SON ARRESTATION
« Personne n’ignore que j’ai élevé publiquement la voix la première contre le despotisme ». ( L’esprit français , 1792). A partir de la Révolution, ce fut un de ses orgueils : non seulement elle l’avait prévue, — et « depuis quinze ans », assurait-elle, — mais elle avait énergiquement contribué à la préparer. Pour un peu elle eût dit qu’on la lui devait. Combien de fois rappela-t-elle ses premières brochures patriotiques, antérieures effectivement à l’ouverture des Etats généraux! Deux, même, sont de 1788. Ce qu’elle oubliait, c’est qu’il y avait eu cette année-là beaucoup d’autres ouvrages politiques, nés comme les siens du grand souftle précurseur de la Révolution.
Mais elle faisait remonter ses titres de pionnière « patriote » jusqu’à son drame de Zarrtor et Mirza. « Cette production, devenue célèbre par les Sociétés qu’elle a produites, disait-elle après le 10 août, dans le Compte inoral rendu , où elle répondait aux accusations de Léonard Bourdon, n’est pas, pour confondre mes ennemis, une demi-preuve pour moi. D’ailleurs, poursuivait-elle, « ma démocratie et ma philosophie effrayaient depuis longtemps les esclaves de la cour ; mes remarques, mes bons mots sur la dépravation de cette cour perfide sont connus : on les a cités dans différentes circonstances ».
Le certain est que Zamor et Mirza, littérairement ridicule, était une pièce révolutionnaire de tendance. Pour larmoyant qu’il fût, et compliqué d’une histoire de reconnaissance entre une tille naturelle et son père, le plaidoyer en faveur de deux Noirs aboutissait sentimentalement à la condamnation de l’esclavage. Or, l’esclavage, la Révolution n’osa l’abolir que le 16 pluviôse an 11 (4 février 1794). La représentation du drame, en décembre 1789, sous le titre que l’on sait : L’ Esclavage des Nègres , ne fut pas troublée seulement par ceux qu’il ennuyait ou qu’il amusait trop, mais par des colons ou de leurs amis. Olympe prétendra qu’une cabale avait été organisée par eux. Bornons-nous à la note du Moniteur sur cette première : « Vingt fois les clameurs opposées de deux partis, dont l’un était protecteur et l’autre persécuteur, ont pensé l’interrompre. Avant le lever du rideau, le trouble était dans la salle ». (Numéro du 31 décembre).
Olympe était donc bien, à ses yeux, une révolutionnaire, non pas de la veille, comme on dirait maintenant, mais de l’avant-veille.
Quant au « don de prophétie », par où, antérieurement à la conception meme de Zamor et Mirza , elle aurait annoncé les changements de 1789, elle en citait cette preuve dans la préface de Mirabeau aux Champs- Elysées : — Se trouvant, en 1777 ou 1778, à la porte de la Comédie-Française, au moment où la reine y arrivait, « jeune, élégante », semblable « à nos petites maîtresses les plus recherchées », ce qui faisait courir dans la foule un léger murmure, elle s’écria : « Adieu la majesté royale ! Un jour, cette reine versera des larmes de sang sur son inconséquence. »
Cependant, sa première brochure : Lettre au peuple
ou Projet d'une caisse patriotique, était aussi modérée sous le point de vue politique que sagace et généreuse au point de vue social. Elle blâmait les « discours » ou « écrits séditieux » par lesquels on excitait le peuple. Elle louait la bonté, la clémence du Roi. Elle ne voulait pas qu’on fît aucune réforme dans la maison du maître de « la première cour de l'Europe » ; elle en considérait l'éclat comme nécessaire pour « la vénération » dont les sujets devaient entourer le monarque, et aussi pour inspirer à l’étranger « la plus haute idée des ressources de la Nation ». Mais par là elle était d’accord avec le sentiment général du Tiers. Ce qui lui fait grand honneur en ce premier opuscule patriotique, c’est Tardent souci qu’elle y montre de la misère populaire, à Paris et en province. On la sent émue d’une pitié large et profonde. Ce que nous appellerions, d’un terme alors inconnu, son altruisme , ou encore, sa passion de solidarité, se manifestent en des lignes qui la font aimer, et dans la proposition d’un impôt volontaire comme remède au déficit.
Peu après cette Lettre au 'peuple , parurent ses Remarques patriotiques , puis le Bonheur primitif de l'homme. « Le premier de ces deux ouvrages, dit-elle dans sa réponse à Bourdon, traitait énergiquement des misères du peuple (c’était à l’entrée du grand hiver). Cet imprimé effraya les riches particuliers et la cour. La bienfaisance se répandit avec profusion sur les pauvres manouvriers sans travail. Je proposai les ateliers publics ; on les adopta; et je puis me glorilier d’avoir électrisé les cœurs de cette sainte humanité. » De la première des deux brochures, citons quelques traits : « Le peuple soutire et le monarque gémit... Dans une semblable calamité, barons, marquis, comtes,
ducs, princes, évêques, archevêques, éminences, tout doit être citoyen. » — Une « quantité innombrable d’ouvriers » sont « sans état et sans pain... Le riche impitoyable cache son argent. » — 11 faut faire des « exemples effrayants » contre les agioteurs et les accapareurs ; ouvrir des maisons de refuge « pour les vieillards sans force, les enfants sans appui », pour les veuves de la classe ouvrière « qui perdent leurs maris subitement », procurer du travail aux ouvriers valides dans ces mômes asiles, livrer enfin les terres en friche, soit à des sociétés, soit à des individus qui en recevraient chacun « la portion qu’il pourrait cultiver ». Et elle revient sur son projet de Caisse patriotique, en y joignant un projet d’impôt sur le luxe... Mais, d’autre part, c’est le royalisme enthousiaste de la Lettre au peuple , encore plus exalté, plus tendrement confiant. Elle a vu, dans un songe, le Roi et la Reine sur un char; à côté d’eux, un arbre pliant sous le faix de fruits « superbes » ; la Reine secoue les branches merveilleuses, et les fruits tombent aux mains du peuple qui s’agenouille.
