‹ Les origines du féminisme contemporain; trois femmes de la Révolution; Olympe de Gouges, Théroigne de Méricourt, Rose LacombeChapitre 3 sur 69 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

dire en 1830, et ce mariage, pour elle forcé, lui apparaissait ce qu’il y a de plus triste peut-être : l’emprisonnement d’une pensée de femme, avide d’espace, auprès d’un mari lourd, véritable geôlier spirituel ; mais il est également vraisemblable qu’il s’ajoutait à ces motifs d’aversion une disproportion d’âge choquante pour ses dix-sept ans, pour son éclatante et fraîche beauté méridionale, et, l’on nous passera le mot, — nous dirons bientôt quelle ardente amoureuse fut Olympe de Gouges, — pour ses rêves de chair. Louis-Yves Aubry, en effet, qui à Paris, où il était né, avait été traiteur, ne vint sans doute âMontauban qu’assez tard; et s’il n’était pas vieux, comme on l’a prétendu, c’était, peut-on croire, un homme très mûr.

Le fait est qu’elle s’enfuit du domicile conjugal. Madame de Yalmont le confesse, sans indiquer, malheureusement, la date du coup d’Etat. « Forcée à fuir un époux qui m’était odieux... », écrit-elle au marquis de Flaucourt, et il nous faut deviner l’époque; mais, comme Olympe de Gouges, avant d’être femme de lettres, fut des années la courtisane dont nous parlerons, il est évident que sa patience d’épouse fut brève, et l’on a le droit d’imaginer qu’à vingt ans elle s’était affranchie.

L’excuse d’un de ses biographes, Lairtullier1, qui la libère au bout d’un an par la mort de l’ancien traiteur, est dans ces mots d’Olympe de Gouges en 1789 : « Veuve à seize ans et devenue ma maîtresse... » [Avis pressant) ; mais on sait qu’à seize ans elle n’était pas encore mariée, et il est bien probable qu’en 1789, ayant passé

1. Les Femmes célèbres de 1189 à 1195, par Lairtullier, 2 vol. 1840. L’étude sur Olympe de Gouges est la seconde du deuxième volume (pp. 49-142).

la quarantaine, elle se rajeunissait déjà de six ou sept ans : ce qui ferait supposer qu’elle en avait vingt-deux ou vingt-trois quand Louis-Yves Aubry mourut. La mairie de Montauban n’a pu nous découvrir l’acte de décès, et cela permettrait peut-être de penser qu’après la fuite de la jeune femme Y « officier de bouche » quitta la ville. Lairtullier, du reste, prend cet Aubry pour un commerçant retiré après fortune faite, et qui aurait laissé à sa veuve une soixantaine de mille livres. Mêmes erreurs chez Monselet, dont l’étude sur Olympe de Gouges (les Oubliés et les Dédaignés ) est jolie, coquette et d’une finesse exacte dans certaines pages, mais superficielle au point de vue historique, avec un début vraiment trop de fantaisie : car il faut pour Monselet que le vieux « gargotier retiré » ait trépassé au plein « de sa lune de miel ».

Eut-elle cependant de Louis-Yves Aubry un autre enfant? Elle dira, le 2 novembre 1793, aux médecins du tribunal révolutionnaire, qu’elle éprouve depuis quelques jours les mêmes symptômes qu’au « commencement » de ses « deux précédentes grossesses ». Et la preuve que la seconde aussi aboutit est dans ces lignes de la postface de Molière chez Ninon (1788) : « Je n’ai qu’un reproche à faire au sort : c’est de m’avoir rendu mère d’enfants plus touchants que ceux en littérature (sic). » Elle eut donc au moins deux enfants ; mais quand naquit le deuxième ? était-ce un garçon ou une fille ? que devint-il ? On doit penser que, fille ou garçon, il naquit hors mariage et mourut jeune. Sans doute, on pourrait croire qu’il vivait encore en 1788, d'après cette autre phrase de la même postface de Molière chez Ninon : « Une mère essentielle veut produire ses enfants, veut les élever dans un état honnête, et tout

