Journal d’une bourgeoise, publié par Edouard Lockroy
Société des Amis de la Constitution , un rire universel. Théroigne était dans la tribune des dames. Elle saute par-dessus la barrière, se précipite au bureau, demande ia parole ; il s’ensuit un tumulte auquel le président ne peut mettre fin qu’en se couvrant et en suspendant la séance. C’est qu’une rupture venait de se produire dans la Société entre les Brissotins et les Robespierristes, et que Théroigne était demeurée Brissotine, malgré son amitié pour Basire et son alliance de mars avec ColJot d’Herbois. « MM. Collot d’Herbois, Robespierre, Chabot, ex-capucin, Tallien sont contre MM. Brissot, Condorcet, Fauchet, Guadet, Vergniaud, écrivait le 28 avril l’auteur de la Correspondance littéraire secrète. Ce qui rend la conciliation plus difficile, c’est que plusieurs femmes jouent un rôle dans cette grande querelle. Ce sont Mme Condorcet , Mme Canon , Mme Staël , Ml[e Théroigne. » Les citoyennes des tribunes étaient Robespierristes. Dans son compte rendu de la séance du 25 avril, où Brissot parla pendant deux heures, le Patriote français disait : « Brissot s’est vu souvent interrompre par des cris violents de femmes... très bien formées à l’art d’injurier ceux qui n’idolâtrent point M. Robespierre. » Le tribun à l’âme de prêtre avait en effet ses dévotes. Mais il est à noter qu’aucune des femmes célèbres de la Révolution ne l’admira; que toutes, plutôt, le haïrent.
A partir de la fin d’avril jusqu’à la journée du 20 juin, on perdrait Théroigne de vue si la presse royaliste avait cessé de l’attaquer. Mais le Petit Gautier plaisantait ainsi, le 16 mai, avec sa grossièreté coutumière : « Puisqu’il est impossible de trouver des hommes capables d’occuper longtemps la place de ministre,
pourquoi ne pas recourir à mesdames Calon, Condorcet, Théroigne? Elles ont assez de talent pour être femmes publiques... Nous croyons même que, dans une guerre avec les Pays-Bas, personne ne serait plus propre qu’elles à mettre les parties d’accord. » Le 23, la même feuille prétendait qu’on n’avait jamais vu « autant de porte-croix de Saint-Louis » et se demandait si ce n’était point l’effet d’une « spéculation mercantile » : car « on assure avec assez de vraisemblance que les grandes faiseuses de la Révolution, les Républiques Staël, Condorcet, Théroigne », vendent ces décorations 120 livres, « payables en or ». « Ce serait le cas d’appeler MM. les ordonnés de nouvelle fabrique des chevaliers de Cinq-Louis. » En mai aussi, le rédacteur des Folies d’un mois , l’abbé de Bouyon, s’abandonnait contre Théroigne à son élégante imagination, dans le récit d’une fête civique donnée à Vincennes. « La Théroigne est à cette fête. » Un fort de la Halle, Nicolas, s’avance pour l’embrasser. Elle s’y prête, mais se dérobe sèchement à la récidive. La foule se fâche, traite la bégueule de G..., de P..., de C..., crie à Nicolas de lui faire « baiser son derrière », et Nicolas « lui saisit la tête, l’applique à son postérieur ». On applaudit. Puis l’idée vient de jeter « la donzelle » par la fenêtre. Il faut qu’elle se sauve1.
Le 20 juin, si l’on en croyait Montjoye, elle aurait commandé une des « bandes » qui envahirent le château des Tuileries. ( Conjuration de Louis-Philippe- Joseph d'Orléans )2. Lamartine accueillit la légende, et c’est même à ce propos qu’il traça de l’amazone le portrait dont nous avons plus d’une fois parlé. 11 peignit,