‹ Les origines du féminisme contemporain; trois femmes de la Révolution; Olympe de Gouges, Théroigne de Méricourt, Rose LacombeChapitre 36 sur 69 · THÉROIGNE EN BELGIQUE ( 1790-1791), PUIS A KUFSTEIN · texte numérisé non relu

THÉROIGNE EN BELGIQUE ( 1790-1791), PUIS A KUFSTEIN

Le 1er mars 1791, un journal royaliste, la Feuille du jour, prétendit que, si Théroigne avait quitté Paris en 1790, c’était pour aller remplir dans son pays une mission révolutionnaire. Gela fut développé dans un pamphlet anonyme assez curieux : Dénonciation du maréchal Bender aux Jacobins par M. Carra , auteur des Annales patriotiques (Ie1, avril 1791). « Mlle Théroigne de Méricourt partit après avoir reçu vos ordres ( ceux des Jacobins ), et bien lestée d’assignats... Quatre ou cinq zélés patriotes s’embarquèrent avec elle... » Malheureusement, gémissait la Dénonciation , elle est tombée aux mains des Autrichiens, et le maréchal Bender, « ce tigre », l’a fait pendre1. Le bruit avait couru, en etfet, à Paris, qu’elle avait été pendue.

Plus tard, on nomma l’un des « zélés patriotes » de la caravane. Lairtullier assura : « On avait cru prudent d’éloigner Théroigne, dont les révélations [sur les journées d'octobre ) auraient pu être dangereuses; et sous prétexte d’une mission en Belgique, elle partit au commencement de 1790 pour Liège avec Bonne-Carrère > secrétaire au club des Jacobins ». Il ajoutait : « Le fait est qu’ils étaient chargés d’instructions secrètes pour opérer un soulèvement à Liège parmi le peuple, en faveur des nouveaux principes révolutionnaires; mais

1. Le pamphlet a été donné in extenso par M. Aulard dans sa Société des Jacobins (t. II).

2^4 TROIS FËiMMES DE LA REVOLUTION

leur projet fut éventé. Bonne-Carrère fut assez heureux pour s’évader ». Il n’y eut aucune peine, n’ayant pas quitté Paris1. Quant à Théroigne, elle ne se rendit à Liège qu’après un séjour d’environ un mois au village natal; et elle ne s’y fixa point. (*III).

Elle fut même si heureuse de revoir Marcourt, la maison où elle était née et ses camarades d’enfance, qu’elle en oublia presque la Révolution française. ( Les Confessions , p. 126). « J’allais tous les soirs à la veillée », raconta la prisonnière de Kufstein ; j’y « rejouais, avec mes amies, à tous les jeux de ma jeunesse. Les dimanches, nous allions danser, courir et jouer aux barres dans les grandes prairies ». ( Ibid ., p. 127). Il est bien vrai qu’elle fit de la propagande révolutionnaire en apprenant à ce petit monde les idées et les chansons de Paris (Fuss); mais on avouera qu’envoyée en Belgique comme agent secret elle aurait eu mieux à faire.

Son frère aîné l’attendant à Liège, elle finit par s’y rendre ; mais, le lendemain même, elle s’installait hors la ville, — tout près sans doute, — au hameau de la Boverie, auberge de la Croix blanche. (Ibid., p. 128). Invitée par des cousins à la kermesse de Xhoris, elle resta dans ce village plusieurs semaines, revint à la Boverie, retourna à Xhoris et même y acheta « un

1. L’erreur vint sans doute : ou bien de ce qu’à la fin de 1792 le ministre Le Brun chargea Bonnecarrère d’organiser la révolution en Belgique à la suite des armées victorieuses de Dumouriez ; ou bien de ce que, le 27 mars 1791, plus de deux mois après le rétablissement de l’autorité autrichienne à Liège, Bonnecarrère fut nommé ministre plénipotentiaire dans cette ville — où il ne put entrer en charge, « le tyran mitré de Liège », comme il appelle le prince-évc que dans un Exposé de la conduite de Guillaume Bonnecarrère depuis le commencement de la révolu/ion (1793), ayant refusé de le recevoir. — M. Marcellin Pellet a répété la légende.

ÏHÉKOIGNE DE MÉRlCOURT

triorceau de terre». (*IV). Elle était alors décidée à vivre désormais en Belgique. Enfin, nouveau retour à la Boverie, où eut lieu son arrestation. Elle n’avait pris aucune espèce de part à l’insurrection de Liège (1789-1791). On en a la preuve implicite dans une lettre du baron de Sélys, officier souverain de la principauté de Stavelot. Ayant reçu quelquefois Théroigne et scs frères, il écrivait le 1er octobre 1791 : «... Je ne l’ai fait que pour être informé de toutes leurs relations, de ce qu’ils tenteraient, afin d’être utile à la bonne cause » ; mais il ne disait pas avoir surpris quoi que ce fût d 'utile à cette cause. (Demarteau).

