‹ Les origines du féminisme contemporain; trois femmes de la Révolution; Olympe de Gouges, Théroigne de Méricourt, Rose LacombeChapitre 47 sur 69 · Cinquième mois (n · texte numérisé non relu

Cinquième mois (n

2. Supposons qu’il fût véridique : l’humiliation qui chassa Théroigne de la vie publique, elle aurait donc failli la subir en avril 1792, et seulement à cause de son féminisme |

on leur montrant, sur une liste de prétendues signatures pour cette fête civique, la signature de Mme Santerre, que les commissaires ont reconnu être de l’écriture de M1,e Théroigne.

Robespierre déclare, à cette occasion, n’avoir jamais eu avec Mlle Théroigne aucune relation particulière.

M. Santerre annonce qu'à la vérité il y a eu au faubourg Saint-Antoine quelques rumeurs dont Mllc Théroigne peut avoir été l’occasion sans avoir certainement cherché à la faire naître. Quant à la prétendue fausse signature de Mnie Sauterre, ce n’était point une liste de signatures, mais uue liste de noms des personnes qui voulaient prendre part à cette fête.

A l'égard du bruit occasionné par le club des femmes, c’était, disait-il, à ces femmes qu'il fallait s'en prendre, parce qu’elles avaient été chercher en force les petites filles de la Pitié pour les faire assister à leurs assemblées, ce à quoi les religieuses qui veillent à leur éducation s’étant opposées, on s’était permis contre elles des voies de fait peu décentes. Les hommes de ce faubourg, dit cet orateur, aiment mieux, en rentrant de leur travail, trouver leur ménage en ordre que de voir revenir leurs femmes d’une assemblée où elles ne gagnent pas toujours un esprit de douceur, de sorte qu’ils ont vu de mauvais œil ces assemblées répétées trois fois la semaine... Toutes ces considérations ont produit des mouvements que j’ai engagé Mllc Théroigne à ne pas entretenir plus longtemps, en renonçant à ses projets à cet égard, et je ne doute pas qu'elle n’y renonce d’elle-même, d’après les réflexions qu’auront fait naître en elle ces mouvements, qu’elle n’a certainement pas cherché à exciter, comme pourraient l’accuser les malintentionnés. Je demande donc que, vu toutes ces explications, on passe à l’ordre du jour L

Ce fut le coup de grâce pour les tentatives féministes de rhéroïne. Les tentatives , puisqu’il s’agit ici d’un club de femmes qu’elle avait fondé.

1, La Société des Jacobins, par Aulard (t. IH),

Et ce fut la première atteinte à une popularité qui, en février et en mars, n’avait pas cessé de grandir.

On a dû remarquer surtout la sécheresse de l’intervention de Robespierre. Evidemment, il eut plaisir à déclarer qu’il avait jamais été des amis de l’amazone. Jamais, du reste, en 1792, la presse royaliste ne le mit au nombre de ceux-ci. Les familiers de Tbéroigne, en février, mars et avril, étaient, d’après cette presse, Chabot etBasire; or, Chabot et Basire — avec Merlin de Thionville — représentaient à la Législative les idées démocratiques des Cordeliers.

Mais il va de soi qu’il fallait pour ces mêmes journaux aristocrates que la révolutionnaire eût au moins l’un de ses deux intimes pour amant. On lui donna le plus jeune, Basire, né en 1764. Le Journal Pie 1 du 29 février chansonnait :

La Tbéroigne de Méricourt A vaincu le cœur de Basire,

Et le Jacobin à son tour Eprouve le feu qu’il inspire.

On ne sait, en voyant uni Ce couple d’une telle espèce,

Qui des deux est le mieux puni,

De l’amant ou de la maîtresse.

L’entrefilet du Petit Gautier du 14 mars, sur les moustaches perdues de l’amazone, finissait ainsi : « Récompense honnête à celui qui les remettra à cette demoiselle ou au sieur Basire, son tenant actuel. » Au commencement d’avril, enfin, les Sabbats jacobites mettaient le couple en scène dans un « intermède

1. Cette feuille royaliste était rédigée parBarrael-Beaiivert et quelques autres.

civique » intitulé : le Boudoir de Mn° Théroigne. (N° 65).

La description du boudoir était assez amusante : « Sur une espèce de toilette, un pot de rouge végétal, un poignard, quelques boucles de cheveux éparses, une paire de pistolets, Y Almanach du Père Gérard , une toque, la Déclaration des droits de V homme , un bonnet de laine rouge, un peigne à chignon, une fiole de vinaigre de la composition du sieur Maille, un fichu fort chiffonné, la Chronique de Paris et le Courrier de Gorsas... Dans le fond, un lit de sangle décoré d’une paillasse, qui sert de lit de repos à la belle patriote et à ses nombreux adorateurs. A côté de la paillasse... une pique énorme, près de laquelle. . . un superbe habit d’amazone de velours d’Utrecht. » Aux murs, des tableaux « agréables » : la Prise de la Bastille , la Mort de MM. Foullon et Bertier , la Journée du 6 octobre 1789, F Assassinat juridique de M. de Favras , les Meurtres commis à Nîmes , Montauban , etc. Quant à Théroigne, elle est dans le négligé le plus galant : elle a des « pantoufles de maroquin rouge, des bas de laine noire, un jupon de damas bleu, un pierrot de bazin blanc, un fichu tricolore et un bonnet de gaze couleur de feu surmonté d’un pompon vert ». Tricolore, au surplus, son maquillage : blanc, rouge brique, bleu foncé. Arrive Basire qui, tout de suite, devient entreprenant ; mais elle le repousse : elle n’est pas « en train de rire ». Alors il la soupçonne de lui préférer Chabot. Mais elle assure qu’elle ne voit plus l’ancien moine :

