‹ Les origines du féminisme contemporain; trois femmes de la Révolution; Olympe de Gouges, Théroigne de Méricourt, Rose LacombeChapitre 13 sur 69 · Histoire des Girondins , liv. XVI, ch. XI · texte numérisé non relu

Histoire des Girondins , liv. XVI, ch. XI

THÉROIGNE DE MÉRTCOURT

fameuse M110 Théroigne de Méricourt, toujours enfermée à Kulfstein (sic) sous prétexte d’attentats commis contre la reine de France, vient d’arriver ici. 11 a remis à l’empereur le protocole des interrogatoires et procédures : il en résulte qu’on paraît avoir beaucoup trop légèrement arrêté cette demoiselle et que les accusations portées contre elle n’ont aucun fondement ». (. Moniteur du 16 novembre). Nous écrivîmes àM. Winter pour lui demander si les Archives impériales et royales de Vienne possédaient ce document, évidemment capital. Il nous répondit :

J’ai l’honneur de vous faire savoir que le protocole dont vous faites mention est conservé aux Archives Impériales et Royales. Il en résulte en effet que rien n’a été prouvé contre MllG de Méricourt... De plus nous possédons les documents suivants, touchant Mlle de Méricourt:

Les rapporls adressés par le conseiller Blanc au prince de Kaunitz ;

Les expéditions du prince envoyées à Blanc ;

La correspondance de la Chancellerie d’Etat avec le Conseil de la guerre ;

Le contenu du portefeuille trouvé chez la Méricourt;

Une pièce intitulée : Notes instructives sur la Pythie du siècle , rédigées par le baron de Mengin-Salabert, d. d. Koufstein, le 8 juillet 1791 ;

Extraits de la procédure criminelle du Châtelet de Paris sur les faits de la journée du 6 octobre 1789 en tant qu’elle regarde Mlle de Méricourt;

Lettres diverses adressées à Théroigne de Méricourt de 1788 et 1789;

Lettres diverses de celle-ci à Blanc et à Kaunitz ; de Foulon à Blanc ; de Metternich à Kaunitz et à Cobenlz;

Autobiographie de Théroigne de Méricourt, écrite au crayon ;

Lettres de La Valette (1791).

... Enfin je vous signale le livre suivant, fondé entièrement sur les documents de nos archives : Les Confessions de Théroigne de Méricourt, la belle Liégeoise (Paris, 1892)...

Voilà comment nous eûmes connaissance de ce petit volume précieux — et qui aurait pu l’être davantage. M. Strobl-Ravelsberg a eu plusieurs torts, en effet : le premier, c’est de ne pas avoir utilisé tous les documents dont on vient de lire l’énumération ; le second est de n’avoir pas décrit l’énorme pièce d’où il a tiré son livre, et dans laquelle il faut voir, sous le nom de procès-verbal , ce que la correspondance de Vienne citée plus haut, et M. Winter aussi, appelle « le protocole». Nous savons qu’elle se compose de 208 pages in-folio, d’écriture assez serrée. L’autobiographie de Théroigne y est transcrite presque tout entière1. Une description détaillée d’un manuscrit officiel de cette importance aurait dû être la préface ou l’appendice des Confessions, qui n’ont ni appendice ni préface. Et même, pour aller jusqu’au bout de notre pensée, nous avouerons à M. Strobl-Ravelsberg qu’il eût rendu un service bien supérieur en publiant, au lieu d’une espèce de roman vrai, ce procès-verbal et une bonne analyse des autres documents de l’opulent dossier. Malgré l’avertissement qui forme le sous-titre du volume, et quoique des pages entières soient entre guillemets, nous n’aurions pas eu pleinement confiance si, en nous signalant ces Confessions, M. Winter ne nous en avait garanti la véracité. On sera stupéfait quand nous aurons dit qu’il ne s’y trouve pas la moindre note justificative. C’est un tel parti pris de mystère que les Archives

1. Nous devons ces renseignements à l’obligeance de M. Julius Szeps, directeur du grand journal autrichien Wiener Allgemeine Zeitung.

impériales et royales de Vienne ne sont pas nommées. Mais enfin, ces observations faites, nous sommes heureux de remercier l’auteur, dont nous mettrons souvent l’ouvrage à contribution.

