T. I, pp
liition (n° 39) feint de s’étonner qu’aucun des « honorables architectes de la Constitution française », amis de Théroigne qui mange avec eux ses « dix milles livres de rente » en leur donnant à dîner pour qu’ils la prônent, n’ait « osé publiquement prendre en main », contre « les quarante-cinq apôtres », « la cause de cette nymphe adorable ». En 1790 également, le Martyrologe national parle des « appas de Mlle Théroigne » (n° 18). La Chronique du Manège dit meme : « Cette belle », — « beauté vraiment nationale » puisqu’elle est Y « amante de la nation », ayant toujours « à la fois trois cents adorateurs ». Et la grossière plaisanterie n’empêche pas que les mots « belle » et « beauté » soient à retenir, à condition, cependant, de ne pas y voir plus que n’y mit le pamphlétaire François Marchant.
D’autre part, on sait l’exclamation de Camille Desmoulins dans les Révolutions de France et de Brabant : « C’est la reine de Saba ! »
Deux contemporains seulement, parmi ceux dont le témoignage fut connu de Michelet, rompent cet accord d’indications plaisantes ou sérieuses. Le premier est Tardent royaliste Peltier, qui avait fondé et jusqu’à la tin dirigé les Actes des apôtres (novembre 1789-octobre 1791). Réfugié à Londres après le 10 août, il y publia, en 1792 même, un Dernier tableau de Paris ou Récit historique de la Révolution du 10 août , dans lequel il montrait « la fille Théroigne de Méricourt », — « fille de mauvaise vie », appuyait-il, — « chétive, malsaine, usée par la débauche », et n’ayant plus en 1789 « qu’une révolution pour ressource ». Le second est Maton de la Varenne, « l’un des proscrits échappés de la Saint-Barthélemy de 1792», comme il aimait à dire, ayant été emprisonné après le 10 août;
THÉROIGNE DE 3IÉRIC0URT
Maton de la Varenne, auteur des Crimes de Marat et des autres égorgeurs (1795) et d’une Histoire particulière des événements gui ont eu lieu en France pendant les mois de juin , juillet , août et septembre 1792 (1806), ouvrage où nous lisons : « Cette misérable,... âgée à peine de trente ans, en paraissait avoir cinquante (en juin 1792) », puis : « Ridée et cacochyme... », puis : « Ne pouvant plus se livrer à la prostitution parce qu’elle était rongée des maladies honteuses qui en sont la suite... » (p. 25). Mais il est évident que le pamphlétaire — Maton de la Varenne fut même un pamphlétaire d’une déloyauté remarquable1 — avait voulu renchérir sur Peltier; or, celui-ci, au moment de brièvement peindre Théroigne, paraît l’avoir vue à travers les injures et les polissonneries dont l’avaient poursuivie certaines feuilles et notamment les Actes des apôtres , aucune femme n’ayant été aussi moquée, aussi outragée qu’elle dans cet important journal contrerévolutionnaire, spirituellement ordurier.
Peltier n’aurait pu donner aucun renseignement sur les années de « débauche » où elle se serait « usée ». Théroigne, avant 1789, eut des amants, fut entretenue, mais on verra qu’elle fut toujours, physiquement, avec une âme ardente, plutôt froide. Pourtant il n’avait pas tort de la dire « malsaine »; une découverte, encore assez récente, a prouvé ce qu’avait imaginé ou deviné la haine royaliste. Victime d une aventure inconnue (en Italie, en 1788 ou 1789), la future amazone eut le sang gâté. Enfin un témoignage ignoré de Michelet
1. Lamartine, par légèreté, s’est plus d’une fois inspiré de lui, et Taine, ce qui est grave, l’a plus d’une fois cité comme une autorité. Le bibliographe Barbier l’avait cependant convaincu d’imposture. ( Dictionnaire des anonymes , 1806-1809).
est à rapprocher par un point de celui de Peltier. L’ Intermédiaire des chercheurs publia en 1870 un document curieux sur Théroigne, extrait des mémoires inédits du comte Thomas d’Espinchal, qui, l’ayant vue avant et pendant la Révolution, écrivait qu’elle était « peu jolie » et que même, trois ou quatre ans avant 1789, elle « avait déjà l’air usé ». ( Journal de voyages et de faits relatifs à la Révolution , conservé à la bibliothèque de Clermont-Ferrand). D’autre part, si Maton de la Varenne fut d’une mauvaise foi poussée à l’absurde en voulant qu’elle parût cinquante ans dès le milieu de 1792, il faut reconnaître que, selon Beaulieu, « sur la lin de sa carrière» (mai 1793), elle avait « absolument perdu toutes scs grâces », étant alors « couperosée, livide, décharnée ». ( Essais historiques).
