Mars 1790-avril
esprits et enlève les suffrages ». Soudain sa voix tombe; elle-même s’affaisse. « Barnave, Mirabeau, Le Chapelier, Robespierre volent vers cette fille de la Révolution; ils lui font respirer du vinaigre des quatre voleurs. » Populus court chercher Guillotin. Le distingué médecin arrive bientôt, et non seulement il tranquillise mais il ravit tout le monde en reconnaissant dans la défaillance de l’amazone « un symptôme de grossesse». Target, saisi d’enthousiasme, prophétise. Le fils de Théroigne, s’écrie-t-il, « tiendra du généreux Rarnave cette ardeur sanguinaire, ce goût pour le carnage qui fait les grands publicistes » ; et avec le sang de Le Chapelier « couleront dans ses veines cette soif de l’or, cette immoralité absolue, ce respect pour toute religion, sanslesquels on ne peut travailler au bonheur des peuples ». Grâce à. Mirabeau, il aura même, pour l’or, de l’idolâtrie; il n’admettra qu’un dieu, celui-là. Enfin, « ô Mirabeau ! » il te devra « ce rare talent de prouver avec une voix tonnante le pour et le contre » !
Grand succès. Il n’y a plus qu’à lever la séance. Théroigne est tout à fait remise; elle rentrera chez elle en triomphatrice, accompagnée de l’assemblée entière, qui bénit l’heureuse fécondité de ce « soutien femelle de la liberté ».
Le numéro 4 raconte un dîner chez Mirabeau, puis une promenade à Longchamp, où Théroigne et Mmc de Staël représentent, en quelque sorte, la Femme dans la Révolution; et ce n’est pas Théroigne qui aurait pu, des deux, se considérer comme le plus offensée. Elle porte un toast à la Nation, à l’Assemblée nationale « et à tous ses Membres », mais, pour aller à Longchamp, après le festin, Mme de Staël s’enferme dans une berline avec l’évêque d’Autun (Talleyrand), et « la nation » a le
chagrin de ne pouvoir les admirer, parce qu’ils baissent les stores afin de « méditer plus a leur aise ».
Au Bois, le wiski de Mirabeau se renverse, les chevaux de Le Chapelier s’abattent sur les débris du wiski; et, de la berline, qui ne peut échapper au désastre, « l’ambassadrice tombe la première », entraînant dans sa chute le prélat, qui « se trouve naturellement sur la dame ».
Un second choc précipite Barnave sur Mme de Staël. « Celle-ci, sans murmurer, prend son mal en patience et attend avec résignation la chute de tous les honorables Membres. » Le seul résultat fâcheux pour elle est un élargissement considérable du petit trou qu’elle avait fait à son jupon « pendant le chemin ».
Le numéro 10 la montre communiant des mains de l’évêque d’Autun, ainsi que Théroigne et Populus.
Dans le numéro suivant, les deux femmes rivalisent de patriotisme. Lune concertant ses « mouvements » avec l'évêque d’Autun, l’autre mouillant de ses sueurs civiques « plusieurs honorables Membres » de la Constituante.
Au numéro 12, Mirabeau cherche femme. Il s’inquiétera peu de savoir si « elle est vertueuse comme madame de Staël, saine comme mademoiselle Théroigne ».
Le numéro 13 les réunit au Palais-Boval, dans une fête donnée par la Société de 1789, le 13 mai 1790. Au dessert, « madame de Staël but de l’eau de pucelle, mademoiselle Théroigne du ratafia de grisette flatteuse ».
Au numéro 14, c’est l’évêque d’Autun, Franklin étant mort, qui jure de renoncer pendant trois jours « à toute communication tant spirituelle que corporelle avec la
baronne de Staël « ; et c’est Populus, d’un cœur non moins sincère, promettant « de s’abstenir de toute conjonction conjugale avec Théroigne sa bien-aimée ». La scène se passe au club des Jacobins. On a dressé un catafalque. Théroigne y dépose « ses lettres sur l’inoculation de la petite vérole » ; Mme de Staël « ses observations sur la population ». Puis, ensemble, elles couronnent de fleurs un bouc.