cela est bien difficile sans fortune, sans bassesse... » ; mais, plus loin, elle ne parle que de Pierre Aubry. En admettant que X autre fût alors trop jeune pour qu’elle parlât de lui comme de l’ainé, ce serait donc bien d’abord qu’elle ne l’aurait pas eu de son mari. — (Notons qu’en 1791 elle s’écriera : « Une femme... douée des vertus de l’âme et du cœur... est-elle sans fortune, elle est trompée par un scélérat...; en a-t-elle des enfants, elle se voit disputer leur existence . .. ». (Serat-il roi? ne le sera-t-il pas?) : c’est à un épisode de sa vie qu’elle songeait probablement). — Puis il faudrait admettre qu’il mourut au moins avant le Testament politique où elle institue Pierre Aubry l’unique héritier des « pauvres débris » de sa fortune; mais, s’il était mort entre 1788 et la date de ce Testament (juin 1793, pour le rappeler), elle en aurait gémi dans quelque brochure.

Nous ne saurions du reste passer sous silence un article plus que méchant, grossier, tout de môme curieux, du Petit dictionnaire des grands hommes et des grandes choses qui ont rapport à la Révolution( 1791), où nous avons lu : « Elle donne de temps en temps, quoique veuve, des petits citoyens à la nation . Malheureusement, ceux qu’elle a faits avant la Révolution doivent être aristocrates, puisque quelques-uns sont sortis des écuries d’Orléans. Ainsi personne ne lui disputera la qualité de citoyenne active. »

Pour revenir à Montauban, il y aurait peut-être un excès de naïveté à supposer qu’elle s'en évada sans quelque tendre protecteur. Le silence du Mémoire sur ce point favoriserait plutôt l’hypothèse contraire. Madame de Valmont prétend avoir été poussée « à venir habiter la capitale » par les « conseils d’une sœur et

d’un beau-frère » ; ce n’est pas affirmer que ces conseils furent les seules prières et les plus persuasives.

Il fautse représenter Olympe de Gouges avant sa fuite, dans son ménage, comme une Bovary du Midi, précoce. A dix-huit ou dix-neuf ans, elle rêve le grand amour, la passion lyrique et débridée. On pourrait dire qu’elle attend son Rodolphe. Il vint sans doute. Mais du Midi, lui aussi, très différent du viveur de Flaubert, il enleva sa brune maîtresse, née guerrière, — à moins que ce ne soit elle qui l’ait enlevé.

Un mot de Madame de Valmont est pleinement d'une Bovary : « Je me sentais dès lors au-dessus de mon état. » Elle parle aussi d’un « homme de qualité » à qui sa mère la refusa. Les particules, les titres de noblesse éblouissaient la petite provinciale exaltée, de si humble bourgeoisie, qu’était Marie Gouze. En 1788, la femme de lettres ne semble pas consolée encore de ce mariage dont on ne voulut point pour la jeune fille. Nous nous demandons, il est vrai, si « l’homme de qualité » ne se trouva pas sur la route, non de celle-ci, mais de la jeune et mécontente épouse du cuisinier.

Quoi qu’il en soit, l’authenticité de cette union légitime avec l’ex-traiteur, en 1765, fait choir une légende qui avançait le début d’Olympe de Gouges dans la vie d’aventures.

Non mariée, mais démunie par ruse de ce que Dumas fils eût appelé son capital, elle serait partie pour Paris avec son séducteur, un monsieur riche. Le détail, extrêmement gaulois, de l’étrange séduction est dans Restif de la Bretonne, qui n’osait pourtant rien garantir. (L’ Année des dames nationales , 1794). (MI). D’ailleurs Restif détestait Olympe. Il la traite de fille pour la première partie de son existence. « C’était, ajoute-t-il,

une méchante femme ». On aurait pu l’appeler : « Furie de Gouges » ; et ü assure qu’il refusa toujours « de la voir », — ce qui, par parenthèse, enlève beaucoup d’autorité à Y éreintement .