Beaulieu lui-même, sans doute, rend quelque peu suspect ce portrait de l’héroïne près de sa retraite, en ajoutant : « Théroigne fut l’image ambulante de la Révolution. Brillante dans ses commencements, énergumène dans son cours, dégoûtante de fange et de sang après le 10 août. » M. Marcellin Pcllet, dans son Etude historique et biographique sur Théroigne de Méricourt (1886), n’a pas craint d’accuser le peintre d’avoir « sacrifié la vérité et même la vraisemblance » au plaisir de cette « comparaison à effet ». Nous serons moins affirmatif. Assurément Beaulieu, que la Révolution avait d’abord attiré et qui avait été l’ami de Théroigne au commencement de 1790, est heureux de les montrer l’une et l’autre, d’abord séduisantes, puis horribles; mais il n’a fait peut-être qu’exagérer la vérité contre le physique de l’amazone à l’époque où il veut que, moitié livide, moitié sanglante, elle fût devenue ce spectre symbolique. Aucun autre contern-
ioi
porain ne l’a peinte précisément à cette date, c’est-àdire vers le temps où, déchue de sa popularité parce que Brissotine (ou Girondine), des jacobines la fouettèrent aux Tuileries et, ainsi, la tuèrent politiquement pour elle-même; et il n’est pas du tout invraisemblable que peu avant cette « fin de sa carrière », épuisée par une activité qui fut prodigieuse, peut-être aussi travaillée profondément par la maladie qu’elle avait rapportée d’Italie, et à laquelle on n’aurait pas tort, croyons-nous, de demander une des explications de sa folie, elle eût cessé d’être la jolie femme qu'elle était encore en 1792 et que Georges Duval défendait en ces termes : « Les aristocrates ont dit, ont écrit, ont crié sur les toits que mon héroïne était... chétive, laide; il y en a même qui ont imprimé qu’elle était vieille; calomnie que tout cela!... »
Selon Duval, ces aristocrates — Maton de la Varenne évidemment et Peltier lui-même — « ne l’avaient pas vue ». — « Ils auront cru, ces hommes sans expérience, disait-il, qu’une femme... qui avait abjuré les vertus modestes de son sexe pour afficher l’exaltation d’une politique furibonde, devait nécessairement porter sur sa figure l’empreinte des passions féroces qui ravageaient son âme. C’est en quoi ils se sont trompés. » Tout de même, en voulant prouver qu’elle n’était pas vieille, il la vieillissait : car, d’après lui, « elle occupait le juste milieu de cette période décennale pendant laquelle les femmes n’ont jamais que trente ans » ; et, en réalité, elle ne les eut qu’aprôs le 10 août. Elle venait de les avoir, quand John Moore lui en donna non pas trente-cinq, mais trente et un ou trente-deux : She seems about one or two and thirty ; témoignage pouvant tout au plus disposer à penser que l’été de
1792 fut le moment où les « grâces » de Théroigne commencèrent à se fatiguer.
En 1789 et 1790, loin de la trouver « usée », la plupart des contemporains la rajeunissaient. Beaulieu, dans la note de Y Histoire de la Révolution par deux amis de la liberté , lui suppose seulement, lors de l’ouverture des Etats généraux, « vingt-trois ou vingtquatre ans ». Et elle n’en a que vingt-deux pour le Rôdeur réuni au Chroniqueur secret de la Révolution (n° 39). Mieux encore : dans un violent pamphlet anonyme de 1790, intitulé : Précis historique sur la vie de Mademoiselle Théroigne de Mèricour (sic), on la faisait naître à la lin de 1768, ce qui lui donnait vingt ans au début de la Révolution; et c’est l’âge également qu’elle aurait eu d’après le Martyrologe national (n° 18). Enfin, sans préciser, Y Observateur du 4 mars 1790 la dit «jeune »; mot qu’on a vu déjà dans une citation des Essais historiques et que répéta le vieux Dulaure.
