Esquisses historiques , t. ï, p
major de femmes; Théroigne, comme Olympe de Gouges, appela les femmes à la liberté, à l’égalité avec l’homme, elle ne se plut qu’avec des hommes. — Quant à l’objection générale, on l'a devinée probablement : c’est la raison que donnaient Peltier et Maton de la Varenne, illustrée de la découverte que la chanteuse, encore à moitié courtisane, revint malade d’Italie1. Et ce serait là un argument décisif en effet, s’il en résultait la preuve de ce qui ne paraît pas admissible : savoir que la maîtresse du marquis et de Tenducci fut une bacchante.
C’est à Londres que Théroigne connut Tenducci, en 1787. Le marquis avait dû se résigner à la laisser retourner en Angleterre « pour deux mois » ( les Confessions, pp. 179-180); elle y resta une demi-année et en ramena le soprano, son « maître de musique ».
Puis, de Paris, après un projet abandonné de voyage artistique en Espagne avec ce « maître », elle partit seule pour le voyage, dont nous avons parlé, au pays natal; enfin, de retour à nouveau, avec scs frères et le demi-frère qu’on connaît, elle repartit encore — pour l’Italie (1788).
De Londres, elle avait sèchement informé le marquis de son dessein, bien arrêté cette fois, de se vouer à l’Art; ce qu’elle n’avait pas dit, c’est qu’elle s’était liée
1. P. 193 des Confessions. Malheureusement. M. Strobl-Ravelsberg a remplacé par une phrase oratoire, mise dans la bouche d’un haut fonctionnaire de la Chancellerie, à Vienne, les documents émanés de médecins qui se trouvent aux Archives Impériales et Royales. « Votre sang a été corrompu en Italie jadis, s’écrie ce fonctionnaire. On pourrait vous faire enfermer, madame, pour préserver la santé publique. » Ce qui, assurément, est clair; mais en histoire il n’y a pas de phrases qui puissent tenir lieu de la preuve et du détail. Quel que soit ce détail, l’histoire l’exige.
avec Tenducci. Mais, semble-t-il, les deux hommes se rencontrèrent chez elle, à Paris. M. de Persan soupirait dans sa dernière lettre, adressée à la chanteuse de Gênes : « A peine ai-je pu causer avec vous un quartd’heure, seul ! » Quant à décider s’il crut que l’Italien, du rang de professeur, avait été promu à celui d’amant, c’est impossible. Tenducci n’est pas même nommé dans cette lettre, où deux fois pourtant il s’agit de lui; la première fois il est appelé le «virtuose», la seconde « votre maître ». Et du reste, c’est seulement sur la foi de Villiers — soutenue d'un ensemble de probabilités — qu’on peut affirmer que l’élève fut aussi la maîtresse de l’espèce de monstre. Le récit de Villiers, tout seul, ne serait pas une garantie suffisante; il est même taré d’erreurs qui le rendraient absolument suspect : erreurs sur Tenducci, à qui Villiers inflige plus de soixante ans en 1787, et qu’il fait mourir en 1789, quand la vérité est que le castrat, né vers 1736, mourut après 1800; erreurs sur Théroigne, qui serait revenue d Italie dépouillée de tout son argent, de tous ses diamants et de toute son argenterie et qui, à Paris, aurait été « le coryphée des tricoteuses de Robespierre », quand la vérité est que Tenducci lui escroqua seulement de l’argent, et qu’elle ne fut jamais Robespierristc. Néanmoins, si nous avons tracé de l’exaltée et de la musicienne une image juste et vivante, le doute n’est guère possible sur l’essentiel du récit. Tenducci était encore en 1787 fort admiré du public anglais. On n’ignore pas, d’ailleurs, que le xvme siècle, en Angleterre comme en Italie et en Allemagne, fut l’âge d’or des castrats, qui avaient fait du chant pour le chant, du bel canto , un art merveilleux, et dont, en outre, la voix avait le privilège de pouvoir durer très longtemps;
parfois un demi-siècle. Les Italiens les nommaient les premiers des hommes ( primi nomi Leurs bonnes fortunes étaient nombreuses et brillantes; et Tenducci, précisément, peu avant l’époque où la jolie déclassée enthousiaste se serait toquée de lui, avait enlevé, paraît-il, une jeune héritière irlandaise.
A Gênes, que se passa-t-il, au juste, entre l’élève-maîtresse et le professeur-amant? La rupture semble avoir suivi de près l'arrivée du couple paradoxal ; et elle fut scandaleuse : il y eut un procès, Théroigne demandant l'annulation du contrat de Londres qu’elle déclarait avoir signé sans l avoir lu. Elle ne se serait pas engagée sciemment, disait-elle, à chanter au théâtre. Les juges annulèrent et le soprano disparut. Il devait à sa dupe les frais de son voyage, qu’elle lui avait avancés, et une autre avance, de « deux cents louis sur les leçons qu’il avait encore à me donner ». [Les Confession.s, p. 94).
