Bibliothèque nationale, Manuscrits
se contentent plus de l’avoir fait enlever, ils la font encore calomnier sur toutes les feuilles publiques... Ma tante a fait venir deux avocats chez elle, qui ont convenu tous les deux qu’il fallait faire imprimer un mémoire qui contienne sa justification, et le rendre public, surtout à Paris, et qu’il faudrait que l’on trouve quelque député de l’Assemblée qui voudrait bien se donner la peine d’écrire à M. le comte de Mercy-Argenteau, en lui envoyant un exemplaire du mémoire... Je m’adresse à vous pour faire imprimer ce petit mémoire... Je ne peux pas le faire imprimer à Liège, à cause qu’il est défendu de faire imprimer rien sans la permission du Haut-Directoire, et je peux encore moins me présenter pour avoir la permission...
... J’ai appris que M. l’abbé Sieyès a parlé plusieurs fois de ma sœur à M. ... [illisible) très avantageusement. Cet homme était député de Liège à Paris pendant la révolution. Je suis sur que, si on lui montrait les choses telles qu’elles sont, il voudrait bien se charger d’écrire à Bruxelles. Dites à mon frère, s’il vous plaît, qu’il tâche de lui parler. Je sais qu’il connaît ma sœur très particulièrement, et... ce n’est pas à lui à punir des fautes qui ont été commises en France, et qui, d’abord, doivent être mises en oubli depuis que l’auguste Assemblée a mis à néant toute la procédure qui regardait cette affaire L
... En examinant toutes les pièces, vous verrez mieux que moi-même comment il faut agir. Je vous en aurais une éternelle reconnaissance et voudrais même vous payer de la moitié de mon sang.
La prison de Knfstein fut moins « affreuse » à l’héroïne qu’elle ne l’avait craint. Autorisée, en juin, à écrire au « cher frère », elle se plaisait à reconnaître qu’on avait pour elle « tous les égards possibles » ; et, le 29 juillet, dans une lettre dont nous avons déjà parlé, elle racontait à Pierre-Joseph encore : « J’ai
1. Ces lignes sont les seules dont on pourrait s’armer un peu sérieusement contre les conclusions de notre IVe chapitre.
THÉKOIGNE DE MÉRICOURT
été me promener deux fois hors de la forteresse avec MM. le commissaire et le commandant1 ». Le commissaire, c’était M. de Blanc, arrivé à Kufstein le 28 mai avec les instructions suivantes :
Quelque vraisemblable qu’il paraisse que la prisonnière ait commis le crime de haute trahison, il èst impossible d’en avoir la preuve, à moins qu’elle ne 1 t fournisse elle-même, par son propre aveu. Il faut donc lui demander l’exposé des principales circonstances et situations de sa vie en France, aussi bien que hors de ce pays. Il est indispensable d’établir aussi si, pendant sa vie, elle a rempli un rôle public, où, quand et comment. Dégager surtout la part qu’elle a prise à la révolte des femmes, le G octobre 1789.
Le commissaire est autorisé à déclarer qu’il n’entre pas dans les vues de l’empereur de lui faire éprouver la rigueur des lois. On préférerait un aveu libre et sincère. 11 dépend d’elle de se montrer digne de la clémence du monarque. En attendant, le résultat du procès dépendra essentiellement de l’accord de ses aveux et dépositions avec les connaissances que l’on a déjà des traits les plus saillants de sa conduite.
Son enthousiasme fanatique pour tout ce qui touche aux idées de la démocratie est su de tous. La prisonnière doit donc être avertie que la Cour a en main plusieurs moyens infaillibles de reconnaître la véracité des choses qu’elle dira en réponse aux questions qui lui seront posées. La moindre réticence, un seul mensonge dans ses dépositions la feraient ranger dans la catégorie des personnes suspectes, dangereuses, incorrigibles, et qui doivent être mises hors d'éîat de nuire.
En tout élat de cause, on devra lui ôter tout espoir de jamais revoir sa patrie. Si, d’un côté, cela l’afllige, de l’autre, elle s’en trouvera plus libre de parler sans crainte, et de rendre hommage à la seule vérité. Car, n’ayant plus rien à redouter du ressentiment des personnes qui peuvent