11 y a d’ailleurs, du général baron Thiébault, une déclaration bien curieuse; car, de façon singulièrement avantageuse pour Théroigne, elle s’oppose au témoignage de John Moore. En effet, un récit du 10 août aux Feuillants dans les Mémoires du général baron représente la Théroigne de cette journée comme une « très jolie brune de vingt ans »h Thiébault, qui la rajeunit ainsi de dix ans, en avait vingt-deux, lorsqu’il se trouva face à face avec elle dans la cour des Feuillants, ce matin-là. Sergent dans la compagnie de grenadiers de la section, il essayait de sauver les prisonniers : elle parut, « coiffée d’un chapeau de feutre noir, relevé à la Henri IY, surmonté de plumes de la même couleur,
1. T. I, ch. IX. Ces Mémoires ont été publiés de 1893 à 1895 (chez Plon).
vêtue d’une amazone de drap bleu... une paire de pistolets et un poignard à la ceinture » ; et, la voyant dans cet équipage fendre la foule, sauter sur un canon, c’est du moins ce qu’il raconte, et, « en proie à un éréthisme révolutionnaire » qui F « embellissait encore », exciter au massacre, il fut saisi d’autant d’admiration que d’horreur. Sans doute, il ne la revit pas ; mais il l’eut devant lui une demi-heure, et il insiste deux fois, avec une force extrême, sur la fidélité du souvenir tragique et charmant que lui laissa la « furie ». Ce qu’il faut croire, si Thiébault ne l’a pas tout de même un peu flattée dans l’intérêt du contraste, c’est que les jours de grande crise, parmi les piques, les fusils, les canons, dans les clameurs d’un peuple furieux, effectivement elle embellissait et rajeunissait. L’espèce de beauté magique dont s’illuminent dans l’amour, dans le plaisir, certains visages de femmes, non pas même jolis, agréables seulement, elle dut la recevoir de l’émeute, et le 10 août surtout, car jamais davantage elle ne fut ivre de la Révolution.
Au surplus, elle dut toujours être assez lunatique d'expression en sa grâce délicate; et, sans doute, on la caractériserait assez bien en disant que, physiquement, c’était une grisette.
Elle était petite. Ce n’est pas seulement Peltier, Maton de la Varenne et Thomas d’Espinchal qui l’affirment ; c’est aussi Beaulieu, l’appelant « la petite Méricourt », après l’avoir appelée « la petite Thcroigne ». Non pas petite , petite , cependant. Dulaure et Esquirol la disent même de « taille moyenne » ; et John Moore, qui ne la vit qu’une fois, il est vrai, dit plus, car elle lui sembla « un peu au-dessus de la taille moyenne des femmes » : somewhat above the middle
lÔi TROIS FÊMMËS Ï)Ë LA RÉVOLUTION
size of women. Selon Duval, « elle portait cinq pieds moins deux ou trois pouces », c’est-à-dire environ lm,50. Thiébault, ici, n’intervient pas au débat ; mais un autre contemporain, le conventionnel Marc-Antoine Baudot, est venu à son tour la dire « petite ». C’est, du reste, dans ses Notes historiques publiées par la veu ve d’Edgar Quinet, en 1893, que se trouvent sur le physique de Théroigne les indications les plus précieuses ; il faut seulement y faire la part d’un certain antiféminisme montagnard grognon. Une note de quelques lignes sur Mme Roland, rudement qualifiée d’ « intrigante de salon », finit ainsi : « Il faut que les femmes soient femmes et qu’elles ne se fassent point chefs de parti dans les discussions qui doivent se terminer par le glaive, puisqu’elles ne peuvent pas le porter ». Il n’est donc pas surprenant que, dans cette même note, Théroigne soit traitée d’ « aventurière du coin des rues », et que, dans la note assez importante dont elle est l’objet ensuite, Baudot lui soit sévèr q comme peintre , malgré son évidente et minutieuse bonne foi :
J'ai beaucoup vu Mlle Théroigne de Méricourt dans les rassemblements des Tuileries. Elle parlait plutôt en confidence qu’avec le verbe de l’orateur. Elle était presque toujours vêtue en amazone ; son vêtement de drap était fort commun, de couleur vert foncé. Elle avait un chapeau avec une plume noire. Ceux qui lui ont donné un costume ou bizarre ou élégant ont fait du roman. Elle était petite, assez bien prise dans sa taille, une figure mesquine, sans trait, quoique sans défaut. Son teint avait la couleur nuance de la poire rousselet, sans doute à cause de ses continuelles excursions au grand air ; au demeurant, mieux que mal, mais sans agrément. Elle était loin de prétendre au mérite des coquettes de profession, la propreté; c’était sans doute un calcul de sa position politique, mais elle le poussait un peu loin.
