Cf. Ph. Lauer, Les Annales de Flodoard, Introd., p. xix
[\ E. LESNF f^^GJ
L'historien de Rigobert a inséré clans la biographie du saint le passage de la lettre où Hadrien, résumant le rapport qui lui a été fait par Tilpin, parlait de l'expulsion de Rigobert au temps de Charles Martel et du désordre introduit alors dans l'église de Reims. Flodoard, dans les chapitres de son histoire consacrés à l'épiscopat de Rigobert, a fait passer en sa narration une portion considérable de cette biographie, sauf à la résumer, à intervertir l'ordre des textes, à ajouter des renseignements puisés ailleurs et en particulier dans les pièces d'archives conservées en son église. Le passage de la lettre d'Hadrien qui concerne saint Rigobert est entié dans l'Histoire de l'Eglise de Reims avec le texte de la Vila où il est enchâssé.
Mais Flodoard, qui connaissait déjà par cette vie l'existence de la lettre d'Hadrien, a retrouvé aussi la pièce entière ; il en a extrait plus loin, à propos de l'épiscopat d'Abel, le récit de l'expulsion de cet évêque et des maux soufferts par l'église de Reims. Enfin, arrivant au pontificat de Tilpin, pour montrer que cet évêque a reçu le pallium, l'histoiien insère les premières lignes de la lettre d'Hadrien, qui commencent une phrase inachevée. Il renvoie ensuite aux deux extraits précédents relatifs à Rigobert et à Abel, puis reproduit tout le reste du document.
Non seulement, l'original vrai ou prétendu de la lettre d'Hadrien dont ces historiens rémois ont fait usage ne s'est pas conservé, mais nous n'en possédons pas même une copie indépendante ; elle subsiste seulement à l'état de fragments insérés dans deux ouvrages du x'" siècle. Toutefois les indications de Flodoard permettent de rapprocher ces fragments et de reconstituer l'ordonnance de la lettre. H se peut même que nous en possédions le texte intégral '.
1. Le texte ainsi restitué a été publié par les llialoriens de Irance, t. V, p. .593 ; la Gallin Christiana, l. \, Inslrum., a, col. a ; parMansi, (. MI, col. SV» ol Migne. t. \CV1, col. laïa. — Nous rééditons en appendice le document el indicjuonsen note après chaque morceau quelle en est
[3r?7] LA LETTRE IiNTERPOLÉE d'hADRIEN I A TILPIN 5
Parmi les ériidils qui l'ont examinée, les uns la rejettent tout entière comme apocryphe, d'autres n'y aperçoivent rien que de bon aloi K L'authenticité intégrale est, croyons-nous, nadmissible. L'hypothèse d'une interpolation qu'aurait subie, vers le milieu du ix*^ siècle, une lettre pontificale eflectivement reçue par Tilpin, permettra peut-être de concilier les arguments que la critique relève en des sens opposés dans les dilTérentes parties du document tel qu'il nous a été conservé. Dans la pièce authentique, déposée aux archives de l'église, aurait été donné assez peu adroitement un coup de ciseau ; dans la coupure on aurait inséré un faux privilège en faveur de l'église et des archevêques de Reims-.
la provenance. — Hinschius (Das Kirchenrecht, t. I, p. 602, n. i) estime que les éditeurs n'ont pas pris garde aux lacunes que présente le texte obtenu en juxtaposant ces fragments. Elles sont en tout cas de très faible importance, car Flodoard signale seulement entre la phrase initiale et le reste de la lettre « aliquanta quœ de sancto Rigoberto et Aliel supcrius premissa sunt ». Le sens marque bien que le fragment concernant Abel précède immédiatement la dernière partie de la lettre : il se peut que quelques mots manquent entre les deux fragments relatifs à Rigobert et à Abel. La phrase initiale laisse le sens en suspens ; mais c'est peutêtre, on le verra plus loin, l'effet d'une coupure maladroitement pratiquée par un interpolateur.
1. L'authenticité a été niée par P. Hinschius, Das Kirchenrecht in Deutschland, t. I, 1869, p. 602-608 ; les Bollandistes, Acia sanct.. Octobre, t. VII, P. Il, 1869, p. 1072 ; K. Ribbeck, Die sogenannle Divisio des frànkischen Kirchengutes, i883, p. 26-28. Elle a été défendue contre leurs objections par R. Weyl, Die Beziehungen des Papstthums zum jrànkischen Slaats-und Kirchenrecht unler den Karolingern, 1892, p. i48-i5o ; A. Hauck, Kirchengeschichie Deutschlands, t. Il, 1900, p. 200, n. 4 et par nous-mêmes, La Hiérarchie épiscopale, 1906, p. 63, n. 6 et p. 2^2, n. 3. Non suspectée par von Ilacke, Z)i<? Palliuniverleihungen, 1898, p. i33, par l'éditeur des lettres d'Hadrien 1 dans les Monum. Germ., M. Hampe, qui s'excuse (Epist., t. V, p. i) de ne pas la publier, attendu qu'elle l'est dans les œuvres de Flodoard (H, 17) au t. XIH des Scriptores, l'authenticité est admise par Abel, Jahrbuecher unter Karl deni Grossen, t, I, 1866, p. 169; Jaffé-Wattenbach, /ie^esto, i885. n"24ii.
2. Dans l'édition de celte pièce donnée en appendice, la partie réputée authentique est imprimée en italique. Les textes qui constituent le faux privilège sont enfermés dans une parenthèse et imprimés en caractères romains.
