‹ Les origines du féminisme contemporain; trois femmes de la Révolution; Olympe de Gouges, Théroigne de Méricourt, Rose LacombeChapitre 2 sur 69 · POURQUOI ELLE APPARTIENT A L’HISTOIRE · texte numérisé non relu

POURQUOI ELLE APPARTIENT A L’HISTOIRE

Condamnée à mort par le tribunal révolutionnaire le 12 brumaire an II (2 novembre 4793), Olympe de Gouges fut guillotinée le lendemain. Follement héroïque, elle avait bravé Féchafaud jusqu’à le mériter. Son fils, Pierre Aubry, ancien ingénieur devenu officier, la renia le 17 brumaire dans une Profession de foi civique , de lâcheté monstrueuse; et, le 27, un journal des plus violents, la Feuille du salut public , traçait d’elle ce portrait justifiant le jugement qui l’avait frappée : «Olympe de Gouges, née avec une imagination exaltée, prit son délire pour une inspiration de la nature. Elle commença par déraisonner et finit par adopter le projet des perfides qui voulaient diviser la France ; elle voulut être homme d’Etat, et il semble que la loi ait puni cette conspiratrice d’avoir oublié les vertus qui conviennent à son sexe ».

Le même jour, à la Commune, Chaumette, rabrouant une députation de femmes en bonnets rouges, s’écriait : « Rappelez-vous l’impudente Olympe de Gouges, qui, la

première, institua des Sociétés de femmes, qui abandonna les soins de son ménage pour se mêler de la république et dont la tête a tombé (sic) sous le fer vengeur des lois. » Ainsi que la Feuille du salut public , il la rapprochait de Madame Roland, guillotinée le 18 (8 novembre), « la Roland », disait-il, « cette femme hautaine d’un époux sot et perfide ». Il ne manquait à la rude semonce qu’un autre exemple tragique, le plus illustre, celui de Marie-Antoinette, décapitée le 16 octobre et dont la Feuille du salut jmblic n’avait pas omis de rappeler le supplice. Et l’article et le discours, cités dans le même numéro du Moniteur (29 brumaire), sont à la fois deux témoignages précieux du furieux antiféminisme de la plupart des hommes de la Révolution, et deux preuves de l’importance d’Olympe de Gouges, de sa célébrité en 1793 h

Cette femme, qui n’est plus que l’ombre d’un nom, sauf pour de rares curieux, appartient donc à l’histoire, qui l’a jusqu’ici trop dédaignée. Elle ne fut jamais populaire, mais elle marqua dans la tourmente. Elle n’y joua point, comme Théroigne, un rôle sanglant d’amazone. Ce fut une amazone, mais de la plume, une Bradamante bleue. Aveugle souvent en ses jugements tout d’instinct sur les hommes et les choses; ridicule plus souvent encore dans l’expression de ses enthousiasmes ou de ses haines ; d’ailleurs à moitié folle d’orgueil et aussi, par instants, bien près du délire de la persécution : mais une des âmes les plus hautes et les plus généreuses de l’époque, l’amour le plus vrai pour les

1. D’après les Révolutions de Paris (n° 216), la phrase de Chaumette sur Olympe aurait été celle-ci : « Rappelez-vous cette virago, cette femme-homme, l’impudente Olympe de Gouges, qui la première institua des assemblées de femmes, voulut politique!* et commit des crimes. »

humbles, la passion du bien public, et tout à coup une clairvoyance politique étonnante, s’élevant, lors du procès du roi, jusqu’au don de prophétie, et se rehaussant en outre, cette fois-là, d’une sublimité de courage qui suffirait pour le rachat des pires extravagances d’admiration de soi.

Puis, Olympe de Gouges fut la première parmi les héroïnes de la Révolution à demander à celle-ci d’être logique en proclamant les droits de la femme et de la citoyenne. Elle traça une Déclaration de ces droits. Elle est le grand aïeul féminin du Féminisme intégral.

Malheureusement, elle n’arriva jamais à écrire , n’eut pas même le désir d’y arriver. Et le style, par quoi seul durent les pages les plus hardies même d’inspiration, l’a fatalement punie de l’avoir méprisé. Elle périt avec son œuvre, qui ne pouvait lui survivre.

Comme ce fut une toquée dans ses mauvais jours, trop nombreux, ce fut une gâcheuse dans ses meilleurs. Mais, à son imagination fertile et brûlante, à son cœur d’apôtre, donnez des moyens d’expression patiemment acquis, elle apparaît supérieure même à Mme Roland par l’étendue et la nouveauté des vues. La politique ne borne point sa pensée : l’idée totale de justice l’enivre, puisqu’elle construit sur le droit humain , non sur celui d’un sexe, la Cité fatidique.

