CARICATURE NOUVELLE
Elle représente un détachement des principales caillettes qui ont joué un plat rôle dans la révolution. — Ces dames se montrent aux troupes de l’empereur pour les faire débander... La demoiselle Théroigne leur montre sa république, mesdames Staël, Dondon [Charles de Lametli), Sillery, Condorcet leur montrent chacune leur Villelte 1 ... On voit l’armée aller à la débâcle. — Les soldats laissent tomber leurs fusils et leurs sabres; les drapeaux baissent pavillon; le général Bender lui-même laisse tomber une de ses bottes, ce qui devient le signal de la débandade générale.
La meme feuille décrivait, le 6 mars, line autre image où figurait Théroigne, mais qui n’avait rien d’indécent. C’était «la donzelle » en dame de pique, avec le duc d’Orléans en roi de pique et Santerre en valet de pique.
Ces dessins irritaient l’héroïne, s’il faut en croire le Petit Gautier encore (19 février) :
La dévergondée Théroigne, après s’être promenée avanthier dans le camp des Tartares du Palais-Royal,... entra dans la boutique d’une marchande de caricatures à qui elle eut l’effronterie de dire que, si elle continuait d’étaler celles qui jetaient du ridicule sur d’autres que le pouvoir exécutif, la noblesse ou le clergé, elle viendrait, accompagnée de quelques patriotes, pour les déchirer.
1. Allusion à la réputation d’homme-femme que la presse royaliste avait Faite au marquis de Villette.
La marchande, ajoutait le journal, saisit « un gros flambeau » dont elle menaça la « ci-devant pucelle de la révolution»; en s’enfuyant, celle-ci laissa dans la boutique « une de ses pantoutles ». — « On ne la lui rendra que sur le nez. »
Cet entrefilet, moitié plaisant, moitié sérieux, était d’ailleurs précédé de quelques lignes où l’on voit Théroigne dans le rôle qui peut-être lui seyait le mieux, son rôle d’orateur de rassemblements.
Bien entendu, le Petit Gantier l’y montrait ridicule. « La nymphe Brabançonne », disait-il, s’est rendue « mardi soir » [14 février ) chez M. Desenne ( libraire ), au Palais-Boyal. La curiosité attira une foule de spectateurs autour d’elle; elle a si complètement déraisonné que tout l’auditoire (excepté deux jacobins gobemouches qui étaient en extase) finit par hausser les épaules de pitié. Aussi la pauvre fille fut-elle obligée de s’en aller, n’ayant débité que la moitié de sa leçon. » La vérité sur l’oratrice de ces petits clubs en plein air est dans cette phrase de Choudieu : « Elle a joué un rôle très grand dans les groupes de Paris, où elle se faisait écouter avec intérêt ».
Hyde de Neuville, qui était « royaliste fougueux », déclare avoir osé l’interrompre un jour que, sur la terrasse des Feuillants, elle «haranguait le peuple». « Nous commençâmes par discuter, et nous finîmes par la dispute. L’orateur en jupon me prodiguait mille injures et cherchait à exciter la populace contre moi ; mais, cette fois, la populace se piqua de générosité. Elle m’écoutait sans murmurer. » Cependant il crut prudent de ne pas faire trop durer la querelle, et il avoue que Théroigne « s’exprimait avec facilité ». [Mémoires et Souvenirs).
D’autre part, Beaulieu raconte ( Essais historiques ) : . « Lorsque Paris fut peuplé de clubs, on la voyait le meme soir assister à tous, après avoir dans la journée harangué les groupes de tous les quartiers , débiter dans ces clubs ses motions ou ses instructions, et rentrer ensuite chez elle pour y faire les honneurs du sien. Il serait difficile de trouver un exemple d’une semblable activité. » Passage qui, du reste, éveille bien des regrets : car on ne connaît ni le club du nouveau salon politique de l’ancienne « Muse » 4, ni meme les principales d’entre les « motions » que sema cette fantastique « activité » révolutionnaire, en dehors de Y : « Armonsnous » de la féministe, et du projet d’une fête patriotique à organiser « pour remonter l’esprit public à sa juste hauteur » : projet que Théroigne alla présenter aux Jacobins, le 4 mars1 2. Mais le « plan » même qu’elle soumit au grand club, on l’ignore.
