‹ Les origines du féminisme contemporain; trois femmes de la Révolution; Olympe de Gouges, Théroigne de Méricourt, Rose LacombeChapitre 29 sur 69 · THÉROIGNE A PARIS, D’OCTOBRE 1789 A MAI · texte numérisé non relu

THÉROIGNE A PARIS, D’OCTOBRE 1789 A MAI

L’ancienne demi-mondaine cosmopolite se passionnant tout de suite pour la Révolution; la déracinée , comme on dirait maintenant, s'enracinant française sous l’influence des idées nouvelles, mais trop xvme siècle, bien que peuple d’origine, pour ne pas demeurer un certain temps une révolutionnaire parlementaire et meme une révolutionnaire de salon; et, sans doute, son amour de la gloire la faisant impatiente d’un rôle, mais non pas de celui qu elle jouera plus tard, d’un rôle de « Muse », suivant le mot de Champcenetz; voilà ce qu’il faut, ici, se représenter. — Très vite

1. Les Goncourt invoquent le témoignage de Camille Desmoulins, qui aurait appelé la patriote de 1789 « une panthère », et ils renvoient aux Révolutions de France et de Brabant — sans indiquer le numéro dans lequel se trouverait l’expression, ce qui n’étonne pas quand on sait qu’ils l’avaient empruntée à un résumé trop personnel fait par Michelet d’un article du brillant journaliste. Nous aurons bientôt à donner tout ce qui concerne Théroigne dans cet article. On verra qu’elle n’y est point comparée à une panthère; mais voici la phrase de Michelet: « Déjà elle a traversé toute l’Assemblée ( des Cordeliers) d’un pas léger de panthère, elle est montée à la tribune. » Il nous semble inutile d’insister

elle avait su devenir cette Muse, se composer le cercle ainsi décrit, plaisamment, par Champcenetz : « Sa société est un lycée... On compte parmi ses élèves l’abbé Sieyès, Pétion de Villeneuve, Barnave... Les morceaux les plus applaudis, les plus éloquents, les plus civiques de leurs discours à l’Assemblée ont été composés ou inspirés par elle. L’hôtel de Grenoble, rue du Bouloy, où elle loge, est devenu le point central des grands intérêts de la France régénérée. Là s’est faite la découverte de ce pouvoir administratif , inconnu aux anciens... Là se posent les fondements de cette démocratie royale , qui a tous les avantages des républiques, sans avoir les inconvénients des monarchies; là se bâtit, des mains de la philanthropie, l’édifice de la liberté des noirs... Là se déconcertent les entreprises des aristocrates; là, enfin, se préparent ces motions lumineuses qui font l’admiration de la capitale et la stupeur des provinces. » C’est ce que dit le Rôdeur en d’autres termes : « Il s’est tenu chez elle des comités révolutionnaires », etc... Seulement le Rôdeur ne cite aucun nom. Mais, comme Champcenetz, Beaulieu nom mera Petion, « avec lequel elle avait souvent des conférences », et qui fut, assure-t-il aussi, des soupirants malheureux de la «Minerve ». Il ajoute qu’on trouvait « toujours » chez elle Rom me, avec « le jeune comte Strogonoff, son élève», et « le frère de l’abbé Sieyès, qui venait y recueillir l’encens qu’on distribuait à son aîné ». ( Essais historiques) . Déjà, dans la note de Y Histoire de la Révolution , Beaulieu avait raconté : « Les plus intimes liaisons de la prude Luxembourgeoise étaient, avec le frère de l’abbé Sieyès et Homme, l’un des plus zélés sectateurs de cet abbé... Le comte Strogonoff riait beaucoup de cette intimité... Homme

THÉROIGNE DE MÉRÎCOURT

était une espèce de quaker, affectant la plus austère modestie, la malpropreté meme, et d’une figure à faire peur : c’était un métaphysicien obscur, un alchimiste politique dont il était impossible de suivre les bizarres dissertations. Rien n’était, plus comique que d’entendre la petite Théroigne vouloir renchérir encore sur la mysticité de son maître et, avec des figures si disparates, de les voir l’un et l’autre rire de leur audace et de leurs découvertes. » Le mathématicien Romme avait alors quarante ans. On sait qu’il fut de la Législative et de la Convention, qu’il prit une part importante à la création du calendrier républicain, et qu’il se tua en 1795, devançant l’échafaud de la réaction thermidorienne.

