M. Marcellin Pellet voulait dire : le
Camille Desmoulins appela le peuple aux armes. Le lendemain matin, elle conduisit la foule aux Invalides, avec le procureur du roi, Ethis de Corny, pour y chercher des fusils. » Sans doute, hormis la dernière, ces assertions ne sont point un résumé fidèle des pages, autrement hardies, où l’héroïne de Lamothe- Langon raconte ses débuts dans l’émeute. Mais enfin, Théroigne se jetant avec passion dans le mouvement , etc., cela rappelle, à qui a parcouru la Correspondance, l’histoire extravagante du peuple soulevé le 12 par la prétendue amazone de juillet, et les récits qui suivent, d’une imagination non moins folle. Nous donnerons une idée de ce tissu d’inventions épicoromanesques en disant que Théroigne, après s’être écriée : « Une jeune fille commença la Révolution » (lettre XX), se représente, le 12, au bras de Danton, tandis qu’elle parcourt et enflamme Paris, puis, le soir, au bras de Robespierre, qui la reconduit jusqu’à sa porte (lettre XXI). Meme le galant Robespierre voudrait « monter », mais elle refuse : elle est trop fatiguée. C’est, du reste, une conversation avec Mirabeau, son amant, sur les projets contre-révolutionnaires de la Cour qui lui a fait revêtir son amazone et prendre son « sabre » pour descendre « dans la rue». Quanta ses exploits du 14, à l’Hôtel de Ville, aux Invalides et sous les murs de la Rastille, — « je me montrai la première au plus fort du feu », dit-elle, — on nous pardonnera de ne pas les décrire ; mais comment taire sa juste récompense, la Rastille prise ? a Maillard, Elie, Saint- Just et quelques autres », l’ayant placée « sur un fauteuil », et couronnée de lauriers, la portent « ainsi vers l’Hôtel de Ville », parmi les « cris de victoire » d’une « multitude de citoyens des deux sexes, tenant des branches
THÉHOIGNE DE MÉRICOURT
vertes ». — « C’est le triomphe de la beauté, me dit gaiement le marquis de La Fayette, qui vint au-devant de moi ». (Lettre XXIV). — Et voilà d’où naquit la tradition qui veut que Théroigne, dès le 14 juillet 1789, soit sortie populaire de l’émeute, Vénus Anadyomène de la première grande journée de la Révolution.
Il est vrai qu’en 1791 M. de Blanc eut entre les mains des notes intitulées : Dires et aveux de demoiselle Théroigne , où il lut : « Mlle Théroigne était présente quand, après la prise de la Bastille, le commandant de Launev fut massacré. Elle voulut ensuite ouvrir les
prisons et délivrer tous les détenus. Habillée en homme, le fusil sur l’épaule, elle parcourait les rues de Paris. » Mais plusieurs remarques sont à faire à propos de ces quelques lignes : 1° Lamothe-Langon les ignorait, et tous les historiens qui ont parlé de Théroigne les ont ignorées, — puisque l'existence des Dires et Aveux a été révélée par M. Strobl-Ravelsberg (p. 105 et pp. 333-335 des Confessions ) ; 2° elles ne montrent pas Théroigne à la Bastille, mais seulement parmi la foule de la place de Grève, — puisque le marquis de Launey fut tué sur cette place ; 3° l’auteur des Dires et Aveux , le chevalier Maynard de La Valette, qui avait procédé, avec un autre émigré français, à l’arrestation de l’héroïne (au hameau de la Boverie, près de Liège), et qui l’avait conduite à Fribourg-en-Brisgau, d’où elle fut dirigée vers Kufstein, le chevalier de La Valette avait généralement inventé ce qu’il prétendait tenir de la malheureuse. Confronté avec elle par M. de Blanc, il acheva de perdre ce jour-là (6 juillet 1791) la confiance déjà inquiète du magistrat, et celui-ci fut dès lors bien persuadé que Théroigne n’avait pas menti en racontant dans son autobiographie qu’elle était au Palais-Royal à
l’heure où, selon le chevalier, elle se serait trouvée devant l’Hôtel de Ville. Nous devons ajouter qu’un document peu connu mais très intéressant, émané d’un voyageur anglais de passage à Paris en juillet 1789, confirme curieusement les quelques mots de l’autobiographie sur l’enthousiasme du public au Palais-Royal quand y parvint la surprenante nouvelle « que la Bastille, assiégée par des citoyens, venait d’être emportée ». Ces derniers mots sont de la prisonnière, qui disait avoir vu bien des gens pleurer « de joie « ( les Confessions , p. 119) ; or, au meme lieu, ou à peu près, le voyageur, le Dr Rigby, fut témoin du meme fait. (Dr Rigby Letters from France in 1789, ouvrage publié en 1880). M. Iules Flammermont s’est appuyé sur ces lettres, dans son savant ouvrage : la Journée du 14 juillet 1789, pour démontrer que le centre de Paris et les autres quartiers furent très calmes pendant la plus grande partie de cette journée. « On n’y soupçonnait pas, a-t-il écrit, ce qui se passait à la Bastille » ; et cette observation explique que Théroigne, ne s’étant pas encore jetée avec passion dans le mouvement , soit restée au Palais-Boyal l’après-midi, ignorante du grand événement qui s’accomplissait.