M. Marcellin Pellet veut qu’elle ait eu « la première idée » de la grande manifestation révolutionnaire du 15 avril. La preuve en était, selon lui, dans « un billet inédit » de Gorsas au patriote Palloy, daté du 1er mars et disant : « Mlle Théroigne désire te voir et causer avec toi, mon camarade. Ainsi, donne-moi heure et jour pour que je l’accompagne chez toi. Elle veut particulièrement te parler d’une fête proposée pour Château-
1. Ce n'est pas, en effet, des Amis de la loi qu’il peut être question dans ces lignes de Beaulieu. Paris n’était pas encore « peuplé de clubs » en 1790. — En 1792, Théroigne habitait, paraît-il, rue de Tournon. On lit dans les Souvenirs de la Terreur : « C'était la duchesse de Montpensier des ruisseaux. Ainsi que la méchante et vindicative sœur des Guise, dont l’hôtel était précisément situé dans cette même rue de Tournon... », etc.
2. Au nom de la Société fraternelle séante aux Jacobins. {La Société des Jacobins , par Aulard, t* III)*
Vieux. » Le certain, c’est qu’elle prit la part la plus active à la préparation du triomphe des Suisses de Château-Vieux.
La veille du jour où elle devait prononcera la Société des Minimes le seul de ses discours qui ait survécu, elle présentait, avec Marie-Joseph Chénier et d’autres citoyens, la pétition suivante au Conseil général de la Commune :
Monsieur le maire, Messieurs,
Dans quelques jours nous posséderons au milieu de nous nos frères, les soldats de Cbâteauvieux. Leurs fers sont tombés à la voix de l’Assemblée nationale ; leurs persécuteurs sont échappés au glaive de la loi, mais non pas à l’ignominie. Bientôt ces soldats généreux reverront le Champ-de-Mars, où leur résistance au despotisme a préparé le règne de la loi ; bientôt ils embrasseront leurs frères d’armes, ces braves gardes françaises dont ils ont partagé la désobéissance héroïque.
Une bienfaisance fraternelle et des honneurs éminents acquitteront envers les soldats de Cbâteauvieux la dette que la patrie a contractée. Ainsi les efforts du civisme seront à jamais encouragés. Cette fête touchante sera partout l’effroi des tyrans, l’espoir et la consolation des patriotes ; ainsi nous prouverons à l’Europe que le peuple n’est pas ingrat comme les despotes, et qu’une nation devenue libre sait récompenser les soutiens de sa liberté comme elle sait frapper les conspirateurs jusque sur les marches du trône.
De nombreux citoyens nous ont chargés auprès de vous d’une mission que nous remplissons avec confiance et avec joie. Ils vous invitent, par notre voix, à être témoins de cette fête, que le civisme et les beaux-arts vont rendre imposante et mémorable. Que les magistrats du peuple consacrent, par leur présence, le triomphe des martyrs de la cause du peuple. Ils ont conservé dans les fers cette liberté intérieure et morale que tous les rois ne peuvent ravir. La patrie a
gravé sur leurs chaînes le serment cle vivre libre ou de mourir comme elle l’a gravé sur les épées et sur les piques nationales, comme elle l’a gravé dans vos cœurs, dans les nôtres et dans tous ceux des vrais Français.
Maiue-Joseph Chénier, Théroigne, David, Hion, etc.
« Cette pétition, dit le Courrier français du 29 mars, a été vivement applaudie. Le corps municipal s’est empressé d’accueillir l’idée qui lui était présentée par ses concitoyens, et il a pris en conséquence l’arrêté suivant :
Le Conseil général, après avoir entendu le procureur de la Commune,
Arrête qu’il se rendra à l’invitation, qui lui est faite par plusieurs citoyens, d’assister à la fête que le patriotisme et la reconnaissance préparent aux soldats de Châteauvieux ;
Arrête, en outre, que la pétition qui lui a été présentée à cet égard dans la séance de ce jour, et dont la teneur suit, sera, ainsi que le présent arrêté, imprimée et envoyée aux quarante-huit sections.