Numéro 16. A la fête de la Fédération, il y aura, parmi d’autres danses, le « passe-pied des Gémeaux , par M. Populus et mademoiselle Théroigne », le « pas de deux de la Vierge , par mesdames de Staël et Théroigne », et une contre-danse nationale où l’on verra « mesdames d’Aiguillon, de Staël, Théroigne » avec La Fayette, Bailly, l'évêque d’Autun, le duc d’Orléans, Charles Lameth. Populus n’en est pas. La dernière figure de cette contre-danse s’appelle : « Ouvrez les jambes, madame de Staël ».
Numéro 18. La fête de la Fédération encore. Un dîner aura lieu dans la plaine des Sablons. Sur le menu : « Andouille à la Staël, cervelas à la Théroigne. » On aura soin, ajoute Y Apocalypse, « de faire les andouilles un peu grosses et les cervelas un peu longs ». Et Populus, avec sa belle, servira un « ragoût à la poivrade ».
Numéro 19. Rien sur Théroigne; mais il s’agit toujours de la fête de la Fédération, et Mme de Staël y soutient que, pour célébrer dignement la Li berté , il faudrait, entre hommes et femmes, l’accouplement libre. Indignée, madame de Genlis la souflette. La baronne riposte par un coup de poing. Heureusement, l’évêque d’Autun s’interpose.
Non moins grossier, le premier numéro de la Chronique du Manège , intitulé : Accouchement de mademoiselle Théroigne de Méricourt.
Cette « nymphe», disait François Marchant, a « un furieux penchant pour la bagatelle ». Aussi, le jour où elle accouche, tous les démagogues peuvent-ils se disputer l’honneur d’avoir fait l’enfant.
Elle est venue à l’Assemblée comme d’habitude, malgré sa grossesse avancée. Robespierre, à la tribune, développe une motion avec une éloquence telle que l’admiration de l’éminente citoyenne de vient rapidement convulsive, et cela ouvre la porte du monde à F «embryon national », qui, de la tribune où se trouve sa mère, « au-dessus du président», roule surla table de celui-ci. Il agite la sonnette présiden tielle, puis s’endort « sur les écrits de Sieyès ».
Grande discussion pour savoir à quel personnage il ressemble le plus. Ce personnage sera proclamé le père.
On examine donc soigneusement le petit corps.
« Quelques gouttes de sang, jetées çà etlà », font penser à Barnave. Mais l’enfant a « un pied mal tourné et beaucoup plus gros que l’autre » ; il serait donc plutôt « de la fabrique de l’évêque d’Autun ». — Talleyrand boitait. — Seulement « l’auguste embryon se met à beugler, et l’on s’écrie qu’il est à Mirabeau le Comte ».
Parce qu’il s’agite continuellement, on l’attribue à Mathieu de Montmorency. — Le jeune duc Mathieu de Montmorency, membre de la Constituante, était libéral. — Puis « le vainqueur des Annonciades », Charles de Lameth, le réclame pour son bis en lui voyant ouvrir un œil «semi-guerrier, semi-pacifique ». — Charles de Lameth avait été chargé de rechercher
Tex-gardedes sceaux, Barentin, caché dans le couvcntdes Annonciades de Pontoise, et c’était une incessante plaisanterie des journaux royalistes, que Y Expédition des Annonciades , le g entrai couvert de gloire avec
sa troupe par la défaite des pauvres nonnes. — Mais « on s’approche pour vérifier le sexe du nouveau-né, et l'on ne peut décider s’il est mâle ou femelle. Alors on croit qu’il appartient au duc d’Aiguillon, qui, depuis le 5 octobre 1789, fait douter s’il est duc ou poissarde ».
