aux privilèges qu'a toujours possédés son siège ^. Il s'est toujours montré hostile à toute idée de primatie en dehors du ressort de la province ecclé-

* «' Pro cuJLis usu apud sedem apost.olicam nihil pelii, nisi sicut decessores ac praedecessores mei eo uti et in episcopi ordinatione solebant. Non enim usum pallii esse meae dignitatis puto sed genii sedis metropolis esse cognosco.... Si excellentiorem caeteris Rhemorum provinciae sedibus metropolim sedem pallii usus demonstrat in oculis hominum.... » Migne, 126, c. 89.

* M. Calmette traduit « qu'il n'a sollicité et reçu, » p. 187, n. 2. Le texte porte seulement « nihil petii. »

' Flodoard dit qu'il a obtenu le pallium quotidien à la demande de Lothaire, empruntant ce renseignement au diplôme pontifical (cf. plus haut, p. 34). 11 ressort aussi de la lettre de Léon IV à Lothaire que l'empereur seul a adressé cette demande au pape. Aucune mention n'est faite d'une démarche d'Hincmar. On verra plus loin que l'archevêque n'a probablement pas été consulté par l'empereur.

* Sufficiunt mihi quae per sacros canones unicuique sunt metropolitano coUata. LV Capit., 16. Migne, 126, c. 339. Cf. Lettre à Hadrien II, ibid., c. 178.

siastique de chaque inélropolitain. il est le champion de l'autorité métropolitaine, de l'autonomie des provinces, de l'égalité des métropolitains. Le pallium n'est pas accordé à l'homme, mais attaché au siège. Voilà pourquoi il ne fait pas état du privilège personnel que Léon IV lui a accordé, à la seule requête de Lo- Ihaire et sans que lui-même y soit pour rien. 11 ne veut pas plus pour lui d'un privilège extraordinaire qu'il n'en veut pour les autres. Il n'en a pas besoin et n'en a pas souci et, gratifié d'un privilège de cette espèce, dédaigne d'y faire appel. Hincmar a donc deux excellentes raisons de ne pas bruyamment opposer à Nicolas le privilège délivré par Léon 1 V. Nicolas ne lui reproche que d'abuser de ce privilège, elsur cepoini il lui a victorieusement répondu. Lui-même ne fait point cas de ce privilège et dédaigneusement accorde à Nicolas qu'en effet il peut et doit tomber.

Les lettres échangées entre Hincmar et Nicolas n'autorisent donc pas à affirmer qu'Hincmar n'a pas reçu le droit de porter le pallium tous les jours. Ces documents, loin d'entraîner la conviction que la lettre de Léon IV à Hincmar est apocryphe, prouvent bien plutôt que l'archevêque a obtenu d'un prédécesseur de Nicolas le privilège du pallium quotidien.

Qu'avec l'usage du pallium quotidien Lothaire ait demandé pour Hincmar le vicariat pontifical, le fait n'a rien non plus d'invraisemblable. On ne s'étonnera pas d'abord que l'empereur, aux environs de l'an 851, ait songé à instituer une primatie des pays francs. La meilleure preuve qu'il a pu prier Léon iV de se donner un vicaire, c'est qu'en 84i il avait adressé à Sergius demande semblable. Après de longs démêlés entre Lothaire et Charles, l'entente entre les trois rois assemblés en Soi à Meerssen semble plus cordiale et plus solide encore qu'au temps où, à Yùlz, l'empereur cherchait à faire accepter de ses frères Drogon comme vicaire du siège apostolique et à faire revivre, 'sous ce détour, l'idée impériale vaincue a Fontanet. C'est le moment de reprendre le projet que la simplicité de l'évêque de Metz a laissé tomber K Chaque fois que s'affermit le régime vacillant de la concorde, Lothaire, qui s'en contente faute de mieux, songe à l'étayer d'une institution ecclésiastique connnune qui sera à son service.

• Hincmar, De jure metropolitanonim, 31, Mignc, P26, c. 200.

Or, de tous les archevêques francs, Hincmar de Ueims élail le plus aple à remplir celle charge. Ueims, comme Metz choisie toul d'abord, est au cœur des pays francs, sur la frontière de deux royaumes, bien située pour être le siège d'un surveillant de tout l'épiscopal franc. L'archevêque de Reims, dont la province et l'Église sont divisées entre deux royaumes et très exposées en cas de conflit, est particulièrement inlér. ssé au maintien de la concorde. Personnellement Hincmar est dans les meilleurs lermes avec chacun des trois souverains, il entretient avec eux une active correspondance, il a successivement visité de la part de Charles ses deux frères, c'est lui qui a scellé leur rapprochement en ménageant la deuxième entrevue de Meerssen. Il a marqué alors un tel zèle pour la paix que l'empereur le croit sans doute gagné déjà ou du moins facile à rallier à une politique d'empire qui suppose l'entente de tous les rois sous la prééminence de l'empereur. Hincmar, à la vérité, s'est montié plus lard très hostile à la politique d'empire, même quand elle est embrassée par Charles le Chauve. Mais, en 851, ses idées n'étaient pas fixées. La conduite qu'il tint plus tard fut le fruit de l'expérience et des leçons retirées des échecs multipliés de tentatives semblables. Ce n'était pas enfin l'homme pusillanime qu'avait été Drogon. Hincmar est de taille à défendre les privilèges qu'il aura pris à cœur. Si le vicariat apostolique lui avait été effectivement confié, peut-être eût-il eu une attitude très différente de celle qu'il adopta plus lard vis-à-vis de cette institution. En 851, personne n'avait, comme il la possédait déjà, autorité pour se faire accepter des évêques, aucun n'avait crédit semblable auprès des trois souverains; parmi les sujets de Lothaire, il n'en était pas un dont les intérêts et les idées parussent concorder mieux avec les desseins de l'empereur.