THÉROIGNE DE MÊRICOÜRT
Mieux que mal! On sent que Baudot ne peut se décider à la trouver jolie. Mais, heureusement, l’épithète reparaît dans les Mémoires et Notes d’un autre conventionnel, Choudieu1. Quant au baron Hyde de Neuville, qui est seul d’accord, jusqu’ici, avec la légende de la belle Liégeoise , puisqu’il a écrit : « Sa démarche était hardie, sa figure belle 2 », il faut songer que, né en janvier 1776, il n’avait que dix-sept ans quand Théroigne, sa popularité perdue, se retira de l’action. Nous devons ajouter, il est vrai, que le savant critique et historien M. Félix Rabhe nous a fait connaître, du ci-devant ministre Bertrand de Moleville, retiré en Angleterre, un parallèle d’Helen Williams et de Théroigne, où celle-ci est peinte « resplendissante de jeunesse, de vigueur et de beauté3 »; mais Bertrand de Moleville ne dit pas qu’il a vu Théroigne; il vante sa beauté sur la foi d’on ne sait quel renseignement : or, il se montre, quelques lignes plus loin, bien mal informé, croyant que Théroigne, qu’il appelle « la Jeanne d’Arc de la Bévolution », « fut confinée en Allemagne par ordre de l’Empereur » en 1793. C’est en 1791 qu’elle fut incarcérée à Kufstein, d’où elle sortit la même année. Il faut donc s’en tenir aux textes qui s’accordent à la montrer jolie. Et ainsi, pour nous résumer, une charmante grisettc paraissant vingt-trois ou vingt-quatre ans, la voilà physiquement au moment où l’histoire de la Révolution la saisit.
Charmante grisette, non pas de Liège, car la légende est fausse même en ce point, mais du pays de Luxem-
1. Ouvrage publié en 1897 (chez Plon) par M. Victor Barrucand.
2. Mémoires et Souvenirs, t. 1, pp. 12-13 (. 1 888, chez Plon).
3. A Réfutation of the Libel on the Memory of the late Kiny of France (1806).
Trois femmes de la révôlütioX
bourg. Grisette wallonne, dont le charme légèrement exotique était rendu encore plus piquant par un accent de terroir et par ce que Beaulieu nomme « son jargon moitié français, moitié flamand » [flamand pour wallon). Grisette armée par la Révolution qui l’enflamma, et, selon nous, bien plus intéressante esthétiquement sous cet aspect réel que dans le mensonge pompeux d’une beauté d’ « amazone de Rubens » ou de « Penthésilée rayonnante », pour parler comme les Goncourt.
Mais quand donc naquit cette légende d’une amazone superbe? Est-ce le poète Barthélemy qui en fut l’auteur dans ses Douze journées de la Révolution (1832)? ou simplement s’en empara-t-il? Le certain est qu’il fixa le type, faisant de « l’ardente Méricourt », le 5 octobre 1789, une espèce de bacchante-reine de l’émeute :
Debout sur un canon comme sur son pavois,
Elle exalte les rangs du geste et delà voix.