Mais, tout à coup, l enfant expose aux regards un « derrière... ravissant », et Populus et le curé de Souppes (Thibault, constituant) veulent « avoir travaillé à la partie qu’ils admirent ». Le prodigieux bébé se lève alors, grandit, grandit en quelques secondes et parle. « Vous vous disputez l’honneur de m’avoir donné le jour, déclare-t-il; vous y avez tous contribué. J’en jure par le civisme de ma chère mère. » Puis, avec autant d’orgueil : « Je suis hermaphrodite. » Il finit en se décernant le titre de président perpétuel de la Constituante. On l’acclame, et, toute l’Assemblée lui faisant cortège, il va retrouver, dans « l’antre des Jacobins », l’épouse-mère nationale que des forts de la halle et des poissardes y avaient pieusement conduite.
Les pamphlétaires de la cour se pillaient les uns les autres sans vergogne. Une idée jetée par celui-ci était ramassée par celui-là, reprise par un troisième, par un quatrième, jusqu’à devenir une sorte de bien commun, de canevas omnibus; on n'avait qu’à broder. Encore la broderie pouvait-elle rappeler de fort près celle du voisin et concurrent. 11 s’agissait beaucoup moins d’ètre original que d’exaspérer la victime par la répétition des quolibets et des outrages.
Nous en trouvons une nouvelle preuve dans ce
môme journal de Marchant, au numéro 5. — Populus a été désigné par le sort pour épouser une des princesses Hottentotes dont le club des Jacobins a reçu la visite. « Cependant, que faisait alors mademoiselle Théroigne? Depuis ses couches, elle avait constamment aimé le seul M. Populus ; et ces deux tendres amants, comme deux tourtereaux, ne vivaient plus que l’un pour l’autre. Et voilà que le grand Populus est forcé de trahir sa belle. » Celle-ci en est instruite par la renommée. D’abord elle se lamente ; mais, n’arrivant point à ramener l’infidèle malgré lui, et croyant alors
que sa gloire l’engage A savoir oublier un amant trop volage,
Elle cherche un vengeur, et l’aimable l’Anus La console bientôt du traître Populus.
« L’Anus » de ces vers, c’est l’Anon des Actes des apôtres.
Le Martyrologe national (n° 18) s’occupait de l’origine et du passé de l’héroïne ; ou plutôt, sur cette origine et ce passé qu’il ignorait, l’auteur inconnu de l’article s’amusait à conter ceci :
« La nature » ayant destiné à Théroigne un rôle aussi beau que celui de Jeanne d’Arc voulut que son « berceau » fût « à peu près semblable » à celui de « la Pucelle d’Orléans ». Née en Hollande, elle s’y éleva « jusqu’à l’emploi de porteuse d’eau ». Elle était pure, lorsqu’un jeune officier, « servant alors sous les drapeaux du patriotisme hollandais », lui offrit « et son cœur et son lit». Elle résista « quelques minutes», ayant déjà une trop « haute opinion de la valeur française » pour ne pas céder presque immédiate-*
ment. Le jeune officier l'entretient. Il a un oncle riche dont il reçoit de temps en temps des lettres de change. Théroigne est fidèle. Mais un soupirant éconduit se venge en avertissant l’oncle. Plus d’argent. On s’endette. Un négociant, français aussi, amoureux fou de la jolie fille, « lui fait sa déclaration en deux rouleaux de 50 louis chacun», et, ce matin-là, il est repoussé. Mais l’officier la blâme, oh ! tendrement; elle réfléchit ; et le lendemain, le négociant étant revenu, un contrat de mille écus de rente à la main, « le traité fut conclu à la grande satisfaction » des trois personnages. Non pas qu’il y ait alors ménage à trois. L’officier quitte la Hollande, et Théroigne suit le négociant en France.