On objecte que Lothaire n'a pu solliciter le vicariat apostolique en faveur d'un évêque qui n'était pas son sujet et qui devait un jour ou l'autre se retourner contre lui. Mais on accordera que l'empereur a pu commettre une faute. Tous les souverains carolingiens ont comblé de faveurs, pour les retenir, des serviteurs qui les trahissent le lendemain. Au ix^ siècle, un roi ne songe qu'à se faire des fidèles à quelque prix que ce soit, sans prévoir jamais l'abus qui sera fait de ses largesses. Un évêque n'est pas toujours du parti de son souverain. Ebbon, rétabli à Ueims, eût

été sans doute fidèle à Lolhaire. Wenilon de Sens sera gagné un jour par Louis de Germanie. Lothaire s'est efforcé déjà, nous l'avons vu, de rallier Ilincmar à sa cause avant même de s'être réconcilié avec son frère.

Au reste, Hincmarn'élait pas exclusivement le sujet de Charles, il reconnaissait aussi l'empereur pour son seigneuret ne le désavouait pas même au temps de sa disgrâce. L'archevêque, lorsqu'il était victime du dissentiment des deux frères, s'est abstenu de faire acte d'hostilité contre un roi qui a prise sur sa province, son diocèse, sur les biens de son Église; il n'a cessé de souhaiter un rapprochement de ses deux seigneurs et y a contribué. L'empereur, dont Hincmar a su présentement gagner la confiance, a en mains des gages et sait par expérience qu'Hincmar ne le combattra jamais de front.

Enfin il n'était pas à craindre qu'Hincmar retournât jamais contre l'empereur l'avantage qu'il lui procurait. Le vicariat pontifical ne pouvait s'établir, se maintenir, exercer une action politique, que s'il était mis au service de l'idée d'empire. Un vicaire du siège apostolique ne peut prétendre à remplir ses fonctions dans tous les pays francs que d'accord avec l'empereur, appuyé sur les traditions d'unité que l'empereur représente et défend encore. Cela est si vrai qu'à chaque fois qu'un empereur saisit le sceptre avec l'espoir de ne pas faire de l'empire un vain mot, on voit apparaître un vicaire du pape. Après Fontanel, en 844, Lothaire procure cette charge à Drogon. A peine sacré empereur en 875, Charles à son tour veut faire d'Anségise un vicaire apostolique primat de tous les pays francs. Si toutes ces tentatives échouent, c'est parce que la politique d'empire est condamnée. En procurant à Hincmar le vicariat, l'empereur se flattait de s'attacher décidément un homme énergique, capable de seconder son dessein de restaurer la prééminence impériale. Si l'archevêque se détache un jour de l'idée d'empire et de la personne de l'empereur, il devra renoncer, lui aussi, à la suprématie que le vicariat lui confère sur toutes les Églises franques : l'instrument fait pour servir une politique impérialiste, impuissant à seconder une cause adverse, se brise entre des mains infidèles.

A la vérité, Hincmar s'est montré hostile à l'érection des primaties ; il a forniellenu^nl approuvé Drogon de n'avoir pas insisté

eL a proposé son exemple à tout le monde K Quand, en 876, il lui accorde cet éloge eL marque son antipathie à l'égard du vicariat pontifical, il ne prend pas une attitude nouvelle parce qu'on lui a préféré Anségise. Ce n'est pas seulement à Ponthion, mais en toutes circonstances, qu'Hincmar s'est refusé à reconnaître une juridiction intermédiaire entre l'autorité des métropolitains et le privilège du siège apostolique. On ne peut suspecter sa sincérité, à l'entendre à tous propos défendre l'égalité des droits de tous les archevêques. Vers 847 déjà, il l'opposait à Theutgaud de Trêves, qui se prétendait primat delà Gaule Belgique 2. Hincmar a, peut-être, forgé lui-même la fausse lettre d'Hormisdas à saint Kémi 3, qui n'est rien moins qu'un diplôme de vicaire apostolique décerné à son prédécesseur. Or il n'a pas même songé à déclarer ce privilège transmissible aux successeurs de saintKémi, c'est-à-dire à lui-même. Hincmar, hostile de parti pris à l'érection de toute primatie, a t-il pu s'y prêter quand Lothaire travaillait pour lui?

L'intérêt personnel, la tentation subitement éveillée d'un grand rôle à jouer, a pu faire dévier un instant l'archevêque de son attitude constante. Mais il n'est pas même nécessaire de supposer qu'Hincmar a cessé un jour au moins d'être d'accord avec luimême. 11 n'était peut-être pas de connivence avec l'empereur, quand Lothaire demandait pour lui le vicariat apostolique. Si on songe que les archives de Reims ne conservaient pas une seule pièce relative à cette affaire, que l'empereur n'a communiqué à l'archevêque ni sa lettre à Léon IV ni la réponse qu'il en obtint, mais seulement le diplôme relatif au pailium quotidien, il paraîtra très probable qu'Hincmar n'a pas été consulté. Peut-être, au cours des négociations qui précèdent le congrès de Meerssen, Lothaire a-t-il entretenu Hincmar en termes vagues de ses projets, mais il n'a parlé sans doute que de concorde et d'unité morale. Sur ce point, Hincmar entrait parfaitement dans ses vues. Lothaire s'est flatté alors d'en obtenir davantage et n'a pas douté qu'au jour où il lui aurait procuré la charge de vicaire aposto-

* De jure metropolitanorum, 31. Migne, 126, c. 206; cf. Pfister, Drogon, dans Mélanges P. Fabre, p. 122.

