‹ Les origines du féminisme contemporain; trois femmes de la Révolution; Olympe de Gouges, Théroigne de Méricourt, Rose LacombeChapitre 5 sur 69 · MÉTAMORPHOSE DE LA COURTISANE EN FEMME DE LETTRES · texte numérisé non relu

MÉTAMORPHOSE DE LA COURTISANE EN FEMME DE LETTRES

OLYMPE ET BEAUMARCHAIS. OLYMPE ET MERCIER. OLYMPE ET LA COMÉDIE FRANÇAISE. LA VÉSUVIENNE DU THÉÂTRE.

Pour ce rôle de courtisane-reine où elle ne put se hausser, elle avait cependant, avec sa beauté, avec ses dons d’intelligence et d’imagination, une qualité de surcroît : l’esprit de mots. Ce n’était pas l'étincelant bonheur, les trouvailles d’épigrammes, de lazzis du

merveilleux gavroche que fut Sophie Arnould. Mais elle avait ses rencontres de moraliste et parfois, de primesaut, l’image assez heureuse. Ainsi, un jour, racontent les Mémoires de Fleury , « à propos de certaines femmes qui se vantaient beaucoup, tout en dénigrant les Ninons modernes », elle dit à Mmc de Montesson : « La différence qui existe entre ces prudes et les femmes franchement galantes est celle qu’on remarque entre l’artiste et l’amateur ». Une autre fois, elle appelait des vertus en plein vent , celles qui, naïves et sans apprêt, résistent à tous les assauts; et les vertus de charlatanisme, vertus en espalier. Surtout, contre les gens qui lui déplaisaient, à qui elle en voulait, ou qui se moquaient d’elle, c’étaient des ripostes cinglantes, de mordantes ironies, une verve à l’emporte-pièce. Elle avait même plus de verve que d’esprit, au sens précis du terme. C’était une éloquente, s'abandonnant au Ilot de son intarissable parole; plutôt encore une stupéfiante bavarde. « Elle parlait beaucoup à la fois, disent joliment les Mémoires cle Fleury... Elle parlait en triples croches, sans tousser ni moucher, pour ne point avoir d’intervalle; sans gestes, et sans ponctuation aussi, ayant calculé que sur chaque point et sur chaque virgule, on pouvait rattraper une syllabe ». Ce que roulait ce fleuve oratoire impétueux n’était pas toujours mauvais, « au contraire », ajoutent les amusants Mémoires : « Le chevalier Richard aurait trouvé de temps en temps qu’elle n’était parente du bon sens qu’au sixième degré ; mais il aurait trouvé, parfois aussi, que d’elle on aurait pu dire : « C’est un vieux château où il revient des esprits1 ».

1. L’abbé de Bouyon avait écrit, mais de la révolutionnaire : « Lasse, fatiguée, elle assomme tous ceux qui ont le malheur de ne pas

Avec cela, quand on ne l’irritait pas, ou quand la jalousie ne la rendait pas furieuse, la meilleure femme du monde, et charmante de gaîté.

En outre, du temps de sa vie galante, une coquetterie agitée, chercheuse , dont il nous reste dans la préface d’une de ses pièces cette confession gentille : « Je faisais à la journée des toilettes éternelles pour m’embellir. »

Un sourire de sa jeunesse est demeuré sur cette phrase.

Quant aux toilettes, elles devaient être assez excentriques. A l’époque où la saisissent les Mémoires de Fleury , elle se coiffait d’une « gaze libre et indépendante », qui « bouillonnait sur sa tête et lui donnait l’apparence d’une femme qui aurait reçu sur les cheveux toute la mousse du savon d’un plat à barbe ». Il est vrai qu’en ce temps-là, ayant réfléchi sur la circulation du sang, elle ne voulait point la « gêner, et sur leur trône obstruer les idées ».