Pour revenir à l’enfance et à la toute première jeunesse de Théroigne, elles furent à peu près ignorées jusqu’à la publication de ce livre. La légende dont s’inspira Lamartine dans la phrase qu’on a vue — légende accréditée déjà par Lairtullier1 — voulait qu’à dix-sept ans la charmante fille eût été séduite par un jeune seigneur allemand, et presque aussitôt abandonnée. Pour les deux écrivains, d’ailleurs, cette aventure expliquait le rôle de la révolutionnaire, tel qu’ils se le figuraient, horriblement aggravé, sur la foi de calomnies royalistes. L’amoureuse trahie « sentit s’allumer » en elle « un foyer de haine inextinguible pour des institutions qui tuaient l’amour en ^uant l égalité », assurait Lairtullier, qui ajoutait : « Nous verrons quelles terribles flammes jeta plus tard cette première étincelle Et, selon Lamartine, précipitée « dans le désordre » par « l’amour outragé », mais rougissant du « vice», qui « lui donnait la soif de la vengeance », la belle Liégeoise crut, « en frappant les aristocrates,... réhabiliter son honneur. Elle lavait sa honte dans du sang. »

Ils avaient trouvé cette belle histoire de séduction et d’abandon dans un ouvrage de mystification historique paru en 1836 sous le titre : Théroigne de Méricourt ,

1. « Sa gentillesse, son esprit et ses grâces la rendirent de bonne heure l’idole de ses parents ; elle fut élevée avec toute la délicatesse et les soins d’une demoiselle de la ville. » [Les F emmes célèbres de 1789 à 1795, t. 1, p. 56).

la jolie Liégeoise, Correspondance publiée par le vicomte de V... Y... ( Varie lery , pseudonyme de Lamothe-Langon). II y avait là trente et une lettres, fabriquées toutes par Lamothe-Langon, mais soi-disant de Théroigne, qui les aurait écrites de la Salpêtrière à Rose Lacombe. « J’eus un amant par orgueil », déclarait la folle, pourtant lucide, dans la première lettre; et, dans la seconde, c’était le récit de la ebute, avec, bien entendu, le portrait du vainqueur, et l’on voyait que Théroigne s’était calomniée en imputant au seul orgueil une faute où avait eu sa part, et très grande, et si naturelle, une sorte d’enthousiasme esthétique et de sensuel vertige : car ce vainqueur, Edouard de Telnange, n’était pas seulement vicomte et colonel (autrichien), mais ses vingt ans offraient cette double merveille : « le corps d’Antinoüs » et « la tête d’Adonis ». La troisième lettre disait l’abandon. L’éblouissant jeune homme épousait la fille d’un prince; et la rustique petite Ariane, qui avait rêvé d’être vicomtesse, — voilà surtout la part de l’orgueil, il est vrai que le Thésée belge avait formellement promis le mariage, — prenait « en horreur la noblesse ». Des lettres ensuite la montraient quittant le village, s’embarquant pour Londres, y devenant la maîtresse du prince de Galles (plus tard George IV), puis, riche des libéralités de l’Altesse, partant pour Paris, où grondait la Révolution commencée; mais, le 22juin de cette année 1789, coup de théâtre : dans une fête chez le duc d’Orléans, au Palais-Royal, elle rencontrait son séducteur! Lamartine, mystifié jusqu’au bout, s’il ne feignit pas de l’être, a dit que ce fut « un de ces hasards qui ressemblent aux vengeances préméditées de la destinée ». Théroigne en effet a senti se réveiller toute sa haine pour le perfide; d’un regard

terrible elle la lui a montrée; et, comme ses relations avec le duc et avec Mirabeau ont fait de la demi-mondaine une puissance, Edouard de Telnange ira chez elle jouer le repentir, la supplier de pardonner. Alors elle l’accablera d’un discours furieux, dont Lamartine fut tellement frappé qu’on le retrouve tout entier dans L Histoire des Girondins , corrigé sans doute, parlait. Et il va de soi qu’il est authentique pour Lamartine. Théroigne, certainement, s’était écriée : « Mon innocence ravie, mon honneur perdu, celui de ma famille terni, mon frère ( Lamartine n en connaissait qu'un) et mes sœurs poursuivis dans leur pays par le sarcasme de leurs proches, la malédiction de mon père, mon exil de ma patrie, mon enrôlement dans l’infâme caste des courtisanes, le sang dont je souille et dont je souillerai mes mains, ma mémoire exécrée parmi les hommes, cette immortalité de malédiction s’attachant à mon nom à la place de cette immortalité de la vertu dont vous m’avez appris à douter ; voilà ce que vous voulez racheter! Voyons, connaissez-vous sur la terre un prix capable de me payer tout cela? » Lamartine ajoute: « Le coupable se tut. Théroigne n’eut pas la générosité de lui pardonner. Il périt aux massacres de septembre. » Chez Lamothe-Langon il n’est point parlé de cette mort; mais c’est que la trente et unième lettre de Lamothe-Langon laissait l’ouvrage interrompu à la fin de 1789. Evidemment, s’il avait publié toute la prétendue Correspondance de sa jolie Liégeoise , il aurait longuement conté la vengeance de Théroigne tuant son suborneur le 2 ou 3 septembre 1792 : car une légende, dont nous nous occuperons dans un instant, faisait tuer par l’amazone un de ses anciens amants pendant les massacres; et c’est môme, peut-être, cette légende qui