L’ancienne courtisane avait jusque-là vécu dans le Paris nouveau en curieuse ; en curieuse enthousiaste sans doute, mais enfin elle ne s’était mêlée à aucune manifestation. Elle n’avait pas même assisté à celle du dimanche 12, car elle vit le 13, pour la première fois, la cocarde verte, adoptée la veille à la suite du discours et sur la motion de Camille Desmoulins. Tout ce qu’on trouve dans l’autobiographie sur ce fameux dimanche, c’est que Théroigne, se promenant le soir « avec une domestique dans les rues», rencontra
TI1ÉR0IGNE DE MÉKICOUllT
des soldats auxquels elle demanda « s’ils étaient pour le Tiers Etat », ce qui fit qu’un officier voulut l’arrêter. La première manifestation qu’elle aurait suivie fut celle du 17, quand Louis XYI vint à Paris pour y consacrer, par une visite à l’Hôtel de Ville, le triomphe de la Révolution. « J’allai au-devant de lui, avec la foule, dans les rangs des soldats», écrivait la prisonnière de Kufstein. « J’étais en amazone blanche et chapeau rond ». (P. 119 des Confessions). — D’ailleurs l’amour que lui avait « naturellement » inspiré « la liberté», Théroigne n’aurait pu le « définir » ; c’était encore tout instinctif. Elle lisait avidement « les papiers publics », mais ne les comprenait « guère » ; il lui fallut l’enseignement quotidien des débats de l’Assemblée — à partir environ du milieu d’août — pour l’élever « peu à peu » d’un enthousiasme irréfiéchi à l’intelligence de ce qu’elle appelle les « droits méconnus des peuples». En juin et juillet, son école fut le Palais-Royal : elle y allait presque tous les jours; mais elle s’y éblouit de 1’ « aurore des temps nouveaux » beaucoup plus qu’elle ne s’y instruisit. Dignes, au reste, de l’histoire, ces lignes de l’autobiographie sur le Palais-Royal des premiers mois de la Révolution :
Ce qui me frappait le plus, c’était un air de bienveillance générale. L’égoïsme semblait être banni de tous les cœurs. Il n’y avait plus de distinction de classes. On se coudoyait, on causait comme en famille. Les riches, dans ce moment de fermentation, se mêlaient volontiers aux pauvres et ne dédaignaient pas de leur parler comme à des égaux. Enfin toutes les physionomies me paraissaient changées. Chacun osait développer publiquement son caractère et ses facultés naturelles. J’en ai vu beaucoup qui, quoique couverts de haillons, avaient un air héroïque. Pour peu qu’on eût de sensibilité, il
n’était pas possible de voir un pareil spectacle avec indifférence h
LES JOURNÉES d'oCTORRE
Mais est-il vrai, au moins, que Théroigne ait participé au mouvement des 5 et 6 octobre? Le 6 août 1790, elle fut décrétée de prise de corps par le Châtelet comme ayant joué dans cette insurrection un rôle important; et, s’il fallait en croire les Actes des apôtres, le soi-disant Précis historique sur la vie de Mne Théroigne de Méricour et le Petit Dictionnaire des grands hommes et des grandes choses qui ont rapport à la Révolution (1791), on devrait meme la regarder comme la principale héroïne de la journée du 5, qui fut la grande journée féminine de la Révolution. D’autre part, nous lisons, dans une lettre de Théroignc à Perregaux, du 26 août 1790 : « J’ai été fort étonnée d’apprendre que j’étais décrétée de prise de corps. Je ne me doutais pas qu’ayant coopéré en rien que ce soit à. tout ce qui s’est dit et fait les deux journées
1. Les Confessions, pp. 119-120. — Malheureusement on ne peut se défendre, en lisant ce passage, d’une certaine inquiétude : est-ce bien une citation mot pour mot, ou un texte corrigé, resserré par M. Strobl-Ravelsberg? Nous nous sommes même posé la question plus d’une fois en relisant avec une attention redoublée les parties de l'autobiographie insérées dans les Confessions. Nous aurions voulu interroger M. Strobl-Ravelsberg; mais nous avons inutilement essayé de nous procurer son adresse. L’à peu près irréprochable correction delà langue d’un bout à l’autre de ces extraits, voilà le principal motif de nos doutes. Or il n'y a pas de toilette à faire aux documents.