« La révolution s’opère », autrement dit, les Etats généraux se sont réunis. — Elle court à Versailles. C’en est fait, du moins elle le croit, des rêves de succès dramatiques. « Laissant là comités, tripoteries, rôles, pièces, acteurs et actrices, je ne vois plus que plans de bonheur public ! » [Les Comédiens démasqués). Cependant elle n’avait pas oublié, dans les Remarques patriotiques, les dieux et déesses du tripot, dont elle proposait qu’on prît « la moitié de leurs profits tous les ans jusqu’à la liquidation de la dette nationale ». Elle étendait sans doute l’idée d’un impôt sur les théâtres à toutes les scènes parisiennes et de province. Dans
le Bonheur primitif de l'homme , elle demandait la création d’an second Théâtre Français ; on l’appellerait le Théâtre National ; et dans le plan qu’elle traçait pour l’organisation et le fonctionnement de cette nouvelle institution dramatique d’Etat, se donnait carrière son féminisme. Elle voulait que ce second Théâtre Français fût «celui des femmes». On n’y jouerait que des piècesde femmes. Si, toutefois, la production féminine ne suffisait point, on se rabattrait sur les pièces « morales » d’auteurs masculins « estimables » ; et cette espèce de parenthèse contre une objection à prévoir lui est une occasion de citer Mercier, de publier ici l’admiration de son amitié pour le théâtre de ce dédaigné de la Comédie, où se trouve, déclare-t-elle, un sentiment « vrai », « des situations déchirantes ».
En politique elle demeure d’une modération telle qu’elle dictera huit pages sous ce titre : Pour sauver la pairie , il faut respecter les trois ordres. Puis c’est le Cri du sage , où elle dénie au Tiers « le droit de légiférer à lui seul ». Et c’est le Discours de V aveugle aux Français , où, secrètement entichée d’ aristocratie , bétonnante patriote demande : « Qu’importe au roi, qu’importe au citoyen affligé, qu’importe au peuple malheureux, qu'on délibère par tête ou par ordre ? »
Cependant, les trois ordres s’étant réunis le 27 juin, X Assemblée nationale — suivant le nom que le Tiers s’était donné le 17 — se trouva réellement formée. Olympe en est ravie. Elle exprime sa joie dans Mes vœux sont remplis. Mais quelle idée, peu après, de demander la suspension des séances pendant « un mois ou six semaines » ! Ce n’eût pas été le bon moyen de calmer les têtes, ainsi qu’elle l’espérait : au contraire; mais cela prouve combien elle était, à son
insu, réactionnaire politiquement, en 1789. A son insu et, tour à tour, de façon très consciente. Elle veut la suppression des « abus » ; elle rêve et propose des réformes humanitaires qui pourraient faire dire qu’elle était socialiste — ses « ateliers publics », n’est-ce point les « ateliers nationaux » de 1848 ? — et d’un autre côte elle tremble d’une peur religieuse au pressentiment d’innovations successives dans l'ordre politique, gagnant peu à peu jusqu’aux « fondations », ainsi qu’elle parlait, de « la monarchie française ».
L’édifice monarchique, tel que Louis XIV l’avait achevé, était pour elle presque tout sacré. « Quatorze siècles de travaux n’ont fait qu’améliorer sa bonne constitution. » C’est folie de penser à le changer. Et on y pense, se lamente-t-elle : « Quel temps! » ( Discours de l'aveugle). Elle admire Necker, mais il faudraitrappeler Calonne,« véritable homme d’Etat, et qui me paraît innocent ». Elle voudrait « les unir, les voir placés tous deux à la tête du Conseil ». Bailly lui impose : c’estun «homme de poids, de mérite », il a le « ton noble ». Mirabeau, pour l’instant, lui plaît beaucoup moins. Elle se passionnera pour La Fayette ; mais quelle horreur pour les journées d’octobre, pour les « infâmes brigands qui ont assailli et repoussé les gardes du corps, enfoncé les portes du palais de nos rois, égorgé sans pitié des sentinelles qui devaient mourir dans leur poste, violé l’appartement du souverain et poursuivi la reine jusque dans son lit »! (. Départ de M. Necker et de Mme de Gouges). Dans la même brochure elle parle avec enthousiasme du marquis de Favras, iniquement condamné d’ailleurs. Croyant son roi en danger, se dévouant à préparer la fuite de la famille royale, il fut « la victime d’un héroïsme louable », et il est mort « en grand
homme ». Elle prédit la contre-révolution pour avant peu, si l’on n’enraie pas; sur la France de cette année 1790 elle « verse des larmes de sang ».
Un mot résumerait tout : c’est une femme de l’ancienne France. La Révolution l’attire et l’épouvante. Elle va bien au-delà, sous des points de vue qui lui sont propres : en philosophe sensible ou, à mieux dire, en créature de grand cœur; mais la vieille société monarchique et aristocratique avait pénétré son imagination du charme qu’un mot de Talleyrand a immortalisé sur la douceur de vivre aux années brillantes d’avant 1789. Elle est « peuple », mais également aristocrate; elle est xviii6 siècle.
Le départ des princes après le |14 juillet et les journées d’octobre la désole. Elle supplie le Roi de les inviter à revenir, de leur en donner l’ordre. Gela tournera chez elle à l’idée fixe. Elle voudra un jour que Louis XYI l’envoie auprès de Monsieur et du comte d’Artois pour les ramener en France. Elle était, bien entendu, pour le veto royal absolu.
Mais ces brochures qui se succédaient si rapidement trouvaient-elles beaucoup de lecteurs? faisaient-elles à Olympe un public politique ? On l’a vue se vanter du succès des deux premières ; pourtant, avant la fin de 1789, elle gémit déjà de ce qu’on « dédaigne les projets d’une femme », — En avril 1791, elle se plaindra de l’Assemblée nationale avec un orgueil amer : « Je dénonce, dira-t-elle, son indifférence pour moi à la postérité- Elle a reçu la collection de mes ouvrages, chaque membre en particulier; le seul qui m’a témoigné sa gratitude est l’incomparable Mirabeau. » Mirabeau, en effet, lui avait écrit en 1789, à propos du Discours de l'aveugle aux Français : « Jusqu’ici, j’avais cru que les
grâces ne se paraient que de fleurs, mais une conception facile, une tête forte, ont élevé vos idées; et votre marche, aussi rapide que la Révolution, est marquée, comme elle, par des succès. » — En septembre 1791, nouvelles lamentations. On l’accuse d’aristocratie, et même certains députés « opinent, m’a-t-on dit, que je suis folle ». Elle se défend, hélas! comme il suit, dans son Repentir de Mme de Gouges : « Occupée depuis quelques jours à donner la dernière main à un ouvrage majeur, j’apprends dans ma solitude que l’Assemblée nationale a terminé la Constitution. Désespérée de voir ce chef-d’œuvre achevé avant d’avoir pu communiquer mes idées, une noire vapeur s’empare tout à coup de mes sens et de ma raison; je sors de chez moi, avec l’intention de faire un mauvais coup; j’allais me précipiter dans la rivière et je tombe dans l’écueil aristocratique. Que pouvais-je faire de pis? j’arrive chez mon imprimeur sans manuscrit; je dicte au compositeur Y Avis pressant au roi , je ne le quitte pas qu’il n’ait fait gémir la presse. » Et cet Avis pressant, qu’elle va « porter partout », excite les colères ou les risées qu’elle aurait dû craindre et dont se désole son Repentir, non moins fou dans cette franchise boutïonne d’explications.