Cependant il est probable qu'il y eut des émissaires français en Belgique, en 1790. Même si l’on en devait croire un ouvrage très érotique et, par là, malheureusement, très suspect, qui parut en 1791 sous ce titre : Julie philosophe ou le bon patriote , histoire à peu près véritable d'une citoyenne active , qui a été tour à tour agent et victime dans les dernières révolutions de la Hollande , du Brabant et de la France , cette Julie ou prétendue Julie aurait été chargée par Mirabeau d’un rôle analogue à celui que la légende attribue à Théroigne. On verra dans un instant pourquoi nous pensons devoir donner en quelques lignes une analyse de cette Histoire à peu près véritable.

Née en 1760, Julie devient successivement la maîtresse, pour ne citer que ses amants célèbres, du chevalier de Morande et de Calonne, à Londres; de Mirabeau, à Paris; de van der Noot, à Bruxelles. C’est une excellente fille, le cœur et le reste sur la main, d’une immoralité d’esprit à la Crébillon, ayant lu le meilleur et le pire, s’éprenant de la Bévolution, envahie d’enthousiasme pour Bailly, pour La Fayette, heureuse

d’être remarquée par Mirabeau, qui passe sous sa fenêtre et qui monte chez elle le lendemain, la possède le surlendemain, l’émerveille de sa vigueur en l’inquiétant de son libertinage « un peu outré », ne lui donne pas un sou, mais vient la voir régulièrement pendant deux mois, et iinit par l’expédier en Belgique avec de l’argent pour son voyage et un paquet cacheté pour van der Noot. Dès la première entrevue, le chef de l’insurrection brabançonne est charmant pour elle, l'invite à dîner ; on dîne seule à seul, et ce qui devait arriver arrive. 11 la met dans ses meubles. Elle le trompe. 11 la surprend, rompt avec elle. Alors elle passe au camp démocratique ou Vonckiste , jugeant van der Noot et son parti comme le fera Théroigne, précisément, dans une lettre du 2 décembre 1790, dont on doit la publication aux Goncourt.

Le rapprochement est curieux. « La Révolution, dit Julie, n’avait été opérée que par quelques grands et par le clergé, qui, en faisant secouer à la nation le joug de l’ Autriche, n’avaient eu en vue que de satisfaire leur ambition. » Et Théroigne à Perregaux : « Vous savez sans doute que les Etats, van der Noot et ses satellites, jadis les idoles du peuple, aujourd’hui qu’ils sont dévoilés les objets de sa haine et de son mépris, ont été traités comme ils le méritent... Van der Noot a du se sauver pour se soustraire à la juste vengeance du peuple qu’il a trahi, sacrifié à son intérêt personnel. »

Elle ajoutait : « On dit que le parti des aristocrates et des royalistes vont (sic) finir d’être écrasés par celui des démocrates, qui, de concert avec notre ancien général sorti des prisons de Louvain, rallie le peuple pour résister aux Autrichiens qui sont déjà à Namur. » Ce général était van der Meerscli, qui,

d’abord, en effet, avait commandé les troupes insurrectionnelles. Devenu Vonckiste, les Etats le firent incarcérer; mais il ne fut délivré que par le retour des Autrichiens : et l’erreur de Théroigne est une preuve de plus que la prétendue missionnaire des Jacobins resta spectatrice des événements.

Quand elle sut le décret de prise de corps rendu contre elle par le Châtelet, elle fut émue surtout pour une raison qu’elle exposait ainsi à Perregaux : « Dans le cas que mon affaire prît une mauvaise tournure, on m’a rassurée aujourd’hui sur un point bien essentiel en me disant que ma rente sur le roi ne pouvait pas être confisquée. Je vous serais obligée de me dire si, effectivement, je ne cours aucun risque de ce côté-là, et, s’il y avait du danger, comment je pourrais le prévenir. Je serais sensible à cette perte parce qu’il ne me reste pas autre chose pour vivre » (26 août). La rente sur le roi était celle de 3.200 livres.

La rente Persan n’était plus qu’un mythe. Pourtant, le 2 décembre, Théroigne en parlait encore à Perregaux : « Je vous enverrai incessamment mon contrat avec les autres pièces pour vous mettre au courant de ce que M. de Persan me doit. » Le banquier parisien devait lui envoyer quatre louis par mois. Elle lui écrivait à ce sujet, le 16 octobre, — après l’avoir remercié de l'envoi de la Procédure criminelle :

Je n'ai pas moins de grâces à vous rendre d’avoir accepté le petit arrangement que je vous ai proposé. Si vous voulez bien avancer trois mois à mon frère (son second, frère , resté à Paris ) pour faire revenir mes effets, vous me feriez grand plaisir. D’après notre arrangement à quatre louis par mois, ce serait douze louis que vous lui donneriez, et pendant Yese pace de trois mois vous n’enverriez rien à Liège;

Elle ajoutait :

Si mon frère a besoin de votre ministère ou de vos conseils pour m’arranger quelques petites affaires ou faire revenir mes effets à meilleur marché, je vous serais obligée, monsieur, d’avoir toujours les mêmes bontés pour moi. Je craindrais de vous fatiguer si je ne comptais singulièrement sur le plaisir que vous avez à obliger 1 .