Est-ce tout de suite après son départ de Montauban qu’elle se fit son nom de guerre ? Probablement. Elle admirait le prénom de sa mère, sonore, pompeux, trop fait pour exciter sa romanesque envie ; elle dira même beaucoup plus tard que, si l’on trouve dans ses « discours toutes les vertus de l’égalité », dans sa « physionomie les traits de la liberté », il y a dans ce nom d’Oiympe « quelque chose de céleste ». Elle conserva, d'ailleurs, celui de Marie. Au tribunal révolutionnaire elle déclarera: « Marie-Olympe de Gouges, veuve Aubry ». Pour changer « Gouze » en « de Gouges », il lui fallait une faible dépense d’imagination. Orné ou dépourvu de la particule, « Gouges » est de terroir, en quelque sorte, au Quercy. Il y eut à la Constituante un Gouges Cartou, député de la sénéchaussée de Lauzerte (généralité de Montauban). Et certainement on a été frappé du nom de l’intendant que servait Aubry : Gourgues , lequel paraîtrait une corruption âprement féodale de Gouges, si l’on ne devait plutôt voir dans celui-ci une atténuation euphonique du premier.

Enfin, alla-t-elle directement à Paris, comme elle l’affirme? Un pamphlétaire royaliste, pendant la Révolution, racontait ceci : « Elle plut à un riche marchand de Toulouse, qui se ruina pour elle, passa dans les bras d’un autre négociant dont elle dérangea aussi la fortune », puis « vint à Paris ». ( Folies d'un mois, 8e mois, n° 3). L’auteur de ces Folies, l’abbé de Bouyon, se distingua contre Olympe, dans la presse réactionnaire, par une vivacité d’antipathie commandant la défiance; pour-

tant, il n’y a rien d’inadmissible aux deux brèves anecdotes qui montrent une mangeuse d’argent dans la très jeune émancipée... Puis, d’où seraient venues à l’héroïne de lettres, pins tard, les quatre-vingt mille livres, valeur du mobilier y comprise, qu’elle avait « encore » en 1788, à ce que déclare son Testament 'politique? Un contemporain évidemment impartial, le libraire Desessarts, le dit expressément : elle fut d’abord une femme galante vivant dans le luxe. Il parle de ses succès « dans la carrière de la galanterie ». ( Procès fameux jugés depuis la Révolution , an Vil, t. VII, pp. 166-180). Et c’est ce mot de « galanterie » qu’employaient déjà les Mémoires secrets , en 1786, dans un curieux article dont voici les dernières lignes : « Après avoir occupé une place passagère dans les fastes de Cythère, elle (Mme de Gouges ) désire en obtenir une plus durable dans les fastes du Parnasse ». Toutefois si, à cause d’elle, quelqu’un se ruina, notre conviction, fondée sur l’analyse du caractère d’Olympe d’après ses œuvres, est que, dans aucune liaison, elle ne porta l’avidité basse d’une créature de proie, toute à la volonté de s’enrichir. Elle fut très aimée, on lui fut libéral, elle gaspilla beaucoup et sut, néanmoins, sauver une espèce de fortune; voilà, pour nous, la vérité. C’était une amoureuse au témoignagne encore de Desessarts, — et aussi de l’avocat Duveyrier, auteur contre elle d’une épigramme, d’ailleurs mauvaise, commençant ainsi :

Folle de tout et surtout de l’amour ;

enlin, d’un ami, qui avait été peut-être un amant, Cubières. Dans une épître qu’il lui adressait « en lui envoyant le poème des Abeilles» (1792), Cubières célé^

brait « ce cœur », tout patriote alors, soumis jadis au « fils de Cythérée » :

Oui, le patriotisme a sur tes sentiments

L’empire qu’autrefois obtenaient les amants.