Ses premières brochures étaient anonymes. Cela peut surprendre de sa vanité. Mais elle avoue qu’elle mettait ses amis dans la confidence, et aussi « tous ceux » à qui elle adressait ces « productions ». Les journaux les recevaient, il va sans dire, avec prière d’en parler. Et quelquefois la requête avait le ton d’un ordre. Le Journal de Paris n’ayant pas rendu compte de la Lettre au peuple, ni des Remarques patriotiques , Olympe se fâche, menace. Pourtant il vaut mieux se taire que
la railler. Au rédacteur du Petit Almanach de nos Grandes femmes (1789), qui a eu ce dernier courage, elle propose un duel au pistolet « à trois pieds dans la terre et à quatre de distance ». Elle ajoute même dans sa fureur et son mépris : « Je vous donnerai l’avantage du premier coup, persuadée que vous tremblerez assez pour me manquer. » Puis devinerait-on pourquoi elle avait d’abord résolu de garder l’anonyme devant le public? Parce que, disait-elle, son nom « deviendrait trop fameux », ce qui pourrait l’enorgueillir, lui enlever sa « simplicité » naturelle. La foule ayant mis peu d’empressement à la troubler dans cette « simplicité »,elle signa. L o, Discours de V aveugle aux Français parut avec son nom, qu’elle se décidait « à faire sortir du sein des ténèbres », afin, selon elle, qu’on ne lui contestât plus la paternité de ses ouvrages.
En 1790, elle fut un instant si découragée que l’idée lui vint de quitter la France. Mais, à travers tout, sa foi dans son «génie» en politique resta entière. Elle pourra dire qu’elle est née malheureuse, se croire persécutée des hommes et du destin, elle demeurera convaincue que «le ciel l’inspire ».
En réalité sa première illumination est du 21 juin 1791, jour où la fuite du roi la lit brusquement républicaine. La duplicité de Louis XVI qui, le 23 avril précédent, avait dit à une députation de la Constituante : « Si l’Assemblée pouvait lire au fond de mon cœur, elle n’y verrait que des sentiments propres à justifier la conliance de la nation », fit une telle impression sur la sensibilité d’Olympe que subitement cette royalistepatriote se trouva d’accord avec le Paris révolutionnaire le plus avancé, pourdemander la déchéance du « traître ». Le mot est d’elle. Or, la déchéance, suivie de la procla-
mation de la République, ce n’était pas une folie ; c’était la Révolution sauvée des crises par lesquelles il lui fallut passer l’année suivante pour se libérer de la royauté, et qui rendirent fatale, après le 10 août, la condamnation du roi vaincu et prisonnier, puis l’exécution de la sentence le 21 janvier 1793. Il est vrai que Louis XYI, ramené de Varennes à Paris, consigné aux Tuileries sous la garde de La Fayette, et suspendu de toutes ses fonctions par l’Assemblée qui en avait assumé le poids dès le 21 juin, émut de pitié la républicaine d’un jour, la refit royaliste. Avec un tendre et subtil repentir, elle distingua dans la brochure : Sera-t-il roi? ne le sera-t-il pas? entre l’homme et le roi, celui-ci coupable, celui-là poussé à bout par « des vexations continuelles », égaré par des conseils perfides, bref, innocent. Conclusion à la fois illogique et prévue : il faut rendre au roi son pouvoir. C’est d’ailleurs, comme on sait, ce que fit l’Assemblée, profondément monarchiste.
Cependant l’irréparable malheur que fut l’arrestation de Varennes avait désolé Olympe de Gouges. Du moins, après le 10 août, jugeant avec un sens politique remarquable l’erreur de la Constituante à l’égard de la royauté maintenue, mais dégradée, Olympe affirmera qu’elle avait « prévu » les résultats inévitables et lamentables d’une telle contradiction. Elle trouvera cette formule heureuse : « L’Assemblée constituante avilissait les tyrans et les conservait » ; d’oû, nécessairement, dira-t-elle, « un gouvernement monstrueux», puis la journée de sang où sombra ce qu’on s’était obstiné à garder de monarchie.
Une des raisons du succès de la Révolution , d’Edgar Quinet, fut le développement de cette vue d’Olympe.
Non pas, certes, que l’historien-philosophe si con-
vaincu, si probe, doive être soupçonné de plagiat. Sans aucun doute il ignorait le Compte moral rendu , où se trouve la juste et forte idée, mais la rencontre est curieuse. « Que de sang n’eut-on pas épargné ! » s’écrie-t-il, si l’on avait prononcé le divorce entre le principe monarchique et le droit nouveau ou national, le jour où il n’y eut plus « d’alliance ni de réconciliation possible ». 11 est vrai que ce jour, Quinet le fixe presque au début du grand conflit, en 1789, après l’insurrection triomphante des 5 et 6 octobre. Il n’a pas tort, mais c’est après le 21 juin surtout qu’il rend sensible l’incompatibilité des deux principes. Relisez le chapitre de la Révolution intitulé : Faux jugements portés sur T évasion de Louis XVI. C’estd’une admirable dialectique. Or, non seulement dans une brochure d’Olympe de Gouges, dont nous n’avons pas encore parlé et qu’il faut rapprocher du Compte moral rendu , — la Fierté de ! innocence (1792), — il y a ce cri, motivé par le 10 août : « Si l’on avait voulu m’écouter ( lors de la fuite du roi spécialement ), que de sang on aurait épargné! » mais c’est aussi dans cette Fierté de V innocence , qualifiée par Michelet de « très noble pamphlet », qu’il y a sur Louis XVI reconnu à Varennes : « Combien j’ai maudit son arrestation ! »
Une nouvelle et bizarre idée féministe e$t à noter maintenant dans : Sera-t-il roi ? ne le sera-t-il pas? En rendant au malheureux ses fonctions constitutionnelles, disait Olympe, on exigerait qu’il réformât sa maison, et surtout celle de Marie-Antoinette, auprès de qui l’on remplacerait les ci-devant duchesses, princesses et marquises par une « garde nationale de femmes ». Ces citoyennes armées surveilleraient également Madame Royale et Madame Élisabeth,
Jusqu’au 10 août, elle va désormais battre la campagne. Tantôt réactionnaire, tantôt Girondine ; partisan d’une guerre de propagande, déclarant : « La France, étant devenue la mère de tous les peuples, doit détruire tous les tyrans de la terre » (avril 1792), puis, dans la même brochure, le Bon sens français, condamnant la fête des soldats de Châteauvieux, qui fut une manifestation pacifique enthousiaste des sentiments du Paris populaire.