LA MONTALBANATSE. SON VÉRITABLE NOM. SA FAMILLE. SON MARIAGE. — LA COURTISANE. SA BEAUTÉ. LA MÈRE.

Elle était née à Montauban, le 7 mai 1748. Lorsqu’elle parut devant le tribunal révolutionnaire, elle avait donc quarante-cinq ans, et non pas trente-huit comme elle le déclara : car un courage manqua devant ses juges à cette femme héroïque, celui de son âge. Faiblesse innocente, curieuse cependant, surtout quand on sait que des amours violentes, le travail, des ambitions déçues, puis la gêne, l'imminence de la pauvreté avaient prématurément vieilli Olympe de Gouges. Il ne restait plus trace, sur ce visage, d’une beauté qui fut célèbre. Les cheveux étaient tout gris. Mais il importait peu au tribunal, et l’amusant mensonge prit rang de vérité par son inscription tranquille au procès-verbal de l’audience.

Le piquant est que le Bulletin du tribunal révolutionnaire et d’autres journaux, Moniteur , Révolutions de Paris, etc., ayant enregistré à leur tour, dans une indifférence absolue, la parole d’obstinée coquetterie, les biographes se la sont transmise, avec leur ordinaire fidélité dans le dévouement à l’erreur. En effet, si Olympe de Gouges avait dit vrai, c’est en 1755 qu’elle serait née, et c’est bien cette année-là que tous les dictionnaires la font naître, — à l’exception d’un seul ( Grand dictionnaire universel). Michelet luimême fut dupe.

On doit féliciter M, Wallon. Avant d’écrire sur

Olympe, dans son Histoire du Tribunal révolutionnaire , il prit la peine d’interroger sur elle les Archives nationales : il y trouva, dans un dossier d’une cinquantaine de pièces (W. 293, dossier 210), un jugement du tribunal civil de Ja Seine daté du 4 fructidor an VI, et rectifiant le procès-verbal de l’audience quant à l’âge et aussi quant au nom de famille de la condamnée. Mais il faut croire qu’il est impossible d’être pleinement exact, car M. Wallon, malgré ce document décisif, nous dit qu’elle s’appelait Marie Gouge, alors que le nom très nettement substitué à celui d’Olympe de Gouges est Marie Gouze. Même faute dans un ouvrage d’intérêt local : Galerie biographique des personnages célèbres de T arn-et- Garonne, où c’est même en la transcription de l’acte de naissance que l’on commit l’erreur. Cet acte se trouve aux registres des paroisses de Montauban et nous apprend que le père de Marie Gouze, Pierre Gouze, était boucher. La femme de ce boucher s’appelait, de son nom de famille, Mouissct; son prénom était Olympe.

D’où vint le bruit, pendant la Révolution, qu’Olympe de Gouges était bâtarde de Louis XV? En octobre 1792, Léonard Bourdon ayant donné à cette légende un retentissement dangereux, elle se fâcha. Seulement voici ce qu’elle publiait : « Je ne suis point la tille d’un roi, mais d’une tête couronnée de lauriers, je suis la fille d’un homme célèbre, tant par ses vertus que par ses talents littéraires ». [Compte moral rendu). Et le 4 juin 1793, dans son Testament politique, si elle laissait encore à deviner le nom, si même, plus mystérieuse, elle n’indiquait cette fois ni l’une ni l’autre des sortes d’illustration du personnage, elle se plaignait, fièrement gémissante, d’avoir été frustrée, par le « fana-

tisme », de la « fortune » et du « nom d’un père célèbre ». Véritable énigme pour qui n’avait pas lu un roman d’Olympe de Gouges, paru en 1788 et intitulé : M ëmoire de Madame de Valmont sur V ingratitude et la cruauté de la famille des Flaucourt envers la sienne , etc., car cet ouvrage bizarre, bâclé, affreusement écrit, intéressant quand meme, est, à n’en pas douter, une autobiographie déguisée, plus ou moins libre en de certains endroits; et c’est un réquisitoire contre la famille des Pompignan, très reconnaissable sous le nom de famille des Flaucourt ; et le marquis de Flaucourt, poète tragique, lyrique et catholique, père de Madame de Valmont, c’est-à-dire d’Olympe, n’est autre, évidemment, que le poète marquis Le Franc de Pompignan, né à Montauban en 1709 et mort en

Sous ce titre : Vers de Madame de Valmont en recevant la triste nouvelle de la mort de son père, on trouve à la tin du Mémoire un résumé, involontairement comique, des doléances filiales de l’auteur :

D’un mortel vertueux, oui, j’ai reçu le jour,

Mais l’affreux fanatisme étouffa son amour;

La mort me l’a ravi, sans que de la nature Son cœur glacé par l’âge ait senti le murmure. Cependant, quand mes yeux commençaient à s’ouvrir, Sur mon sort malheureux il parut s’attendrir.