THÉROIGNE DE MÉRTCOURT
du 5 et du ô, je serais comprise dans cette prétendue conjuration. » C’est de Liège qu’elle écrivait cela, ayant quitté Paris en mai. Elle ajoutait : « Comme je ne puis deviner jusqu’où a été la malignité de ceux qui m’ont dénoncée, il faudrait, si vous voulez me rendre ce service, faire votre possible pour savoir de quoi je suis accusée. Car, si cela était sérieux, je me défendrais, et, pour cet effet, je n’aurais besoin que de dire la vérité. » Ces lignes si affirmatives d’une lettre donnée tout entière par les Concourt n’ont pas empêché ceux-ci de s’écrier: « Octobre sonne; à cheval! et, panache rouge, redingote de soie rouge, cravache en main, pistolets à la ceinture », voilà Théroigne « galopant dans son triomphe au front des hordes et souriant aux bras retroussés — ... menant à Versailles les piques qui demandent des têtes, et les femelles qui demandent « les boyaux » de la reine ». Peut-être eussent-ils réfléchi davantage s’ils avaient connu l’exposé qu’elle fit à Kufstein de l’emploi de son temps pendant l’insurrection ; surtout s’ils avaient su, comme le raconte l’autobiographie avant cet exposé, qu’elle était allée habiter Versailles vers le 20 août « pour assister aux séances de l’Assemblée nationale ». [Les Confessions, p. 120) L Mais l’étonnant, ce n’est pas que, pour eux, elle eût menti à Perregaux; c’est qu’ils se soient encore cette fois échauffés sur une légende absolument fausse1 2. Même, cette légende, il serait permis
1. Cette date du 20 août 1789 n’est pas dans le texte, mais la prisonnière de Kufstein assurait : « Lorsque j’y vins ( à Versailles ), on commençait à délibérer sur la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen », et c’est du 20 août au 1er octobre que l’Assemblée vota la Déclaration.
2. Il faut dire que Louis Blanc lui-même représente la « jolie Liégeoise » maniant « intrépidement un cheval de trait » à la tête de « l’avant-garde »de l’armée féminine; Selon Louis Blanc, comme
de la croire postérieure à la Révolution, si M. Strobl- Ravelsberg n’avait pas fait dire au chevalier de La Valette tendant un piège à Théroigne qu’il venait d’enlever et dont il essayait de capter la confiance : « Je vous vois encore conduisant les femmes des Halles à Versailles. C’était vraiment un spectacle imposant... » ( Ibidem , p. 9). A quoi, d’ailleurs, Théroigne aurait immédiatement répondu : « Je n’ai pas été mêlée à ce fameux cortège... Tout l’été de l’année 1789, je demeurai à Versailles. » Si bien que le chevalier, quand il rédigea les prétendus Aveux de sa victime, osa seulement affirmer: « A Versailles, ladite demoiselle s’est mêlée à la foule en amazone, et distribuait du pain... « ( Ibidem , p. 133).
Sans doute, une autre pièce de 1791, également ignorée des Goncourt, l’écrit de Mengin-Salabert, allait jusqu’à donner pour berceau à l’insurrection les « salons » de u la fille merveilleuse « ; mais Mengin-Salabert frappait lui-même l’assertion de nullité en montrant, non à Versailles, mais à Paris, ces « salons » où, disait-il, le duc d’Orléans « venait la nuit, ainsi que plusieurs de ceux qui étaient attachés à sa maison ». Rien entendu, tout en y conspirant, ces messieurs et leur Emilie patriote « s’y livraient à leurs orgies ordinaires ». ( Ibid ., p. 147). Quant à un discours enflammé qu’on trouve chez Lairtullier comme ayant été prononcé par Théroigne au Palais-Royal le 4 octobre, c’est pour le seul plaisir que cet historien trop imaginatif l’a prêté à celle qu’il appelle la « frénétique Lié-
selon le poète Barthélemy, elle avait une « lance à la main », et ses cheveux flottaient sur ses épaules. Michelet avait eu au moins la sagesse de remarquer qu’elle ne semblait pas être venue de Paris avec les huit ou dix mille femmes conduites par Maillard:
geoise ». — Nous citerons intégralement tous les textes et nous analyserons scrupuleusement le récit ou les réponses de la prisonnière de Kufstein, alin d’établir que le Châtelet inculpa Théroigne de parti pris et qu’elle exagérait à peine en se prétendant innocente de tout ce qui s’était « dit et fait les deux journées du 5 et du 6 ».
Le Châtelet avait commencé d’instruire sur les événements d’octobre le 11 décembre 1789; il finit le 29 juillet 1790. Au cours de cette longue procédure, il reçut près de quatre cents dépositions. Dans trois seulement Théroigne est nommée, si meme l’on tient compte de ces lignes, qu’on pourrait négliger, dans une déposition du 16 avril :
Dans le même temps qu’il (le déposant , Charles Turpin , lieutenant criminel au présidial de Blois) était encore au comité des recherches de l’Assemblée nationale, il y fut adressé un avis non signé, portant qu’une dame nommée à cet avis, et du nom de laquelle il ne se souvient plus, avait vu, le 6 octobre au matin, parmi les brigands venus de Paris à Versailles, une dame, qu’elle croit être la demoiselle Therouene de Montesurt (sic), vêlue en homme, avec un grand seigneur habillé en femme1.