Elle avait dédié le Bon sens français aux Jacobins. Ceux-ci ayant refusé l’hommage, elle les attaqua furieusement, sans penser qu’elle se rendait ridicule. Elle appelait leur club « un repaire de scélérats », « une caverne de brigands ». ( Grande éclipse du soleil jacobiniste et de la lune feuillantine , mai 1792).
Enfin, le dimanche 3 juin, elle eut la gloire fâcheuse de parader dans une cérémonie officielle, qui sembla, suivant le mot de Robespierre, « une représaille à la fête de la liberté des soldats de Châteauvieux ». [Le Défenseur de la Constitution , n° 4). C’était effectivement la fête de la Loi , célébrée en l’honneur de Simoneau, maire d’Etampes, assassiné le 3 mars, sur la place du Marché d’Etampes, dans une émeute provoquée par la rareté des subsistances et la cherté des grains. Le 18 mars, l’Assemblée avait décrété qu’il serait décerné à Simoneau des honneurs funèbres, puis, le 12 mai, que la cérémonie serait « nationale », « consacrée au respect de la loi ». Le 20 mai, Olympe de Gouges se présenta, suivie d’un petit groupe de citoyennes, à la barre de l’Assemblée, et lut une pétition patriotico-féministe, dont voici le plus intéressant : « Que toutes les femmes, couvertes du crêpe de la douleur, précèdent le sarcophage, et qu’une bannière, où sera représentée l’action héroïque de ce
grand homme, avec celte inscription : A Simoneau les femmes reconnaissantes , soit déposée par elles au Panthéon français, si le Champ de Mars nous est fermé. Rappelez-vous que, chez les peuples les plus fameux, les femmes couronnaient les héros... Ouvrez-nous la barrière de l’honneur, et nous vous montrerons le chemin de toutes les vertus. » Cela fut applaudi, mais il n’y eut guère, le 3 juin, derrière Olympe, que le petit groupe féministe du 20 mai.
L’ardente publiciste avait rêvé mieux. Elle avait envoyé au Courrier des quatre -vingt-tr ois départements un «Projet de cortège des dames », où, Perrette politique, elle s’admirait déjà conduisant deux longues colonnes de femmes et de jeunes filles. Son imagination s’enchantait du spectacle des couleurs, les jeunes filles tout en blanc, les femmes mariées en robe blanche, mais de noir voilées, et couronnées de roses, la ceinture tricolore, et les veuves tout en noir, avec « une couronne de saule pleureur ». Et elle voyait cent de ces jeunes femmes suivant la bannière, « avec des corbeilles pleines de fleurs et des vases remplis de parfums », d’autres portant des couronnes de laurier, entrelacées de myrte, les veuves autour du sarcophage, les jeunes filles en grand nombre derrière une magnifique couronne civique, portée par l’une d’elles.
Hélas ! (mot qu’on est trop souvent tenté d’écrire dans une biographie d’Olympe) le même journal qui publiait ce Projet y opposait, en sa description de la fête, une « réalité » d’autant plus triste que les dix ou douze suivantes de la pauvre Perrette n’avaient nullement brillé parleur tenue. « C’est au public qui les a vues, disait-il, à juger, par leur extérieur, ce qu’elles pouvaient être. »
L’organisatrice de ce fiasco y gagna seulement de devenir plus impopulaire — de l’impopularité maladroitement accrue d’une Pompe funèbre où, raconte encore le même journal, on vit la Loi tenant à la main une épée nue, et aussi « un monstre menaçant, gueule béante armée de dents, et traversé d’une pique », dont on put se demander s’il ne figurait pas injurieusement le Peuple. Néanmoins les Révolutions de Paris du 21 juillet 1792 montrent « la dame de Gouges » paradant de nouveau, dans le cortège du 14, « à la tête d’un groupe de femmes »L
Elle avait écrit à Petion le 18 juin pour qu’il empêchât « la descente du faubourg Saint-Antoine aux Tuileries ». « Je n’aime pas pins le roi des Tuileries que le roi du faubourg Saint- Antoine... Mais la Constitution nous donne celui des Tuileries ; il faut savoir le respecter. » (Arcb. nat., W. 293, dossier 210). La journée du 20 juin la désola donc. Mais elle qualifiera de « sainte » l’insurrection du 10 août, qui la refit républicaine1 2. Elle le fut à sa manière, il est vrai, jusqu’à
1. « Elle semblait dire aux spectateurs curieux de la connaître : — Regardez-moi bien; c’est pourtant moi qui m’olfris pour médiatrice à nos députés ; c’est moi qui, la première, leur présentai le rameau d’olivier. » En effet, « huit jours auparavant », elle « avait mis son nom au bas d’un placard précurseur de la fameuse motion de l’évêque Lamourette » ; motion qui, le 7 juillet, réconcilia... pour quelques heures, comme on sait, Feuillants, Brissotins et Robespierristes , dans la Législative. Ce fut la séance du baiser Lamourette. Quant au placard dont parlent les Révolutions de Paris , il était intitulé : Pacte national.
Il en est question dans les Proces-verbaux de la Législative à la date du 5 juillet (séance du soir) : « Madame Degouge (sic), citoyenne de Paris, propose un pacte social pour abolir toutes les factions. Son Adresse est renvoyée au Comité des pétitions. »
2. Adresse au Don Quichotte du Nord, 1792. Après l’établissement de la République, une de ses prétentions fut même d’être « née avec un caractère républicain ». ( Œuvres de la citoyenne de Gouges, dédiées à Philippe ).
0LY3IPE DE GOUGES
vouloir défendre Louis XYI. Elle s’offrit pour cette tâche à la Convention, le 15 décembre ; et ce fut le coup dont elle-même s’acheva dans l’opinion des clubs et des journaux. Cependant, c’est bien l’acte sublime de sa vie.
Doublement sublime, car il ne jaillit pas de la seule pitié, mais, plus encore, d’une seconde et supérieure illumination politique chez Olympe de Gouges.
Le malheur est que la lettre où l’héroïque voyante fit son offre à la Convention laisse tant à désirer au point de vue littéraire. Deux ou trois formules y sont cependant remarquables. Nous la donnons ici, non d’après le Moniteur , où elle parut tronquée, mais d’après le manuscrit, exposé sous vitrine au Musée des Archives nationales :
« Citoyen Président,
« L’univers a les yeux fixés sur le procès du premier et du dernier roi des Français. Je m’empresse de faire passer à la Convention nationale les lettres originales qui m’ont été écrites par les sieurs Brissac et Laporte. — J’y joins cinq cents exemplaires de mon Compte rendu .
