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sans meubles, elle se trouve très bien; elle prétend être occupée à des choses très importantes ; elle sourit aux personnes qui l’abordent ; quelquefois elle répond brusquement : Je ne vous connais pas, et s’enveloppe dans sa couverture. 11 est rare qu’elle réponde juste. Elle dit souvent : Je ne sais pas; fai oublié. Si on insiste, elle s’impatiente; elle parle seule à voix basse ; elle articule des phrases entrecoupées des mots fortune , liberté , comité , révolution , coquins , décret , arreté , etc. Elle en veut beaucoup aux modérés.
Elle se fâche, s’emporte lorsqu’on la contrarie, surtout lorsqu’on veut l’empêcher de prendre de l’eau. Une fois elle a mordu une de ses compagnes avec tant de fureur qu’elle lui a emporté un lambeau de chair : le caractère de cette femme avait donc survécu à son intelligence.
Elle ne sort presque point de sa cellule, et y reste ordinairement couchée. Si elle en sort, elle est nue, ou couverte de sa chemise; elle ne fait que quelques pas, plus souvent elle marche à quatre pattes, s’allonge par terre; et l’œil fixe, elle ramasse toutes les bribes qu’elle rencontre sur le pavé, et les mange. Je l’ai vue prendre et dévorer de la paille, de la plume, des feuilles desséchées, des morceaux de viande traînés dans la boue, etc. Elle boit l’eau des ruisseaux pendant qu’on nettoie les cours, quoique cette eau soit sale et chargée d’ordures, préférant cette boisson à toute autre.
J’ai voulu la faire écrire; elle a tracé quelques mots. Jamais elle n’a pu former de phrase. Elle n’a jamais donné aucun signe d’hystérie. Tout sentiment de pudeur semble éteint chez elle, et elle est habituellement nue, sans rougir à la vue des hommes...
Malgré ce régime, que Téroenne a continué pendant dix ans, elle était bien et régulièrement menstruée; elle mangeait beaucoup, elle n’était point malade et n’avait contracté aucune infirmité.
Quelques jours avant d’entrer à l’infirmerie, il s’est fait une éruption sur tout son corps. Téroenne s’est lavée à son ordinaire avec l’eau froide, et s’est couchée sur son lit inondé, ses boutons ont disparu ; dès lors elle est restée dans son lit, ne mangeant point, buvant de l’eau,
Le 1er mai 1817, Téroenne entre à l’infirmerie dans un état de faiblesse très grande, refusant toute nourriture, buvant de l’eau, restant couchée, parlant souvent seule, mais à voix basse. 15 : maigreur, pâleur extrême de la face, yeux ternes, fixes, quelques mouvements convulsifs de la face, pouls très faible, légère enflure des mains, œdème des pieds ; enfin le 9 juin, elle s’est éteinte... sans qu’elle ait paru avoir recouvré un seul instant sa raison 1 .
Le 10 juin, en présence d’Esquirol, ses élèves Descuret et Amussat firent l’ouverture du corps. Le procès-verbal d’autopsie commence par ces remarques, relatives aux lésions cérébrales:
Dure-mère adhérente au crâne, crâne épais postérieurement, ligne médiane très déjetée. — Cerveau très mou, décoloré ; membrane qui revêt les ventricules épaissie ; la substance cérébrale subjacente, dans l’épaisseur d’une ligne, d’un aspect vitreux et d’un blanc grisâtre.
Nous avons soumis le passage au savant aliéniste M. Paul Garnier, médecin en chef de l’Infirmerie spéciale du Dépôt, en lui posant les deux questions suivantes : « Y a-t-il à tirer de là des inductions psychologiques rétrospectives ? Notamment, le rôle tragique de Théroigne au 10 août en recevrait-il quelque lumière ? » Le Dr Garnier nous a répondu : « Les lésions cérébrales rencontrées chez Théroigne sont en quelque sorte banales chez les aliénés ayant vécu de longues années dans la plus absolue démence... Tout ce qu’on peut dire, c’est ceci : Théroigne appartenait à l’armée de ces déséquilibrés qui entrent en lice aux époques de trouble... Elle a été l’exaltée que nous savons, et a eu ainsi sa page