Therouene de Montesurt ! Mais voici les deux autres témoignages :
l°Le9 mars 1790, François-Xavier Veytard, curé de Saint- Gervais, déclare que, dans la soirée du 5 octobre, « le régiment de Flandre était sur deux lignes dans l’avenue de Versailles, et qu’une dame, d’autres disent plusieurs, vêtue
1. Procédure criminelle instruite au Châtelet de Paris, etc..., imprimée par ordre de V Assemblée nationale , 1790.
d’une redingote rouge, du moins autant qu’on en pouvait juger dans l’obscurité, parcourait les rangs des soldats, tenant une corbeille à la main, où les soldats prenaient de petits paquets. A peu de temps, ces soldats se retirèrent dans leur caserne ». Il « observe qu’il a entendu dans ce moment donner le nom de Thérouenne {sic) à cette dame ». (Déposition XGI).
2° Le 1er mai 1790, Tournacheau de Montveran, prêtre du diocèse de Lyon, licencié en théologie, demeurant à la Sorbonne, déclare que, le 5 octobre, « entre quatre et cinq heures du soir, étant à rhô tel de Flammarens, rue de l’Orangerie,... et à une fenêtre avec Mme de Montaran et plusieurs femmes de la maison et du voisinage, il aurait vu arriver plusieurs femmes et hommes déguisés en femmes, parmi lesquelles une vêtue d’un habit de cheval écarlate, à cheval, et suivie d’un jockey pareillement en rouge, l’aurait singulièrement frappé ; que cette femme, qu’on lui dit alors être mademoiselle Thérouenne {sic) de Méricourt, qu’il avait vue précédemment à l’Assemblée et qu’il a reconnue depuis, se serait approchée de la sentinelle placée en dedans de la grille de l’Orangerie; qu’aussitôt après la sentinelle, vêtue d’un habit uniforme de la milice nationale de Versailles, aurait fermé ladite grille; que tout le monde avait alors jugé que c’était d’après les instigations de ladite demoiselle Thérouenne que cette grille aurait été fermée; que ladite demoiselle Thérouenne, suivie des mêmes femmes, est remontée par la rue de la Surintendance... » (CCI1I).
Ainsi, un curé et un abbé, évidemment royalistes, déposant, le premier, qu’il a entendu donner le nom de Thérouenne (i cette dame , le second, qu’on lui a dit que cette femme était mademoiselle Thérouenne de Méricourt; celui-ci ajoutant bien qu’il l 'avait vue 'précédemment et qu’il l’a reconnue depuis , mais cette déclaration laissant entière la question de savoir si, véritablement, cette femme était Théroigne : car enfin^
THÉROIGNE DE MÉRICOIÎRT
ce que l’abbé aurait dû pouvoir déclarer, c’est que, le jour où il revit son insurgée du 5 octobre, il lui fut prouvé qu’on ne s’était pas trompé à l’hôtel de Flammarens en lui disant : C’est mademoiselle Thérouenne de Méricourt ! Le même témoin, d’ailleurs, la montrant en habit écarlate et suivie d’un jockey rouge comme elle, tandis que la dame aux petits paquets de l’autre témoin est certainement à pied, le même soir, et que, si ce curé de Saint-Gervais la montre en redingote rouge , c’est seulement qu’elle lui parut ainsi dans l' obscurité ! Etrange obscurité, par parenthèse, qui aurait très bien permis audit curé de voir les petits paquets distribués aux soldats, mais non pas de s’assurer de la forme et de la couleur du vêtement de la corruptrice. Et voilà sur quels propos le Châtelet décréta Théroigne de prise de corps, sans avoir eu la curiosité de l’entendre et de la confronter avec les témoins La déposition du second aurait même pu sembler suspecte; car, le 31 mars 1790, Mme de Montaran, citée par Tournacheau de Montveran, comme ayant vu en même temps que lui mademoiselle Thérouenne de Méricourt:, avait été entendue par le Châtelet, et non seulement elle n’avait pas donné de nom à l’amazone de la grille de l’Orangerie, mais elle n’avait parlé ni de Y habit écarlate , ni du jockey, ni des femmes et des hommes déguisés en femmes , qui, d’après l’abbé, accompagnaient Théroigne. La Procédure criminelle fait dire simplement à Mme de Montaran que, le 5 octobre, vers cinq heures, elle vit « une femme en amazone, montée sur un cheval noir », qui lui sembla « d’une taille ordinaire, vêtue proprement », et qui parla, « sans descendre de cheval », à la sentinelle de la grille. (CXXV).
Enfin nous croyons devoir opposer tout de suite à ia déposition de Tournacheau de Montveran une réponse indirecte, mais saisissante, de la prisonnière de Kufstein. M. de Blanc lui ayant demandé si, en 1789, elle ne s’était pas « souvent montrée à cheval, soit à Versailles, soit à Paris », Théroigne s’écria : « Si l’on arrive à me prouver que j’ai été une seule fois à cheval dans ce temps-là, je consens qu’on fasse de moi tout ce que l’on voudra ». [Les Confessions , p. 158) U
Quant au témoignage de François-Xavier Veytard, il se fortifia sans doute pour le Châtelet de la déclaration suivante du comte de Montmorin, « major en second du régiment de Flandre » :
Une de ces femmes [qui s'étaient introduites dans les rangs) portait dans l’un de ses bras un panier d’osier à anse, couvert d’une toile, et dans lequel il y avait de l’argent qu’elle distribuait aux soldats dudit régiment.