« Citoyen Président, un intérêt plus grand m’occupe aujourd’hui : celui de la gloire de mon pays. Je m’offre, après le courageux Malesherbes, pour être le défenseur de Louis. Laissons à part mon sexe ; l’héroïsme et la générosité sont aussi le partage des femmes, et la Révolution en offre plus d’un exemple. Mais je suis franche et loyale républicaine, sans tache et sans reproche ; personne n’en doute, pas même ceux qui feignent de méconnaître mes vertus civiques. Je puis donc me charger de cette cause.
« Je crois Louis fautif comme Roi ; mais dépouillé de ce titre proscrit, il cesse d’être coupable aux yeux de la République. Ses ancêtres avaient comblé la mesure des maux de la France ; malheureusement la coupe s’est brisée dans ses mains, et tous les éclats ont rejailli sur sa tête. Je pourrais
ajouter que, sans la perversité de sa cour, il eût été peutêtre un roi vertueux. Il suffit de se rappeler qu’il détesta les grands, qu’il sut les forcer à payer leur dettes, et qu’il fut le seul de nos tyrans qui n’eut point de courtisanes et qui eut des mœurs primitives. Il fut faible ; il fut trompé ; il nous a trompés ; il s’est trompé lui-même. En deux mots voilà son procès.
« Citoyen Président, je ne déduirai point ici les raisons que j'ai à alléguer pour sa défense. Je ne désire que d’être admise par la Convention et par Louis Capet à seconder un vieillard de près de quatre-vingts années, dans une fonction pénible qui me paraît digne de toute la force et de tout le courage d’un âge vert. Sans doute, je ne serais point entrée en lice avec un tel défenseur, si la cruauté aussi froide qu’égoïste du sieur Target n’avait enflammé mon héroïsme et excité ma sensibilité. Je puis mourir actuellement; une de mes pièces républicaines est au moment de sa représentation. Si je suis privée du jour à cette époque peut-être glorieuse pour moi, et qu’après ma mort il règne encore des lois, on bénira ma mémoire, et mes assassins, détrompés, répandront quelques larmes sur ma tombe. Mon zèle pourra paraître suspect à Louis Capet : ses infâmes courtisans n’ont, sans doute, pas manqué de me peindre à son esprit comme une cannibale altérée de sang ; mais qu’il est beau de détromper ainsi l’homme malheureux et sans appui !
« Qu’il me soit permis d’ouvrir à la Convention nationale une opinion qui m’a paru digne de toute son attention !
« Louis le Dernier est-il plus dangereux à la République que ses frères, que son fils ? Ses frères sont encore coalisés avec les puissances étrangères, et ne travaillent actuellement que pour eux-mêmes. Le fils de Louis Capet est innocent, et il survivra à son père ; que de siècles de divisions et de partis les prétendants ne peuvent-ils pas enfanter ! Les Anglais occupent dans l’histoire une place bien différente de celle des Romains. Les Anglais sont déshonorés, aux yeux de la postérité, par le supplice de Charles Ier ; les Romains se sont immortalisés par l’exil de Tarquin. Mais les vrais républicains eurent toujours des maximes bien plus élevées
que celles des esclaves. 11 ne suffit pas de faire tomber la tête d’un roi pour le tuer ; il vit encore longtemps après sa mort; mais il est mort véritablement quand il survit à sa chute. Je m’arrête ici pour laisser faire à la Convention nationale toutes les réflexions que présentent celles que je viens de lui soumettre.
Cet avis, tout ensemble humain et prophétique, appuyé sur l’histoire, qu’il fallait exiler Louis XVI, et non le guillotiner, parce qu’un roi n’est pas mort dont on a fait choir la tête, mais l’est réellement si on l’a chassé, c’est encore une des idées qu’on admira dans la Révolution d’Edgar Quinet.
« La condamnation d’un roi n’a jamais servi qu’à relever la royauté, dit Quinet. Jacques II, Charles X ne sont pas revenus de l’exil ; mais Charles Ier, Louis XVI sont revenus de l’échafaud sous les figures de Charles II et de Louis XVIII. » On avouera qu’Olympe ne pouvait pas parler de Charles X; mais elle annonçait celui qui s’appela Louis XVI! L
Elle faillit payer cher son initiative. La Convention avait dédaigneusement passé à l’ordre du jour, mais, racontent les Mémoires de Fleury , des furieux s’ameutèrent devant sa porte. « Une autre se serait cachée, elle descendit. » Quelqu'un la saisit, l’étreint, fait voler sa cornette, et, découvrant une tête chenue, s’écrie : « A vingt-quatre sous la tête de Mme de Gouges ! » Son esprit dans le courage la sauva. « Mon ami, dit-elle, montrant la tranquillité d’une personne qui cause dans un salon, mon ami, je mets la pièce de trente sous... » On rit, et l’homme la lâcha. Il faut dire qu’elle avait fait afficher sa lettre, et l’avait, de plus, commentée dans cette affiche, Avis pressant à la Convention , où elle osait déclarer : « J’opine qu’aucun vrai républicain
ne votera pour sa mort {la mort de l'infortuné « coupable »)... Le plus grand des crimes de Louis Capet fut... de naître dans un temps où la philosophie préparait en silence les fondements de la République. » La justesse profonde de cette dernière phrase n’en pouvait être l’excuse pour le peuple ; et les Révolutions de Paris , qui se moquaient lourdement de la noble lettre, et se plaisaient à noter qu’elle avait « bien amusé la Convention, même les femmes qui s’y trouvaient », les Révolutions de Paris félicitaient le peuple de déchirer « l’affiche, en disant : — De quoi se mêle-t-elle? Qu’elle tricote plutôt des pantalons pour nos braves sansculottes » ! (N°180, 22 décembre 1792). C’était d’ailleurs l’occasion, pour le très antiféministe journal, d’une pointe joyeuse contre le féminisme politique de Condorcet : « Qu’on imagine, à la Convention, deux cents femmes de l’espèce d’Olympe de Gouges, assises à côté de l’évêque Fanchet, de l’auteur de Faublas , de Thuriot, de Chabot, d’Egalité, de Condorcet même, etc... Nous laissons à nos lecteurs le plaisir d’en calculer les suites. »
Une autre feuille, la Correspondance littéraire secrète, faisait au moins, à la citoyenne, l’espèce d’honneur de cette brève leçon : « Si Mad. de Gouges avait un peu plus de politique, elle aurait pu réfléchir que celte mesure ( le bannissement de Louis XVI) serait le moyen d’éterniser une guerre sanglante. » (N° du 18 décembre). Mais, aussitôt après, cette plaisanterie : « Il eut été singulier que Mad. de Gouges eût été choisie pour un des défenseurs du roi et que l’arrêté de la municipalité, qui portait que les conseils du ci-devant roi seraient visités jusque dans les endroits les plus secrets, eût été exécuté. » Ainsi, la malheureuse, le jour où se marqua
le mieux sa grandeur d’âme, — soutenue sans doute de la passion de la gloire, — ne rencontra que la haine ou l’ironie, nous allions écrire : la blague.