Gomment, et quand au juste s’opéra la transformation de la courtisane en femme de lettres? En 1784, la Comédie-Française reçut, sans d’ailleurs savoir qu’Olympe de Gouges en était l’auteur, un drame, Zamor et Mirza ou V Heureux Naufrage , qui finit par être représenté en décembre 1789, sous le titre clair et, alors, passionnant : V Esclavage des Nègres. C’était le coup d’essai littéraire de l’amoureuse, et même Olympe assure qu’elle fit cette première pièce en 1782. Elle avait donc ou allait avoir trente-quatre ans, lorsque lui vint l’envie — ardente, cela va sans dire — d’une

pouvoir lui échapper, fait la mouche du coche, bavarde, bavarde, bavarde, qu’elle en sue et pue ». ( Folies d'un mois, 8° mois, n° 3).

gloire nouvelle et supérieure. La crise était fatale, mais peut-être n’eût-elle éclaté que vers la quarantaine si la beauté de la fougueuse Lais, plus résistante, n’avait pas connu son automne si tôt. Aux premiers avertissements trop sévères du miroir, la passion maîtresse de cette âme de feu, l’ambition, la jeta naturellement au Satan de la littérature. Le cas littéraire d’Olympe de Gouges, analogue à beaucoup d’autres en l’histoire des femmes écrivains, semble, en effet, un cas de possession. Rien ne put exorciser la malheureuse, pas meme la Révolution, qui lui ouvrit, au contraire, une carrière nouvelle d’écrivain patriote, sans la détacher de la littérature proprement dite, du théâtre, du roman.

Joignons le désir d’augmenter ses ressources, à l’heure où elle sent qu'elle ne peut plus compter sur des amours prodigues. Ce sera bientôt l’hiver, et elle en a le frisson, malgré l’espèce de fortune qui lui reste, car, pour une femme habituée au luxe, à la dépense, c’est peu.

Sur les quatre-vingt mille francs qu’elle aurait eus « encore » en 1788, trente mille étaient représentés par ses meubles; mettons qu’en 1782 elle possédât, ce mobilier mis à part, près de cent mille livres. C’est nous montrer, sans doute, généreux; et, à coup sûr, pour une simple bourgeoise, c’eût été réellement une fortune. Mais Olympe dira en 1789 : « Je suis pauvre », et elle sera sincère. Elle ajoutera non moins sincèrement : « J’ai la fierté qui convient à mon sort ». Son orgueil, en effet, la soutint; mais, certainement, le théâtre avait dû lui apparaître comme une source à la fois de gloire et de revenus. Peut-être, aussi, sa conscience, éveillée par l’approche de la retraite forcée,

commença-t-elle à lui montrer, vers 1782, comme peu noble le métier de la galanterie. En 1789, du moins, elle s’écriera : « Oui, citoyens, n’ayant pas de fortune, j’ai entrepris de m’en procurer une par une noble émulation. » Meme, l’année précédente, elle avait déclaré : « Je prétends à l’émulation honorable des hommes de mérite qui ont joint beaucoup de gloire à une honnête aisance ». (Préface du Philosophe corrige). Et déjà féministe : « Ne sera-t-il donc jamais permis aux femmes d’échapper aux horreurs de l’indigence que par des moyens vils? » Des moyens vils ! les seuls auxquels elle dut, précisément, de n’être pas indigente, quoi qu’elle prétendît. Jusqu’au bout, d’ailleurs, de quoi vécut-elle? sinon des restes de sa prospérité de courtisane, car le théâtre la déçut doublement, s’il l’avait doublement attirée.

Joignons encore l’influence de ses relations dans le monde des lettres. Peu à peu elle s’était fait un salon littéraire. Et elle se répandait, en quête d’amitiés et d’admirations d’écrivains. « Elle avait des vapeurs, lisons-nous aux Mémoires de Fleury , lorsque dans le monde elle ne se voyait pas environnée d’auteurs et d’académiciens, non pas pour se laisser instruire par eux, mais pour en être entourée, pour jeter sur eux son éclat. Elle voulait les avoir, à peu près comme un monarque a des gardes du corps. »

Elle lit présenter Y Heureux Naufrage à la Comédie ,par Suard, membre de l’Académie française et censeur.

Dans une querelle avec l’acteur Florence de la Comédie, en 1787, semble-t-il, on la voit au bras de Cubières. Puis la préface de Molière chez Ninon (1788) nous apprend qu’avant de lire cette pièce au comité elle la

soumit à la critique des auteurs « les plus recommandables du siècle », dont Palissot, Mercier, Lemierre.