On distingue au milieu de ses sœurs de bataille La blancheur de son teint et le fût de sa taille.
A sa mâle vigueur la grâce n’a pas nui.
Désormais du boudoir fuyant le mot ennui,
Une lance à la main, la tête échevelée,
Elle marche aux périls comme Penthésilée.
Nul homme assez hardi, piéton ou cavalier,
Ne lutterait contre elle en combat singulier.
Le sabre et le fusil pendent à ses épaules.
On croirait voir passer la prêtresse des Gaules.
C’est la Pythie en feu qui, sur ce noir essaim,
Souffle le dieu caché qui suffoque son sein.
Un poète belge, Adolphe Mathieu, célébrera de même, en 1847, la « Penthésilée » révolutionnaire et s’écriera que jamais « la prêtresse des Gaules »
Yelléda n’apparut si belle aux vieux Gaulois.
THÉROIGNE DÉ MÉIÏICOÜRf
Puis, c’est Baudelaire, avec une éclatante sobriéié, et sans parler de Velléda, ni de Penthésilée, évoquant néanmoins l’image romantique de la belle Liégeoise , dans ce quatrain du sonnet Sisina :
Avez-vous vu Théroigne, amante du carnage,
Excitant à l’assaut un peuple sans souliers,
La joue et l’œil en feu, jouant son personnage,
Et montant, sabre au poing, les royaux escaliers?
Enfin, dans les Poèmes de la Révolution de M. Emmanuel des Essarts (1879), l 'Amazone, non plus d’octobre, mais du Vingt juin, devient « l’antique Mimalone » :
La Mimalone antique à toute heure effrénée, Sanglante de vin et de feu,
Mais sublime d’extase et tout illuminée Par l’enthousiasme d’un Dieu.
Elle a des « bras d’acier », le « sein hardi », un « beau rire de branle-bas ».
Mais l’étonnant, ce n’est pas que cette Théroigne de panorama ou de mélodrame ait été chantée ; ce n’est pas même que Carlyle, dans son étrange Histoire de la Révolution [ The french Révolution , 1837), s’inspirant de la légende avant Lamartine, ait donné le « port d’une déesse païenne » à la prétendue héroïne des journées d’octobre ; c’est que des historiens aussi épris de vérité pittoresque et de nouveauté documentaire que les Concourt, dans une étude presque entièrement composée d’autographes de Théroigne, aient contribué, pour leur part, à la propagation de cette légende d’une espèce de Ménade magnifique de la Révolution. [Portraits intimes du XVIIP siècle , 1856). Le premier historien qui réagit est Edgar (Juinet [la Révolution ,
1865), parce qu’il avait sous les yeux les mémoires inédits de Baudot. Seulement il eut le tort d’une confiance excessive en son auteur : il n’osa pas écrire de l’amazone qu’elle était jolie, ce qui n’eût cependant rien enlevé à la justesse d’une réflexion, due aussi à Baudot, à cette « note » sur la belle Lacombe : « Elle n'attirait pas la foule comme Mlle Théroigne, parce qu’elle n’avait pas les bizarreries de son émule... La beauté n’était rien, dans cette circonstance; il fallait de la singularité. » Quinet traduit, en philosophe de l’histoire : « Ce n’est pas la beauté qui agit sur la foule, c’est l’extraordinaire. » Et, assurément, de même qu’à nos yeux la jolie grisette que fut Théroigne physiquement est plus intéressante qu’une Mimalone ou une Penthésilée splendide, de même elle eut plus d’ascendant sur le peuple de n’être point une belle femme , mais une femme presque mignonne en son rôle et dans son costume de guerrière.
Elle plut surtout, elle enleva les cœurs par le piquant du contraste.
On ne le supposerait pas devant l’estampe de la Bibliothèque nationale. Cette gravure à la manière noire, au-dessous de laquelle se lit : il/110 Terouene , la montre le visage un peu tourné vers la droite, le front serré d’un madras, les cheveux tombant sur les épaules en boucles épaisses, le sein gauche entièrement nu, rond, ferme, la tête forte, le nez descendant large et lourd sur une bouche sensuelle, l’œil noir, autoritaire, toute la physionomie enfin, comme l’a dit Michelet, matérielle . C’est une Pythie de faubourg qu’on a là devant soi et déjà mûrissante, non pas la jolie brune de Dulaure, la gentille « petite Méricourt » de Beau-
lieu. Une telle femme, belle, si l’on veut, mais de beauté massive, brutale, pouvait avoir « l’éloquence du tumulte », attribuée par Lamartine à Théroigne ; on ne se la figure point dans les rassemblements des Tuileries parlant « en conlidence ».