Il n’a plus ce joli talent Qui dans nos malheurs nous console.

Il a « perdu... la parole ».

La jalousie de Basire se porte alors sur Petion : « Me

sacrifieriez-vous à l’orgueil d’enchaîner à votre char le Maire de la Capitale? » Mais Théroigne : « J’aime M. Petion pour ses vertus civiques, son patriotisme, son dévouement à la chose publique, son talent pour les dénonciations, son assiduité au club des Jacobins; en un mot, c’est la Nation que j’aime en lui, car il en est le plus digne représentant, mais vous n’en serez pas moins toujours mon amant, je le jure par mes exploits du 6 octobre. »

Cependant elle a confessé que son amitié pour le maire de Paris avait « bien manqué de se transformer en amour», le 25 mars, au « repas splendide » donné par « MM. les Porte-piques du faubourg Saint-Antoine... à MM. les Hercules de la Halle.» Et ce qu’elle dit de ce « repas » est la partie la plus intéressante de V Intermède : car, ici, nous rentrons dans l’histoire. Le 25 mars, en effet, les habitants du faubourg Saiut-Antoine donnèrent une fête aux forts de la Halle, qu’on appelait « les Forts pour la Patrie », et Petion vint fraterniser avec le peuple vers la fin du banquet (aux Champs- Elysées), et Théroigne, encore frémissante de son grand discours à la Société des Minimes, fut des convives. La Correspondance littéraire secrète du 31 mars, parlant de ce dîner civique, disait : « Deux femmes seules y ont été admises : Mll‘ Théroigne et celle qui a reçu un coup de sabre à Versailles, à la journée mémorable du 8 octobre ( assurément il faut lire « 5 octobre », et il s'agit de Reine Audu), toutes les deux vêtues en amazones. »

On admit pourtant deux autres citoyennes, Mme Tremblay, « épouse du patriote imprimeur de ce nom » 1 et

1 Courrier des 83 départements , 29 mars.

THÉROIGNE DE MÉRICOURÏ

Mlle Galon, la fille du député. Même ces deux dernières furent désignées pour tenir sur les fonts baptismaux la fille d’un tambour présent au banquet. On alla prendre la mignonne chez « la jeune et jolie accouchée »G au faubourg Saint- Antoine, et le baptême eut lieu à Sainte- Marguerite. Il fut administré par l’évêque Fauchet, qu’assistait le curé de la paroisse. Le parrain était Thuriot. Les noms furent « Petion-Nationale-Pique2 ». Théroigne, au souvenir de la scène, s’écrie dans Y Intermède : « Que je suis fâchée de n’avoir pas été choisie pour marraine. Aux trois jolis noms... j’aurais ajouté ces trois-ci, qui ne le cèdent en rien aux premiers : Lanterne , Assignat , Bonnet-rouge. »

Mais voici l’heure, pour Basire, d’aller « dénoncer » aux Jacobins. « Attendez-moi, fait Théroigne, je vais mettre un peu de rouge, prendre mon éventail, mon parapluie, mon mantelet, ma pique, mes pistolets,... et j’irai avec vous à la Jacobinière. » Joie de Basire : « Un seul regard de vos beaux yeux va m’inspirer à la tribune les plus jolies choses. »

La vérité, c’est que Basire eut pour maîtresse non pas Théroigne, mais la baronne Palm Aelders, ou d’Aelders ; et c’est que Théroigne, en 1792 et 1793, fut la même « Minerve » qu’en 1789-1790. « Sa société était recherchée par un grand nombre de députés, sans qu'on lui ait connu d’amant. » (Ghoudieu).

Mais ce n’étaient pas seulement les pamphlétaires royalistes qui la poursuivaient de facéties plus ou moins heureuses. Ils avaient pour complice la caricature. Et,

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2. « Aussitôt après le baptême, plusieurs dames du faubourg, armées de sabres, formèrent une voûte d’acier sur l’enfant, et les cris de : Vive la Nation retentirent dans le Temple. » (Ibid.).

sans doute, la caricature fut plus d’une fois aussi grossièrement licencieuse que dans l’estampe décrite par le Petit Gautier du 19 février, où l’on retrouve à côté de l’amazone quelques-unes des principales victimes des Actes des apôtres, de V Apocalypse, de la Chronique scandaleuse, etc. :

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