Elle avait essayé de se faire un protecteur de Beaumarchais, un collaborateur aussi, masqué. Elle lui porta ou lui envoya, manuscrites, « ses premières productions », sollicitant des conseils. Il en donna « par écrit ». Mais il eut le malheur de trouver détestable une pièce qui l’était, le Mariage inattendu de Chérubin. L’hommage discipulaire, poussé jusqu’à l’emprunt des personnages, l’avait môme, pensons-nous, quelque peu irrité. Un jour, elle alla chez lui pour réclamer son aide contre la Comédie, qui différait sans cesse la représentation de Zamor et Mirza : il ne voulut pas la recevoir, il la fit congédier par son suisse. Alors elle jura de se venger. Nous n’avons pu mettre la main sur une petite pièce, Réminiscence , où, paraît-il, sa rancune s’épanchait; ce jet de bile ne ridiculisa, d'ailleurs, aucune scène. Mais, ayant raconté sa visite dans la préface du Mariage inattendu de Chérubin (1786), — c’était une préfacière terrible, — elle accuse tout net Beaumarchais, deux ans plus tard, de jalousie littéraire : « J’étais rivale de ses talents » et, pour ce protecteur du Sexe, « j’en devenais un homme redoutable ». (Préface du Philosophe corrigé).

Il avait alors commis le crime de répandre le bruit qu’elle n’était pas l’auteur de scs pièces; qu’elle avait pour le moins des « teinturiers ». Elle en écume de rage et fait à son ennemi la délirante proposition suivante : « Je parie cent louis, vous en mettrez mille. En comparaison de nos deux fortunes, c’est vous faire une offre très raisonnable. Je gage donc de composer, en présence de tout Paris assemblé, s’il se peut, dans un même lieu, une pièce de théâtre, sur tel sujet qu’on

voudra me le donner, ou de mon invention, quand on me prendrait même au dépourvu. » IL faut détacher le dernier trait, qui n’est plus de folie, mais d’un comique touchant : « Les cent louis ou les mille louis du perdant seront employés à marier six jeunes filles. »

En 1788 elle connaissait, plus ou moins, Gailhava, La Harpe et maints petits auteurs, faiseurs de vaudevilles, gazetiers, critiques, pour lesquels, prétendra le Petit dictionnaire des grands hommes et des grandes choses qui ont rapport à la Révolution (1791), « elle se serait fendue en deux ».

Elle connaît ou connaîtra Dulaure. En 1792, Bernardin de Saint-Pierre lui dira : « Vous êtes un ange de paix. » Mais de tous les hommes de lettres qui, à des degrés divers, furent les amis d’OIympe, c’est Mercier qu’elle préférera, qui seul l’aima d’amitié vraie.

Fut-il son amant? L’inventaire officiel des papiers de toute espèce ayant appartenu à Olympe de Gouges fut déposé au greffe du tribunal révolutionnaire, le 22 frimaire an II (12 décembre 1793); la pièce est aux Archives nationales (W. 293, dossier 210). Il y est fait mention d’un paquet de lettres, « sur lequel Mercier et Mme Degouge ». Il se trouvait d’ailleurs, parmi ces papiers, bien d’autres choses qui, sans doute, eussent permis d’élucider en cette biographie les points obscurs, notamment un paquet de « vieilles lettres », une liasse « de lettres amoureuses », des lettres encore, dont plusieurs de Duport, — évidemment Duport- Dutertre, qu’Olympe sollicita pour son fils, — un Précis de la vie de V auteur ; sans compter des comédies et des drames manuscrits, en abondance. Nous avons fait des recherches ; nous en avons fait faire : tout semble perdu. Mais il y a plus que de l’amitié, semble-t-il, dans

cette phrase d’Olympe, en 1788 : « M. Mercier, que je chéris et que j’estime à plus d’un titre, est un parfait honnête homme ». [Réflexions sur les hommes nègres).

En 1788, Mercier, qui publiait depuis six ans, à ses heures, les volumes successifs de son admirable Tableau de Paris, avait quarante-huit ans. Monselet, dans une étude piquante sur l’homme et l’œuvre, — celui-là aussi original que celle-ci, — dit qu’il était alors « un peu gros » ; mais il avait la physionomie la plus expressive, « l’œil ouvert et souriant, le nez mobile, la bouche serrée, fine et spirituelle, un grand air de franchise ». De son côté, bien que fort défraîchie, Olympe, avec sa verve, son diable au corps,

— qui sait même si ce corps, de temps à autre, ne se souvenait pas d’avoir été celui d une bacchante?