2 Flod., m, 21, Lej., II, 206; Reg. 17.

3 Cf. Krusch, Reimser Remigias Faelschungen, dans N. Archiv, t. XX, p. 527, 528

lique, il trouverait en lui un agent zélé de son influence impériale. A supposer que l'empereur ait parlé plus clairement. Hincmar n'a pas voulu le décourager dans ses intentions d'union el de paix dont témoignait son dessein d'établir un délégué du pape au-dessus de toutes les Églises de l'empire franc. Hincmar ne se faisait pas d'illusions sur les chances qu'avait ce projet d'aboutir. Il laissa faire l'empereur, peu soucieux de favoriser son succès, et indifférent à son échec.

Si on admet, sur la foi de Flodoard, que Lolhaire a demandé à Léon IV le pallium quotidien pour Hincmar, il paraîtra vraisemblable qu'il a prié aussi le pape de désigner cet archevêque pour son vicaire. L'usage quotidien du pallium étant considéré comme une faveur exceptionnelle i, devait être sans doute, dans l'intention de l'empereur, le signe d'une fonction extraordinaire. Léon IV, soucieux de plaire à l'empereur, mais aussi de ne pas se compromettre au service de ses desseins politiques, suivant la tradition que lui léguait Sergius, a accordé l'insigne honorifique sans la fonction. La lettre de Léon IV qui rapporte la demande faite par Lothaire du pallium et du vicariat, concorde ainsi parfaitement avec le privilège délivré à Hincmar. Puisqu'il n'y a pas lieu de suspecter ce privilège que Flodoard a trouvé dans les archives de l'Église de Reims et que suppose, loin de l'infirmer, la correspondance d'Hincmar et de Nicolas, on ne rejettera pas davantage la lettre de Léon IV à l'empereur parmi les pièces apocryphes.

Au reste, les arguments qu'il reste à présenter sont valables également pour les deux documents. S'ils sont apocryphes ou interpolés, il n'est pas possible d'assigner au faux un motif valable et une origine vraisemblable 2. Pour l'un des deux, nous

* « Nulli,... simile concessimus beneficium, nec concedere deinceps quoquo modo suspicemini. » Léon IV à Hincmar, Coll. brit., 13, N. Archiv, V, 382.

* M. Calmetle [La diplomatie carolingienne, p. 189) pense que la lellre à Hincmar, relative au pallium quotidien, est un remaniement du courrier qui avait annoncé à l'archevêque et à l'empereur la concession faite à Hincmar du pallium ordinaire. La lettre incriminée renferme bien, en effet, la mention d'une lettre antérieure expédiée par Léon IV avec le pallium ordinaire, mais il est naturel que le pa|)c rappelle cette faveur, et cela ne trahit pas la main d'un faussaire. Il eût été même maladroit de sa part d'appeler précisément l'attention sur le document dont il se serait servi. L'hypothèse est en somme gratuite el n'explique pas, du reste, dans quel but el par qui aurait été fait ce large remaniement.

possédons un point fixe. La lellre à Hincmar figurait au x° siècle, au tenips où Flodoard l'a lue, dans les archives de lleims. Les deux lettres sont trop fragmentaires pour que le style puisse être un élément sérieux d'appréciation ; mais ces fragments semblent bien être de la langue du ix^ siècle. L'objet en est d'accord avec les idées d'un temps où fut si souvent agitée la question du vicariat apostolique. Quant au privilège du pallium quotidien, nous savons que Nicolas avait au moins quelque soupçon qu'Hincmar l'avait reçu. Un personnage étranger à l'Église et au temps d'Hincmar ne se fût pas mis en frais d'imagination pour procurer à cet archevêque le pallium quotidien, voire le vicariat apostolique. Les clercs du ix*" siècle ont un lourd bagage de faux à leur actif et il en fut fabriqué dans l'entourage d'Hincmar. Si ces lettres sont fausses, elles ont dû être composées à Reims et au ix^ siècle.

L'une d'elles cependant ne s'y trouvait plus au temps où Flodoard écrivait. Ces faux, qui n'intéressaient que l'Église de Reims, dont l'un n'est mentionné nulle part et l'autre, cité par le seul Flodoard, n'a laissé qu'une faible trace dans une lettre de Nicolas, n'ont pu obtenir une large divulgation. Gomment supposer que le compilateur de la Collection britannique soit allé les chercher à Reims, alors surtout qu'au x« siècle il n'en restait plus qu'un aux archives de cette Église?

Ce qui est plus grave, c'est que ces lettres n'ont pu être composées par Hincmar ou par les gens de son entourage. Si la lettre à Hincmar qui lui accorde l'usage quotidien du pallium a été fabriquée sous son inspiration, c'est que ce privilège lui tenait à cœur. Or, au lieu de l'invoquer pour répondre aux accusations de Nicolas, il. dédaigne d'y faire appel, si bien qu'on a tiré de la réserve d'Hincmar un argument contre l'authenticité de ce privilège, argument qui se rclourne en sa faveur. Quand on prend la peine de composer un faux, c'est pour s'en servir; or Hincmar n'en fait pas usage, ne se soucie pas de porter le pallium et le revêt, en fait, moins souvent que les autres archevêques. A voir le parti qu'il tire du privilège apocryphe d'Hormisdas, on peut jugerqu'il eût exploité non moins habilement le privilège de Léon IV si cette pièce sortait de la même officine. Ce privilège, déposé dans les archives de Reims, n'est donc pas l'œuvre d'Hincmar ni des siens.