Tristes vers, mais précieux de notre point de vue biographique. Il n’y avait dans l’éloge qu’un mot de trop, le premier: « Belle Marie », car elle n'était plus belle. Desessarts assure même qu’elle avait cessé de l'être « de bonne heure». Mais, précisément, c’étaient, dit-il, « les passions les plus ardentes et les plus impétueuses » qui l’avaient « flétrie » avant le temps. Il est vrai qu’ignorant l’âge d’Olympe de Gouges, puisque tranquillement il enregistre à son tour la déclaration de l’intéressée au tribunal révolutionnaire, il a pu s’exagérer la rapidité de cette décadence de beauté, et se tromper encore en attribuant à la seule action d’amours trop violentes ce dont la fuite des ans était aussi un peu coupable. Mais enfin, selon lui, c’est avant 1789 — donc avant la quarantaine — qu’elle n’aurait plus été la Belle Marie chantée par Cubières ; et, déjà en 1786, les Mémoires sécréta la montraient « sur le retour », « aimable » encore cependant, et « susceptible de faire des passions »; et, l’on n’en peut douter, elle fut si passionnée, corps et cœur, dès le printemps de sa vie, qu’elle l’abrégea de ce double excès d’ardeur enivrante. Sa chaude jeunesse se consuma. Elle avait dans le sang le soleil de son Midi, et ce soleil trop fort, avant l’été, avant les ambitions et les déceptions, dès son mois de mai, commença de la flétrir. Monselet la compare à une « bacchante affolée ». Pas si folle, puisque malgré tout, encore une fois, elle épargna, mais « bacchante » ; donc courtisane, mais point fille.

ÔLYMPE DE GOUGES

L’aveu de Cette nuance se chercherait inutilement, cela va de soi, au Mémoire de Madame de Valmont. Il est déjà beau que la Sosie-truchement de l’auteur ne s’y cache pas d’avoir été « sensible ». Elle écrit à M. de Flaucourt : « Je tiens de vous au moins par le cœur ». Si elle se vante quand même d’ « une conduite régulière », il faut le pardonner à Olympe, qui, en 1788, ayant des relations précieuses dans le monde littéraire, et même dans la haute société, ne pouvait pas vraiment ne pas maquiller fort son passé de pécheresse. C’eût été folie pure que de l’exposer sans fard. Aussi bien, à quelle femme de lettres ayant débuté, comme elle, parla galanterie, permet-on la franchise? En dehors même de ce cas, est-ce qu’une des misères du métier d’auteur pour la femme n’est pas dans une curiosité et une cruauté spéciale de l’opinion, au nom d’une morale qui se pourrait baptiser morale de sexe , puisqu’elle n’existe point pour l’homme.

C’est, du reste, pour se défendre contre cette morale qu’Olympe rusera toujours sur le chapitre de ses amours. En 1789, c’est parce qu’on lui reproche d’avoir eu des amants qu’elle veut avoir été veuve si jeune, « plus exposée qu’une autre » par conséquent. En 1790, elle raconte cette histoire : Elle avait vingt ans — c’està-dire vingt-six ou ving-sept — lorsqu’un personnage, d’ailleurs ridicule, n’ayant « d’un homme ni l’organe ni la figure », Moreton de Chabrillan, se vengea de ses dédains en répandant qu’il lui avait plu tout à fait, mais il dut, chez elle, « à genoux, au milieu d’un cercle de quarante personnes », lui demander pardon de l’« imposture». ( Départ de M. Necker et de Mme de Gouges ). A l’épigramme de Duveyrier, débutant comme on sait et finissant par ce vers :

Le ciel vous fit pour n’être que jolie,

elle répondra : « Le miroir est plus vrai » ; quant à l’amour, « ce petit fripon a pu me séduire quelquefois, mais il ne m’a jamais tourné la tête ». [Observation à M. Duveyrier). En 1792, à propos de ses premières brochures patriotiques, elle dira : « Les merveilleux de la cour prétendirent qu’il valait mieux que je fisse l’amour que des livres. J’aurais pu les en croire, s’ils avaient été en état de mêle persuader », mais «je n’aime que les vertus ». (Le Couvent ou les Vœux forcés, Préface.) Enfin, en janvier 1793, des « intrigantes à trente-six aventu res » lui donnant, paraît-il, « des amoureux » dans la Convention, comme elles lui en avaient donné dans la Constituante et la Législative, elle s’écriera: « Je pense avoir fait quelques conquêtes, mais je déclare qu’aucun législateur n’a fait la mienne. .. Je ne vois pas qu’il y ait d’homme digne de moi. » [Avis pressant à la Convention.)