Qu’auraient pu contenir les petits paquets vus par Veytard, si ce n’eût été de l’argent! M. de Montmorin ajoutait, malheureusement, qu’il ne pouvait « désigner cette femme, attendu » qu’il lui avait été impossible de « l’approcher, et... que le jour tombait ». (CLXXXII, 23 avril).
Cependant un autre témoin, Cornier de la Dodinière, major du château d’Angers, mettait en scène, comme Veytard, une femme en redingote rouge; et un autre encore, M. de Saint-Gobert, avocat au Parlement et lieutenant des chasseurs volontaires du bataillon de Saint-Etienne-du-Mont, parle d’une femme « vêtue en
1. Cette réponse n’est pas entre guillemets dans les Confessions , non plus que la question. M. Strobl-Ravelsberg ne cite jamais textuellement les interrogatoires.
THÉROIGNE DE MÉRICOÜRT
âmazone ». Voici les deux dépositions, se rapportant d’ailleurs, non à la journée du 5, mais à celle du 6 :
i° Le 15 avril 1790, Gornier de la Dodinière déclare que, le 6 octobre, « il a remarqué une femme vêtue en redingote rouge, ayant sur sa tête un chapeau rond, qui allait de groupe en groupe et causait avec différentes personnes » ; que, le lendemain, dans un café, à Versailles, un officier de la garde nationale de Paris « lui dit que ce qui ne lui sortait pas de la tête était une femme vêtue de rouge, qu’il avait entendu parler et exciter sa troupe à se porter à l’Assemblée nationale pour s’emparer des victimes dont elle donnait les noms, sans quoi l’opération était manquée ; et que même cette femme s'était adressée àM. d’Ogny, commandant, et à la tête de son bataillon, qui, indigné de pareils propos l’avait fait chasser ». (CLV1).
2° Le 24 avril, Saint-Gobert déclare que, le 6 octobre, dans la matinée, sa compagnie se trouvant sur la place d’Armes, « il a remarqué dans les rangs une jeune femme d’une figure agréable, vêtue en amazone, coiffée d’un chapeau et panache noirs, qui parlait aux volontaires de la compagnie; que... cette dame lui dit, ainsi qu’à ses camarades, que c’était à l’Assemblée nationale qu’il fallait aller, qu’elle y indiquerait les véritables ennemis de la nation; qu’ayant engagé cette dame à se retirer et à ne point troubler l’ordre, et n’ayant pu la décider à quitter la place, il alla en prévenir son commandant, lequel, étant arrivé, a fait également des instances à ladite dame de s’écarter des rangs. Ladite dame s’y soumit, en disant qu’elle avait cru parler à des citoyens ». (CLXXXIX).
Mais est-il possible seulement de prétendre que l’amazone de cette dernière déposition fut la même que l’amazone en redingote rouge de Gornier de la Dodinière? Et celle-ci, comment soutenir qu’elle fût la même que la dame à la corbeille de l’abbé Veytard
ou que l’amazone de Tournacheau de Montveran?
Cependant, il faut le reconnaître : M. de Blanc ayant demandé à Théroigne quel costume elle portait le 5 et le 6 octobre, elle déclara bien ne pas se le rappeler, mais ne nia point avoir possédé à cette époque une amazone rouge — avec la blanche que l’on sait, et une noire. [Les Confessions , p. 158). Il faut reconnaître aussi qu’elle déclara d’elle-môme avoir parlé « dans quelques groupes », le 6 au matin, devant le château, puis avoir essayé de se « glisser dans les rangs de la garde nationale ». Dans les groupes « on parlait des aristocrates, écrivit la prisonnière de Kufstein. J’en parlai aussi, et non en bien ». ( Ibid ., p. 121). Mais avons-nous prétendu qu’elle demeura indifférente au mouvement ? Elle put tenir dans la foule des propos violents contre les aristocrates en général et contre ceux de l’Assemblée en particulier. Elle assistait à toutes les séances1. Elle connaissait donc à merveille ce qu’on appellerait aujourd’hui le personnel parlementaire. Et son enthousiasme démocratique avait grandi en s’éclairant. Elle peint dans son autobiographie cette ardeur croissante et raisonnée de son 'patriotisme : « L’Assemblée nationale m’offrit un beau et noble spectacle dont la majesté me frappa. J’y éprouvais des émotions d’une nature élevée, et mon âme y prenait comme un nouvel essor. D’abord, je ne comprenais pas grand’chose à toutes ces délibérations, mais insensiblement la lumière se lit en moi, et je parvins eniin à voir clairement ce que c’était que le Peuple en face des Privilégiés. Alors ma sympathie pour lui grandit à mesure que je fus mieux informée,