Dans la première partie de son Avis pressant à la Convention , elle avait repris une de ses idées chères : « Montagne, Plaine, Rolandistes, Brissotins, Girondistes, Robespierristes, Maratistes, disparaissez, épithètes infâmes! » Cette belle chimère d’une réconciliation des républicains la hanta jusqu’à la chute de la Gironde. Le 26 mars 1793, elle adjurera les Conventionnels de se « réunir ». « O sentiments fraternels! ô nation, ô justice... descendez au milieu de nos législateurs! » (Arch. nat., D XL, 23). Mais, avant tout, ce qu’elle eût voulu, c’est que la République ne fît pas régner la guillotine. Sa grande haine fut la Terreur. Elle avait rêvé « une révolution philosophique, digne de la sainte humanité ». ( Compte moral rendu). A ceux qui disaient : « Le sang fait les révolutions », elle répondait : « Le sang, même des coupables, souille éternellement les révolutions. » Dans sa dernière brochure elle s’écriera : « Les échafauds, les bourreaux, seraient-ce donc là les résultats d’une révolution qui devait faire la gloire de la France, s’étendre indistinctement sur les deux sexes et servir de modèle à l’univers? »
On s’étonne même, quand on a lu certaines brochures d’Olympe de Gouges, parues à la lin de 1792 et en 1793, qu’elle ait pu vivre jusqu’au 3 novembre de cette dernière année.
Elle disait de Marat, dans les Fantômes de V opinion publique : « Jamais physionomie ne porta plus horrible^ ment l’empreinte du crime. De quelque côté qu’on l’observe, on croit voir le forfait glisser sur son visage, comme les grâces sur la bouche d’une jolie femme. »
Et plus loin, dans une note : « Un avorton de l’humanité, qui n’a ni le physique, ni le moral de l’homme. »
Néanmoins, fidèle à ses principes d’humanité, elle blâma Charlotte Corday [les Trois urnes) ; et comme on accusait les Girondins réfugiés à Caen d’avoir en quelque sorte armé la main de la jeune fille, elle déclarait que, s’il était vrai, « assassins et victime », lui seraient « également odieux ». (Arch. Nat., W. 293, 210). Elle ajoutait meme : « Celui qui tombe sous le poignard a toujours des droits à ma sensibilité » ; et elle s’attendrissait effectivement, l’instant d’après, sur « un ennemi faible et mourant qui traçait, au moment de sa mort, quelques lignes en faveur meme de son assassin ». Elle avait d’ailleurs une raison de surcroît pour désapprouver l’acte de Charlotte Corday : il avait produit un effet terrible sur la Montagne et dans la presse contre les revendications féministes , et Olympe de Gouges ne trouvait que cette réponse : En fermant à la femme « la porte des honneurs, des emplois, de la fortune », on l’a pour ainsi dire condamnée à s’ouvrir « celle du crime ».
Encore plus que Marat, elle hait Robespierre.
Au début de novembre 1792, elle faisait afficher sous le nom de Polyme, anagramme d’Olympe, un Pronostic sur Maximilien Robespierre par un animal amphibie , où on lisait : « Tu te dis l’unique auteur de la Révolution, tu n’en fus, tu n’en es, tu n’en seras éternellement que l’opprobre et l’exécration... Fuis le grand jour, imite Marat, rentre avec lui dans son infâme repaire... » Puis : « Tu voudrais assassiner Louis le Dernier, pour l’empêcher d’être jugé légalement ; tu voudrais assassiner Petion, Roland, Vergniaud, Condorcet, Rrissot, Lasource, Guadet, Hérault-Séchelles, en un mot tous les
flambeaux de la République et du patriotisme » : cela pour monter au « rang suprême », mais « ton trône sera l’échafaud ». Quelques jours après, c’était une Réponse à la justification de Maximilien Robespierre , adressée à Jérôme Pétion par Olympe Degoug es : « Sais-tu la distance qu’il y a de toi à Caton? Celle de Marat à Mirabeau... du maringouin à l’aigle et de l’aigle au soleil... » Et elle lui criait, la brave ennemie : « C’est moi, moi, Maximilien, qui suis l’auteur de ton Pronostic. » Elle avait le tort de finir sur une proposition d’un tragicomique surtout burlesque : « Prenons ensemble un bain dans la Seine... Nous attacherons des boulets de seize ou de vingt-quatre à nos pieds... Ta mort calmera les esprits, et le sacrifice d’une vie pure désarmera le Ciel ».
Notons que la plupart de ses brochures tapissèrent en placards, comme le Pronostic et sa lettre du 15 décembre, les murs de Paris. Elle épuisait dans ces orgies d’affiches les restes de sa fortune. Elle envoyait d’ailleurs aux Jacobins, aux Conventionnels, ainsi qu’elle avait fait pour les Constituants et pour les membres de la Législative, ses productions patriotiques : toutes, il va de soi, imprimées à ses frais1. Dans son Testament politique , elle déclarera qu’elle n’a plus que quinze ou seize mille livres. Ajoutez-y la « paisible chaumière environnée de six à sept arpents de terre en bon rapport », dont elle parle en septembre 1793, dans une lettre écrite à la Petite-Force.
« J’y ai fait passer le peu de mobilier précieux qui me restait », dit-elle. C’était un de ses orgueils gémissants de s’être « ruinée pour la Révolution ».
1. Elle en envoya aussi à la Commune. ( Actes de la Commune de Paris pendant la Révolution , par Sigismond Lacroix, t. 111, p. 661).
Sa dernière admiration — Hérault de Sèche lies mis à part — fut pour Danton. Elle lui reconnaissait un « profond discernement », un « grand caractère ». Mais, on l’a vu, son cœur de républicaine appartenait aux Girondins. Vaincue le 2 juin 1793, la Gironde trouvait dans cette femme héroïque, le surlendemain, un courtisan passionné de sa défaite1. Gela ne saurait surprendre, mais achève dejustilier l’hommage qu’elle se rendait en 1790 : « Il est dans mon caractère de me ranger dans le parti du plus faible et de l’opprimé ». (. Départ de M. Necker et de Mme de Gouges).
