SECONDE PARTIE DE LA VIE POLITIQUE DE TIIÉROIGNE
B. — Théroigne au 10 août
Les Goncourt affirmèrent: « Le 10 août, Théroigne égorge Suleau. »
Evidemment, cette petite phrase était pour eux la
traduction exacte du récit de la mort de Suleau par Peltier. ( Dernier tableau de Paris). Or Peltier raconte bien qu’elle sauta « au collet » du journaliste aristocrate, mais il ajoute que celui-ci se dégagea, et que, luttant alors « comme un lion contre vingt furieux », il s’empara, dans la mêlée, d’un sabre dont il allait « percer » Théroigne, quand enfin, saisi, désarmé, entraîné, il fut « taillé en pièces. »
A huit heures et demie du matin, selon Peltier encore, on avait arrêté Suleau « en bonnet et en uniforme de garde national », sur la terrasse des Feuillants. Il était muni d’un ordre ainsi conçu : « Le garde national porteur du présent ordre se rendra au château pour y vérifier l'état des choses et en faire son rapport à M. le procureur général syndic du département. Signé : Borie et Leroulx, officiers municipaux. » N’importe! On mène Suleau à la section présidée par le citoyen Bonjour, ci-devant commis au ministère de la marine. Il y avait là d’autres royalistes, arrêtés dans la nuit, aux Champs-Elysées ou aux environs. Mais, dès sept heures, la cour des Feuillants était pleine d’une foule furieuse qui demandait la tête des prisonniers. Un commissaire de la municipalité essaie de parler raison à cette foule; du haut d’un tréteau, il la supplie de se retirer, jurant que les « coupables seraient livrés à la sévérité des lois ». On lui crie de se taire. Il est remplacé sur le tréteau par Théroigne, qui vient d’arriver et qui, « le sabre en bandoulière », exhorte au massacre des détenus. Elle monte au comité, réclame « ces victimes » au nom du peuple. Le président Bonjour n’ose pas résister. Il avait environ deux cents soldats. Il leur commande de laisser faire. Le peuple se précipite. Le premier immolé est l’abbé de
Bouyon, qui était « un homme colossal ». Puis c’est un ancien garde du roi, M. de Solminiac, puis un inconnu, puis Suleau. Une femme l’avait indiqué à Théroigne qui « ne le connaissait meme pas » : elle « le demandait partout sous le nom de l’abbé Suleau »... Après lui, « le beau Vigier », ancien garde du roi et enfin quatre autres prisonniers. « Les neuf cadavres furent portés place Vendôme et leurs têtes mises sur des piques. »
« Ainsi périt surtout, conclut Peltier, ce bon Suleau, dont j’aimais l’amitié, la gaieté, la franchise. Il avait passé près de moi la journée précédente : nous nous étions entretenus des dangers de la royauté, sans penser même à ceux que nous courions. » Il avait trentecinq ans; il avait épousé en avril la hile du célèbre peintre en miniatures Hall, artiste elle-même non sans mérite. Camarade de collège de Camille Desmoulins, il était resté son ami. Même, en des Souvenirs assez curieux sul* le 10 août, publiés en 1897 J. -A. Le Sourd, ancien directeur de la manufacture des tabacs du Gros- Caillou, homme de lettres, rapporte : « Le matin du 9 août » Suleau « me dit avoir été prévenu par Camille Desmoulins que la conjuration devait éclater le lendemain, que sa tête était proscrite, et que Camille lui avait offert dans son propre logement un asile qu’il avait refusé ».
L’auteur de ces Souvenirs raconte encore : « Deux fois dans le courant de la nuit, j’avais rencontré Suleau ; la première fois il suivait à la piste le maire Petion, que les royalistes considéraient comme un otage garant de la sûreté du roi et de sa famille, mais qui réussit à