‹ Les origines du féminisme contemporain; trois femmes de la Révolution; Olympe de Gouges, Théroigne de Méricourt, Rose LacombeChapitre 15 sur 69 · Les Confessions , p · texte numérisé non relu

Les Confessions , p

THÉROIGNE DE MÉRïCOURT

Mais il se pourrait que cette prétendue invention de piété filiale eût été inventée par la prisonnière afin de cacher à son juge certains points de sa vie : autrement dit, qu’en 1787 Théroigne fût veuve ou qu’elle eût un mari dont elle se serait séparée ou qui l’aurait quittée pour des motifs d’un aveu difficile pour elle; et, d’hypothèse en hypothèse, on arriverait à se demander si ce mari — ce Spinster — n’était pas encore vivant en 1791, et si la crainte des révélations qu’il aurait pu faire n’expliquerait pas l’explication fournie par l’héroïne de l’insertion du nom dans le contrat. Aussi bien, on lit vers la fin des Confessions que « le nommé Spinster » avait appartenu et peut-être appartenait encore, en 1791, à un régiment d’infanterie anglais1. Mais, époux ou seulement amant de la jeune aventurière, ce qu’on voudrait savoir surtout, c’est quand il devint l’un ou l’autre et s’il n’était pas le père de la fille qu’elle perdit en 1788. Ce dernier problème se complique, il est vrai, du nom de Septenville donné à la petite morte dans le reçu du chirurgien. Enfin, l’origine du nom de guerre Gampinado étant connue2, il reste à découvrir ce que pouvait rappeler à Théroigne le nom de Le Compte. Elle déclara ne l’avoir jamais pris avant le contrat avec Tenducci; mais pourquoi l’aurait-elle pris à cette occasion? Selon toute probabilité, il représentait aussi une aventure, ou des aventures, qu’elle n’avait pas envie de confesser à M. de Blanc. — Elle avait, d’ailleurs, bien le droit de les lui cacher, son rôle politique

1. C’est pourquoi nous n’avons point osé supposer que ce Spinster fût le même que l’Anglais ravisseur. Cependant la supposition n’est pas interdite.

2. Michelet s’était figuré qu’elle se le fit « en mémoire de son pays (la Campine) »,

étant seul en cause. — Ajoutons qu’il est permis de se demander si, à Londres, un moment, elle n’avait pas été chanteuse, comme on verra qu’elle le fut à Gênes peu avant la Révolution. C’est à Londres que Mengin- Salabert la fait débuter « dans les concerts ». Et si, au résumé, nos hypothèses semblent charger de trop d’événements le temps qu’elle aurait passé en Angleterre, nous observerons qu’elle y passa peut-être un plus long temps qu’elle ne le dit : rien ne prouve, qu’elle eût déjà vingt ans lors de son départ de Belgique.

A Paris, où, d’après son récit, elle serait arrivée, comme on sait, avec 200.000 livres, et où M. de Persan multiplia pour elle les sacrifices, elle aurait, selon Beaulieu, ruiné plusieurs « personnages assez considérables ». Non pas, d’ailleurs, par avidité; « pour ses menus plaisirs ». ( Essais historiques). Mais Beaulieu ne nomme pas ces personnages, et peut-être n’eût-il pu citer que le marquis. Dans la note de l’ Histoire de la Révolution par deux amis de la liberté , il avait écrit seulement de la « fille entretenue » : « Abandonnée par un amant qu’elle avait ruiné. » Un amant ! et, sans nul doute, M. de Persan, bien que celui-ci, au vrai, n’eût pas abandonné la prodigue : il avait dû, ce que Beaulieu ignorait, céder la place à Tenducci, qui, vieux viveur endetté, le vengea en pillant Théroigne de son mieux. D’autre part, si le Répertoire universel , historique , biographique des femmes célèbres mortes ou vivantes (1826-1827) affirme : « Sa dernière conquête fut le financier M. de Percans, qui, dès 1788, la délaissa », l’erreur saute aux yeux : il faut lire M. de Persan, qui n’était pas financier mais appartenait à

THÉROIGNE DE MÉRTCOÜRT

l’administration générale des Finances, dont il dirigeait un des départements ( Almanach royal). Et, en définitive, on a le droit de supposer que, si la jolie fille le ruina, — mot peut-être excessif malgré tout, — elle eut la bonté de ne ruiner aucun autre homme en même temps.

Georges Duval a bien prétendu qu’elle avait été la maîtresse du « baron prussien Gloots » ; mais il place la rencontre aux derniers jours de l’ancien régime. Théroigne, dit-il, était « à peu près réduite à la misère par Ja disparition successive de ses adorateurs », qu’elle avait comptés « par douzaines », quand elle eut la chance de plaire au baron. 11 ajoute : « Tous deux firent quelque temps bourse commune; mais elle commençait à s’épuiser (la bourse) lorsque survint la Révolution française, qui ouvrit une voie de salut à tous les hommes perdus d’honneur et de dettes, aux gens de sac et de corde de tous les pays... » ( Souvenirs de la Terreur). Ce serait donc même après Tenducci — elle rompit avec le chanteur à la fin de 1788 — que la future patriote aurait eu le futur Orateur du genre humain , Anacharsis Cloots. Mais, pour n’avoir pas à reparler de cette histoire entièrement de fantaisie, nous ferons remarquer tout de suite : 1° que Jean- Baptiste du Val-de-Grâce, baron de Cloots, né prussien en effet, près de Glèves, en 1755, possédait 100.000 livres de rente quand « survint la Révolution » ; 2° qu’à l’époque où il serait devenu l’amant de Théroigne il était au Maroc ou à Lisbonne ( Anacharsis Cloots , par G. Avenel, livre I), et elle à Gênes. Il revint à Paris après la prise de la Bastille; elle y était rentrée bien avant, le 11 mai. (Les Confessions , p. 95).

Quant aux « douzaines » d’adorateurs qui auraient joui de la belle, Duval, bien entendu, les laisse tous, impartialement, à la cantonade; et l’on aurait beau dire qu’on ne prête qu’aux riches, la demi-mondaine ne paraît pas même avoir, pour le plaisir, trompé M. de Persan avant 1787, année où Tenducci, bien que ce fût un castrat, et laid, et vieux, la fit, selon Villiers, « raffoler de sa personne ». ( Souvenirs d'un déporté , 1802).

Il y a cependant un point assez inquiétant. Quand, pour la première fois, en 1785, elle voulut rompre avec le marquis, elle s’était prise d’enthousiasme pour un chanteur italien, le célèbre ténor Giacomo David, et l’on peut se demander si cet enthousiasme n’alla point de l’artiste à l’homme, qui avait trente-cinq ans. Elle voulait le suivre en Italie pour y chanter avec lui. C’était entre eux chose convenue1. Du reste, il est à noter que les amitiés les plus vives de la protégée du marquis — elle avait sans doute un salon comme la 'patriote en eut un — furent pour des Italiens ou d’autres « étrangers ». « Vous m’avez toujours maltraité quand je ne vous faisais que du « bien, écrivait « M.de Persan dans sa dernière lettre », et vous avez toujours été la dupe de tous les italiens et étrangers dont vous avez fait vos amis. » ( Les Confessions , p. 180). Malheureusement David est le seul que l’on connaisse. On ne l’avait pas encore entendu à Paris lorsque, en 1785 (quinzaine de Pâques), il parut au Concert spirituel ; il n’y réussit pas pleinement, le public parisien n’étant pas habitué aux broderies du chant à la mode en Italie; la résistance ne tomba qu’au retour du grand artiste l’année suivante. ( Mercure de France , 15 avril 1786).

Page 1