C'est encore moins la lettre à Lothaire relative au vicariat qui a pu être fabriquée sous la direction d'Hincmar. Une main bien maladroite eût tenu la plume. Si on songe qu'Hincmar a sans doute fait composer une lettre d'IIormisdas à saint Rémi pour attribuer à son prédécesseur la qualité de vicaire apostolique, comment admettre qu'il en ait fabriqué une pour se faire refuser ce titre à lui-même? Un serviteur d'Hincmar n'eût pas composé un faux au seul effet de lui procurer cet affront. Au reste, Hincmar, si hostile aux prétentions émises jadis par Drogon à la préséance en sa qualité de vicaire du pape et qui approuve avec tant de force Tévèque de Metz d'y avoir renoncé, eût-il fabriqué un document qui suppose entiers au temps de Léon IV les pouvoirs accordés à Drogon, et ne refuse le vicariat à Hincmar que parce qu'il est exercé déjà par cet évêque ? Cette défaite, si naturelle de la part d'un pape qui cherche un prétexte dont l'empereur ne puisse s'offenser, n'aurait pu être imaginée par un clerc qui travaille sous l'inspiration d'Hincmar.

On ne supposera pas davantage que ces faux sont l'œuvre de clercs rémois adversaires d'Hincmar, par exemple des clercs ordonnés par Ebbon. On conçoit, à la rigueur, qu'ils aient fabriqué une pièce pour le malin plaisir de lui faire refuser le vicariat apostolique. Encore le coup n'eût-il porté que si Hincmar le souhaitait, et nous savons qu'il ne s'en souciait guère. Mais les ennemis d'Hincmar ne lui eussent pas conféré ainsi gratuitement la moitié de ce que demandait pour lui l'empereur. Dans quel intérêt lui eussent-ils accordé le pallium quotidien, eux qui avaient toute raison de lui dénier même le pallium ordinaire, signe de sa confirmation et de la régulière déposition d'Ebbon qui les avait ordonnés.

Ces deux lettres n'ont donc pu être composées à Reims par aucun des deux partis. Elles n'émanent pas non plus de l'entourage de l'empereur. Des faussaires dévoués à ses intérêts ne lui eussent pas gratuitement infligé l'outrage que représente le refus fait par Léon IV du vicariat. Pour attribuer à Hincmar le pallium quotidien — et on ne voit pas pourquoi ils y eussent tenu si l'empereur n'en tirait pas profil, — les clercs du palais d'Aix-la-Chapelle eussent fait en vérité bien mauvaise besogne.

Drogon a-t-il inspiré le rédacteur de ces lettres pour faire revivre le souvenir de son privilège? Mais Hincmar témoigne

qu'il a paliemmeiil souffert l'opposition de l'épiscopat i, et n'a plus fait entendre aucune réclamation. Au reste, pourquoi eût-il fait attribuera liincmar le pallium quotidien?

Enfin, les faux auraient-ils été composés à Rome? Mais en quoi servent-ils les intérêts de l'Église romaine, quel besoin avait-on à Rome de composer de faux privilèges en faveur d'Hincmar? S'il avait eu des amis parmi les clercs romains, pourquoi eussent-ils fabriqué des pièces dont Hincmar faisait si peu de cas?

De ce raisonnement par l'absurde on peut tirer cette conclusion : Puisque ces lettres appartiennent sûrement au ix* siècle et qu'il est impossible d'assigner une raison à la composition d'un faux, comme dans les seuls lieux où les faux aient pu être produits, ils n'ont été l'ouvrage ni des amis ni des adversaires des personnages intéressés, il faut admettre que ces pièces sont authentiques. Les difficultés qu'on oppose à leur authenticité et dont nous avons montré le peu de fondement sont bien moindres que celles que soulèverait leur caractère apocryphe.

Malgré l'échec de la tentative faite pour attacher étroitement Hincmar à sa cause, l'empereur lui continue sa confiance et sa faveur. Mais des ombres légères passent désormais de temps à autre sur leurs bonnes relations. A mesure que l'empereur pénètre mieux le caractère et les intentions d'Hincmar, il s'aperçoit qu'il s'est mépris sur son compte et que ses bonnes dispositions à l'égard de l'empereur n'iront jamais jusqu'à le préférer à Charles, son véritable souverain. L'estime que l'empereur fait de ce prélat ne le met plus à l'abri des négligences et des froideurs auxquelles on doit s'attendre de la part d'un empereur malheureux dans toutes ses entreprises, à présent vieilli et chagrin.

La bienveillance impériale s'est marquée comme d'ordinaire par des dons et des restitutions à l'Église d'Hincmar. L'empereur lui rend des biens sis à Menreval, Termes, Roseroles, qui

* « Patienlissime, ut eum decuit, loleravit » De jure metr., 31. Migne, 126, c. 206.

lui avaient été enlevés au temps de Charlemagne et attribués au fisc ^. Ilincmar eut plus de peine à faire reconnaître les droits de son Église sur la villa de Douzy. Jadis l'archevêque Tiipin l'avait cédée en précaire à Charlemagne, en se réservant certains profits et à charge d'une redevance de douze livres d'argent pour le luminaire de l'église -. Cette rente avait cessé d'être acquittée. Hincmar veut bien n'exiger que la moitié de la redevance, mais ne consent pas à laisser périmer son droil. A plusieurs reprises il prie un palatin de Lothaire de se faire son avocat ^. 11 en écrit aussi à l'abbé Ililduin, archichapelain de Charles, afin d'intéresser à l'affaire le roi, devenu l'allié de l'empereur. Un envoyé du roi se rendit, en effet, au palais de Lothaire, accompagné d'un homme de l'archevêque. Le message d'IIincmar faisait entendre à l'empereur des vérités « utiles a son salut; » avec liberté, l'archevêque signalait a Lothaire ses négligences et le pressait de restituer à saint Kémi ce qui lui était dû 4. La lettre du roi de France avait sans doute le même objet, car Hincmar priait son correspondant au palais d'engager l'empereur à la lire avec bienveillance et à envoyer à ilincmar le revenu du domaine ^. Après s'être ainsi fait beaucoup prier, l'empereur finit par céder et rendit à saint Hémi non seulement la renie, mais la villa même de Douzy 6.