Et, l’orgueil l’emportant sur les regrets inutiles, Olympe s’écrie :

Je dois à ce grand homme, admiré par la France,

D’un esprit naturel la vive intelligence,

Elle prétendait môme lui ressembler physiquement. Peignant dans le Mémoire sa toute première enfance, elle disait : « Le marquis poussa la tendresse pour moi jusqu’à renoncer aux bienséances en m’appelant publiquement sa fille. En effet, il eût été difficile de déguiser la vérité : une ressemblance frappante était une preuve trop évidente. »

Mais enfin, née de l’adultère, comment pouvait-elle dans son Testament parler de ses « droits » méconnus « à la fortune et au nom » de son vrai père? « Au nom » cela semble absurde. On verra ce que cela signifiait pour elle, quand nous nous occuperons de son féminisme. Dans le Mémoire , l’adultère est conté, même gaiement, après cette légère précaution : « De quelles expressions puis-je me servir pour ne pas blesser la pudeur, le préjugé et les lois, en accusant la vérité ? » L’excuse de la mère est qu’elle se donne, mariée, à un homme que, jeune fille, elle avait aimé, qui l'adorait, voulait l’épouser, et qu’on avait séparé d’elle, envoyé à Paris, d’où il revenait illustre, mais non guéri de l’ancienne passion, après environ quinze ans. Telle est en effet — pour rendre aux personnages le nom qu’ils portent dans le roman — l’histoire des amours du marquis de Flaucourt et d’Olinde, mère de Madame de Valmont. Et, circonstance encore atténuante, si l’on veut, le mari d’Olinde était absent quand revint le marquis. Il rentra chez lui « le jour même » où sa femme lui faisait cadeau d’une petite fille qui ressemblait si fort à M. de Flaucourt. « Bien loin de s’en plaindre, ajoute Madame de Valmont, le nouvel Amphitryon prit la chose en homme de cour. »

Nous devons à l’obligeance de la mairie de Montau-

ban l’acte de mariage de Pierre Gouze et d’Olympe Mouisset (31 décembre 1737). Pierre Gouze avait vingt et un ans, Olympe Mouisset vingt-quatre (*I)1; c’est donc à trente-quatre ans — Marie Gouze étant, on se le rappelle, de 1748 — qu’elle serait devenue la maîtresse de Le Franc de Pompignan, alors peu éloigné de la quarantaine.

On peut se demander, en effet, si Olympe de Gouges n’a pas menti en s’attribuant une origine paternelle doublement flatteuse. Il y a dans le Mémoire, sur d’autres points, des embellissements de la vérité connue ou probable, qui, sans justifier un scepticisme total, provoqueraient chez des esprits chagrins un excès de méfiance. Non seulement orgueilleuse, mais vaniteuse, et de façon démesurée, et meme démente quelquefois, Olympe de Gouges apparaîtrait à ces juges moroses, dans leur peur d’être dupes, tout à fait capable de la somptueuse imposture que serait l’invention, intrépidement soutenue, d’une telle origine. Nous sommes persuadé qu’on lui ferait injure. Le Mémoire ayant littérairement la forme d’un roman, rhéroïne-autcur usait, après tout, de son droit en corrigeant la vérité, là où celle-ci, pour une raison ou pour une autre, lui déplaisait; et, à coup sûr, la raison était soit de vanité, soit d’intérêt, comme, dès maintenant, pour la vanité l’exemple s’en offre de Madame de Valmont disant : « Je sors d’une famille riche, dont les événements ont changé la fortune. Ma mère était fille d’un avocat » ; mensonge trahi par l’acte de mariage d’Olympe Mouisset, la déclarant « fille de Jacques Mouisset, tondeur » ; mais des retouches de ce genre, précisément, sont

1. Les chiffres romains précédés d’un astérisque renvoient à V Appendice.

d’un véniel qui ne permet pas d’en induire l'inexcusable d’une revendication de gloire filiale, issue toute d’un délire d’amour-propre.

Si Olympe de Gouges souffrait d’une vanitite aux crises suraiguës, et s’il y avait en elle, d’ailleurs, un goût dangereux pour le romanesque, il faut songer que c’était, malgré tout, la nature la plus franche, la plus loyale ; que, du moins, dans toutes les circonstances de sa vie littéraire et politique où l’historien peut la juger avec certitude, elle a belle figure à' honnête homme , cette femme si puérile par des travers d’esprit, des faiblesses qu’elle ne sut pas cacher, dont elle fit meme, à son grand préjudice, ostentation; et, plus on regarde les hauts côtés de son caractère, plus il semble inadmissible qu’elle ait péché contre la vérité, contre l’honneur aux dépens, à la fois, de sa mère, de son père et du poète célèbre accusé par elle de l’avoir « oubliée au berceau »L

L’infamie qu’elle aurait commise en se fabriquant cet état civil d’orgueil excéderait meme l’odieux dans la dernière partie du Mémoire : car c’est là que les Pompignan, nous voulons dire la veuve, le frère et le fils du poète, sont attaqués, Olympe de Gouges leur reprochant une dureté de cœur ou une déloyauté abominables ; et, si l’on devait penser qu’elle les calomnie, qu’elle n’avait pas et savait n’avoir pas le droit de se prétendre la demi-sœur, selon la nature, de ce fils légitime, il n’y aurait pas de mépris assez vigoureux pour l’auteur de ce réquisitoire de mensonge.

