‹ Les origines du féminisme contemporain; trois femmes de la Révolution; Olympe de Gouges, Théroigne de Méricourt, Rose LacombeChapitre 16 sur 69 · Les Confessions , p · texte numérisé non relu

Les Confessions , p

TIIÉ R OIGNE DE MÉRICOURT

Mais, probablement, Théroigne avait pris en Angleterre le goût de ces ornements cle la virtuosité italienne, non moins admirés à Londres qu’à Florence, Venise ou Naples. Et, en admettant qu’elle ait aimé l’homme, certainement c’est la dilettante , la musicienne, non la femme, qui d’abord se passionna pour le ténor discuté ; comme c’est la musicienne qui, deux ans plus tard, livra la charmante au vieux castrat. Mais sa résolution un moment d’aller chanter en Italie avec David pour guide et maître, voilà le plus curieux de l’épisode, et par où, d’avance, achève de s’expliquer l'aventure avec Tenducci; car ce n’est pas seulement par une sorte de vertige d’admiration pour le soprano que la courtisane devint sa maîtresse, si l’on peut dire : elle voulut réaliser sous ses auspices le rêve de gloire, et aussi de fortune, dont les sacrifices du marquis n’avaient pu la détacher qu’en apparence. Elle eut Tenducci pour professeur, sans doute avant de l’avoir pour amant, et se rendit avec lui à Gênes en 1788, le contrat de 1787 stipulant même qu’elle chanterait au théâtre.

Evidemment, la future amazone était née ambitieuse, et le « démon de la musique », suivant un mot de M. de Persan, la posséda. La tradition d’après laquelle l’Anglais l’aurait enlevée en lui inspirant le désir d’une existence de virtuose est moralement vraie, s’il n’est pas prouvé qu’elle le soit réellement. En tout cas, l’amour du marquis fut un duel de trois ou quatre ans avec le « démon» qui, selon cette tradition, l’aurait déclassée en l’exilant puis jetée dans la galanterie. La disproportion des âges fit le duel plus inégal, mais il n’en faudrait pas exagérer la part d'influence. La passion de Théroigne pour Tenducci indique assez que les avantages de la jeunesse en amour n’avaient pas grand

prix aux yeux de l’exaltée. C'est là, d’ailleurs, un point sur lequel nous aurons à revenir. Il suffit ici de constater que les soixante ans du marquis auraient pu ne pas déplaire si la « fille entretenue » avait eu l’âme de sa condition. M. de Persan, meme, n’eut soixante ans qu’en 1788 E

Elle n'avait pas l’âme de sa condition. Voilà ce que nous ne saurions trop souligner. Elle aimait le luxe, et dans ses mains l'argent se volatilisait, pour ainsi dire ; mais, dans la même lettre où — après la rupture — le marquis gémissait: «Oui,... vous avez cruellement affligé et mon cœur et ma bourse », il se montrait encore non seulement épris, mais plein d’estime malgré tout pour l’ingrate. « Adieu, chère amie, terminait-il,

1. On ne trouve la date de sa naissance ni dans le Dictionnaire de la Noblesse , de La Chenaye-Desbois et Badier, ni dans Y Annuaire de la Noblesse , de Borel d’Hauterive; mais le chef actuel du nom, arrièrepetit-neveu du personnage, M. le marquis de Persan, consul général à Varsovie, nous a certifié que son arrière-grand-oncle était né en 1728.

M. Marcellin Pellet l’avait vieilli assez sensiblement en lui donnant pour mère « cette Mmo Doublet de Persan dans le salon de laquelle prirent naissance les fameux Mémoires secrets , dits de Bachaumont ». Cette M me Doublet, née Legendre, mariée en 1698, était devenu veuve en 1723. Son mari, du reste, était un Doublet de Breuillepont (et non de Persan); et l’erreur initiale de M. Marcellin Pellet est d’avoir confondu ce Doublet de Breuillepont, secrétaire des commandements du Régent, avec Nicolas Doublet, marquis de Persan, conseillerau Parlement, puis maître des requêtes et intendant du Commerce, qui épousa en 1724 Marie- Madeleine Frezeau de la Frezelière; mariage d’où naquit d’abord le futur protecteur de Théroigne.

Il faut dire pour l’excuse de M. Marcellin Pellet que les Breuillepont et les Persan étaient issus de la même souche, laquelle avait fourni trois branches: celle des seigneurs et marquis de Persan, celle des seigneurs et marquis de Bandeville, celle des seigneurs (non marquis) d’Olbot et Breuillepont. Le titre de marquis porté par les Persan ne fut d’ailleurs régularisé, par lettres patentes, qu’en 1764, en faveur précisément de notre Anne-Nicolas Doublet de Persan, dont le père était mort en 1757.

Les Goncourt n’avaient, eux, commis aucune erreur, n’ayant rien dit de la famille ni du personnage, et M. Strobl-Ravelsberg ne s’est pas trompé non plus, n’ayant pas été plus curieux.

TITÉROTCxNE de méricoürt

comptez sur les sentiments que vous m’avez inspirés et qui, malgré vos torts envers moi, ne finiront qu’avec la vie de celui qui vous aimera et vous honorera toujours. » [Les Confessions, p. 180-181). C’est qu’il savait toute la fierté de ce caractère, poussée jusqu'à un orgueil dont il avait eu à se louer s’il avait eu à s’en plaindre. Il s’était désolé de n’avoir pas obtenu au moins « la douceur, cet abandon, cette confiance qu’un homme qui aime doit attendre de la femme qui lui est attachée » (; ibid ., p. 177); il avait maudit les « grands airs » où souvent se heurtait sa pauvre tendresse presque inutilement généreuse; mais cet orgueil de X artiste-née déchue, comme certainement elle s’apparaissait à ellemême dans l’impatience de son obscurité dorée, avait tenu Théroigne à l’écart du monde des filles, et elle n’avait pas compromis l’amant qui, marié1, père d’un fils de plus de trente ans2, d’une fille de vingt3, maître des requêtes4 et intendant du département des péages5, devait si fortement désirer que sa liaison avec elle demeurât secrète. Les Concourt ont fait une jolie phrase, mais fausse, en écrivant : « Elle plaît à la mode, le scandale la dote. » La mode l’ignora, et c’est le mystère qui la dota. La preuve en est dans la page du comte Thomas d’Espinchal qu’a publiée /’ Intermédiaire des chercheurs : « Les personnes, qui, comme moi, fréquentaient beaucoup les spectacles et les endroits publics avant 1789, peuvent se rappeler que, peu

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