— pouvait séduire peut-être un écrivain de cet âge, au caractère bizarre et fier, comme elle, et comme elle très bavard. Et il y avait entre eux tant d’autres affinités! J. -B. Lafitte a pu dire, dans les Mémoires de Fleury : « Il me semblait voir en elle le frère cadet de Mercier, ayant pris cornette et jupon, avec cette différence que, pour écrire, Mme de G*** semblait mettre toujours un fourreau à sa plume, et que Mercier ôtait souvent ce fourreau qui fait écrire mat; mais, comme Mercier, elle avait des idées de l’autre monde, qu’elle pouvait faire adopter aux gens de celui-ci. Comme Mercier, elle élait généreuse, bonne, compatissante, humaine. »

Mercier, croyait-il à la transmigration des âmes? C’était une des « idées de l'autre monde » d’Olympe de Gouges, et Lafitte s’en amuse longuement. Elle aurait eu chez elle une véritable ménagerie d’animaux domestiques, chiens, chats, singes, perroquets, bou-

OLŸAJPE DE GOUGES

vreuils, et elle causait avec eux, leur faisait la lecture ; elle leur avait donné des noms fameux, persuadée qu’ils avaient, en des temps ignorés, vécu chacun une vie d’homme ou de femme, illustre et douloureuse. Son danois avait dû être un grand ambitieux; sûrement il expiait un orgueil coupable sous cette peau de chien. D’autre part, elle dira sérieusement que Mirabeau fut une réincarnation de Démosthènes. ( Mirabeau aux Champs-Élysees) .

11 se peut, d’ailleurs, qu’Olympe et Mercier se soient connus deux ou trois ans plus tôt que nous n’avons dit. C’est même à croire. En 1781, sans doute, il était allé s’établir en Suisse, à Neufchàtel. Mais avant son retour définitif, il rompit certainement plus d’une fois son ban tout volontaire.

Et une singulière analogie de destinée put faire naître avant 1788 la liaison, peut-être amoureuse, de la femme auteur et de l’ancien dramaturge. 11 avait eu dans sa jeunesse, contre la Comédie Française , des griefs pareils à ceux qui, de 1784 à 1790, s'accumulèrent sur la route calamiteuse de la pauvre Olympe. On avait ajourné indéfiniment la représentation d’une pièce de lui reçue ; on en avait refusé deux ou trois autres. N'arrivant pas à faire jouer /’ Heureux Naufrage , Olympe lut un acte, Lucinde et Cardenio , qu’on n’accepta point, puis Molière chez Ninon, qu’on aurait pu recevoir, mais dont le refus concerté s’aggrava d’insolences comiques assez lâches. La victime se vengea brillamment, du reste, dans la préface de la pièce et encore mieux dans une brochure de cinquante pages, les Comédiens démasqués (1790), récit complet des vexations et perfidies qu’elle avait eu à subir.

Ce réquisitoire plein de verve montrait l’acteur

t'kois ëeMmës dë là révolution

Mole, à la ville, dans un rôle de fourbe et d’cxploiteuT d’autant plus fâcheux que l’auteur berné et rançonné était une femme. Elle disait ses cadeaux au puissant comédien qui lui avait jovialement suggéré l’idée de l’achat coûteux d’un « Parnasse en biscuit de porcelaine » et de beaux orangers. Pour les dindes aux truffes, venues de Montauban, qu’il avait digérées sans le moindre remords, c’est elle qui avait eu l’initiative totale. Volontiers nous soupçonnerions Mercier d’avoir conseillé de fort près son amie dans cette œuvre de si heureuse vengeance, où il devait goûter un plaisir personnel rétrospectif. Il passait pour son teinturier ordinaire. Selon nous, sauf peut-être à Molière chez Ninon , il ne mit sérieusement la main à aucune pièce d’Ülympe.