G E. LEs?(E rSaS]
Un faussaire rémois aurait copié une lettre d'Hadrien I en rinterpolant. On en restituera peut-être le texte authentique, si à la phrase inachevée qui suit l'adresse, on soude la finale de la lettre ; il suffira de retrancher du document l'exposé des violences subies par l'église de Reims et la série des privilèges destinés à en prévenir le renouvellement. La lettre authentique était non pas un privilège, mais une simple missive, un mandalam. Le pape se souvient qu'à la prière du roi Charles et en raison du témoignage que Fulrade, archiprêtre de Francia, a rendu de la sainteté et de la doctrine orthodoxe de Tilpin, il lui envoya naguère le pallium, avec un privilège en faveur de la métropole de Reims. Tout naturellement il a songé aussi à lui pour faire enquête sur le cas de Lui de Mayence. Un rapport défavo rable a été fait au pape au sujet de l'ordination de cet évêque. Tilpin se transportera à Mayence avec les évêques Viomagus et Possessor, missl du roi Charles, afin d'informer au sujet de l'ordination de Lui, de sa doctrine, de sa manière de vivre. Si celui-ci est trouvé digne, il enverra à Rome l'exposition de sa foi orthodoxe, signée de sa main, avec les lettres et le témoignage de Tilpin et des deux évêques, afin que le pape lui adresse le pallium et le fasse ainsi archevêque delà sainte église de Mayence.
Conçue en ces termes, la lettre est parfaitement cohérente. Il se peut même que la phrase initiale u Quia ad petitionem », laissée en suspens par Flodoard, ne reste inachevée qu'en raison de la coupure faite pai* le faussaire. Dans la lettre authentique, les deux membres se rejoignaient peutvlw : c'est parce que le pape se souvient avoir envoyé à Tilpifi le pallium, qu'il lui enjoint d'aller faire enquête à Mayence sur un semblable objet: « Quia... bene memoramus, injnngimus etiam tibi ».
La langue et la formule de celle partie du document ne sont pas sujettes à suspicion. La souscri[)tion est conforme aux habitudes que prend la chancelleiie romaine dès la fin
[029] L.V. LETTRE INTERPOLÉE d'uADRIEN I A TILPIN 7
du viii' siècle K Suivant Ilinsciiius '^, VépiihhiQ splrllalls fillus appliquée à Cliarlemagiie, serait une altéralion des termes filius et splnialis compater, usités dans les lettres pontificales de la fin du vm** siècle et trahirait un écrivain postérieur. Mais la missive reçue par ïilpin est certainement antérieure au second voyage de Charlemagne à Rome, en 781, au cours duquel le pape baptisa un fils du roi. C'est seulement après cette date que Charles est qualifié par Hadrien de spiritalis compater 3. M. Weyl a montré que l'épithète splritatis Jîllus, spiritatis filia est appliquée par les papes du vni'" siècle et par Hadrien lui-même à des princesses ou des princes francs auxquels ils n'avaient pas administré le baptême, en particulier aux fils de Pépin, Charlemagne et Carloman, à la
1. A la vérité los privilèges accordés par Benoit HT et Nicolas I à Hincmar (EpisL, t. M, Nicolai epist., 09 et Sg a, p. 365 et 867) ont une adresse identique, à part la finale [archiepiscopo sanctœ Remensis ecclesiœ — Remoriini arc/u'eptscopo). D'autre part nous ne possédons pas d'adresse du temps d'Hadrien libellée comme celle-ci. Dans les rares lettres de ce pape conservées au Codex Caroliniis qui aient un évêque pour destinataire, ce dernier est désigné simplement sous son nom avec le qualificatif de dilectissimus et d'évêque, sans mention de siège (gS, 96, 97, Episi., t. III, p, 636, 644, 647). Dans le corps de ces lettres un évêque est dit coepiscopus et non confrater. Toutefois les épilhètes reverentissimiis et sanctissimus se retrouvent à chaque instant sous la plume d'Hadrien au sujet des évéques. Une lettre écrite en 798 parle successeur de ce pape, Léon III, à Arn de Salzbourg porte (sauf confrater) la même suscription qui n'est pas tenue pour suspecte : « Léo episcopus. servus servorum Dei, reverentissimo et sanctissimo fratri Arnoni archiepiscopo ecclesiœ Juvavensium » (J. W. 2498 ; cf. von Hacke, Die Palliumverlei- /mnr/en, p. 5). On peut admettre qu'environ ]8 ans plus tôt, la chancellerie pontificale libellait ainsi déjà l'adresse.
2. P. 6o3, n. 2. En fait dans la fausse lettre d'IIormisdas à saint Rémi, fabriquée par Hincmar ou sous sa direction (cf. B. Krusch, Reimser Remigius Faelschungen dans le Neues Archlv, t. XX, p. 627), Clovis est dit le spiritalis filias du pape (Hincmar, LV Capit., 16, Migne, t. GXXYI, col. 338 ; De jure metrop., col. 195). En 844, Sergius H parle aux évêques transalpins de son carissimas ac spiritalis filius Lothaire {Epist. I, M. G., Epist., t. Y, p. 583).
3. Voir l'append. I de R. Weyl, Die Beziehungen des PapstlJmms zum Jrânkischen Staatsund Kirchenrechi unter den Karolingern, p. 222.
8 E. LESNE [33o]
femme de Gharlemagnc, Fastradc ^ Le lilre de rex Francorum- donné à Charles, celui d'amablUsslmus ahbas^ et d'archipresbyler Francise * attribué à Fui rade conviennent plutôt au style d'un pape de ce temps qu'à celui d'un faussaire gallican du ix*" siècle. Les expressions relatives à l'envoi du pallium sont conformes aux formules du Liber Diarnus ^. La finale : « in sancta ecclesia Mogontina archiepiscopum constitutum esse faciamus », concorde avec un passage d'une lettre d'Hadrien concernant Ermenbert de Bourges :