‹ Les origines du féminisme contemporain; trois femmes de la Révolution; Olympe de Gouges, Théroigne de Méricourt, Rose LacombeChapitre 14 sur 69 · PP. 80, 84 et 90 des Confessions · texte numérisé non relu

PP. 80, 84 et 90 des Confessions

THÊR01GNE DE MÉRÎCÔURT

chantait au bord de la Meuse en blanchissant du linge. Il l’emmène à Spa, puis à Londres, où il lui fait apprendre la musique L Et cette première version, assez piquante en son détail, de la tradition recueillie par M. Fuss, n’a rien en soi d’inadmissible. Le moment venu, il apparaîtra que le baron de Mengin-Salabert fut un accusateur d’une crédulité ou d’une fantaisie étonnante contre la patriote de 1789 et de 1790; mais son témoignage sur les antécédents de la révolutionnaire n’est pas indigne d’attention. Cet ennemi fanatique et jovial ne savait pas seulement, de façon plus ou moins exacte, la liaison avec l’Anglais; il savait même que 1a. « mignonne », comme il l’appelle, « à l’âge de treize ou quatorze ans, gardait les vaches », et aussi que, plus tard, comme nous le raconterons, elle avait paru « dans les concerts ».

La suite du récit de la prisonnière à M. de Blanc fait durer jusqu’en 1787 la liaison avec l’Anglais. Liaison lamentable après un temps de félicité, sans que Théroigne, s’il l’en fallait croire sur parole, eût eu le moindre tort. A peine en possession de sa fortune, le jeune homme avait changé : au lieu de se préparer à épouser sa maîtresse, il avait voulu partir avec elle pour Paris, où il s’était abandonné à tous les genres d’excès. Il l’avait, il est vrai, dotée de 200.000 livres de France. Elle réussit à le ramener en Angleterre, mais non à l’arracher à la débauche. L’aimant toujours, mais n’ayant plus le courage de vivre avec lui, elle le quitta.

Selon Mengin-Salabert, la rupture aurait eu lieu beaucoup plus tôt, et c’est Théroigne qui aurait été quittée. Le certain est qu’elle mentit à M. de Blanc en

n’avouant pas qu’à Paris elle avait agréé un autre amour, ou plutôt s’était laissée entretenir par un personnage dont, cependant, elle parla, mais comme d’un soupirant d’abord timide, puis éconduit le jour où il avait osé se déclarer. Peu après son arrivée à Paris, elle avait, dit-elle, placé 50.000 livres à fonds perdus, à

10 0/0, chez un vieillard qui lui témoigna bientôt la plus vive sympathie, mais avec une décence parfaite.

11 ne se trahit qu’au moment où il la vit prête à retourner en Angleterre. Plus d’une fois elle avait eu, en rentrant chez elle, la surprise de cadeaux d’une assez grande valeur, sans pouvoir en deviner la source : le vieillard la lui découvrit ce jour-là, dans son amer chagrin du départ résolu, et il lui ht des reproches auxquels elle répondit en le forçant de reprendre tout ce que le mystère l’avait obligée à garder. Joli conte, dont M. de Blanc fut dupe jusqu’à l’heure où il eut sous les yeux des lettres du vieil amant, saisies lors de l’arrestation de l’héroïne et envoyées à Vienne. Sans doute, Théroigne n’avait pas aimé l’homme qui les avait gémies; mais ce n’en était que plus fâcheux : elle apparaissait bien sous la ligure d’une courtisane, et dès un temps où elle voulait avoir offert encore, auprès d’un libertin, une noble image d’amour quand même. Le malheureux vieillard était le marquis de Persan. Devenue sa maîtresse en 1785, — peut-être l’année précédente, — elle avait été aussi cruelle à sa « bourse » qu’à son cœur : le mot est de lui, dans la quatrième et dernière des élégies en prose que M. Strobl-Ravelsbcrg aurait dû publier intégralement, mais dont il a donné le plus curieux. La liaison, à demi brisée en 1787, fut déhnitivement rompue en 1788.

Ce n’est pas, du reste, à M. Strobl-Ravelsberg, mais aux Goncourt, qu’on doit la publication de la plus ancienne des pièces connues, relatives à cette liaison. Voici le document, acte notarié du 21 avril 1786, auquel songeait Théroigne quand elle disait avoir placé 50.000 livres à 10 0/0 chez le vieillard qu'elle ne nommait point :

Anne-Nicolas Doublet de Persan, chevalier, marquis de Persan, comte de Dun et de Pateau, reconnaît à demoiselle Anne-Josèphe Théroigne, mineure, demeurant rue de Bourbon-Villeneuve, cinq mille livres de rentes annuelles et viagères exemptes de toute imposition, payables en deux termes, de six mois en six mois : la présente constitution faite sur le pied de cinquante mille livres que mondit sieur marquis de Persan reconnaît et confesse avoir reçues de la demoiselle Théroigne. Il pourra se libérer en rendant la somme.

Evidemment, ce contrat reposait sur une fiction. Un galant mensonge faisait du protecteur de la jeune femme le débiteur qui lui pouvait décemment constituer cette rente. Et déjà, en 1785, le vieil amant avait été si généreux qu’il put écrire en 1787 : « J’ai tout sacrifié... il y a deux ans». Il avait «tout sacrifié» pour la retenir, car elle voulait déjà le quitter : c’est même ce qui nous a fait penser que la liaison pouvait dater de 1784.

Mais quand, au juste, Théroigne était-elle venue à Paris? Y avait-elle, réellement, suivi l’Anglais, ou bien y vint-elle seule pour y chercher fortune, ou encore avec un autre amant? Enfin, en Angleterre, quelle avait été, véritablement, sa vie? Ces questions recevront peut-être un jour, du hasard d’une découverte

ou d’un bonheur de recherches, des réponses assez piquantes : par exemple si Ton apprenait qu’en Angleterre la future amazone s’était mariée. Les Confessions (p. 182) ont révélé qu’elle eut une fille, appelée Françoise-Louise dans un document et « feu mademoiselle Septenville » dans un autre; malheureusement, les deux pièces, postérieures à la mort de l’enfant, — l’une est du 18 avril 1788, l’autre du lendemain, — sont simplement deux reçus, le premier d’une somme de 360 livres qui payait à un nommé Kertzen la pension et les frais de maladie de la pauvre petite, le second d’une somme de 67 livres touchée par Cervenon, du collège royal de chirurgie, à Paris. On ne sait donc ni où, ni quand, ni de quelle aventure était née cette fille de Théroigne; mais, d’autre part, dans un contrat passé en 1787 avec un homme dont nous aurons à nous occuper, le célèbre chanteur ïenducci, Théroigne se faisait ou se laissait donner plusieurs noms : Le Compte, Campinado et « Théroigne Spinster1 », comme si elle avait été la femme d’un Spinster, ou même l’était encore. Dans son autobiographie, elle raconta qu’en 1787, ignorant la mort de son père2, et voulant aller le voir et lui faire accepter une partie de sa fortune, — effectivement elle alla en Belgique cette année-là, — elle avait « résolu de dire » qu’elle était veuve et tenait tout son bien de son mari. « Si je n’avais pas usé de cette précaution, assurait-elle, je n’aurais pas osé paraître devant mon père... En conséquence je pris un nom anglais » 3, celui de Spinster, inséré pour cette raison dans le contrat avec Tenducci.

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