1. Dans « la tribune n° 6 », où elle arrivait presque toujours la première. {Ibid.).
TIIÉROIGNE DE MÉR1COURT
et elle se transforma en ardent amour quand je fus persuadée que la justice et le bon droit étaient du côté du peuple ». (Ibid., p. 120). Avant les journées d’octobre, elle avait même déjà fait la connaissance de Petion et du frère de l’abbé Sieyès. Ils venaient quelquefois chez elle, rue de Noailles. Mais, précisément, elle était à l’Assemblée quand arrivèrent les Parisiennes. Elle quitta la séance pour « voir ce qui se passait ». Elle vit d'un côté le régiment de Flandre et, de l’autre, les gardes du corps et le peuple armé. A ce moment, le régiment de Flandre était calme et correctement rangé en bataille. (P. 158). Elle ne vit personne pénétrer dans les rangs. La crainte de se trouver prise dans quelque bagarre fut, du reste, plus forte que sa curiosité; elle rentra bientôt chez elle, suivie de trois ou quatre malheureux qu’elle avait rencontrés et à qui elle donna du pain, et elle ne sortit pas avant le lendemain matin, « quoique sachant qu’on avait convoqué les députés dans la nuit ». (P. 121) !. Or il est vrai que rien ne force à croire à l’absolue véracité de ces dernières affirmations ; mais, de meme qu’on a vu combien peu sérieux était le témoignage de Vcytard, montrant Théroigne parmi les soldats du régiment de Flandre, et combien suspect, pour ne pas dire faux, le témoignage de Tournacheau de Montveran, la montrant à cheval à la grille de l’Orangerie, de meme on verra que, selon toute vraisemblance, rentrée chez elle « avant qu’il ne fit tout à fait nuit », comme l’assurait la prisonnière de Kufstein, elle y resta, comme l’assurait encore cette prisonnière, jusque vers six heures du matin.
1. « M. le président ayant fait convoquer les députés au son du tambour... » (Révolutions de Paris, n° 13).
17Ô TROIS FEMMES DE Là RÉVOLüfiOtf
Les Goncourt, dans une note, ont l’air de s’appuyer sur les Actes clés apôtres; en réalité, ils y renvoient seulement pour les mots : « A cheval ! » et « redingote de soie rouge ». En effet, d’après les Actes des apôtres — et le Précis historique — Théroigne aurait bien été en redingote rouge et à cheval le 5 octobre; mais c’est à Versailles, et non pas sur la route, que la représentent ainsi le journal et le pamphlet. Une autre observation qui a son intérêt est la suivante : la déposition de Tournacheau de Montveran et même celle de Veytard sont postérieures à la page des Actes des apôtres, que nous allons citer et qui est de février 1790, postérieures aussi, probablement, au Précis historique ; et l’on peut donc se demander si le curé et l’abbé ne furent pas, comme on dirait maintenant, suggestionnés jusqu’à un certain point par ces deux peintures.
Mais, pour comprendre le début de la page des Actes des apôtres , quelques éclaircissements préalables sont nécessaires.
En janvier, l’important journal royaliste avait publié une fantaisie intitulée : Club de la Révolution1 , dans laquelle nous lisons : « L’ouverture s’en est faite le Jour des Rois... Environ cinq cents membres des plus zélés défenseurs du peuple dans la plus auguste Assemblée de l’univers [la Constituante ) y brillaient... et M. l’abbé Sieyès présidait. Un pareil nombre de personnes du sexe, des plus ardentes amatrices des droits de l’homme, avaient été jugées dignes d’y être incorporées ; et mademoiselle Théroigne de Méricourt a été nommée présidente de ses concitoyennes. » Il y a, d’abord, des
1. Le théâtre du Panthéon prit en 1790 1e nom de Portique français on Club de la Révolution
THÉROIGNE DE MÉRICOUItf
ilï
danses. « Un pas de quatre» est exécuté par Mirabeau, (c habillé en tigre royal, avec un masque boue de Paris », par Brissot, « habillé en Juif errant », par Mmc de Condorcet, « travestie en infante de Zamora », et parMme de Gouges, « déguisée en Indienne ». (N°23). La fantaisie sans doute eut du succès, car le journal en tira V Estampe qui devait servir de frontispice au second volume, commencé le jour de la Purification (2 février) ; et c’est dans l’ Explication de l'estampe que se trouve le texte auquel nous voulions arriver : « Mademoiselle Théroigne de Méricourt, la citoyenne la plus active de la plus auguste Assemblée de l’univers,... dirige l’orchestre1. Le costume de mademoiselle Théroigne est le meme qu’elle portait à Versailles, lorsqu’à la tète de l’armée de la nation elle enfonça, le 5 octobre, une brigade des gardes du corps. Son amazone d’écarlate, son panache noir, son poulain bai étaient le signe de ralliement... — - Médias inter cœdes exidtat amazon. — Semblable aux licteurs des consuls romains, l'auguste Coupe-Tête portait les faisceaux nationaux devant notre héroïne, qui commandait un détachement de cinq cents guerrières aussi recommandables qu’elle : Non in Venerem segnes nocturnaque bella. » Mais, pour l’auteur ou les auteurs de Y Explication, qu’y avait-il de vrai dans cette description héroïco-drôlatique du rôle de Théroigne au 5 octobre?
