La Révolution française , 14 septembre
TROIS FEMMES DÉ LÀ RÉVOLLl'ION
s’échapper... La seconde fois, Suleau m’avait dit aliei‘ chez lui pour prendre quelques aliments. C’est alors que, sortant de la terrasse des Feuillants et traversant la cour, il fut arrêté. »
Mais pourquoi Théroigne, d’une telle fureur, voulutelle sa mort?
Suleau, assure Michelet, « était personnellement haï de Théroigne, non seulement pour les plaisanteries dont il l’avait criblée dans les Actes des apôtres, mais pour avoir publié à Bruxelles un des journaux qui écrasèrent la révolution des Pays-Bas et de Liège : le Tocsin des rois ». ( Histoire de la Révolution, liv. Vil, ch. il). Mais Auguste Vitu l’a fait justement observer dans une étude sur François Suleau (1854), ce Tocsin des rois n’a jamais existé. Quant à la collaboration de Suleau aux Actes des apôtres, elle ne commença qu’en avril 1790. A ce moment avaient paru les plus outrageuses facéties de la grande gazette royaliste contre Théroigne. Cependant il ne faut pas aller jusqu’à dire avec Vitu que Suleau était absolument innocent des « diatribes » dont elle se serait « vengée ». Il écrivit aussi à Y Apocalypse. Mais elle ne pouvait pas le haïr particulièrement. 11 est vrai que, selon Vitu, ayant pris Suleau par le collet, elle lui aurait crié : « Ah î je suis vieille? ah ! je suis laide? », lui attribuant les sarcasmes dont elle se serait trouvée le plus offensée. Mais c’est là une légende bien postérieure au récit de Peltier. Vitu l’avait empruntée au roman de Georges Duval ; et, si Duval ne la dut point à la seule fertilité de son imagination, elle n’en est pas moins fausse, les Actes des apôtres et Y Apocalypse n'ayant jamais dit que Théroigne était vieille et laide. Peut-être, même, en lisant la longue note du Journal de M. Suleau contre les femmes dévouées à la Révolution,
a-t-on été frappé de ne pas rencontrer le nom de l’amazone dans cette page féroce. Puis comment concilier la légende avec l’affirmation de Peltier, que la furie « demandait partout » le pamphlétaire « sous le nom de l’abbé Suleau »? Eût-elle commis cette erreur, si son orgueil blessé le lui avait fait haïr? N’aurait-elle pas su depuis longtemps qui il était? À la réllexion, sans doute, la phrase de Peltier semble suspecte. L’erreur de Théroigne n’est pas vraisemblable. Suleau était célèbre. Mais enfin nous devons y insister : admettre à la fois que Théroigne appelât Suleau «l’abbé Suleau» et qu’elle lui eût voué une haine mortelle, c’est proprement absurde1.
Dans les Souvenir s de J. -A. Le Sourd, nous lisons : « Il lui avait été désigné par les chefs de la conspiration comme une victime nécessaire ». Mais ce n’est pas admissible, l'arrestation de Suleau ayant été un accident. Il fut perdu par sa témérité. Pourquoi ne pas supposer simplement que Théroigne, ivre le 10 août, du génie tragique de la Révolution, considéra d’cllemême, dans cette ivresse, comme juste et « nécessaire » le massacre des prisonniers, et montra une fureur particulière contre Suleau, parce qu’il était de beaucoup le plus connu et que la Révolution avait en lui un de ses ennemis les plus actifs, les plus dangereux? En admettant même qu’elle lui en voulût personnellement, suivant le mot de Michelet, elle n’aurait pas cru se venger, mais livrer à la justice populaire — à l’impitoyable
\. N’aurait-on pas le droit d’imaginer que peut-être elle demanda l'abbé de Bouyon .. et Suleau! qu’elle répéta : « L’abbé!... Suleau! », nommant et exigeant pour le massacre les deux seuls prisonniers importants et dont le nom lui fût connu. Elle aurait pu, d'ailleurs, haïr l’auteur des Folies d'un mois plus que Suleau.
TROfS FEMMES DE LA RÉVOLUTION
justice des guerres civiles — un homme que l’intérêt de la Révolution était d’abattre.