Par parenthèse, une amusante erreur de Michelet est dans la confusion qu’il a faite de cette gravure avec un dessin exécuté à la Salpétrière en 1816 et qui, à l’heure présente encore, demeure le seul portrait authentique de Théroigne. Michelet croit, en effet, que la virago au sein découvert est la pauvre démente ; et cette méprise inexplicable lui inspire des réflexions plutôt comiques. Ainsi, dans l’œil, qui l’étonne de n’être pas hagard, il lit de l’amertume, un reproche douloureux, le sentiment « d’une si grande ingratitude » ! Puis, s’attendrissant au spectacle du sein : « Dernière beauté qui reste, gémit-il, sein conservé de formes pures, virginales, comme pour témoigner que l’infortunée, prodiguée aux passions des autres, ellemême usa peu de la vie. »
Elles sont pourtant bien différentes, l’estampe de la Bibliothèque et la planche des Maladies mentales d’Esquirol, reproduisant le portrait de Théroigne folle par Gabriel. En admettant même l’inadmissible, c’est-àdire une ressemblance de l’estampe avec le modèle prétendu, on ne saurait, dans la folle aux cheveux coupés et pauvres, à l’œil éteint, aux rides de vieillesse et de souffrance, dessinée de profil, reconnaître la Teronene au madras.
L’auteur de cette Teronene est inconnu. En 1845, l’éditeur Vignères la fit graver par Dewritz ; il croyait à l’authenticité de cette soi-disant image de l’héroïne. 11 écrivit, en 1870, à /’ Intermédiaire des chercheurs :
MO
« Voici ce que m’a raconté le vieux Gabriel, dessinateur de portraits. 11 Ta vue et connue ( Théroigne ), n’a jamais voulu faire son portrait dans sa splendeur, car elle fit guillotiner l’auteur du seul qui ait été fait de son vivant, gravé en manière noire avec un sein découvert... Gabriel fut chargé par M. Esquirol de la dessiner pendant sa folie, dans ses accès furieux et dans le calme. Alors il ne craignit plus pour sa tête. » Mais comment accepter la garantie indirecte de ce témoignage sur l’estampe de la Bibliothèque? D’abord l’histoire du peintre ou du dessinateur livré par Théroigne à l’échafaud est une calomnie : aucun peintre, aucun dessinateur ne fut traduit, soit au tribunal du 17 août 1792 (supprimé le 29 novembre), soit au tribunal révolutionnaire avant la retraite de l’amazone. Gabriel s’était laissé tromper. Et, à son tour, Vignères se trompe : Gabriel n'avait pu lui dire qu’il avait vu Théroigne furieuse pendant qu’il faisait son portrait. « L’ayant fait dessiner en 1816, dit Esquirol, elle s est prêtée à cette opération; elle n’a paru attacher aucune importance à ce que faisait le dessinateur. » Tout ce qu’on peut contrôler de la lettre de Vignères se trouve donc faux; et, dès lors, il est impossible de se fier à l'affirmation que l'estampe au madras est bien un portrait de Théroigne et le seul même qui ait été fait avant le croquis de Gabriel. Si, d’ailleurs, la première partie de l'affirmation était exacte, le portrait lourdement infidèle devrait encore être écarté.
En autre, attribué à Greuze, fut exposé en 1878 au Trocadéro. — 11 appartenait à Mme Furtado-Heine. — M. Henry Jouin l’a décrit rapidement, ainsi qu’il suit, dans son ouvrage : Portraits nationaux (1878) :
THÉROIGNE DE MERICOURT D’après un portrait exposé au Trocadéro en 1878. (Voir pages 1 10 et 111.)
THE IIBRARY