SECONDE PARTIE DE LA VIE POLITIQUE DE THÉROIGNE
D. — Des massacres de septembre au 15 mai 1793
La Correspondance littéraire secrète du 20 octobre 1792 annonce que Théroigne va enfin « publier ses mémoires sur son voyage à Vienne », puis « se
I. Georges Duval n’était pas homme à se gêner pour la chronologie. Et l’on saura définitivement ce qu’il faut accorder de crédit à ses pages sur Théroigne, quand nous y aurons relevé ces deux autres erreurs :
1° Il donne à l’amazone le commandement d’une « horde » qui envahit le château de Bellevue, après la fuite des tantes du roi (19 février 1791), c'est-à-dire quelques jours apres l’arrestation de Théroigne en Belgique ;
2° Il la montre « conduisant » les femmes « au carnage » dans la journée du 2 prairial an III (21 mai 1795), c’est-à-dire à une époque où non seulement, comme on sait, Théroigne était folle, mais où elle était déjà enfermée.
C’est, pour le noter en passant, avec un égal mépris de la chronologie, et un mépris supérieur de l’histoire politique, que Lamothe- Langon fait de Théroigne une Marguerite de Bourgogne de la Terreur envoyant à l’échafaud le duc d’Orléans, guillotiné le 6 novembre 1793, puis Robespierre qui serait devenu son amant après le duc. (Préface de la Correspondance) .
Ajoutons qu’il parut à Londres en 1806 un ouvrage de haine royaliste furieuse : The female revolutionary Plutarch , où elle se tue le 10 ou le 11 août 1792 dans un accès de fièvre chaude, né du remords d’avoir assassiné Suleau. Au moins l’auteur qui l’appelle the jacobin harlot (la prostituée jacobine), et qui lui prête, en juin 1792, un discours dans lequel elle déclare se réjouir de se « prostituer à tous », ne la souilla-t-il pas du sang de septembre.
rendre à l'armée de Dumouriez, qui est dans son pays natal ».
Aucun biographe de Théroigne n’a eu connaissance de ce texte curieux. Aucun, d’ailleurs, n’a pensé que, peut-être, à la fin de 1793, elle était retournée de nouveau en Belgique. Restif de la Bretonne l’avait bien affirmé ; elle aurait même, selon lui, essayé de plaire à Dumouriez, dont elle était enthousiaste. Mais comment aurait-on pris au sérieux ce passage d’une notice pleine d’erreurs? Le témoignage de la Correspondance littéraire secrète donne à réfléchir ; d’autant plus que l’auteur assurait tenir de Théroigne ce qu’on vient de lire. 11 terminait ainsi : « Elle ne doit point ménager [dans ses mémoires ) le vieux ministre Kaunitz, dont elle a à se plaindre. C est ce que j'ai entendu dire à ellemême. »
Nous avons consulté l’éminent historien des Guerres de la Révolution, M. Arthur Chuquet; il nous a répondu : « Je ne me rappelle pas avoir vu Théroigne à l’armée de Dumouriez en 1792 et en 1793. Je serais pourtant surpris qu’elle ne fût pas allée à Liège après la prise de la ville, ou en pays liégeois. » Or, Dumouriez, parti de Paris le 17 octobre pour conquérir la Belgique, entra dans Liège le 27 novembre.
Un billet de Théroigne à Perregaux, du 9 novembre, publié par M. Marcellin Pellet, la montre encore à Paris à cette date : « Citoyen, disait-elle, je vous prie de donner les cent livres que vous m’avez promises hier à la femme qui vous remettra cette lettre » ; et, d’autre part, le 28 janvier 1793, elle écrivait de Paris à un ami du baron de Sélys, M. de Limbourg, « à Theux par Liège ». Si, donc, elle retourna en Belgique, elle n’y resta pas bien longtemps ; mais il faut dire que
Dumouriez revint à Paris à la fin de décembre 1792. Du reste, s’il était prouvé qu’elle se rendit à Liège dans l’espérance d’y être reçue par le vainqueur de Jemappes ; on aurait aussi la preuve, sans doute, qu’elle fut déçue ou mal accueillie. Voici, en effet, quelques lignes des Mémoires de Dumouriez, après un portrait de Mme Roland : « Plusieurs autres femmes se sont montrées sur les tréteaux de la Révolution, mais d’une manière moins décente et moins noble,... excepté Mme Necker... Toutes les autres, à commencer par Mlle Labrousse, la propbétesse du chartreux dom Gerle, Mmcs de Staël, Condorcet, Pastoret, Coigny, Théroigne, etc., ont joué le rôle commun d’intrigantes comme les femmes de la cour, ou de forcenées comme les poissardes. » (Ch. XI).
,Le certain, c’est que du 10 août au commencement de ^mai 1793, — si nous laissons de côté notre citation de la Correspondance littéraire secrète et la petite note du Moniteur du 3 septembre, — Théroigne échappe politiquement à l’historien. M. Marcellin Pellet date, il est vrai, de la fin d’août 1792 un placard dont nous avons déjà eu l’occasion de signaler l’existence, placard adressé par la patriote aux quarante-huit sections ; mais M. Marcellin Pellet a commis là une erreur vraiment stupéfiante : car, dans cet imprimé, il est question et de la proclamation de Cobourg (5 avril 1793) et des scènes de violence qui eurent lieu au début de mai dans plusieurs sections, scènes provoquées par l’arrêté de la Commune du 1er mai, décidant la levée d’une armée parisienne contre la Vendée. Il y est question même, implicitement, d’un décret de la Convention du 8, relatif au complément du « contingent » que chaque section devait fournir pour cette armée; si bien, en
définitive, qu’on doit considérer le placard comme antérieur, au plus, de cinq ou six jours à l’humiliant supplice qui chassa Théroigne de la vie publique.