Et cependant, l’orgueilleuse, qui le prend de si haut avec les hommes, en même temps qu’elle oublie ou feint d’oublier que sa beauté n'est plus, elle va, en juillet, dédier son placard : les Trois urnes , au plus beau des Conventionnels, à l’Adonis de la Montagne, Hérault de Sécbelles. Le manuscrit est aux Archives, et l'on y lit, rayée, d'autant plus significative, cette déclaration naïvement hypocrite en son conditionnel : « Toi, qui serais mon héros, si j’étais femme ». Suit cette espece d'excuse, rayée aussi : « Le physique ajoute beaucoup aux talents, aux vertus. » Elle n’était donc restée que trop femme, quoi qu’elle prétendît et que Cubières eût affirmé. Comment imaginer d’ailleurs qu’ayant eu la folie de l’amour, elle n’en eût pas au moins le regret, avec la faculté, peut-être, d'aimer encore. Et, d’aulrc

part, sous le vieillissement du visage, il y avait surabondance de vitalité. C’était une nervoso-sanguine ayant besoin quotidiennement de « bains de pieds ou de corps », ainsi quelle l’écrivit à l’administrateur de police Marino, après son arrestation.

Le désolant est qu’il est impossible de rien savoir quant aux circonstances et aux objets des passions où sa beauté se fana si vite. Sur cette beauté même aucune indication chez Desessarts, non plus que chez deux autres contemporains, Proussinalle et Dulaure, disant aussi qu’Olympe de Gouges fut belle. Et comme, malheur autrement grave, on ne possède aucun portrait, si l’on ne trouvait ces mots dans les Mémoires secrets : « C’est une superbe femme », il resterait juste un mot vide, tel un cadre laissé par des voleurs qui auraient pris le tableau. Les voleurs sont, ici, le temps, l’indifférence probable de certaines personnes, amis ou parents, le demi-oubli dans lequel tomba le nom de la Montalbanaise après sa mort, que sait-on? car il y eut au moins un portrait d’elle. Dans une de ses dernières brochures, elle en parle. Elle dit au ci-devant duc d’Orléans, devenu Philippe-Egalité : « Je finirai, Philippe, par te retirer l’hommage que je t’ai fait, dans ton exil, de mes œuvres. Ces œuvres renferment mon portrait, et tu sais que mon portrait n’est pas un hommage de femme. Je n’ai rien eu de particulier avec toi... » [Œuvres de la citoyenne de Gouges dédiées à Philippe, 1793). Dans quelles mains cet hommage du « talent » à « un prince patriote » passa-t-il, soit après le supplice de l’ancienne Altesse accusée de complicité avec les Girondins, soit même de son vivant1?

1. Au moment où nous allions livrer ce travail à la composition, Mme veuve Mary Lafon nous a fait savoir que son mari, peu avant de

On ne peut douter que le fils d’Olympe de Gouges n’ait eu, de son côté, un portrait de sa mère. Elle adorait ce Pierre Aubry. « Ah! que ne puis-je voir mon fils fixé dans son état! soupire-t-elle en 1788. (Postface de Molière chez Ninon). Les comédiens et le grand monde ne troubleraient plus mes plaisirs solitaires. » Phrase ridicule, venue tout de meme d’un ardent amour inquiet pour ce grand garçon de vingt et un ans, que la littérature semble attirer, mais qu’elle désire caser solidement. En 1789, elle lui fait obtenir un poste d’ingénieur dans l’apanage du duc d’Orléans, et, sans doute, elle n’abandonna pas le monde ni le théâtre pour cela, mais elle s’écrie : « Le seul bonheur que j’ai sur la terre est celui de mon fils ». ( Lettre aux représentants de la nation). Il est vrai qu’elle lui fait retirer l’emploi dans l’année même, ayant accusé le duc de paraître aspirer au rôle de Cromwell. [Lettre à Monseigneur le duc d' Orléans). Mais, dès lors, elle ne va plus cesser de solliciter pour cette « victime du patriotisme le plus évident » ( Bouquet national), jusqu’au jour où le ministre de la guerre, Narbonne, nommera Pierre Aubry officier (mars 1792). En 1793 il était adjudant général chef de bataillon. Il devait cet avancement à des Montagnards, et sa mère les remercie. ( Testament politique). Elle l’avait cru mort peu auparavant ; mais « arraché de dessous les cadavres et les chevaux de l’ennemi », raconte-t-elle, il « vole à Paris pour y chercher sa mère et demander de nouveau de l’emploi ». Ce qu’elle ignorait, semble-t-il, et ce que nous a révélé une pièce curieuse des Archives (AF n 317), c’est

