Revue historique , 1898 et
3. Autrement dit, trois actes, un seul drame. Mais la filiation du second acte au premier, des historiens l’avaient marquée ; en signalant celle du troisième au second, M. Mathiez a rendu à l’histoire de 1789 un service notable.
préméditée, elle dut sa force à ce double caractère. Et l’un des éléments de sa spontanéité, ce fut la frayeur croissante de la disette, — Michelet a écrit : « la faim », qui mêla son ivresse terrible à l’explosion des colères politiques, du moins chez beaucoup de femmes ; la faim, qui fut une cause et non pas un prétexte, comme l’assure M. Mathiez au seul passage de son étude sérieusement discutable. Mais, pour revenir h l’essentiel, ce n’est pas d’ambitions particulières que la tempête avait reçu d’avance sa direction et, pour ainsi parler, sa conscience : celle-ci lui venait d’une idée politique issue de la partie pensante et sans cesse agissante du Paris patriote; et c’est pourquoi, au lieu de retomber sur elle-même, inutile ou vaincue, elle put, en vingt-quatre heures, faire franchir à la Révolution un pas immense.
Cependant la thèse du Châtelet, jointe à la déposition du curé Veytard, créa contre Théroigne une légende qui, se précisant — en s’aggravant — finit par se résumer dans cette phrase, pour ainsi dire consécratoire, d’une Biographie : « Liée avec divers chefs du parti populaire, elle les servit 'utilement dans la plupart des émeutes et contribua surtout , le 5 octobre 1789, à Versailles, à corrompre le régiment de Flandre en conduisant dans les rangs d'autres filles dont elle avait la direction , et distribuant de l'argent aux soldats ».
( Biographie moderne ou Dictionnaire biographique de tous les hommes morts et vivants , 1802). Encore ce résumé, que s’appropria vingt ans plus tard le Béperloire universel des femmes célèbres , parut-il insuffisant à Esquirol ; le célèbre médecin crut devoir, en se l’appropriant à son tour, en modifier comme il suit la première ligne : Elle se livra aux divers chefs du parti
révolutionnaire ; et il crut devoir aussi appuyer sur le mot « filles », en ajoutant: « de mauvaise vie ». Cette fois, c’était parfait. Nous observerons seulement qu’une, au moins, des affirmations du premier texte : conduisant dans les rangs d'autres filles , n’aurait pu s’excuser d’aucun document contemporain.
Est-ce pour cela que Taine n’a point reproduit l’accusation? Taine, dont le fanatisme contre-révolutionnaire, soutenu de la Procédure criminelle du Châtelet, et sachant au besoin la solliciter, osa dire, comme si la chose était hors de doute : « Les filles embauchées à Paris font leur métier... Théroigne, en veste rouge d’amazone distribue de l’argent». ( Les Origines de la France contemporaine, la Révolution J). Il faut plutôt penser qu’il ignorait et l’article de la Biographie , et l'article du Répertoire, et la notice d’Esquirol ; car, selon toute vraisemblance, il n’eût pas résisté à la tentation de donner Théroigne pour chef à ces filles «embauchées», qu’il est si heureux de peindre « agaçant les soldats, s’offrant à eux », levant leurs jupes devant eux, tellement que ceux-ci disent : « Nous allons avoir un plaisir de mâtin ». Avec sa mauvaise foi coutumière, il passe sous silence les dépositions qui montrent, non des filles, mais des femmes du peuple, en grand nombre, demandant du pain aux soldats ou les suppliant de ne pas tirer sur elles ; et, cependant, une de ces dépositions est du marquis de Valfond, « lieutenant-colonel du régiment de Flandre ». Certaines disaient « qu’il y avait trente-six heures qu’elles n’avaient mangé » 2. Mais ce n’est pas ici le lieu de restaurer la vérité défigurée par Taine