Le commencement de la lettre du 2 décembre témoigne encore mieux du dévouement de Perregaux :

Monsieur,

Votre lettre m’a surprise bien agréablement, lorsque j’y ai vu que vous aviez la bonté de retirer les effets que je croyais vendus. Je ne sais comment vous exprimer la reconnaissance que m'inspire la noblesse de vos procédés, je m’en souviendrai toujours. J’accepte vos offres généreuses, vous retirerez mes bracelets pour les vendre si vous en trouvez un prix raisonnable. Je m’en rapporte à vous. Quant à l’argenterie et l’étui, vous ne les ferez pas vendre actuellement.

Et elle joint à sa lettre trois reconnaissances, Lune de 1.100 livres (pour le collier de brillants engagé le 9 décembre 1789), l’autre de 140 livres (pour le portehuilier engagé le 10 octobre), l’autre de 90 livres (pour les trois couverts d’argent du 26 septembre), afin que Perregaux paie l’intérêt de la première et retire les objets mentionnés dans les deux autres, si le Mont-de- Piété ne les a déjà vendus. Mais cette lettre est remarquable surtout parla passion de curiosité qu’y montre l’ancienne « Muse » pour ce qui se passe en France. Preuve que son demi-oubli de la Révolution n’avait pas

1. Le Bibliophile belge , t. VII, 1850. — Cette petite lettre fut le premier autographe connu de Théroigne,

été long. Elle s’est abonnée au « journal de 1789 » ; elle applaudit à la nomination de Duport-Dutertre au ministère de la Justice; enfin elle déclare, n'ayant pas encore pris la résolution de se fixer en Belgique, qu’elle retournera en France « dans six mois ».

Cependant les Autrichiens avançaient. Ils entrèrent à Liège le 12 janvier 1791 ; et c’est en février, dans la nuit du 15 au 16, que le chevalier de La Valette, comme on sait, enleva Théroigne du hameau de la Boverie. 11 était accompagné du comte de Saint-Malon et d’un sous-officier nommé Lechoux. [Les Confessions , ch.I). En apprenant l’aventure, Pierre-Joseph fut consterné, surtout parce que sa sœur, ainsi qu’il l’écrivit naïvement à Perregaux (18 février), lui était « d’un grand secours » pour sa « sustentation ». Mais il pensa qu’elle avait été « reconduite à Paris ». « Il est probable, disaitil, que c’est un enlèvement fait de force par quelque amoureux qu’elle pouvait avoir dans cette capitale, ou qu’elle est accusée de quelque chose. » Il conjurait le banquier parisien de s’employer à la faire délivrer, et de lui mander, à lui, ce qui avait « pu occasionner » le coup de théâtre. « Je vous prie de ne me rien cacher de tout ce que vous pouvez découvrir1 ».

Dans sa dépêche du 6 février à Kaunitz, Mercy- Argenteau avait dit : « Elle [Théroigne) doit se trouver dans la province de Luxembourg... Un Français, muni de bonnes lettres de recommandation, est venu me demander la permission de l’enlever secrètement, elle et ses papiers; j’y ai donné la main... Si la capture se

\. Cette lettre de Pierre-Joseph qui faisait partie de la collection des Goncourt, appartient aujourd'hui à M. Georges Cain, chez qui nous l’avons lue.

fait, on la conduira à Fribourg, pour y attendre ce qui sera décidé à son égard. » Théroigne arriva le 25 à Fribourg-en-Brisgau. Elle y resta, sous la surveillance de ses ravisseurs, jusqu’au 9 mars; elle en partit, ce jour-là, pour Kufstein, l’ordre étant venu du Conseil de guerre (de Vienne) de la diriger vers la célèbre forteresse-prison. Son escorte se composait d’un capitaine, le baron de Landresc, d’un lieutenant et de deux sous-officiers. Il fut convenu qu’on l’appellerait Mme Théobald; et, ainsi masquée, elle fut remise le 17 au commandant de Kufstein, André Schœniger, et immédiatement écrouée. Mais, en route, passé Inspruck, elle avait obtenu du baron de Landresc la permission d’envoyer une lettre à son frère aîné1 ; lettre dont voici le commencement :

Mon cher frère,

Dans les personnes qui m’ont enlevée, il y avait deux officiers français, et un impériaux ( sic ), ils ne m’ont montré aucun ordre en conséquence. Je ne sais de la part de qui ni pourquoi l’on m’a fait prendre, ce qui est affreux. Les deux Français m’ont pourtant dit verbalement que c’était pour les affaires de Brabant, mais j’ai bien vu le contraire, car ils n’ont cessé de me questionner sur les événements de la Révolution française; ils ont même employé la ruse et la finesse en affectant d’être justes et honnêtes pour s’attirer ma confiance. Ils n’ont levé le masque qu’à Fribourg, où ils montrèrent le plus grand acharnement contre les patriotes et le plus grand intérêt à me trouver coupable relativement aux affaires de France 2.

Elle priait Pierre-Joseph de partir pour Vienne, tout de suite, et de demander à l’empereur de la faire venir,

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