L'affaire de Fulcric donne lieu aux mêmes hésitations de la part de l'empereur, aux mêmes alternatives de mauvaise humeur et de complaisance. Dès l'année 847 7, Hincmar avait excommunié Fulcric, coupable, à l'entendre, d'avoir abandonné sa femme, et qui, plus tard, eut même l'impudence de contracter un nouveau mariage 8, Fulcric affirmait, au contraire, n'avoir brisé, pour contracter mariage, qu'une union irrégulière ''. Ce

» Flod., m, 10, éd. Lej., 11, p. 45.

* Flod., m, 20, éd. Lej., II, p. 199 ; Hincm. à Louis le Jeune de Germanie; Heg. 449.

» Flod., III, 26, éd. Lej., II, p. 335; Hincm. à Wulfing, Reg. 55, 62.

* Hincm. à Hilduin, Flod., 111, 24, p. 313, Reg. 56.

* Flod., 111, 26, p. 334, à WuUing, Reg. 55. L'archevêque emploiera celle renie à la décoration du tombeau de saint Rémi. La lettre est ilonc anlérieurc à la translation du corps de saint Rémi (17 ocl. 852).

« Hincm. au roi Lothaire, Reg. 151 ; Flod., 111, 20, p. '.'Ol.

7 Cf. plus haut, p. 30.

8 Flod , m, 10, p. 44, Reg. 53; 26. p. 334, Reg. 28.

» Collect. brit. ep. Leonis IV, 22. N. Archiv, V, 386; Kp. /<ar. aevi, 111, p. .'.99.

personnage élaiL un vassal de l'empereur et s'était réfugié dans ses Étals, au diocèse de Trêves '. Hincmar, en le frappant d'analhème, s'était empressé d'en faire part à Lothaire et de lui indiquer comment le coupable devait faire pénitence -. Lothaire, qui venait de se réconcilier avec l'archevêque, n'avait pas soutenu son vassal. Au congrès de Meerssen de 851, les rois décidèrent même, sans doute à la prière d'Hincmar, que les bigames ne pourraient plus trouver asile dans un royaume voisin, mais seraient livrés à leur évêque 3. Fulcric s'était alors soumis.

Retombé dans sa faute, il fut excommunié une seconde fois par Hincmar, dans les premiers mois sans doute de l'annéeSSâ ^r Mais il sut cette fois intéresser à sa cause l'empereur son seigneur, refroidi déjà à l'égard de l'archevêque, et Louis de Germanie. Lothaire et Louis demandèrent des explications à Hincmar, qui s'empressa de leur représenter les fautes de Fulcric, son refus de faire pénitence, et soutint qu'il avait eu raison de l'excommunier 5. Fulcric, pendant ce temps, s'était rendu à Rome. Dans une lettre adressée à un familier de Lothaire, l'archevêque le priait de mettre l'empereur en garde contre un bruit répandu par Fulcric, qui se vantait d'apporter de Rome au roi et à l'archevêque des lettres du pape pour son absolution. L'empereur ne devait pas se laisser tromper, mais si ces lettres lui étaient remises, les présenter à Hincmar et aux évêques 6.

La Collection britannique nous a conservé, en effet, une lettre de Léon IV qui invite Hincmar à absoudre Fulcric 7. Celle pièce renferme, à la vérité, quelques passages suspects. Le pape invile Hincmar à être envers tous parfaitement indulgent comme ses prédécesseurs; il le frappera du cautère de l'autorité apostolique, s'il manque à la miséricorde de ses pères. Le

1 Hincm. à Hetli, Fiod., III, 21, p. 203, Reg. 15; à Theutgaud, p. 206, Reg. 44.

* Hincm. à Loth., Fiod., III, 10, p. 46, Reg. 50.

■^ Conventus apud Marsnam secundus, 6, Bor., II, p. 73

^ Hincm. à Fulcric, Fiod., III, 26, Reg. 61.

^ Hincm. à Louis, Fiod., III, 20, p. 188, Reg. 52 ; à Lothaire, Fiod., III, 10, p. 47, Reg. 51.

6 Hincm. à Wulfing, Fiod., III, 26, p. 336, Reg. 62. Cette lettre est écrite vers le même temps qu'une autre lettre à WulQng (Reg. .55), qui est antérieure au 27 oct. 852. C'est donc vraisemblablement en 852-853 que se déroulent ces événements.

' Ep., 22, N. Archiv, V, p. 386; Epist. Kar. aevi, III, p. 599.

pape paraît surpris de la dureté avec laquelle l'archevêque traite ses ouailles (tam aspere). Il est étrange que Léon IV veuille qu'un évéque montre, dans tous les cas, une telle longanimité, et qu'il ajoute loi au récit fort sujet à caution de l'intéressé. Enfin, Hincmar soupçonnait un faux, éveillait la défiance de l'empereur et demandait que les lettres dontFulcric se disait porteur fussent soumises à un examen de la part des évéqiies.