Nous devons en faire la remarque : dans le numéro 23, il n’est pas question d’un rôle quelconque joué par Théroigne le 5 ou le 6 octobre ; il est dit simplement
1. L'estampe la montre — de dos — tenant de la main droite, le bras droit levé, une énorme sonnette, et de la main gauche, le bras gauche près du corps, une sonnette de même taille. L’explication dit que ces sonnettes sont de quatorze livres chacune.
— et gauloisement — qu’ayant été nommée présidente « elle a été installée aussitôt », et que, pour elle, «on a renforcé la sonnette », en y joignant « un manche et un battant d’une grosseur convenable ». Mais le plus curieux, c’est qu’il n’y a pas une ligne dans les Actes des apôtres , avant Y Explication de l'estampe du second volume, sur une participation quelconque de Théroigne au mouvement d’octobre ; et, cependant, si l’on part de cette Explication pour remonter, jusqu’au premier numéro (2 novembre 1789), ce n’est pas seulement dans le numéro 23 qu’on trouve sur la révolutionnaire, dont la célébrité commençait, des plaisanteries plus ou moins heureuses ; c’est, d’abord, dans les numéros 29 et 24, ensuite dans les numéros 16, 9, 8 et 6, — celui-ci, meme, devant être mis à part, car il contient un véritable document historique, l’article de Champcenetz auquel nous avons emprunté au commencement de ce travail. Or, dans cet article, portrait plaisamment sérieux de Théroigne, il ne s’agit que de « la Muse de la démocratie », — on se rappelle le mot,
— traduisez : de la dame politique qu’était Théroigne dans son salon.
11 fallut trois mois aux Apôtres pour découvrir que, le 5 octobre, cette « Muse » s’était transformée en guerrière. Heureusement, quand ils le surent, tout le rôle de Théroigne dans cette journée leur fut connu, et ils purent raconter une histoire comico-tragique si pittoresque... qu’ils avouaient, pour le lecteur clairvoyant, l'avoir inventée.
Le Précis est moins brillant. « Ce fut elle ( Théroigne ) qui harangua les bons citoyens et le régiment de Flandre sur la place d’Armes de Versailles. Enfin, nouvelle Thalestris, on la vit, revêtue d’un habit rouge à
la Barnave, d’un jupon de Hongrie à la d’Aiguillon, et coiffée d’un chapeau à panache jaune à la Populus, se mettre à la tête des magnanimes sans-culottes. » — Les royalistes accusaient Barnave d’avoir répondu à leurs lamentations sur la mort de Foullon et de Bertier (juillet 1789) par ce mot : « Le sang qu’on a versé était-il donc si pur? » Ils accusaient le duc d’Aiguillon de s’être déguisé en poissarde ; et l’on appelait les belles poissardes les reines de Hongrie. Quanta Populus, député de Bourg-en-Bresse, on verra le rôle que lui firent jouer symboliquement les pamphlétaires royalistes en le représentant comme l’amant préféré ou même comme l’époux de Théroigne. Mais ces allusions du Précis historique décrivant le costume de la « nouvelle Thalestris » n’enlèvent-ils pas, précisément, toute autorité à la description et aux lignes qui la suivent ou précèdent? L’auteur, resté inconnu, s’amuse, et l’on ne peut dire s’il y a pour lui un fond quelconque de vérité sous la plaisanterie.
Quant au Petit dictionnaire des grands hommes et des grandes choses qui ont rapport à la Révolution^ , il est sérieux et même tragique : « Mlle Théroigne a donné, depuis la Révolution, sur la perversité du cœur humain, des notions qu’on n’attendait pas devoir à son sexe; c’est cette charmante femme qui guidait le poignard dans les journées des 5 et 6 octobre. » Guidait le poignard ! Image académique en apparence, mais nullement vague quand on sait que Théroigne fut accusée en 1790, par certains royalistes, d’avoir voulu assassiner la reine. Du moins certains royalistes se plurent à la soupçonner d’avoir eu ce dessein. (Les Con-
1. Ne pas confondre avec le Petit dictionnaire des grands hommes de la Révolution, qui parût en 1790 et qui est de Rivarol et de Champcenetzj
fessions , p. 134 et p. 148). On trouve un écho de ce soupçon dans une lettre de Mercy-Argenteau, écrivant de Belgique, au prince de Kaunitz, le 6 février 1 791 : « On m’annonce la nommée Théroine (sic) de Méricourt, qui était à la tête des ennemis de la Reine dans les journées des 5 et 6 octobre. » Il est vrai qu’en Belgique, à Mareourt même, où elle fit une apparition en 1790 avant d’aller à Liège, Théroigne se serait vantée, d'après une tradition recueillie par M. Fuss, « d'avoir arrêté la reine au moment où celle-ci voulait quitter la France ». Mais que vaut une tradition de ce genre, recueillie plus de soixante ans après les événements? Puis M. Fuss aurait dû le faire observer : il est faux que, le 5 octobre, Marie-Antoinette ait voulu quitter la France. Et, à ce propos, il nous paraît nécessaire d’ouvrir une assez large parenthèse. La preuve en découlera que si Théroigne, à Mareourt, avait tenu le langage que lui attribue la tradition, elle aurait menti par vanité.
