‹ Les origines du féminisme contemporain; trois femmes de la Révolution; Olympe de Gouges, Théroigne de Méricourt, Rose LacombeChapitre 22 sur 69 · LE PALAIS-ROYAL EN JUIN ET JUILLET · texte numérisé non relu

LE PALAIS-ROYAL EN JUIN ET JUILLET

La légende révolutionnaire de Théroigne lui donne un rôle déjà considérable en juillet. « Dès les premiers soulèvements, s’écrie Lamartine, elle descendit dans la rue... Au premier rang, elle avait forcé les grilles des Invalides pour en enlever les canons. La première à l’assaut, elle était montée sur les tours de la Bastille. Les vainqueurs lui avaient décerné un sabre d’honneur sur la brèche. » Et les Concourt, encore plus lyriques : « Battez tambours, sonnez tocsins, marchez populaces!... Théroigne, enivrée, court, furieuse et brandissant la mort, devant les théories des faubourgs... Elle s’est armée aux Invalides ; elle a pris une tour de la Bastille. » Une tour de la Bastille! C’est vraiment drôle pour qui sait que la Bastille ne fut pas prise d’assaut ; que, même, la forteresse était intacte quand le gouverneur, M. de Launey, capitula. D’ailleurs Théroigne n’est nommée dans aucun des récits contemporains. M. Marcellin Pellet a voulu, il est vrai, la reconnaître dans une héroïne dont parle le Discours historique publié par l’académicien Dusaulx en 1790, sous ce titre : De V Insurrection parisienne et de la prise de la Bastille; héroïne qui ne « cherchait que la guerre », raconte Dusaulx, et qui « a depuis été mise au rang des vainqueurs de la Bas-

tille ». Mais Tliéroigne ne fut pas mise au rang de ces vainqueurs. M. Marcellin Pellet aurait pu le savoir comme nous, car le musée des Archives nationales possède le Tableau des citoyens vainqueurs de la Bastille., tel que l’avait dressé une commission d’électeurs de la Ville et de vainqueurs célèbres : tableau manuscrit, daté du 17 juin 1790, portant les signatures des commissaires et comprenant plus de huit cent cinquante noms. Celui de Théroigne ne s’y trouve pas... Non plus que sur une seconde liste, sans date, mais où il est fait mention d'un décret du 11 septembre 1793, liste comprenant tous les noms de la première et une centaine de noms nouveaux. — M. Marcellin Pellet aggrave son erreur jusqu’à l’inexplicable en faisant décerner à Théroigne « par décret du 19 juin 1790 » le sabre d’honneur qu’elle aurait reçu, d’après Lamartine, à la Bastille meme, sur la brèche . Sabre aussi imaginaire que cette brèche, mais dont l’histoire est encore plus fausse, en cessant d’être pittoresque, quand on la rattache au décret voté le 19 juin 1790 par la Constituante et qui accordait à chacun des vainqueurs de la Bastille « en état de porter les armes » un brevet « honorable » avec « un habit et un armement complets, suivant l’uniforme de la nation ». Les vainqueurs hors d’état de porter les armes n’avaient droit qu’à un brevet; et il va de soi que Théroigne, comptée au nombre des vainqueurs, eût été rangée dans cette deuxième catégorie, parce que femme.

Du reste, tous les vainqueurs reconnus en juin 1790 étaient des hommes. C’est seulement le 19 décembre — plusieurs mois après la publication de l’ouvrage de Dusaulx (juillet) — qu'un décret de la Constituante, en accordant une pension de deux cents livres à

THÉROIGJNE DE MÉRICOURT

Marie Charpentier, « femme Haucourt », selon le Moniteur , « Haucerne », selon la seconde liste des Archives qui l’appelle aussi « Hauzert », promut une femme à la dignité de vainqueur. L’histoire n’a pas retenu le nom de cette Marie Charpentier. Cependant elle demeura la seule femme vainqueur; et le décret disait qu’elle s’était « distinguée au siège de la Bastille, combattant avec les hommes, signalant un grand courage », et qu’elle avait été « estropiée en cette occasion ». ( Moniteur du 20 décembre 1790). Peut-être est-ce à elle que pensait le vieux Dusaulx, dont le tort serait simplement, dans ce cas, de l’avoir mise « au rang des vainqueurs » avant qu’elle n'y fût. Tort bien étrange tout de même, par parenthèse, Dusaulx ayant été, du premier jour au dernier, de la commission qui dressa le Tableau du 17 juin. Mais le certain, c’est qu’il ne pensait pas à Théroigne, car la jeune étrangère patriote était célèbre depuis des mois quand il publia son Discours , et, sans nul doute, il l’eût nommée.

La légende des premiers hauts faits de Théroigne date de 1836. Elle fut créée par Lamothe-Langon (T. II de la prétendue Correspondance de la jolie Liégeoise). Et, s’il n’y a pas à s’étonner que Lamartine — après Lairtullier — ait été dupe, il est surprenant qu’un historien comme M. Marcellin Pellet paraisse s’être également inspiré de cet ouvrage, non pas, précisément, en faisant participer Théroigne à ce qu’on appelle la prise de la Bastille, mais en osant certifier : « La belle Liégeoise se lança avec passion dans le mouvement. Elle suivit les manifestations populaires et assista, le 13 juillet1, à la scène du Palais-Boyal, où

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