D'autre part, ce document renferme des données fort vraisemblables. Léon IV rapporte que Fulcric s'est présenté à lui avec des lettres d'introduction délivrées par Lothaire et Louis. Or, nous savons que ces rois ont pris parti pour lui. A supposer que la pièce soit un faux fabriqué pour le compte de Fulcric, comme elle devait être mise sous les yeux de l'empereur, on ne lui eût pas attribué des lettres qu'il n'avait pas écrites. La recommandation des deux rois donnait grand poids à la défense présentée par Fulcric, et on comprend que le pape ait pu admettre sa version. Au reste, par deux fois Léon ,1V fait cette réserve : « Si les faits sont tels qu'ils m'ont été exposés. » Un faussaire se fût bien gardé d'insérer dans la lettre cette formule restrictive. Les soupçons d'Hincmar, étant préventifs, ne peuvent établir qu'une lettre, qui ne lui a pas encore été remise quand il les émet, est apocryphe.

llincmar a dû recevoir, en effet, une lettre de Léon IV à ce sujet. L'archevêque a écrit par deux fois au pape à propos de cette affaire i. C'est en rendant compte de l'une de ces lettres que Flodoard nous instruit des torts de Fulcric. Vraisemblablement, cette lettre d'Hincmar répondait à celle que Fulcric lui avait apportée. L'archevêque rétablissait les faits sous leur véritable jour et se disculpait auprès du pape.

La lettre de Léon IV n'a pas, dans tous les cas, rapporté à Fulcric le profit qu'il en attendait. S'il faut en croire Flodoard, le bigame n'obtint d'être absous qu'après avoir confessé sa faute -. Quant à l'empereur, Hincmar témoigne qu'il a toujours

1 Flod., m, 10, p. 44, Reg 53.

* Hincm. à Pardulus de Laon : « de recognitione, luimiliatione et absolutione Fulcricl. » Flod , 111, 21, p. 227. Celle lelire peul èlre relalive, comme le croil Schroers (Reg. 43), à la pénitence apparente de Fulcric avanl sa seconde excommunication. M. Parisol la raj^porle à son absolulion délinilive, p. 741. Quoi (ju'il en soil. Fulcric, abandonné, comme cela esl certain, par l'empereur, n'a pu manquer de se soumettre.

été docile à ses instructions relatives au coupable. L'archevêque félicite l'empereur de son humilité, et, à sa prière, l'absout de la faute qu'il avait commise en entretenant des rapports avec cet exconnnunié '.

On remarquera qu'à s'en tenir aux données de Flodoard et même de la lettre de Léon IV à Hincmar, cette affaire s'est traitée exclusivement entre Hincmar et les deux rois de l'est. Le nom de Charles n'a jamais été prononcé. Lothaire s'est contenté d'ailleurs d'accorder à Fulcric l'appui qu'un vassal se croyait en droit d'attendre de son senior. Il a écrit à Hincmar et à Léon IV en sa faveur, mais il a accueilli les explications de l'archevêque et lui a expi'imé ses regrets d'avoir été entraîné à entretenir des rapports avec un excommunié. L'incident n'a pu altérer gravement les bonnes relations de l'empereur et de l'archevêque.

Aussi, comme Ta démontré déjà M. Parisot 2, il n'est pas possible de lui rapporter les données de deux lettres de Léon IV adressées à Lothaire et aux évêques des Gaules, et insérées dans la Collection britannique '^. Hincmar aurait excommunié Lothaire, le roi Charles et leur famille. Le pape dénonce cet attentat à tous les évêques des Gaules et exprime à l'empereur son indignation.

Aucune des deux lettres ne fait allusion aux motifs qu'aurait eus l'archevêque d'anathématiser l'empereur. Le seul et fragile point d'attache qu'on puisse découvrir entre cet anathème et l'affaire de Fulcric, c'est la lettre d'Hincmar résumée par Flodoard qui accorde à Lothaire l'absolution de la faute commise en entretenant des rapports avec cet excommunié. Mais Flodoard ne laisse pas supposer que l'archevêque ait jeté l'anathème sur l'empereur, ni même qu'il l'en ait menacé. L'absolulion accordée n'est pas la levée d'un anathème dont aurait été frappé l'empereur, mais le pardon accordé au chrétien qui a entretenu des relations avec un excommunié. Hincmar félicitait l'empereur d'avoir obéi docilement dans cette affaire aux avis de l'archevêque. Si, pour avoir raison de l'obstination de l'em-

» Hincm. à Loth., Flod., 111, 10, p. 47, Reg. 76. * Op. cit., p. 740, 741.

3 N. Archiv, V, ép. 37, 38, p. 390, 391; Epist. Kar. aevi, 111, ep. 36 et 37, p. 605. Cf. Schroers, p. 60.

pereur, il avait fallu recourir à l'analhème, Hincmar eûl eu mauvaise grâce à féliciter l'empereur de sa parfaite déférence à ses avis, Flodoard n'eût pas fait le silence sur celle énergique attitude de l'archevêque de Reims vis-à-vis des puissants de la terre. Alors que le roi Charles n'a eu aucune part dans cette affaire, comment l'analhème lancé contre lempereur eût-il atteint aussi son frère et toute sa famille? Le léger dissentiment survenu entre Lothaire et l'archevêque au sujet de Fulcric n'a pu autoriser Hincmar à recourir à de pareilles extrémités.