mourir, avait songé à acheter le volume où se trouvait ce portrait ; volume appartenant alors (1884) à M. Forget, libraire à Niort. Le portrait existe donc.

OLYMPË DË GO EUES

qu*il avait mal débuté. Le 30 juillet 1792, il avait été suspendu de ses fonctions dans l’armée de l’Ouest pour des menaces, un peu trop militaires, proférées contre l’administration départementale d’Indre-et-Loire et « pour plusieurs autres faits ». Ce qu’elle ignorera, et ce que nous a appris la même pièce des Archives, c est que, le 24 septembre 1793, à l’armée du Rhin, il fut de nouveau suspendu de ses fonctions. Et cette fois les motifs étaient graves. La Société populaire de Metz, s’appuyant sur un extrait des registres du conseil de défense de Longwy, l’avait dénoncé pour « des propos alarmants ■>.* et « des fuites honteuses en présence de l’ennemi » et, aussi, pour une tentative d’escroquerie : du moins, « un commissaire des guerres l’accusait d’avoir tenté de lui surpendre des bons de fourrage pour des chevaux qu’il n’avait pas, à l’aide de certificats simulés ». Olympe était alors en prison, attendant, frémissante, qu’on la jugeât. Arrêtée (juillet), elle avait écrit à son fils. Elle lui avait envoyé le placard qui motiva son arrestation. Elle n’eut pas de réponse, mais comment aurait-elle douté de l’amour, voire de l’admiration du tant aimé? Il ne se faisait point appeler Aubry, mais de Gouges. Il avait signé Gouges fils un Mémoire adressé, en juillet 1792, à l’Assemblée législative sur « un plan de fortifications » proposé par lui « pour garantir Paris en cas d’invasion de la part des puissances étrangères ». ( Procès-verbaux de V Assemblée législative , 28 juillet). Aussi terminait-elle un autre placard, à l’Abbaye, par cet appel : « Et toi, mon fils, de qui j’ignore la destinée, viens, en vrai républicain, te joindre à une mère qui t’honore ; frémis du traitement inique qu’on lui fait éprouver ; crains que mes ennemis ne fassent rejaillir sur toi les effets de leurs

calomnies... Si tu n’es pas tombé sous les coups de l’ennemi, si le sort te conserve pour essuyer mes larmes... viens, en vrai républicain, demander la loi du talion contre les persécuteurs de ta mère ». (Arcli. Nat., W. 293, dossier 210). Condamnée, mais s’étant prétendue enceinte, elle s’adresse à la Convention : « Sans doute ma douleur et la longue persécution que j’éprouve ne me feront point arriver à mon terme, mais du moins j’aurai la douceur, avant ma dernière heure, de recevoir des nouvelles de mon fils... Je demande à la Convention, au nom de la nature et d’une victime férocement précipitée dans les tombeaux, de me faire donner des nouvelles de ce fils ». ( Ibid ., W. 134). Elle lui écrit, à lui : « Je meurs, mon cher fils, victime de mon idolâtrie pour la patrie et pour le peuple... Je meurs, mon fils, mon cher fils, je meurs innocente... ». [Ibid., W. 131). 11 ne reçut pas cette lettre, où elle lui racontait ce qui s’était passé au tribunal révolutionnaire; et probablement il n’avait pas reçu la lettre de juillet et le placard de l’Abbaye. Mais il sut assez tôt la condamnation du 2 novembre pour que, le 7, fut rédigé la Profession de foi civique où, non content d’approuver cette condamnation, il déclarait ne plus reconnaître Olympe pour mère et reprendre son nom d’Aubry. Il envoya l’abominable factum à la Convention, en ajoutant qu’il avait été « destitué par cela seul » qu’Olympe « lui avait donné le jour». [Moniteur du 26 brumaire : 16 novembre). Ce mensonge achève de le peindre, mais n’eut pas le succès espéré. Sur la proposition de Merlin de Thionville, l’Assemblée invita bien le ministre de la guerre à rendre Aubry à ses fonctions, mais s'il n’y avait pas eu « d'autres motifs » de le destituer « que la condam-