Ce voyage, encore bien obscur, de l’aspirante virtuose en Italie, les Goncourt avaient commencé de le faire connaître, mais ils ne croyaient pas qu’elle eût emmené Tenducci. Les deux lettres d’elle qu’ils publiaient, adressées de Gênes au célèbre banquier parisien Perregaux en mars 1789, ne faisaient ni l’une ni l’autre allusion à quoi que ce soit de pareil à ce qu’on vient de lire. De son côté, M. Marcellin Pellet découvrit une lettre du 2 juin 1788, datée de Gênes aussi, adressée aussi à Perregaux ; et là, non plus, il n’était pas question du castrat. — Dans cette lettre, dit M. Marcellin Pellet, qui eut le tort de ne pas la donner intégralement, Théroigne « demande de l ’argent sur les arrérages de la rente Persan, pour rembourser le marquis Jean- Luque Durazzo, qui a « fourni à ses besoins » pendant
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âôn séjour â Gênes ». Séjour qu’elle a l’intention de prolonger, mais sans dire pourquoi elle est venue « dans cette superbe ville ». Or on peut lire dans la dernière lettre de M. de Persan : « Si vous avez cru que je vous négligeais, il fallait me le marquer aussitôt votre saison finie à Gênes », ce qui est décisif: elle était partie pour Gênes avec un engagement de chanteuse, et elle chanta, dans un concert probablement. Reste à savoir jusqu’à quel point elle réussit. Le supposable est que ses espérances furent déçues, l’autobiographie racontant : « Le dédain qu’on a pour les chanteurs en Italie et les désagréments que je venais d’éprouver ( son procès) me dégoûtèrent de suivre la carrière musicale ». M. Strobl-Ravelsberg qualifie d’ « exercée » la voix de la prisonnière de 1791, qui avait obtenu un piano et « chantait tous les jours » en attendant l’arrivée à Kufstein de M. de Blanc1; mais l’épithète d’ « exercée » est assez froide. Peut-être Théroigne s’était-elle trompée sur la qualité de sa voix; en tout cas, il semble certain qu’elle ne parut devant le public, en Italie, qu’à Gênes.
Un passage de la lettre du 2 juin 1788, textuellement cité par M. Marcellin Pellet, prouve que le marquis financier plut beaucoup à la voyageuse. « Je serais bien charmée, disait-elle à Perregaux, de pouvoir être le moyen de vous faire agréer la correspondance d’un si aimable seigneur qui fait des affaires immenses chez vous ( à Paris)... » Durant tout son séjour à Gênes, elle dut emprunter à V aimable seigneur , comme en témoigne la première des deux lettres de mars 1789, datée du 9 : « Je vous prie d’envoyer une traite de cent
louis à votre correspondant à Gênes, avec ordre de payer M. Durazo et de me donner le reste pour faire mon voyage jusqu’à Rome. »
L’autre marquis, le français, pouvait de plus en plus difficilement servir la rente bi-annuelle qu’il devait regretter amèrement d’avoir faite « viagère ». Mais il allait trouver dans Théroignc une créancière impitoyable. Elle chargea Perregaux du recouvrement des arrérages et finit même par lui prescrire la rigueur. La lettre du 9 mars commençait ainsi : « Monsieur, je suis fort reconnaissante des peines que vous vous êtes données pour me faire payer de M. de Persan. Je joins mon certificat de vie bien en forme, afin qu’il ne puisse plus trouver de détours, et que vous puissiez, en cas du moindre retard à me payer les six mois échus et ceux qui vont échoir le mois d’avril prochain, que vous soyez en droit, dis-je, d’en agir avec rigueur pour le forcer à s’acquitter avec moi tout de suite1. »
Théroigne partit pour Rome à la fin de mars. Son second frère, Lapprenti-peintre, l’y avait précédée. Elle comptait y demeurer « quelque temps », puis aller à Naples. Elle avait demandé des lettres de recommandation pour ces deux villes à Perregaux et à un banquier de Londres, Hammerslys, qui l’avait « déjà recommandée à son correspondant à Gênes ». Elle aimait le monde et « les marques d’estime ». Elle est manifestement heureuse de raconter à Perregaux, le 9 mars : « J’ai eu l’honneur de dîner hier avec votre ami le consul anglais, qui, à votre considération, m’a toujours
1. Nous avons trouvé le « certificat de vie » à la Bibliothèque nationale, département des Manuscrits. ( Nouvelles acquisitions françaises, t. VIII, p. 137). Il est daté du 2 mars, signé Raulin, consul général de France à Gênes ; et on y voit que Théroigne demeurait « rue et parvis Saint-Jacques de Carignan ».
fait beaucoup de politesses depuis que je suis à Gênes. » Et peut-être se fût-elle attardée à Rome, aussi à Naples; mais le bruit de l’ouverture prochaine des Etats généraux l’enleva de Rome. Elle était à Lyon le 30 avril1, et l’on sait déjà qu’elle arriva à Paris le 11 mai.
A Lyon elle avait dû vendre « la majeure partie » de son argenterie. Le 8 juin, elle engage au Mont-de- Piété de Paris un cadenas de bracelets de dix-huit brillants pour la somme de 315 livres. (Demarteau). Elle s’était installée près du Palais-Royal, à l’hôtel Toulouse2. C’est de là que, le 28, elle écrivait à Perregaux pour le remercier d’un envoi de livres qu’elle croyait perdus et lui rappeler une prière : « J’espère... que vous avez bien voulu recommander mon frère à Rome. Si, par hasard, vous ne l’aviez point fait, je vous prie de vous en souvenir, et de prier votre correspondant de veiller sur ses progrès et sur la personne chez qui il est en pension... 3
Il s’agissait de l’apprenti-peintre, qu’elle avait laissé à Rome.
L’aîné des deux frères était à Liège. Le22mars, avant de partir pour Rome, Théroigne l’avait envoyé à Perregaux, le chargeant de remettre au banquier la lettre datée de ce jour; lettre où il n’était parlé que de ce Pierre-Joseph, et du projet d’établissement que la tendre sœur, la sœur au cœur maternel, avait fait pour lui. — Perregaux savait déjà, par la lettre du 9 mars, qu’elle voulait l’établir à Liège, où elle avait des