‹ Les origines du féminisme contemporain; trois femmes de la Révolution; Olympe de Gouges, Théroigne de Méricourt, Rose LacombeChapitre 28 sur 69 · XXXV1J · texte numérisé non relu

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quant au rôle des filles et des femmes qui enlevèrent à la cour le régiment. Du reste, ne le sait-on pas? lorsque des troupes passent à l’émeute, c’est qu’un puissant courant d’émotion populaire emporte la discipline, noie le respect des chefs, des ordres. Ce ne sont pas des jupes levées qui font tomber des mains rudes les fusils chargés; c’est un trouble de la conscience, un désir éveillé, grandissant, peu à peu irrésistible, de communion avec la foule. Ne parlons plus que de Théroigne. Pour Taine, conformément à la légende royaliste, c’est une fille : « fameuse », voilà tout; et l’argent qu’elle aurait distribué, il est sousentendu qu’elle le tenait des meneurs de l’insurrection. Or le fait est qu’elle n’aurait pu distribuer de l’argent à elle, car, le 26 septembre, elle avait dû encore recourir au Mont-de-Piété, après deux emprunts en juillet et celui que l’on sait, du 8 juin. — Ceux de juillet, à quinze jours de distance, le 2 et le 18, avaient été, l’un de 214 livres, sur une cuillère à ragoût et six couverts d’argent, l’autre de 450 livres, sur un cadenas de 18 brillants. Le 26 septembre, c’est trois couverts d’argent qu’elle engageait pour 90 livres (Demarteau). — Il faudrait donc prouver qu’elle avait reçu de l’argent à distribuer; mais Taine avoue ne pouvoir nommer les meneurs de l'insurrection. (P. 128).

Quant à la veste rouge, — ou redingote ronge ou amazone rouge, — c’est, évidemment, ce qui a le mieux défendu la tradition d’après laquelle Théroigne aurait été la principale héroïne d’octobre. Michelet fut séduit, et Louis Blanc. Seulement, ils voulurent que l’action de la Liégeoise, parmi les soldats, eût été de grâce et d’éloquence, toute. Carlyle, le premier, avait ainsi présenté les choses. Mais de quel droit?

Puis Michelet et Louis Blanc auraient dû le savoir : aux yeux des patriotes, la principale héroïne d’octobre fut Reine — ou Renée — Louise Audu, que le Châtelet avait décrétée de prise de corps sous le nom de Leduc. Encore cette femme que nous retrouverons au 10 août, ne dut-elle qu’à son arrestation (septembre 1790) et à une détention de près d’un an l’espèce de gloire qui lui fit décerner par la Commune, en avril 1792, une épée d’argent. Nous lisons dans les Révolutions de Paris du 19 novembre 1791 :

J’avais ouvert une souscription pour élever une statue à J. -J. Rousseau; mais l’Assemblée nationale constituante ayant décrété qu’il lui en serait érigé une par la nation, le but de la souscription est rempli. Je propose à MM. les souscripteurs d’employer leur argent d’une manière encore plus digne de Rousseau... M. Ménard, notaire, rue de Seine, est dépositaire d’une somme de 1.487 livres. Je propose de diviser cette somme en trois portions égales, d’en distribuer une aux malheureux soldats de Château-Vieux, une aux veuves et orphelins des patriotes immolés à Avignon pour la cause de la liberté, une autre enfin à Reine Audu, cette femme qui, par sa fermeté, conserva l’ordre parmi celles de son sexe qu’elle commandait dans les fameuses journées des o et 6 octobre, et contribua à rassurer les représentants de la nation, à ranimer leur zèle et à les mettre à l’abri des perfidies de la cour. C’est au dévoûment de cette femme étonnante que Paris dut la cessation de la famine et l'avortement des plus noirs complots contre la constitution et la liberté. Pour prix de tant de bienfaits, elle fut traînée dans les prisons, par une suite de l’infâme procédure du Châtelet contre la Révolution. Elle aurait dû jouir de sa liberté à l’époque où l’Assemblée constituante déclara qu’il n’y avait pas lieu à accusation contre les prétendus auteurs de l'insurrection des 5 et 6 octobre; mais Reine Audu était marquée comme une victime à immoler à la rage des ennemis de la

THÉROICxNE de méricourt

patrie;... et, malgré les efforts des patriotes, elle n’a dû la liberté qu’au décret qui l’a condamnée à une amnistie qui n’était pas faite pour elle. Actuellement, sans ressources et sans espoir, elle végète par les soins d’une demoiselle respectable, qui partage avec elle sa subsistance...