Plus grave fut un incident qui parut réveiller entre Lothaire et Hincmar de vieilles causes de mésintelligence qui semblaient à jamais éteintes. Hincmar avait profité du rétablissement de la paix entre ses deux seigneurs et de la faveur qu'ils lui témoignaient tous deux pour abattre décidément le parti qu'il sentait toujours prêt, malgré la mort d'Ebbon, à lui faire opposition au sein de sa propre Église. Il avait fait comparaître devant un synode rénni à Soissons, en 853, les clercs ordonnés parEbbon, et fait ratifier par cette assemblée l'interdiction « a sacris » qu'il avait prononcée contre eux dès le début de son pontificat '. Los actes étaient partis pour Rome et l'archevêque pressait le pape Léon de les confirmer -, afin de terminera tout jamais le débat.

Les clercs ordonnés par Ebbon conservaient-ils des amis auprès de l'empereur, l'ancien patron de leur propre prolecleur? On ne sait. Toujours est-il que l'empereur prêta l'oreille aux suggestions d'un évêque qu'Hincmar ne nomme pas et qui est peut-être l'évêque de Grenoble, Ebbon, neveu du prédécesseur d'Hincmar 3. Lothaire s'était déjà abstenu de recommander au pape les envoyés du concile de Soissons, et le silence de l'empereur était l'une des raisons dont le pape motivait son refus de ratifier les actes du concile V L'empereur finit par se prononcer ouvertement contre Hincmar et, par l'intermédiaire de Pierre d'Arezzo, fil inviter le pape à ne pas confirmer la déposition des clercs •'.

* Cf. les actes du II^ conc. de Soissons, Mansi, XIV, 977 et seq. ; Flod., lit, 11, p. 51 ; Hincm. à Nie, Migne, 126, c. 84.

» Nicol. aux évêqnes du 111» conc. de Soissons, Mansi, XV, 740; Hincm. à Nie. Migne, 126, p. 84.

3 Hincm. à Nie, Migne, 126, c. 85. Cf. Schroers, p. 67.

* Fragments de la lettre de Léon IV cités par Hincmar dans sa lettre à Nicolas, Migne, 126, c. 84.

* Hincm. à Nie, Migne, 126, c. 85. ,

Hincmar se garda bien de rompre bruyamment avec Tempereur. La parfaite entente qui règne entre Lothaire et Charles « ne permet pas à Ilincmar de s'insurger contre l'allié de son maître et l'autorise à espérer un revirement. L'empereur, vieilli et malade, cédait aisément aux suggestions de ses conseillers. Hincmar s'adressa aux évèques lotharingiens, parmi lesquels il comptait des amis ^, et les décida à faire une démarche auprès de leur seigneur. Lui-même envoyait à l'empereur des messagers 3. Enfin Hincmar annonçait l'intention de se rendre à Rome pour donner à Léon IV les explications nécessaires ^.

11 se produisit alors dans les dispositions de l'empereur un changement semblable à la volte-face de 847. A cette date, Lothaire avait écrit à Léon IV pour en obtenir exactement le contraire de ce qu'il avait sollicité Tannée précédente de Sergius. En 855, l'empereur, à quelques mois de distance, regrette la démarche qu'il vient de faire en faveur des clercs d'Ebbon, écrit au pape pour en détruire les effets et charge le même Pierre d'Arezzo, ainsi que Pierre de Spolèle, d'agir en son nom auprès du pape, afin qu'il confirme les actes du concile de Soissons &.

Cette lettre, qu'au dire d'Hincmar l'empereur lui accorda de bon cœur 6, et dont l'archevêque ne cite que quelques lignes, Flodoard en donne une assez longue analyse '. L'empereur notifiait au pape la commission donnée à ses envoyés de prendre en main la défense d'Hincmar. Quant à l'archevêque, d'accord avec le roi Charles, il n'avait pas voulu le laisser partir pour Home, jugeant sa présence indispensable pour apaiser les troubles qui se sont élevés 8. L'empereur rappelait tous les titres

1 Les deux frères sont alors alliés contre Louis de Germanie, dont le fils, Louis le Jeune, cherche à enlever à Charles l'Aquitaine. Cf. Parisot, p. 43-47.

* Hincmar est en correspondance avec Theutgaud de Trêves, Flod., III, 21, p. 206, Rémi de Lyon, ibid., p. 212. Drogon de Metz, ibid., p. 220.

3 « Per missos meos obtinui. » Hincm. à Nie, Migne, 126, c. 85.

* Loth. à Léon IV, Flod., III, 10, p. 46.

' Hincm. à Nie, Migne, 126, c. 85. Mansi (XIV, c. 887) a, par erreur, attribué à Léon IV les fragments de cette Itttre de Lothaire adressée à ce pape. " « Ipso ex animo largiente. » Ibid.

" Flod., III, 10, éd. Lej., II, 45, 46.

* Il s'agit peut-être du refroidissement survenu en 855 dans les relations de Charles et de Lothaire {Ann. Berl., 855), et auquel Hincmar pouvait mieux que tout autre porter remède. Peut-être aussi s'agit-il des « multa catholicae fidei contraria » qui se sont élevés dans le royaume de Charles et que signale Prudence à l'année 855 {Ann. Bert.).

qu'avait l'Église de Reims à la bienveillance du siège apostolique. 11 priait le pape de ratifier la décision rendue par le concile de Soissons au sujet des clercs d'Ebbon et l'invitait à accorder certains privilèges à Hincmar et à l'Église de Reims. Cette lettre ne devait pas parvenir à Léon IV. Comme les messagers de l'empereur et ceux d'Ilincmar se rendaient à Rome, la nouvelle de la morl du pape leur arriva en chemin (17 juillet 85o) K

Cette amende honorable satisfaisait entièrement l'archevêque. L'empereur, malade depuis le commencement de l'année, avait éprouvé une légère amélioration. Hincmar lui adressa une lettre tout épiscopale, dit Flodoard, dans laquelle il l'invitait à songer au salut de son âme '. L'empereur déférait à ce dernier avis quand, le 22 septembre, il se faisait moine à l'abbaye de Prûm, où il expirait six jours plus tard 3.