C’est un appel à la conciliation directement inspiré par les scènes de violence que nous avons dites. « Déjà, s’écriait Théroigne, des rixes précurseurs de la guerre civile ont eu lieu dans quelques sections... Malheur à vous, citoyens, si vous permettez que de semblables scènes se renouvellent. » Il y va du salut de la patrie. Aussi bien la main de l’étranger est visible dans ces désordres. « Je vous ai dit que l’Empereur avait ici une quantité d’agents pour nous diviser, afin de préparer de loin la guerre civile, et que le projet était de la faire éclater au moment que ses satellites seraient prêts à faire un effort général pour envahir le territoire. Nous y voilà. »
Malheureusement le placard dans son éloquence est diffus et, en deux ou trois endroits, d’une syntaxe à l’Olympe de Gouges. Lairtullier, qui, d’ailleurs, n'essaya pas de le dater exactement, mais ne commit pas la faute de le placer en 1792, crut devoir corriger ce qu’il en cita; et les Concourt, sans essayer non plus de fixer une date, ne donnèrent que le moins mal écrit. On chercherait inutilement chez eux — et, bien entendu, chez M. Marcellin Pelle t — le passage relatif au « complément du contingent que Paris doit fournir pour marcher contre les rebelles delà Vendée » ; inutilement, aussi, ce tableau des périls où la République sombrerait si la guerre civile éclatait à Paris :
... Pendant que nous nous déchirerions ici, les rebelles, secondés par les Anglais, qui ne tarderont pas à faire une descente sur nos côtes, si les intrigues de Pitt continuent à nous entraver, à nous empêcher de penser sérieusement à
THÉROIGNE DE MÉRICOÜRT
notre situation; pendant ce temps-là, dis-je, les rebelles qui, à notre honte, sont plus amis et plus fermes pour défendre le despotisme et les préjugés religieux, que nous pour défendre la liberté, feraient des progrès que nous ne pouvons calculer, parce que nous n’avons pas leurs passions, parce que des hommes qui se sont mis dans le cas de n’avoir point de choix entre la victoire ou la mort se battent en déterminés.
D’accord avec les Impériaux, les Prussiens, et toutes les puissances coalisées, ils s’avanceraient chacun de leur côté. Nos armées et nos généraux ne sachant s’ils se battent pour la République ou pour des partis, ou pour un tyran qu’ils craindraient avec raison voir s’élever comme à Rome pour mettre fin à nos divisions, seraient découragés. Et enfin les citoyens faibles, ceux qui jusqu’à présent sont restés indécis, mais qui se déclareraient si notre union et notre force donnaient une bonne impulsion, découragés par ces memes motifs, et séduits d’ailleurs par des promesses perfides, telles que celles que contient la proclamation de Cobourg , resteraient immobiles. Comme cela, si nous donnions dans le piège qu’on nous prépare, les rois parvenus à faire éclater la guerre civile entre les citoyens les plus énergiques, à séduire ou décourager les autres, qu’opposerions-nous à leurs satellites ? Comment arrêterions-nous ce torrent d’ennemis qui continueraient leurs efforts au moment où nous serions les plus acharnés les uns contre les autres ? O idée affreuse, je n’ose pas achever.
Théroigne ajoutait :
Si la voix de la patrie, la douce espérance de la fraternité n’ébranlent point nos âmes, consultons nos intérêts particuliers... Je vous préviens que nos ennemis ne distinguent point les partis et que, si nous sommes vaincus, nous serons tous confondus au jour de vengeance. Je puis dire qu’il n’y a pas un seul patriote qui se soit manifesté dans la révolution, sur le compte duquel on ne m’ait interrogée. Tous les habitants de Paris sont indistinctement proscrits, et j’ai ouï
TftOiS FEMMES DE LA RÉVOLUTION
dire mille fois par ceux qui voulaient me faire déposer contre les patriotes qu’il fallait exterminer la moitié des Français pour soumettre l’autre...
Et le placard aboutissait à une proposition d’un féminisme patriotique bien différent du féminisme militaire prêché par l’héroïne en 1792. 11 ne s’agissait plus d’armer les femmes, mais de confier à des femmes une magistrature de paix et de fraternité.
Des femmes romaines ont désarmé Coriolan et sauvé leur patrie... Je propose qu’il soit nommé dans chaque section six citoyennes, les plus vertueuses et les plus graves par leur âge, pour concilier et réunir les citoyens, leur rappeler les dangers de la patrie ; elles porteront une grande écharpe où il sera écrit : Amitié et fraternité. Chaque fois qu’il y aura assemblée générale de section, elles s’y rassembleront pour rappeler à l’ordre tout citoyen qui s’en écarterait, qui ne respecterait point la liberté des opinions, chose si précieuse pour former un bon esprit public. Ceux qui ne sont qu’égarés, mais qui cependant ont de bonnes intentions, aiment leur patrie, feront silence. Mais, si ceux qui sont de mauvaise foi et apostés tout exprès par les aristocrates, par les ennemis de la démocratie et les agents des rois, pour interrompre, dire des injures et donner des coups de poing, ne respectent pas plus la voix de ces citoyennes que celle du président, ce serait un moyen de les connaître. Alors on en prendrait note pour faire des recherches sur leur compte. Ces citoyennes pourraient être changées tous les six mois. Celles qui montreraient le plus de vertu, de fermeté, de patriotisme dans le glorieux ministère de réunir les citoyens et de faire respecter la liberté des opinions pourraient être réélues pendant l’espace d’une année. Leur récompense serait d’avoir une place marquée dans nos fêtes nationales et de surveiller les maisons d’éducation consacrées à notre sexe { .