C’était anodin. Le Précis historique mérite, au contraire, une place d’honneur — infâme — dans la bibliographie royaliste contemporaine de Théroigne. D’abord, ce pamphlet anonyme baptise l’héroïne « Suzette- Magdeleine-Agnès » : prénoms suggestifs, comme on dirait maintenant, car la Chaste Suzanne, Marie-Madeleine, Agnès Sorel, — ces deux dernières depuis la Pucelle , — étaient parmi les grandes saintes du calendrier de la prostitution. Dans la brochure obscène publiée en 1791 sous ce titre : Catéchisme libertin à l'usage des filles de joie et des jeunes demoiselles qui se décident à embrasser cette profession , et réimprimée en 1792 avec cette mention : Par MUe Théroigne , il y a une sorte de petit chapitre intitulé : Oraison à sainte Magdeleine avant de lire le catéchisme. Et, à la fin, Madeleine reparaît dans les Litanies des filles de joie. C’est la première des saintes qu’exaltent et qu’implorent ces litanies, où figure une contemporaine, « sainte Duthé, la volupté même », puis Agnès Sorel et... Jeanne d’Arc, avec « la charnelle Dorothée », autre
personnage du poème de Voltaire. — Le Précis historique continue : « A peine à sa dixième année, ses facultés se trouvèrent si prodigieusement développées que, dès lors, elle connut les droits de l’homme, pour lesquels la nature lui avait donné un penchant déterminé. » Du reste elle a pour mère une femme qui a « professé les avantages et goûté les douceurs d’une liberté infinie », et qui n’attend pas que l’enfant ait douze ans pour la confier à un vieux baron allemand dont elle a été elle-même la maîtresse. Celui-ci, par divers pays, notamment en Italie, car l’étrange couple est d’humeur vagabonde, achève l’éducation du petit prodige ; mais avec eux il y a un jeune valet de chambre, et, « le trouvant au moins égal en droits à son maître », la future révolutionnaire lui prodigue des entretiens « dont la liberté faisait toujours la base » ; si bien qu’un jour « le baron les surprit au moment le plus intéressant d’une séance où les droits de l’homme étaient fortement développés ». Rupture; et voilà Suzette-Madeleine- Agnès courant le monde toute seule, mais partout faisant le bonheur d’ « une foule de citoyens actifs ». Puis, « un savant anglais » l'emmène en Angleterre « pour lui faire connaître à fond sa constitution » ; puis, les Etats généraux s’étant réunis, la voici « aux galeries de la salle nationale », troublant les « sensibles députés ».
« L’abbé Sieyès lui-même, ce sévère puritain, ne désavoue point que la présence de Théroigne donna une nouvelle énergie à sa constitution. » Aux journées d’octobre, elle ravit le cœur du général Lameth. Mais, déjà, elle a distingué « l’heureux Populus ».
Et le Précis voulait qu’ayant habité successivement les rues Vivienne, Tireboudin, Trousse-Vache, Bourre-
tibourre, elle eût élu domicile enlin dans « l’hôtel de P opulus », rue des Déchargeurs.
Nous devons ajouter qu’elle ne fut pas seule, — avec Mmc de Staël, — en 1790, l’objet d’aussi ordurières diffamations. La mère du jeune duc de Montmorency, Mme Charles de Lameth, Mme de Condorcet, la marquise de Villette et plusieurs autres femmes de l’aristocratie, non aristocrates, furent insultées avec la même violence immonde.
Vous demandez pourquoi Lameth, Montmorency Ont des âmes si roturières ?
On vous répondra : le voici,
C’est que de plats valets ont fait cocus leurs pères.
[Actes des apôtres , n° 178.)
Au dire du même journal, Mme Charles de Lameth s’aperçoit un jour, « en débarrassant ses charmes du corset rose destiné à les soutenir », que les députés qu’elle aime lui ont donné la gale.