L’insistance d’Olympe de Gouges sur des griefs tout pécuniaires a déjà, par soi seule, quelque chose de cho-

1. Mary Lafon, qui était du Tarn-et-Garonne et qui s’est occupé de la Montalbanaise, croyait bien qu’elle était fille de Le Franc de Pompignan,

quant. On préférerait qu’ils ne fussent qu’indiqués. Surtout on serait ravi d’une sorte d’indifférence hautaine chez Olympe pour cette question d’argent, remuée au contraire avec une amertume furieuse. Néanmoins, on comprend que la fongueuse méridionale, extrême en toutes ses impressions, et qui n’eut jamais la force de ne pas les crier, se soit vengée comme elle l’a fait : si toutefois elle n’eut pas, de son côté, quelques torts, et peut-être elle en eut de graves, avec ce tempérament d' impulsive et ce qu’on pourrait appeler son génie de réclamation et de lamentation. Quoi qu’il en soit, voici — dans son français piteux — ce que la pseudo-Madame de Yalmont raconte : « Si M. le marquis de Flaucourt n’a pas rendu avant sa mort ce qu’il devait à ma mère, s’il n’a pas adouci sa misère dans sa vieillesse, la faute en est à sa cruelle épouse, à qui il en a remis le sort... Pourquoi cette femme pieuse a-t-elle donné [après la mort du marquis) trois cent mille livres aux couvents ou à ceux qui ont su la tromper, sans songer à acquitter les dettes de son époux et ses engagements? » Et c’est ensuite le frère du marquis, l’archevêque — on sait que le frère cadet du poète Le Franc de Pompignan fut évêque du Puy, et ensuite archevêque de Vienne - — inutilement sollicité par Madame de Valmont, en faveur de la pauvre vieille Olinde, sa sœur de lait cependant; et, enfin, c’est le fils oubliant la promesse qu’il avait faite d’une partie de sa fortune à « sa très chère sœur », comme il appelait cette Valmont. Trio de mauvais riches, où le manque de pitié s’aggrave, chez le fils et la veuve, d’un manque de foi. Olinde écrit à sa fille qui fait pour elle d’incessants sacrifices : « Sans toi, que deviendrais-je dans l’affreuse indigence où je suis réduite? » Car Olympe

de Gouges ne le laisse point ignorer : elle se saigne pour sa mère.

Le bouclier Pierre Gouze était mort jeune. Quand, au juste? nous l’ignorons; mais lorsque Marie Gouze, à dix-sept ans, se maria, Olympe Mouisset était veuve.

C’est à Montauban, et non point à Paris, comme le disent certains dictionnaires, que la future Bradamante bleue devint Mmc Aubry, du nom de son mari (24 octobre 1765). Union qui, d’ailleurs, ne pouvait pas flatter son jeune orgueil. Nous lisons dans l’acte de mariage : « Louis-Yves Aubry, officier de bouche de messire de Gourgues, intendant de Montauban... » L Et, sans doute, il était fier, Lui , de servir un personnage aussi important; pour Elle, ambitieuse de naissance, si l’on ose dire, en était-il moins domestique? Ecoutons Madame de Valmont. Elle se garde de préciser, mais cette déclaration suffit : « L’on me maria à un homme que je n’aimais point, et qui n’était ni riche ni bien né. Je fus sacrifiée sans aucunes raisons qui pussent balancer la répugnance que j’avais pour cet homme. » Ni riche, ni bien né ! Traduction encore vaniteuse du désespoir de vanité de Marie Gouze, lorsqu’elle dut accepter la main de 1’ « officier de bouche ». Quant à sa « répugnance » pour la personne même de cet Aubry, était-ce l’effet seulement de la vulgarité probable, à tous égards, d’un homme d’aussi basse condition, qualifié nettement de <' cuisinier » dans l’acte de naissance de son fils, Pierre Aubry, le 29 août 1766 ?2

L’intelligence inculte mais alerte et fiévreuse de la foute jeune fille souffrit certainement du contraste ; elle se sentait d’avance incomprise , comme on devait

Page 1