nation de sa mère ». En ventôse an III (févriermars 1795), il n’était pas encore réintégré dans ses fonctions. Il avait cependant réussi à obtenir une place d’inspecteur des transports militaires. Nous n’avons pu le suivre plus loin (* III). Mais, pour revenir à notre point de départ sur lui, on doit penser que, s’il avait un portrait d’ülympe, ce qui est moralement certain, il le détruisit; et voilà, par une supposition trop plausible, la plus triste raison pour laquelle la beauté de cette femme célèbre est vraiment, et depuis longtemps, bien morte, puisque, d’autre part, sous la forme simplement suggestive d’une phrase un peu artiste, d’une ligne, il n’en subsiste pas meme une ombre, le plus léger reflet.

Pourtant, qu’elle fût brune, comme nous nous sommes risqué à l’écrire, on a le droit en effet de le supposer. Son caractère autorise l’induction, autant que son Midi. Ce fut une âme brune1.

Le : « Superbe femme », des Mémoires secrets prouve du moins qu’elle était grande. D’ailleurs, la montrant suivie d’un groupe de femmes dans une fête nationale, les Révolutions de Paris (n° 152) se moquent de son « maintien » un peu trop comparable à « celui des tambours-majors à la tête de leurs troupes bruyantes ». Enfin, si l’on peut se fier aux prétendus Mémoires de Fleury , ouvrage amusant et tout de même précieux de J. -B. Lafitte (1835-1837), elle était maigre. Elle avait, lisons-nous, la poitrine « remarquable par la plus grande concision ». Elle portait un corset « garni». Non pour tromper les gens sans doute. Elle ne se cachait pas de l’artifice. Même il lui arrivait, trop

\ . M,ue Mary Lal'on nous a cependant assuré qu’Olympe était blonde.

« muse » et trop pétulante « d’accorder plus de saillie d’un côté, à l’objet qui, de l’autre, semblait affecter une plus humble forme ». (T. IV, ch. 5).

Une anecdote — « je ne sais si elle n’est pas un peu exagérée », conviennent les prétendus Mémoires — nous rend tout à fait sympathique, oserons-nous dire, ce corset d’hypocrisie comiquement sincère. C’était à un concert de Garat. Une dame, non loin d’Olympe, est prise d’une rage de dents. On lui passe un flacon « d’eau de la reine d’Hongrie », mais il faudrait un peu d’ouate, et voilà ce qu’on ne trouve pas. La dame, pleurant de douleur et aussi du chagrin de quitter le concert, s’en allait donc, quand Olympe, « avec sa vivacité méridionale », s’écrie : « Attendez ! » Alors

« elle plonge héroïquement sa main dans les fournitures de sa couturière et, devant deux cents personnes, en retire une poignée de coton de première qualité », qu’elle offre avec ces mots : « Prenez, prenez, Madame! Ça sert toujours à quelque chose. »

Mais l’Olympe de J. -B. Lafitte est la femme déjà mûre, vieillissante, non plus la courtisane.

L’ordinaire âpreté méprisante des Folies d'un mois , contre « la pauvre Mme de Gouges bien sotte, bien vieille, bien laide et bien folle1 », fait plus précieuse l’affirmation que voici : « Tout le temps qu’elle a été jeune et jolie », elle a vécu « avec des gens bien nés, riches et honnêtes »-\ La même gazette dit encore : « à Paris » elle vit « les grands ».3 Desessarts, parlant de ses dons intellectuels, ajoute qu elle les « perfectionna » par « l’usage du monde »,

Seplième mois, numéro 4.

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