Au premier conseil réuni chez le roi, dans l’aprèsmidi, le ministre Saint-Priest avait proposé que la reine partît pour Rambouillet; elle refusa, jusqu’au moment où le ministre conseilla au roi de s’y réfugier avec elle. Avant tout, ce qu’elle voulait, — Saint-Priest l’a raconté dans une relation publiée en 1823 par Barrière à la suite des Mémoires de Mme Campan, — c’était ne pas se séparer de Louis XVI ; et pourquoi? parce qu’elle pouvait tout craindre, comme elle le dit au valet de chambre Thierry, si elle perdait « la sauvegarde du roi ». ( Procédure criminelle du Châtelet , CCÏI). Il était environ dix heures quand parurent à la grille du Dragon les voitures qu’elle eût rejointes avec Louis XVI et ses enfants si elles
THÉKOIGNE DE MÉKICOURT
avaient pu passer. Mais, déjà, il était trop tard. Toutes les grilles étaient gardées. Les voitures furent arrêtées et reconduites aux écuries. Mme de Staël assure même qu’elles furent dételées [Considérations sur la Révolution française ), et Rivarol, dans ses Mémoires , que « les bourgeois de Versailles coupèrent les traits des chevaux, brisèrent les roues ». Selon Mme Campan, « elles furent arrêtées par un misérable comédien du théâtre de la ville, qui fut secondé par la multitude » ; mais le récit le plus vraisemblable et aussi, et de beaucoup, le plus détaillé, est celui des Deux amis de la liberté , suivant lequel la sentinelle du poste, en voyant les voitures, appela le commandant, ce qui fit sortir la garde : « Le piqueur dit que la reine est dans la voiture et qu’elle veut aller à Trianon. — Dans ces moments de troubles, réplique le commandant, il serait dangereux pour Sa Majesté de quitter le château. Nous offrons de reconduire la reine à sonappartement... — Le piqueur insiste. L’officier refuse et les voitures rentrent sous escorte... La dame Thibault, première femme de la chambre de la reine, était, dit-on, dans une de ces voitures, et madame de Salvert, avec sa femme de chambre, dans le carrosse de la reine qu’elle représentait ». [Histoire de la Révolution , t. 111, p. 355).
Or, de ce récit, ne ressort-il pas que, même si Théroigne s’était trouvée à la grille du Dragon au moment où les voitures essayèrent de passer, et si elle s’était jointe à l’escorte qui les reconduisit aux écuries, elle n’aurail joué dans l’événement qu’un rôle très secondaire. Mais, Thypothèse ne s’appuyant sur rien, il faut opter : ou bien, — comme nous l’avons indiqué, — la tradition de Marcourt est impu-
table à l’imagination locale, ou bien — ainsi que nous l’avons dit d’un mot — Théroigne, grisée de l’effet de sa jeune gloire révolutionnaire sur les gens de son village, et voulant ajouter à leur éblouissement, se laissa aller à mentir.
Et voilà d’ailleurs un commencement de preuve, bien fort, à l’appui de la seule déclaration authentique de l’intéressée sur l’emploi de son temps dans la soirée du 5 octobre.
Il est vrai qu’il y avait eu, entre six heures et demie et sept heures, — à l’insu de la reine, — une première tentative pour faire sortir des voitures du château. Cette première tentative a été confondue avec la seconde par Montjoye1 et par Bertrand de Moleville2; mais elle est racontée par les Deux amis de la liberté , et il en est plusieurs fois question dans la Procédure criminelle du Châtelet. C’est par la grille de l’Orangerie qu’on avait essayé de passer, dans l'espérance, si l’on réussissait, de déterminer le roi ou au moins la reine à fuir. Mais, d’après les Deux amis de la liberté , c’est le « détachement de la garde nationale » placé à cette grille de l’Orangerie qui s’opposa au passage3, notamment un « sieur Durup de Baleine » ; et, d'après le témoin du Châtelet qui prétendit avoir vu Théroigne à cheval, en habit écarlate , à cette grille, avant cinq heures, — d’après Tournacheau de Montveran, — ce sont des « personnes vêtues de noir, et à manteaux et cravates », qui, « vers six heures et demie, au moment où les voitures se rendaient des petites écuries dans l’avenue de l’Orangerie », firent « fermer la grille
1. Histoire de la conjuration de Louis-Philippe- Joseph d'Orléans (1796,'.