Prudhomme.

Un des souscripteurs qui adhérèrent à la proposition appela Reine Audu « la délie des Parisiens ». (N° 124).

D’autre part, la Bibliothèque nationale possède une pièce anonyme curieuse intitulée : Aux citoyens dignes de ce nom , sans date, mais qui est certainement du commencement de 1792, car il y est question d’une pétition pour Reine Audu, qui fut lue à la Législative le 24 janvier 1792; et nous croyons devoir extraire de ces pages les lignes suivantes, où l’on voit se développer jusqu’au merveilleux la légende 'patriote ignorée de Michelet et de Louis Blanc (on remarquera surtout que l’arrestation des voitures royales s’y trouve attribuée à Reine Audu) :

Citoyens, il faut que vous connaissiez ce que nous devons tous à Reine Audu... Reine Audu partit de Paris le lundi 5 octobre 1789 avec plus de huit cents femmes qui s’étaient assemblées aux Champs-Elysées ; elle les mit par pelotons de huit; et, dans cet ordre, qu’elle eut grand soin de faire tenir... elles arrivèrent à Sèvres... Arrivée à Versailles, elle laissa quatre cents femmes à l’Assemblée nationale. Après avoir engagé les dragons qui la gardaient à prêter serment de fidélité à la nation, ce qu’ils firent de bon cœur, pour lors leur laissa en garde trois petites pièces de canon que les femmes conduisaient; ensuite continua sa route, ayant choisi douze citoyennes pour se présenter avec elle chez le roi... Elle persuada au régiment de Flandre de prêter le serment qu’elle avait obtenu des dragons... Ayant appris par les femmes mises par elle en garde aux écuries

que quatre voitures du roi allaient partir, elle les fit arrêter et alla à l’Assemblée nationale porter cette nouvelle. Un député fut alors nommé par l’Assemblée pour conduire au château les douze citoyennes nommées pour cette députation. Les gardes du corps refusèrent le passage; elle écarta deux des chevaux montés par eux, passa sous le ventre d’un des chevaux et, là, reçut les premières blessures à la main droite et à la poitrine... Elles entrèrent au château et parlèrent au roi... Le roi ayant envoyé à l’Assemblée nationale la sanction demandée, Reine Audu en sortit... et reçut d’un autre garde du corps un coup de sabre au bras gauche... Ne pouvant plus se soutenir, les coups de pieds de chevaux ayant fait sauter tous ses ongles des pieds, elle passa la nuit sur un canon, qu’elle ne quitta à huit heures du matin que pour demander au roi de venir faire son séjour à Paris... Le roi ayant donné parole... cette promesse termina les exploits de notre courageuse citoyenne, qui revint à Paris sur un canon, ne pouvant plus marcher.

Enfin, nous pensons bien avoir, d’un mot, évoqué par avance tout le personnage de Théroigne dans les premiers temps de la Révolution, en disant qu’il fut celui, non d’une guerrière, mais d’une dame 'politique . En mars 1790, le Rôdeur réuni au Chroniqueur secret de la Révolution est d’accord avec l’article de Champcenetz de novembre 1789 pour ne montrer qu’une dame politique dans la jeune révolutionnaire. Et, certes, on comprend que Théroigne, femme d’ancien régime par ses habitudes et ses goûts, ne se soit pas jetée immédiatement dans l’action violente. Les Goncourt expliquent, en somme, par un miracle psycho-physiologique, le rôle de bacchante-démagogue qu’ils lui font jouer dès juillet. « De la courtisane, ont-ils écrit, il est né soudainement un héros et une furie. » Soudainement ? Même chez des cérébrales aussi impression-

nables que Théroigne, la nature ne fait pas de tels sauts : il n’y a pas de ces changements à vue dans l’âme. D’ailleurs, la note royaliste de Y Histoire de la Révolution p ar deux amis de la liberté n’avoue-t-elle pas que « dans les commencements » Théroigne « avait paru assez humaine, assez douce »L

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