La Chronique scandaleuse disait, dans son premier numéro : « La marquise de Villette, au lieu de profiter de son mariage pour renoncer aux hommes, prostitue ses restes de grâces au nommé Noël, le plus lâche des écrivassiers. » Et aussi : « On croit que Théodore de Lameth est mort ; on se trompe, il a eu à la vérité la princesse de Broglie, mais cela n’a pas eu de suite. » Dans son numéro 3, la Chronique mettait en scène Condorcet et Suard, celui-ci demandant à son ami : « Votre femme n’est-elle pas pour vous une source intarissable d’emplois et de fortune? » Et Condorcet de répondre : « Elle! Vous la connaissez bien. Apprenez que ma femme ne se livre jamais que pour son compte ;
THÉROÎGNE DE MERlCOtJRT
que, depuis notre mariage, elle s’est toujours déshonorée de son côté ; enfin, que tous ses vices ne m’ont jamais valu un écu. » Alors Suard : « Quelle mauvaise espèce de femme! Ah ! la mienne pensait mieux que cela dans sa jeunesse. Elle m’intéressait toujours d’un quart dans le trafic de ses charmes; elle sollicitait pour moi dans les bras de tout le monde ; et, si elle n’eût pas fini par s’abandonner au plat rhéteur du Journal de Paris, j’aurais encore du pain. »
Ces quelques exemples suffisent. Aussi bien la presse royaliste ne s’amendera point en 1791 et 1792. Ce sera, jusqu’au bout, le meme acharnement cynique contre les femmes dévouées ou seulement favorables à la Révolution. Nous en donnerons la preuve, quand il en sera temps, pour Théroigne; mais on nous permettra d’anticiper de façon générale en faisant connaitre ici, tout entière, une longue note du Journal de M. Suleaux , singulièrement démonstrative de ce que nous venons d’avancer. Ayant loué les « dames du haut parage » et les « célèbres Phrynés » d’avoir eu « constamment des opinions saines sur la Révolution », Suleau, en effet, corrigeait l’éloge dans cette note :
11 est sous-entendu qu’il y a ici exception contre les vieilles, les laides et les infirmes, à quelque classe qu'elles appartiennent. J’ai soigneusement vérifié que, de toutes les femmes qui se sont attelées au char (pour parler plus correctement, au tombereau) de la Révolution, il n’en est pas une seule qui ne soit à ranger dans cette dégoûtante catégorie. Quelques vieilles douairières cacochymes et édentées (à commencer par la duchesse d’Anville) se sont follement persuadées que c était un talisman pour se rajeunir que de se jeter à corps perdu dans le torrent delà nouveauté, pensant follement que
ce fameux système de l’égalité, dont le premier vœu est de reporter tous les humains dans l’enfance de la belle nature, aurait nécessairement la vertu d’effacer leurs rides et de recrépir leurs appas surannés. Les laides, en plus grand nombre, à commencer par la gagui Staël, ont cru qu’en se barbouillant des couleurs de la nation elles allaient prendre à leur tour figure humaine, et qu’à force de se surcharger de falbalas tricolores elles parviendraient à cacher leurs difformités.
Dans l’infirmerie des lépreuses, je placerai (à commencer par la Condorcet) ces jeunes tendrons qui avec un vernis de santé et une figure engageante se sont pourtant jetées dans la casserole des droits de l’homme. 11 ne faut pas s’y tromper : avec une tournure frétillante et sous un petit air propret, ces pauvres créatures sont impotentes et couvertes d’ulcères. La gale, la rogne, la teigne, les fleurs à la Pompadour , des dartres vives, le pian, le farcin, des vésicatoires sur la nuque, des ventouses sur le poitrail, des cautères sur les cuisses, des emplâtres sur toutes les coutures, on trouve cet agréable attirail sous tous ces jolis minois qui se sont voués au culte de la démagogie. Ces malheureuses, pour surcroît de maux, sont périodiquement sujettes à des convulsions épileptiques. Je n’ai pas peur qu’aucune de ces intéressantes poupées ait l’effronterie de me démentir ; car j’appellerais en témoignage une légion de sans-culottes qui ont été à même de vérifier tout cela au doigt et à l’œil... Je sentais bien que des jeunes femmes douées d’une écorce attrayante, qui ne rougissaient pas de parer la châsse de l’idole monstrueuse de la démocratie, ne devaient pas être plus saines de corps que d’esprit, mais... je n’avais sur cette infâme bizarrerie que des conjectures vagues et indéterminées, maintenant je m’explique cet effroyable phénomène: il est clair que ces dames ont calculé que, puisqu’un roi n’avait la vertu que de guérir les écrouelles qu’il touchait le jour de son sacre, il ne faudrait pas moins que l’inauguration de vingt-quatre millions de souverains pour cicatricer toutes leurs infirmités, et voilà comment il est tout simple que la sémillante marquise de S... se soit passionnée pour une
révolution qui semblait s’être opérée tout exprès en faveur de ses plaies ; mais, hélas ! s’il en faut croire un témoin oculaire, les attouchements réitérés de tous les rois de la quatrième race n’ont abouti qu’à réenvenimer ses mille et un ulcères.