Au reste, peut-on se figurer que Suleau n’eût point péri si Théroigne n’était pas survenue? Michelet, qui ne se trompe jamais totalement, a fort bien dit : «Armé, le matin même du 10 août,... quand la foule. . . ne cherchait qu’un ennemi, Suleau, pris, dès lors était mort. »
Quant au délire révolutionnaire de Théroigne, ce matin-là, Thiébault l’a peint en des termes que nous avons cités au début de ce travail. Malheureusement le récit de Thiébault est loin de mériter toute confiance. Ceci, par exemple, n’est pas seulement d’une évidente fausseté, mais ridicule : « Prévenue de ce qui se passait, elle accourait de chez Robespierre... »
De la section des Feuillants, elle se porta au Carrousel et prit part à l’assaut. On lit dans le Moniteur du 3 septembre : « Les fédérés (les Marseillais ) viennent de décerner des couronnes civiques à Mlles Lacombe, Théroigne et Reine Audu qui se sont distinguées par leur courage dans la journée du 10 août. » Aussi bien ces trois héroïnes ne furent pas les seules combattantes du 10 août. Le Moniteur du 28 août avait raconté :
J’ai vu, un instant avant le combat, une demoiselle aimable et jeune encore, un sabre à la main, montée sur une pierre, et je l’ai entendue haranguer la multitude ainsi qu’il suit : « Citoyens, l’Assemblée nationale a déclaré que la patrie était « en danger, qu’elle était dans l’impuissance de la sauver, « que son salut dépendait de vos bras, de votre courage, de « votre patriotisme. Armez-vous donc, et courez au château « des Tuileries. C’est là que sont les chefs de vos ennemis. « Exterminez cette race de vipères, qui, depuis trois ans, ne « fait que conspirer contre vous. Songez que dans huit
« jours vous serez exterminés, si vous ne remportez pas « aujourd’hui cette victoire. Choisissez entre la vie et la « mort, entre la liberté et l’esclavage. Respectez l’Assem- « blée nationale, respectez les propriétés, faites vous-mêmes « justice des pillards, et partons. » Aussitôt des milliers de femmes se sont précipitées dans la mêlée, les unes avec des sabres, les autres avec des piques ; j’en ai vu plusieurs tuer elles-mêmes des Suisses ; d’autres encourageaient leurs maris, leurs enfants, leurs frères. Plusieurs de ces femmes ont été tuées sans que les autres en fussent intimidées. Je les ai entendues s’écrier ensuite : « Qu’ils viennent, ces Prussiens, ces Autrichiens ? Nous perdrons beaucoup de monde, mais pas un de ces f... g... ne s’en retournera. [Seconde lettre au duc de Brunswick , par l’auteur de la Lettre au roi de Prusse).
SECONDE PARTIE DE LA VIE POLITIQUE DE THÉROIGNE C. — Les massacres de septembre
Selon Lamartine, Théroigne « prêta son génie » au supplice horrible de la bouquetière du Palais-Royal. Cette bouquetière, Marie-Madeleine Grcdeler, condamnée à mort pour avoir mutilé son amant, soldat aux gardes françaises, était des soixante-quinze prisonnières de la Conciergerie. Les massacreurs les mirent toutes en liberté, sauf cette malheureuse, à laquelle, disaient les Révolutions de Paris du 8 septembre, on « fit subir la peine du talion ». Prudhomme, qui trouvait cela très bien, puisqu’il faisait ou laissait écrire à ce propos :
« Le peuple est humain, mais il n’a point de faiblesse », ne félicitait cependant aucun des bourreaux en particulier, aucun ne s’étant fait connaître ; et encore aujourd’hui leur gloire est anonyme. Georges Du val imagina d’accuser Théroigne L Lamartine fut dupe, ou voulut bien l’être.
Duval ajoutait : « Cette furie était tellement altérée de sang qu’elle se trouvait presque à la fois sur tous les différents théâtres du carnage, et qu’elle y surpassa en férocité les plus féroces. » Le vrai, c’est qu’on ne la vit nulle part. « Personne ne nous a dit l’avoir vue », confesse la note de Y Histoire de la Révolution par deux amis de la liberté. D’ailleurs, Granier de Cassagnac. dans son Histoire des Girondins et des massacres de septembre (1860) a dressé une liste des assassins*1', et voilà d,onc quarante ans qu’il n’est plus permis de douter que Théroigne eut les mains pures du sang de ces journées.
Ce qui étonne, c’est que Lamartine, entrain de piller Duval, lui ait laissé la belle histoire de la liaison de l’amazone avec le marquis de Sade en 1792. Une phrase sur cette liaison eût si heureusement amené ou suivi le récit du supplice de la bouquetière ! Il y avait là un effet sûr, comme on dit au théâtre; et même Duval, dont les succès de vaudevilliste furent nombreux, l’avait indiqué dans ces lignes : « L’auteur du roman infâme dont on n’ose prononcer le nom et l’héroïne des 5 et 6 octobre, du 10 août et du 2 septembre, étaient faits pour se comprendre et s’estimer. » Il garantissait ce mot du marquis : « Je vous assure qu’il y avait quelque chose de sublime dans cette femme-là. » N’avait-il pas