avait suggéré à Lamothe-Langon l’idée du roman de séduction et d’abandon ; et c’est assurément cette légende que Lamartine rattacha, pour conclure, au drame suspendu par la Correspondance incomplète. Lamartine qui, sans nul doute, s’il y avait eu dans une des pseudo-lettres à Rose Lacombe un récit par avance de la mort tragique du séducteur, eut mis au point ce récit comme il avait fait du discours.

Voici la légende, dans les termes où l’a rapportée Esquirol : « Quoiqu’il ne soit pas prouvé qu’elle ( Thé r oigne) ait participé aux massacres, néanmoins on raconte qu’elle se rendit dans la cour de l’Abbaye et qu’elle trancha la tête, avec son sabre, à un malheureux que l’on conduisait au tribunal de cette prison. On assure que c’était un de ses anciens amants. » Théroigne eut les mains pures du sang de septembre. Voilà la vérité, qu’il nous sera facile d’établir à propos d’une autre accusation cent fois plus horrible et dont Lamartine se fit également l’écho. D’ailleurs il est à remarquer que la légende, de source royaliste, ne nommait point l’ancien amant qu’aurait décapité le sabre fameux; c’était prudence.

Mais quelqu’un, assez récemment, le dramaturge Ferdinand Dugué a trouvé mieux que l’aventure, après tout banale, de la jolie Liégeoise séduite et abandonnée. Au second acte d’une Théroigne en cinq actes et en vers, que ce Ferdinand Dugué, ne pouvant pas arriver à la faire jouer, essaya de faire lire en 1887, l’héroïne raconte qu’à seize ans elle fut violée, et c’est d’un rare comique involontaire :

Un jeune gentilhomme habitait près de nous,

Hautain, faisant tapage et redouté de tous,,.

Quand personne n'osait affronter sa colère,

Je l’osai !... J’avais eu le malheur de lui plaire...

Alors, de mes dédains voulant avoir raison,

11 fait par ses laquais envahir ma maison,

La nuit : on me bâillonne, on me lie, on m’emporte...

Et lorsque je revis ma mère, elle était morte !

Mon déshonneur l’avait tuée !...

On sait que Théroigne avait cinq ans lorsque mourut Elisabeth Lahaye. — Mais qui donc a commis le crime ? Le marquis de Saint-Huruge ! Voilà, au moins, de l’histoire ; nous voulons dire un personnage qui n’est pas de fantaisie, le marquis démagogue que Michelet appelle « un hurleur admirable » et dépeint « grand et gros, armé d’un énorme bâton, aux émeutes souvent déguisé en fort de la halle », effrayant « la canaille même ». Il était né à Mâcon et n’eut jamais de château en Belgique. Ce fut, du reste, un dantoniste sincère; mais, vendu à la Cour dans l’étonnant drame de Ferdinand Dugué, il est publiquement démasqué par son ancienne victime, le 20 juin 1792, et abattu par elle d’un coup de pistolet. En réalité, il mourut sous l’Empire.

Mais n’est-ce pas faire beaucoup d’honneur à de telles extravagances que d’y accorder même un instant d’ironie?

En 1794, Restif de la Bretonne avait raconté : « Cette femme, assez jolie, avait été donnée à un ci-devant qui la jugea digne d’être trompée par un faux mariage. » Mais Restif de la Bretonne a beau sembler garantir l’histoire, il se sentait si mal informé sur la « Teroneigne » qu’il allait au-devant de la critique dans cette bizarre conclusion : « Nous ne la croyons pas assez importante pour faire des recherches à son sujet... Il y a bien des inexactitudes dans ce que nous

venons d’indiquer; mais qu’importe au monde qu’une intrigante soit fille d’un aubergiste, d’un boucher ou d’un bourreau? » Combien d’erreurs, en effet! N’en relevons qu’une pour l’instant : « Elle vint à Paris en 1790 ou 1791. »