Connut-elle les chefs de la Gironde? On le lui demanda dans son premier interrogatoire, puis le 6 août ; elle répondit qu’elle connaissait Vergniaud seulement, mais depuis quinze ou vingt ans : encore ne l’a-t-ellevu qu’une fois « depuis qu’il est législateur2».
On l’avait arrêtée le 20 juillet 1793, près du Palais de Justice, rue delà Barillerie, comme elle menait chez elle, rue de Harlay (* IV), un colporteur rencontré sur le pont Saint-Michel, pour lui donner à afficher les Trois urnes ou le Salut de la patrie. Conduite à la Mairie, on l’y interrogea, et on l’y garda au secret. (Arch. Nat., W. 293, 210).
1. « Jamais il n entrera dans ma tête que les hommes qu’on a voulu envelopper dans une affreuse proscription fussent les complices des tyrans couronnés ; eux qui périraient les premiers sur l’échafaud si ces tyrans l’emportaient sur nos efforts républicains. Mais ils ont du talent, des vertus et du caractère; voilà leurs crimes. » Ce sont « les sages de la République ». ( Testament politique).
2. L’auteur des Mémowes de Fleury dit avoir « vu dans les mains de Vergniaud, grand amateur de théâtre », la pièce d’Olympe : Molière chez Ninon. Sans doute Olympe l’avait envoyée au célèbre orateur.
DÉTENTION, JUGEMENT, CONDAMNATION ET EXÉCUTION d’oLYMPE
De tous les amis qu’elle avait eus, Cubières, secrétaire-greffier de la Commune, pouvait seul agir pour elle. Elle s’empressa de dicter une lettre où elle l’informait de son arrestation et lui rappelait « l’éloge public » qu’il avait fait de son « républicanisme ». (Arch. Nat., W. 293, 210). Là encore elle parlait de Charlotte Corday, qui venait d’être exécutée. « Une femme monstre vient de montrer un courage peu commun; elle n’a reçu que la récompense de son crime » ; mais elle, Ulympe, « l’être sensible et humain » qui avait « tout sacrifié au bien de son pays », qui n’avait eupourbut que « la paix » et «le bonheur de la République », la persécuter! l’avoir vouée peut-être à la mort! « Je ne possède pas le calme du crime, disait-elle en finissant, et ce que j’éprouve m’indigne et me fait frémir pour la patrie. » Cette lettre ne parvint pas sans doute à son destinataire ; mais il ne dut pas ignorer longtemps l’arrestation de sa « Belle Marie ». En éprouva-t-il quelque émotion? essaya-t-il de quelque démarche ? nous ne savons. Le cas d’Olympe était grave. Outre la haine assez justifiée de Robespierre et de deux ou trois autres montagnards, il y avait contre elle les Trois urnes , où elle proposait un plébiscite, sur ces trois termes : « Gouvernement républicain un et indivisible, gouvernement fédératif, gouvernement monarchique ». C’était l’application presque assurée de l’article premier de la loi du 29 mars : « Quiconque
TltOlS FEMMES DE LA RÉVOLUTION
sera convaincu d’avoir composé ou imprimé des ouvrages ou écrits qui provoquent la dissolution de la représentation nationale, le rétablissement de la royauté, ou de tout autre pouvoir attentatoire à la souveraineté du peuple, sera traduit au tribunal révolutionnaire et puni de mort. » Elle disait même dans ces Trois urnes : « Le gouvernement constitutionnel, un et indivisible, est en minorité. »
Plus de trois mois durant, elle fut toute seule à lutter, à souffrir. — Dès son premier interrogatoire, où l’administrateur de police Marino fut contre elle « un lion rugissant», elle s’était défendue avec force et non sans habileté. Le 22 juillet, on l’interrogea pour la seconde fois à la Mairie, puis on perquisitionna chez elle. Le 25, ordre de la transférer à l’Abbaye ; c’est de là que, le 6 août, elle fut conduite au tribunal révolutionnaire pour y être entendue, à huis clos, par le juge Ardouin. Onia réintégra le même jour àl’Abbaye. ( Ibid .)
Elle était souffrante. Dans une lettre au tribunal révolutionnaire, non datée, mais qui est sûrement du 4 ou du 5, elle avait demandé à être placée chez un chirurgien. ( Ibid .) Elle se plaignait des suitesd’une chute, faite la veille de son arrestation et causée par un coup de sang. Un dépôt s’était formé dans le mollet gauche. Et, comme elle l’avait écrit à Marino, il lui fallait des douches, des bains. Le 6, lettre à Fouquier-Tinville, parlant aussi de cette chute «dangereuse», mais seulement pour qu’il fit « accélérer» l’instruction. (Arch. Nat., W. 151). Elle lui disait, comme à Cubières, qu’elle avait tout sacrifié à la patrie. Elle ajoutait, ce qui n’était pas adroit : « Des hommes de mauvaise foi, payés sans doute par nos ennemis com/?z?m.s,ont trouvé jour denoircir l’innocence.» Quant au tribunal, il n’avait pas eu encore à «se pro-
noncer sur une cause aussi intéressante ». Un mot est bien: « Je ne demande ni pitié, ni indulgence pour mon sexe ». Le 17, les médecins « l’ayant questionnée et examinée», lui conseillèrent de se « faire tirer un peu de sang» et de « mettre ses pieds dans l’eau», mais conclurent : «Son état n’est nullement inquiétant. » (W. 293, 210). Cependant, le 21, des soins ayant paru nécessaires, on la transfère à la Petite-Force. Mais, à l’Abbaye, elle avait encore aggravé son cas, n’ayant pu se retenir de dicter une afliche : Olympe de Gouges au Tribunal révolutionnaire , d’une fierté, d’une violence, qui serait superbe avec du style. « Robespierre m’a toujours paru un ambitieux, sans génie, sans âme. Je l’ai vu toujours prêt à sacrifier la nation entière pour parvenir à la dictature; je n’ai pu supporter cette ambition folle et sanguinaire, et je l’ai poursuivi comme j’ai poursuivi les tyrans. » ( Ibidem ).
Ue la Petite-Force, elle écrivit pour la seconde fois au tribunal révolutionnaire, demandant son jugement ou sa mise en liberté sous caution. La requête fut communiquée à Fouquier-Tin ville le 30 août. [Ibidem). Le 9 septembre, deuxième lettre à Fouquier-Tinville ; mais il ne s’agit plus de mise en liberté, elle veut seulement qu’on la juge : il en est temps « après deux mois et demi de détention et de persécution inouïe » , ose-t-elle dire. [Ibid.). Encore une lettre, pour le président du tribunal, non datée, mais qui fut communiquée à Fouquier le 21; puis plus rien aux Archives nationales jusqu’au 6 brumaire (27 octobre), date de l’acte d’accusation. Mais Lairtullier a reproduit une autre lettre du 22 septembre, adressée aux sections, et qui est curieuse. Il en devait la communication au colonel Maurin. On y lit : « Acceptez l’édition entière de mes œuvres, et
qu’il me soit permis de demander que chaque exemplaire reste déposé dans la section, pour que tous les membres qui la composent et la composeront puissent éternellement rendre compte de cet amour pour la liberté dont j’ai électrisé, la première, votre sexe et le mien. » Elle espérait qu’en récompense de ses « travaux patriotiques » les sections voudraient bien envoyer p3ur elle « une députation à la barre du Sénat ».