Hincmar ne devait pas lui tenir rigueur des démarches faites à son détriment et dont l'empereur avait marqué du regret. L'archevêque de Reims n'avait jamais, au reste, témoigné à son endroit ressentiment ni colère. Chaque fois qu'il était entré avec lui en conflit, Hincmar s'était efforcé de l'apaiser et de le gagner par des protestations de fidélité et de dévouement qui semblent n'avoir pas été feintes. Maintes fois, du reste, l'archevêque avait reçu de l'empereur des marques d'estime et de déférence et des bienfaits du plus haut prix. Hincmar lui devait en partie le pallium et la reconnaissance de sa légitime élévation au siège de Reims ; c'est l'empereur qui lui a procuré le privilège du pallium quotidien. L'archevêque lui devra encore la confirmation que Benoît 111 prononcera bientôt des actes du concile de boissons. Hincmar conservait de Lothaire un souvenir reconnaissant et l'empereur est toujours sous sa plume Hiolharius bonae memoriae 4.

11 est inadmissible qu'un archevêque qui a toujours professé à l'égard de l'empereur de tels sentiments ait jamais jeté sur lui l'anathème. Les deux lettres de Léon IV de la Collection britan-

' Hincm. à Nie, Migne, 126, c. 85.

* Flod., III, 10, éd. Lej., II, 47, Reg. 78. L'empereur a fai'. recommander à Hincmar sa personne et son àme {Lettre (V Hincmar à Lothaire II, Flodoard. III, 20, p. 202).

' l'arisoL, Le roy. de Lorr., p. 70.

' Hincm. à Nie, .Migne, 126, c. 78; Flod., III, lô, éd. Lej., II, lU ; ibid., p. 153.

nique, relatives à cet analhème, qui ne se rapportent pas, nous l'avons vu, à l'affaire de Fulcric, ne conviennent pas davantage à aucune époque des relations de Lothaire et d'Hincmar dont nous découvrons à présent tout le cours. Jamais, sous le pontificat de Léon IV, dont l'avènement est contemporain delà réconciliation qui suivit leur plus sérieux dissentiment, leurs rapports n'ont été assez tendus pour laisser croire qu'Hincmar ait pu excommunier l'empereur.

A plus forte raison n'a-t-il pu analhématiser le roi Charles, dont il est, dans toute sa carrière, l'un des plus fermes appuis, et, dans les premières années de son épiscopat du moins, le conseiller le plus écouté. Il est sans exemple enfin qu'au ix^ siècle un archevêque ait pris sur lui de lancer l'anathème sur un roi. L'indignation qu'étale l'auteur de ces deux lettres témoigne du scandale énorme qu'eût soulevé pareil attentat contre un oint du Seigneur K En dehors de ces deux lettres suspectes, aucun texte n'en a conservé le souvenir.

Ces pièces renferment d'autres invraisemblances, signalées aussi par M. Parisot 2. Léon IV, qui a accordé le pallium à Hincmar en signe de confirmation, après avoir reçu le rapport fait par les évêques sur son ordination, qui plus récemment lui adressait le pallium quotidien, regarde ici Hincmar comme un intrus, lui reproche d'avoir violé ses vœux monastiques, d'avoir usurpé le siège d'un évèque qui vivait encore 3. L'une de ces lettres présente une contradiction : Léon écrit à l'empereur qu'il blâme l'anathème jeté sur lui par Hincmar. 11 avertitensuite l'empereur qu'il défend à Hincmar de le frapper d'analhème. Ainsi un fragment porte interdiction d'un acte qu'un autre fragment suppose perpétré déjà ^.

^ A^ Archiv, V, 390, 391. L'anathème jeté par l'évêque de Laon sur le roi Charles a causé grand scandale (Hincm. de Reims à Hincm. de Laon, Migne, cxxvi, c, .500).

* Op. cit., p. 741.

^ Léon IV aux év. des Gaules, N. Archiv, V, n^ 37, p. 390; Léon IV à Lothaire, A^. Archiv, V, n° 38, p. 391.

^ Schroers, p. 00, note 42, a remarqué cette singulière contradiction. Il émet l'hypothèse que le second fragment appartient à une autre lettre pontificale où il ne s'agirait plus de Lothaire et d'Hincmar, mais de Louis le Pieux et d'Ebbon. Mais comment le compilateur eiît-il pu fondre une lettre de Grégoire avec une lettre de Léon IV, alors qu'il ne s'attache pas à l'ordre méthodique, et ne dépouille le regeste que de quelques papes, parmi lesquels ne figure pas Grégoire?

On a essayé d'établir, au cours de celle élude, l'aulbenlicilé des lellres de la Colleclion brilannique relalives au pallium quotidien el au vicariat apostolique. Celle qui Iraile de l'affaire de Fulcric n'a pas paru devoir être rejetée. 11 n'en est pas de même des deux lellres qui menlionnenU'arialhème dont Lolhaire aurait été frappé. Nous sommes ici manifestement en présence de faux au moyen desquels des adversaires d'IIincmar ont essayé de le charger, en exploitant le souvenir des différends qui, à diverses reprises, se sont élevés entre Ilincmar et l'empereur. Il sera peutêtre possible de découvrir à quel propos et par qui le faux a été commis, et aussi comment ces lettres ont pu parvenir à Rome, où vraisemblablement le compilateur de la Collection britannique les a trouvées.

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