Il n’y eut d’un peu sérieux sur la vie de l’enfant et de la jeune tille, avant la publication des Confessions , que deux traditions locales, recueillies l’une par M. Warlomont, l’autre par M. Fuss. Suivant la première, Anne-Josèphe avait quitté, toute jeune, la maison paternelle pour échapper à la dure tutelle de sa marâtre; d’après la seconde, elle était entrée en service dans un village du Condroz, d’où un Anglais l’avait emmenée en Angleterre. Cette deuxième tradition, ajouta M. Demarteau, voulait que l’Anglais eût inspiré à Théroigne le désir d’une gloire d’artiste : elle se serait laissée enlevée pour devenir chanteuse à Londres. Mais on n’avait pas le droit de se lier à ces souvenirs locaux, malgré leur vraisemblance. L’interrogatoire subi par l’héroïne, à Kufstein, le 31 mai 1791, et résumé dans les Confessions, les a ou confirmés — et en même temps précisés — ou corrigés, si l’on peut dire : car, là où le récit de la prisonnière semble rectifier la tradition, c’est peut-être celle-ci qui, désintéressée, est vraie. Ainsi Théroigne déclara bien avoir été servante et même « vachère », mais non pas s’être en allée de Belgique avec l’Anglais : elle l’aurait connu à Londres, où, assurait-elle, l’avait emmenée une dame, dont elle était, comme on dirait maintenant, la demoiselle de compagnie; et l’historien, entre les deux versions, ne peut choisir. De même, et nécessairement, il demeure indécis sur un point lié au précédent, savoir si le conseil de se faire chanteuse fut donné à la jolie fille,

THÉR01GNË t)Ë MÉRtCOÜRf

non par l’Anglais, mais par cette dame, comme le raconte l’autobiographie, — écrite pourM. de Blanc, — dans un passage complémentaire du récit du 31 mai. Ce qui est acquis, c’est la liaison avec l’Anglais... Et c’est que la première tradition était absolument exacte... Mais voici, dans leur ordre, les faits à retenir, d’après l’intéressée, jusqu’au jour de la chute aux bras du séducteur de Londres (on verra plus loin qu’elle ne se plaignit pas d’avoir été abandonnée, mais seulement d’avoir été malheureuse avec ce jeune amant, et d’avoir dû le quitter) :

Après la mort d’Elisabeth Lahaye, une tante, que la petite Anne-Josèphe avait à Liège, la prit, puis la mit au couvent : Anne-Josèphe y fit sa première communion; quand elle en sortit, au bout d’un an, elle ne savait qu’un peu de couture. Sa tante, qui l’avait reprise, la maltraita ; la petite retourna chez son père, où sa belle-mère la maltraita aussi; alors dans sa quatorzième année [en 1775 ou en 1776 par conséquent), elle s’enfuit, mais non pas seule : elle emmena ses deux frères ; ou plutôt, avec le second, elle se réfugia chez les parents de son père, à Xhoris l, tandis que l’aîné allait demander l’hospitalité en Allemagne à un parent du nom de Campinado [nom à ne pas oublier , car Théroigne s'' en décora , ou masqua , pendant ses années de vie galante , en Angleterre et en France ).

A Xhoris, elle fut encore malheureuse; elle retourna à Liège, mais sa tante ne la traita pas mieux que précédemment. C’est alors qu’elle se plaça comme vachère dans un village du Limbourg. Puis elle fut coutu-

1. Village aujourd’hui de la province de Liège, alors de la principauté de Stavelot.

rière et « gouvernante d’enfants » chez une dame de Liège. Puis, à Anvers, à seize ans ( donc en 1778 ou 1779), elle rencontra la dame qui la prit comme demoiselle de compagnie. Cette « madame Colbert », qu’elle devait suivre à Londres quatre ans plus tard, eut pour elle « les soins d’une mère ». « Elle me fit apprendre la musique, écrivit Théroigne dans son autobiographie, d’abord pour concourir aux progrès de sa fille, avec qui je chantais des duos, ensuite dans l’intention de me faire un état en chantant dans les concerts de Londres. » Mais ce que Londres réservait aux vingt ans d’Anne-Josèphe, c’était seulement l’aventure avec l’Anglais. Elle le connut chez sa protectrice : il était beau et devait être fort riche à sa majorité, qui était proche ; aimée, elle aima; cependant elle résista un an; il dut même l’enlever de force ou à peu près (1783). Il lui avait promis de l’épouser quand il serait majeur.1 ( Et , certainement , parmi les différences , on a remarqué des analogies entre cette confession plus ou moins sincère et le commencement de la fable imaginée par Lamothe- Lang on).

Mais nous devons dire qu’il y a dans les Confessions un autre récit, moins avantageux, des débuts amoureux de la jolie Belge.

Emané du baron de Mengin-Salabert (en juillet 1791 , comme on sait par la lettre de M. Winter), ce récit la donne pour maîtresse d’abord à un avocat chez lequel elle était « servante » à Liège ; l’Anglais est le second amant, et c’est à Liège aussi qu’il le devient. Il a été « émerveillé par sa voix de sirène », un jour qu’elle

Page 1