Sans parler de Zamor et Mirza , le Mariage inattendu de Chérubin, V Homme généreux (1786), le Philosophe corrigé (1788) et, de 1790 à 1793, le Couvent ou les Vœux forcés, Mirabeau aux Champs-Elgsées, F Entrée de Dumouriez à Bruxelles — c’est à peu près tout ce qui fut imprimé — composent un théâtre vraiment trop mauvais. D’autre part, à la suivre il n’aurait plus eu d’heures pour luimême. « L’activité de dix secrétaires ne suffirait pas à la fécondité de mon imagination — déclarait-elle dans la préface du Mariage inattendu de Chérubin. — J’ai trente pièces au moins. » Elle en convenait : beaucoup étaient loin d’être bonnes, mais « j’en ai dix qui ne sont pas dépourvues de sens commun ». En 1789, elle ne se vantera pas encore d’avoir dramatiquement produit davantage; seulement les trente pièces seront dignes cette fois d’être mises « à l’étude»; — et en juin 1793, dans son Testament politigue, il s’agira de « quelques centaines » de manuscrits dont elle dira tranquille-

OLYMPE i)É GÔÜGEâ

ment : « Je les donne à la Comédie-Française. » Certes, là, elle hâblait, et ferme. Mais quoi ! voici plus fort, et c’est de 1792 : « Si quelque financier, amaleur d’esprit et de gloire d’autrui, voulait faire l’acquisition de mille et un manuscrits, je suis prête à traiter avec lui à bon compte. » Or nous avons biendit qu’on trouva d’elle quantité de pièces manuscrites ; mais quinze ou seize, c’est beaucoup, il nous semble. Ajoutons-y des actes, deux ou trois, comme les Démocrates et les Aristocrates , et un drame en cinq actes, le Danger du préjugé ou r Ecole des hommes , non mentionné dans l’inventaire judiciaire du 12 décembre, mais dont elle parle dans une brochure de 1790 : on demeure étrangement loin audessous du chiffre formidable accusé par elle.

Puis, les pièces de l’inventaire, est-ce qu’elles étaient finies, toutes? IL y a aux Archives nationales une copie du premier acte et des quatre premières scènes du second d’un drame, la France saucée ou le t grande trôné, qui devait avoir cinq actes; les eut-il? — Ce que l’on possède est d’ailleurs absurde et fou. Avec la complicité de Marat et de Robespierre, la reine a organisé pour la nuit qui va venir, du 9 au 10 août, un abominable guet-apens où seront massacrés des milliers de Jacobins, lancés contre le château par les deux traîtres. «J'aime ces hommes entreprenants, dit l’Autrichienne, comme l’appelaient les feuilles révolutionnaires, ils possèdent l’art de tromper profondément les faibles humains. » Barnave, par amour, mais plus encore far ambition, veut enlever Madame Elisabeth, sœur du roi, et l’épouser. Celle-ci n’a pas la force de résister au troublant orateur, qu’elle adore. « Il faut, s’écrie-t-elle, céder à vos transports... je suivrai mon époux. »

Olympe s’était donné un rôle dans ce drame. Elle

se présente au château, demandant à voir la reine : son but est d’essayer de sauver la monarchie d’un crime, en montrant au bout la catastrophe. Elle est reçue par la princesse de Lamballe, hautaine ; mais de son ironie civique elle foudroie cette superbe; elle dit ce qu’elle est venue dire, et elle sort fièrement, sur ce mot à un domestique choqué de l’attitude : « Baisse les yeux, rampant valet d’une esclave. » La reine, qui écoutait cachée, va s’avouer « émue, frappée ».

Si Olympe avait voulu, du reste, elle aurait fait les centaines de pièces dont elle s’attribuait la maternité dans son Testament. Quatre heures lui suffisaient pour un acte, vingt-quatre pour une grande pièce. Molière chez Ninon lui prit six jours.

Infortuné Mercier, s’il avait dû tout lire et corriger ! Mais, pour le pamphlet contre les Comédiens, plus on y réfléchit, plus l’on s’assure qu’il y collabora.