Ce n’est pas ici le lieu de rappeler l’histoire, d’ailleurs bien connue, des quarante soldats qu’on allait fêter. Tout le monde sait qu’ils avaient été condamnés aux galères et envoyés à Brest à la suite de la sédition militaire dont Nancy fut le théâtre en août 1790. Amnistiés le 31 décembre 1791, ils furent remis en liberté en février 1792 et se dirigèrent sur Paris, à pied, accompagnés de nombreux citoyens et de deux députés extraordinaires de Brest. Quand l’idée d’une fête à leur préparer eut pris corps, Tallien rédigea un premier programme intitulé : Ordre et marche de Ventrée triomphante des martyrs de la liberté du régiment de Château-Vieux dans la ville de Paris. Ce
théroigne de méricourt
programme est daté du 23 mars. Nous n’avons pas à l’analyser, mais un trait en est curieux au point de vue féministe. La ville de Paris et la ville de Brest devaient être, chacune, personnifiées par une femme sur « un char de forme antique » : la première serait allée recevoir la seconde à la barrière du Trône ; Payant embrassée, elle l’aurait invitée à monter sur le char, et les deux sœurs ne se seraient pas quittées avant la fin de la fête, sauf un instant au Champ de la Fédération, pour l’accomplissement d’une cérémonie purificatoire. « La ville de Paris et les officiers municipaux, avait écrit Tallien, monteront seuls à l’autel [de la patrie)... Des parfums seront brûlés en abondance dans des vases disposés autour de l’autel... » Mais le Champ de Mars ainsi purifié, — il avait été ensanglanté le 17 juillet 1791, — la ville de Paris devait « reprendre » la ville de Brest et la conduire à l’autel. De ce programme, et d’autres analogues, le journal de Prudhomme disait le 31 mars, avec une mauvaise humeur qui n’étonnera point : « On parle déjà de trois villes, Brest, Orléans et Paris » que représenteraient trois citoyennes... « Théroigne en serait une si elle n’avait pas ce jour-là son bataillon d’amazones à commander. » Du reste, voici par quelle gentillesse à l’égard de Théroigne débutait l’article : « Nos patriotes les plus illustres, Chénier, Collot d’Herbois, Tallien, David, la trop célèbre Théroigne (une femme, si peu connue soit-elle, l’est toujours trop de son vivant), les poètes, les artistes, tout le monde s’agite en ce moment ».
Dans les premiers jours d’avril, la municipalité accepta un programme qui remplaçait les villes de Paris et de Brest par « la statue de la Liberté ». — Ce n'est qu’à la fin de 1793 que la Révolution eut ses déesses de
la Liberté (et de la Raison). — Mais il faut dire que, si le programme définitif supprimait les deux vivants symboles du programme du 23 mars, il substituait une théorie de jeunes filles aux « quarante hommes » qui, selon le premier projet, devaient porter les chaînes des « martyrs de la liberté ». Le lendemain de la fête, dans une lettre enthousiaste, madame Jullien (de la Drôme) dira : « Une galère et des rames portées sur un brancard élevé, avec cette inscription : Le crime fait la honte et non pas l'échafaud , était suivie peut-être par cent jeunes demoiselles, mises comme des nymphes et aussi belles, porlant les fers des malheureux soldats » L Quant à Théroigne, elle se trouvait sans doute parmi les citoyens et citoyennes qui suivirent, dans le cortège, les deux sarcophages réunis Lun à l’autre au moyen d’un couvercle sur lequel on lisait : Bouille et ses complices sont seuls coupables , — inscription rappelant la sauvage répression par Bouillé de l’émeute militaire de Nancy. Mais nous n’avons rencontré le nom de l’ardente patriote dans aucune des relations que nous avons lues, et il est bien certain qu’elle ne se montra pas à la tête d’un « bataillon d’amazones ». Le port d’armes de toute espèce avait été interdit à tout le monde.
Peu après la fête, sa popularité reçut aux Jacobins une seconde et sérieuse atteinte. Un ami de la veille, Collot d’Herbois, porta le coup. Dans la séance du 23 avril, il se félicita que, sur la terrasse des Feuillants, au café Hottot, Théroigne eût déclaré lui retirer sa confiance ainsi qu’à Robespierre. Ce fut, dit le Journal des débats et de la correspondance de la