Les habitués du salon de l’hôtel de Grenoble avaient pour la jeune patriote une admiration vive — à tous égards. Ils « la regardaient comme un prodige », confesse Beaulieu dans ses Essais historiques , après avoir dit : « Peu s’en faut que tous ces politicoman ne deviennent des amants passionnés. » Tout son mérite, il est vrai, selon Beaulieu, était « une vivacité extraordinaire », avec une « imagination rusée » : elle avait « peu d’esprit ». Mais esprit veut-il dire ici intelligence? Beaulieu confesse encore : « Sa tcte était remplie de ceux des vers de nos grands poètes qui ont le plus exalté les sentiments républicains ; elle débitait tout cela avec feu, dans son jargon moitié français, moitié flamand : ce qui faisait rire* et paraissait aimable dans une jolie bouche à laquelle on supposait de la naïveté. » Et, malgré la pointe, voilà un portrait charmant, une Théroigne aimable en effet dans son enthousiasme politico-lettré. Aspasie-grisette, bien différente de la u furie» des Goncourt: Aspasie chaste, il y faut insister.

avec la note de Y Histoire de la Révolution disant : « Nous avons vu des hommes sages, qui jouissent aujourd’hui d’une haute considération, devenir amoureux de cette petite personne, et celle-ci rejeter leurs vœux avec une fierté Lacédémonienne. » Cette note, du reste, lui reconnaît « assez de sagacité » même dans les discussions « sur la littérature française », où elle se plaisait, et corrige ainsi le « peu d’esprit» des Essais historiques.

Evidemment, aux jours de sa splendeur de fille à diamants, elle avait lu. On se rappelle la lettre où, le 28 juin 1789, elle remercie Perregaux de lui avoir envoyé ses livres, qu’elle croyait perdus. De la forteresse de Kufstein, elle écrira, le 29 juillet 1791, à son frère aîné : « Je vous recommande mes livres pardessus toutes choses. Ne les prêtez à personne. » Elle parle ensuite d’un paquet probablement oublié par elle dans l’auberge où on l’avait arrêtée, et qui contenait avec des robes « des livres de Sénèque et de Mably ».

L’étonnant c’est que Beaulieu ne paraisse pas savoir qu’elle était musicienne. Sa ferveur révolutionnaire l aurait-elle donc presque tout de suite déprise de l’art qu’elle avait tant aimé ? Mais Dulaure, ayant dit: « Elle avait une éducation soignée », observe précisément qu'elle « était musicienne ». D’ailleurs, nous lisons dans la lettre du 29 juillet 1791 : « Vous avez peut-être été obligé de vendre mon forte-piano à moitié pour rien, malgré qu’il m’ait coûté 30 louis. Cela me ferait de la peine, à cause que j’aime la musique ». (*I). Elle avait acheté ce forte-piano à Londres, en 1787.

Mais quand, au juste, Beaulieu la connut-il? Peu après les journées d’octobre, sans doute, à l’Assemblée nationale : car elle n’en suivit pas les séances à

Paris moins régulièrement qu’elle n’avait fait à Versailles. Même, il la montre, dans « les tribunes » ou aux « alentours » de la salle du Manège — « quelquefois avec un costume grec », — «à la tête de tous les hueurs, de tous les approbateurs, suivant que les huées ou les approbations » semblaient « nécessaires » ; et « c’était toujours elle qui donnait le signal ». Mais peut-être ne devint-il de ses familiers qu’en janvier 1790, lorsqu’elle eut fondé chez elle un véritable club, dont il fit partie et auquel il pensait en écrivant : « Théroigne tenait dans son appartement de petits clubs formés de personnes assez remarquables ». Le certain, c’est qu’il fut des premiers Amis de la loi , ainsi que se nommèrent les membres de cette Société2. Théroigne l’avait créée, le 10 janvier, avec Romme et quelques compatriotes de celui-ci, né en Auvergne (à Riom). Or Beaulieu était non seulement de la même province mais de la même ville que le savant; et c’est, probablement, ce dernier qui présenta le futur auteur des Essais historiques à la Luxembourgeoise. Elle a raconté dans son autobiographie : « Je proposai à ceux qui venaient le plus souvent dans la tribune des Feuillants de nous réunir en société politique. On goûta mon projet3 ». D’où l’on peut inférer qu’elle s’était liée avec Romme dans cette tribune. Un peu plus loin, elle parle de lui : « Un soir, dit-elle, j’émis l’idée ( devant les Amis de la loi ) qu’il fallait que le peuple donnât aux meilleurs patriotes de l’Assemblée nationale des couronnes civiques ou des cocardes.

1. L’Assemblée siégea pour la première fois dans cette salle le 9 novembre 1789.

2. Ne pas la confondre avec un autre club du même nom fondé en 1791 par Osselin, et qui s’établit aux Théatins.

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