Avec un don réel de blague , une puissante gaîté vengeresse, en ses bonnes heures, Olympe de Gouges, restée « peuple» et trop méridionale1, ignorante au surplus, avait à être défendue contre elle-même en une telle attaque de sa part, pour l’entier succès. Elle n’eût pas réussi toute seule à se préserver, en ces cinquante pages, de ses graves défaillances ordinaires d’écrivain tout d’instinct, de ses puérilités de véhémence, des naïvetés extravagantes par où, si aisément, elle se blessait de ses propres armes.

Dans la préface de Molière chez Ninon , il y a de ces incartades : « Si j’avais été homme, il y aurait eu du sang de répandu. Que d’oreilles j’aurais coupées! » Plus loin, l’acteur Fleury lui ayant parlé avec inso-

1. Pourtant la caractéristique des Çuercinoises est le bon sens, la solidité et la netteté de l’esprit.

lence : « Il ne m’aurait fallu qu’une épée et j’aurais bientôt été une autre chevalière d’Eon. »

Dulaure assure qu’elle ne savait ni lire ni écrire. C’est une erreur, mais il est vrai qu’on ne lui avait pas meme appris à lire dans son enfance. Elle disait en 1790 : « Moi qui à peine sais épeler le français. » (. Départ de M. Necker et de Mme de Gouges). Ce n’était point une vantardise à rebours, bien qu’elle fût trop glorieuse de ne rien devoir qu’à la nature, et qu’elle tint violemment à ce que nul n’ignorât son ignorance. Cet orgueil à la publier, pour faire ressortir ce qu’elle nommait sans peur son « génie », avait assurément une habile doublure de précaution, et, par là, demandait grâce au lecteur pour la surabondance des solécismes, des termes impropres, des gaucheries de tours. A l’occasion, elle retournait le lier vêtement et montrait cette doublure, l’étalait. Combien plus sage si elle s’était mise tout bonnement à s’instruire de l’indispensable ! Un peu de grammaire l’eût mieux servie qu’une intrépidité d’estime de soi, faisant « trophée » de ne rien savoir, pour en présenter, l’instant d’après, ses excuses. Et la lecture attentive de quelques bons livres, en lui donnant le respect et, sans doute, la jalousie du style, l’eut corrigée de son impuissance à se corriger, qui l’empêcha de laisser même quelques pages absolument écrites. C’était une improvisatrice, parfois heureuse, ordinairement fort téméraire.

Pièces de théâtre, romans, brochures politiques, placards, tout fut dicté. On a un petit billet de sa main, aux Archives nationales ; mais l’écriture de ce billet, les signatures qui se trouvent au même carton et qui, d’ailleurs, varient — tantôt elle signe de Gouge ou de Gouges avec Olirnpc ou Olympe, tantôt Olimpe

Degouges — témoignent assez que le maniement de la plume lui fut jusqu’à la lin très pénible. Il s’est vendu, à différentes époques, des lettres d’elle; nous ne les connaissons pas, mais Y Amateur d' autographes nous en est garant : une seule exceptée, d’une page, entièrement de la main d'Olympe, il n’y avait d’autographe dans les autres que la signature. — Même, arrêtée, de la Mairie où elle est détenue, elle dicte ses lettres ; elle les dictera dans ses deux prisons, enfin à la Conciergerie, le 2 novembre, après sa condamnation, et le 3, où elle fut décapitée. Sa dernière lettre, — à son fils, pour lui crier parmi ses larmes son désespoir de mère, — elle essaiera, il est vrai, de la finir elle-même. Elle tracera difficilement quelques lignes, une dizaine, d’une orthographe encore pire que l’écriture. Celle-ci monte laborieuse, volontaire, celle-là rend presque indéchiffrables des mots importants. Misérable adieu, plus douloureux au cœur de l’être tant au regard. Nous l’oubliions il y a un instant; il faut le joindre au petit billet que nous avons dit...

En 1848, il y eut des femmes qui s’appelèrent les Vésuviennes. Avec son ignorance dans ses illusions, avec sa déplorable fougue de fécondité, Olympe de Gouges apparaît en définitive, dans son théâtre, Molière chez Ninon restant à part, la Vésuvienne du puéril ou du hanal, du médiocre ou du pire. Cependant elle n’avait pas tort quand elle parlait de ses dons. Il y avait dans cette tête brûlante du génie en puissance; il y resta.

ÔLŸMPE DE GOUGES

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