Mais il nous reste à dire quelques mots d’un pamphlet innommable, dont nous ne pouvions nous occuper sous aucun point de vue avant la fin de ce chapitre.
Ce pamphlet, non moins ignominieusement injurieux pour la reine que pour Théroigne, parut en 1790 et fut réédité en 1791 avec un titre un peu différent et de légères modifications dans le texte. L’auteur avait imaginé d’associer les deux femmes dans une entreprise d’un civisme ultra-spécial. « Sous les auspices » de Marie-Antoinette, Théroigne dirigeait un établissement destiné à procurer tous les plaisirs possibles aux « confédérés nationaux » ; et une Épîlre dédicatoire à Mlle Théroigne expliquait pourquoi la citoyenne avait été élue par la Majesté de préférence à tant d’autres courtisanes. « Son estime assure votre gloire », disait YÉpître, car « notre reine se connaît dans les exploits de Cythère ». Il y avait deux gravures, qui défient également la description. Marie- Antoinette figurait dans les deux, et seule, dans la première, avec Théroigne et une statue du dieu... des jardins. Théroigne « parait moins passionnée que la reine, faisait observer Y Explication de cette première image, parce que le patriotisme et la philosophie tempèrent un peu ses sens, quoiqu’elle soit aussi voluptueuse dans l’action ».
Contre Marie-Antoinette, les pamphlets obscènes furent nombreux ; mais cette façon de la lier d’amitié avec Théroigne fait du fangeux libelle dont il s’agit ici un document à part.
La fraternité des deux « coquines », lisons-nous, va môme, en présence du valet de chambre Bazin, de Bailly, de La Fayette, de Barnave, deMonsieur et de Mme de Balby, maîtrcssedeMonsieur, jusqu’àl’inceste. Episode saphique à peu près innocent, néanmoins, comparé aux sodomiques orgies des La Fayette, Barnave et Bailly, puis des Marat, Danton et Mirabeau, et encore des frères Lameth et de Talleyrand, enfin d’un millier de spectateurs électrisés.
Le Portier des Chartreux n’a rien de pire.
De tout ce que dit la reine, ces deux petits vers seulement peuvent se citer :
J’ai fait le roi cent fois cocu :
Est-il moins gras et moins dodu ?
Partout ailleurs, elle vomit l’ordure. Tbéroigne aussi, et les autres personnages.
Dans l’édition de 1791 , Y Epître dédicatoire à Mne Thér oigne était remplacée par une Epître de Marie- Antoinette d’Autriche, reine des Français , aux députés de la seconde législature : car, cette fois, le merveilleux établissement avait été fondé pour eux. La reine leur disait : — Afin « qu’il ne manque rien à cette maison de volupté, j’en ai nommé pour directrice la demoiselle Théroigne, dont les exploits galants sont connus de toute la capitale, femme qui réunit à une pratique consommée une théorie qui lui mérite une préférence légitime... ». Au surplus, elle-même s’offrait.
THÉROIGNE DE MÉRICOÜRT