L’acte d’accusation ne s’appuyait pas seulement sur les Trois urnes , mais encore sur d’autres écrits, dont le placard de l’Abbaye et le drame intitulé : la France saucée ou le Tyran détrôné, qu’on avait saisi dans la perquisition du 22 juillet. Il montrait dans Olympe une royaliste, et une fédéraliste, qui, de plus, avait « cherché à avilir les autorités constituées, calomnié les amis et les défenseurs du peuple et de la liberté, et cherché à semer la défiance entre les représentants et les représentés : ce qui est contraire aux lois et notamment à celle du 4 décembre 1792 ».
Le 8 brumaire, ordre « au concierge de la Conciergerie » de recevoir « de Gouges qui lui est envoyée de la maison du citoyen Lescubiac ». Elle n’est donc plus à la Petite-Force. Nous avons trouvé l’ordre à la Préfecture de police, sur un registre de la Conciergerie. Il y a, d’ailleurs, dans sa lettre du 3 novembre à son fils : « Après cinq moi s de captivité ( cinq pour trois), je fus transférée dans une maison de santé où j’ai été libre comme chez moi ». Ainsi la maison du citoyen Lescubiac était une maison de santé ; et c’est, vraisemblablement, entre le 15 et le 20 octobre qu’elle fut placée dans cette maison, d’où, assure-t-elle, il lui eût été facile de s’évader.
OLY PR DE GOUGES
On la jugea le 2 novembre, comme on sait, dans la matinée. L’accusateur n’était pas Fouquier-Tinville, mais le substitut Naulin. Quant à l’avocat dont elle avait fait choix, il n’était pas là. « J’en demande un autre, racontet-elle dans sa lettre du 3 novembre; on me dit que j’ai assez d’esprit pour me défendre. » On n’avait pas tort, bien que la réponse fût abominable. Olympe se défendit supérieurement, habile et véhémente tour à tour ou tout ensemble. Elle exagère à peine en disant à son fils : « Vingt fois j’ai fait pâlir mes bourreaux ». Sénar affirme dans ses Mémoires, que, « si le tribunal n’eût rétréci sa défense et ne l’eût comme obscurcie, elle avait disposé en sa faveur l’auditoire et confondu le tribunal ». Du reste, il suffit de lire le compte rendu de l’audience dans le Bulletin du Tribunal révolutionnaire : tout sec et partial qu’il est, ce compte rendu laisse voir qu’elle eut plus d’une réponse triomphante. Elle dut avouer cependant que, si les Trois urnes n’avaient pas été affichées, c’est que l’afficheurde la Commune s’était dérobé.
Trois témoins seulement furent entendus, dont cet afficheur.
« Pendant que l’accusateur public faisait le résumé des charges dirigées contre elle, on la voyait tantôt hausser les épaules, puis joindre les mains et élever les yeux vers le ciel, puis elle passait tout d’un coup dans un geste expressif, manifestant l’étonnement, puis, regardant l’auditoire, elle souriait aux spectateurs. » (. Procès fameux jugés depuis la Révolution ). Elle ne croyait pas qu’on pût la condamner ; mais les jurés votèrent : oui, sur les deux questions qui leur étaient posées:
Existe-t-il au procès des écrits tendant à l’établissement d’un pouvoir attentatoire à la souveraineté du peuple?
Olympe Gouges (sic), se disant veuve Aubry, est-elle convaincue d’être l’auteur de ces écrits?
Alors, elle s’écria : « Mes ennemis n’auront pas la gloire de voir couler mon sang; je suis enceinte et donnerai à la République un citoyen ou une citoyenne. »
On sursit à l’exécution du jugement, pour la visite et le rapport des gens de l’art. Michelet, ici, est bien amusant : « Un ami lui aurait rendu, en pleurant, le triste office, dont on prévoyait l’inutilité. »
Dans le rapport du chirurgien Naury, du médecin Théry et de la sage-femme Paquin, qui se trouve aux Archives nationales ( W. 293, 210), il est question simplement d’une « occasion », où, « environ trois semaines auparavant », elle se serait mise « dans le cas de devenir grosse ». Et à la Convention, dans la lettre où elle suppliait qu’on lui donnât des nouvelles de son fils, elle se bornait à déclarer, faisant plus récente encore la date de l’accident : « Je suis enceinte de quelques jours par des signes non équivoques ». Ils parurent, au contraire, fort douteux aux trois compétences assermentées, puisqu’elles conclurent, s’avouant incompétentes, qu’il était « impossible de porter un jugement positif ». Fouquier- Tinville ne s’embarrassa point de l’hésitation : le débat se tranchait si bien, la tête tranchée ! Il décida qu’Olympe de Gouges étant détenue depuis des mois, et les règlements des maisons d’arrêt interdisant toute communication entre les sexes, à l’intérieur comme à l’extérieur, « l’occasion » d’amour ne pouvait s’être présentée. [Ibidem). 11 oubliait le séjour d’Olympe dans une maison de santé, avant son entrée à la Conciergerie, et il feignait d’ignorer ce qui se
passait dans les prisons, non seulement dans celles que X Almanach des prisons appelle les muscadines (le Luxembourg, Port-Libre, les Carmes, les Bénédictins anglais, Saint-Lazare, les Anglaises du faubourg Saint- Antoine), « où d’heureux détenus n’ont connu longtemps de chaînes que celles de l’amour », mais dans les jacobines même, en dépit des obstacles, et jusqu’à la Conciergerie, dont le sinistre parloir fut une Cythère. « Les plus tendres baisers étaient sans cesse pris et rendus sans résistance comme sans scrupule, dit X Almanach. A la faveur d’un peu d’obscurité et des vêtements larges, l’amour a vu couronner ses plus tendres désirs. »
Le 3 novembre, à quatre heures, Olympe de Gouges avait vécu.
Sa force d’âme ne l’avait pas abandonnée devant l’échafaud. Montant les marches, elle regarda le peuple fixement, et dit : « Enfants de la patrie, vous vengerez ma mort. »
« Vive la République! » répondit la foule (*V).