1. Nous en avons donné la preuve (p. 116, note), Théroigne mourut le 8 juin.
rouge clans l’histoire, par l’effet de dispositions cérébrales morbides — peut-être héréditaires — qui étaient à leur phase initiale d’évolution à l’époque révolutionnaire, se sont accentuées par la suite, et ont entraîné la ruine totale d’une intelligence qui ne manquait pas d’un certain brillant, mais n’avait jamais eu d’équilibre. Les mécomptes de Théroigne au point de vue de sa popularité ont pu aussi avancer l’heure de la déchéance irrémédiable. »
La scène du 15 mai 1793 n’aurait donc pas déterminé la catastrophe, mais aurait pu seulement en avancer l'heure ; et c’est bien notre opinion. Théroigne était marquée pour la folie. Il serait même à rechercher si quelqu’un de ses ascendants ne lui avait pas légué la tare fatale. On ne saurait trop y insister, néanmoins : une suite ou un ensemble de circonstances exceptionnelles vinrent miraculeusement, pour ainsi dire, en aide au destin. Nous avons signalé, au début de ce travail, les probables ravages de la maladie rapportée de Gênes par la chanteuse ; mais toute la vie de la patriote, l’extraordinaire roman que fut cette vie dévorante, apparaît comme une chaîne de complicités offertes aux dispositions morbides. En d’autres termes, candidate à la folie, c’est beaucoup plus tard, assurément, que Théroigne y fût arrivée si la Révolution, de toute sa fièvre, n’avait apostillé la demande. La Révolution, avec l’aventure de la captivité à KuFstein, puisque le grand médecin mandé par M. de Rlanc craignit pour la raison de la prisonnière1.
1. La gêne croissante contre laquelle se débattit l’amazone en 1792 et 1793 eut, peut-être, aussi une part d’influence. Le 15 février 1792, elle écrivait à Perregaux : « Je vous souhaite le bonjour, monsieur, et vous prie de donner à mon frère les vingt-cinq louis que je vous demandai hier... » Le 16 août de la même année, elle signait le reçu d’une somme
Certes, d’ailleurs, nous nous sommes appliqué à nef rien laisser subsister des calomnies érotiques ou tragiques de la légende, et nous croyons avoir dégagé la véritable figure de la révolutionnaire, avoir prouvé que cette exaltée modérée, cette girondine, ne fut une furie qu’au 10 août ; mais nous le reconnaissons : un trait commun d’excentricité entache ce qu’on pourrait appeler les idées de Théroigne , sa motion aux Cordeliers en 1790, son dessein en 1792 d’armer les Parisiennes, meme, en 1793, son projet d’une magistrature de conciliation à confier à des citoyennes d’élite. Tout cela, brillant, est encore plus bizarre. Et, quant à son crime du 10 août, nous l’avons bien expliqué par l’ivresse sanglante de cette journée ; mais que l’ancienne courtisane cosmopolite, l’ancienne aspirante virtuose, avec sa culture et son intelligence, se soit abandonnée à cette ivresse jusqu’à prêcher le massacre et se jeter au collet d’une des victimes, n’y a-t-il pas là pour l’historien attentif un symptôme?
Le Dr Garnier terminait sa lettre par cette formule :
« C’était une dégénérée, mais pas précisément inférieure. » Le vocabulaire scientifique est terrible. Puis, nous devons dire que M. Garnier s’était fié, sur le rôle de Théroigne, à l’espèce de préambule historique de Y « observation >; d’Esquirol. Si nous l’avions mis en garde, et, de plus, lui avions représenté le charme et l’éclat des facultés intellectuelles de l’héroïne, il l’eût quand même qualifiée de dégénérée, mais sans doute de dégénérée supérieure. Or, des hommes de génie
de 2.931 livres que Perregaux lui avait remise « pour le complément des 10.800 livres provenant de la vente de ses effets retirés du Mont-de- Piété (catalogue de la collection Sensier, 1878); et, cependant, on a vu que, le 9 novembre, elle était obligée de s’adresser encore au dévoué banquier. On l’a vu aussi : rue Saint-Honoré, elle n’avait qu’une chambre.
furent des dégénérés... très supérieurs. Y eut-il du génie dans cette tête où la raison chavira ? Qu’on puisse se le demander, c’est beaucoup. Malheureusement, la légende de la Penthésilée d’octobre étant absolument fausse, le nom de l’ardente démocrate ne se trouve lié en réalité à aucun grand fait politique, en dehors de la part — négligeable aussi bien — qu’elle prit à l'assaut des Tuileries. On pourrait écrire l’histoire de la Révolution, on l’a écrite, sans la nommer. Et, même dans l’histoire des origines du féminisme, elle ne mérite qu’une place secondaire, vu l’étrangeté de ses propositions. C’est la femme surtout qui est intéressante, la jolie grisette xvuie siècle grisée de patriotisme , ambitieuse mais condamnée, parce que « femme », comme s’en plaint l’autobiographie, à une agitation presque inutile. La plus pittoresque des amazones de 1792, et de beaucoup, ayant eu là sa force, son apparence de force, et en gardant une magie, mais, au total, ne représentant bien qu’une chose : l’enthousiasme d’une partie de la France féminine pour la Révolution, aux premières années de celles-ci. Petite Mme Roland de la rue, du club et de l’émeute, « Minerve » bohème d’un mysticisme de la Liberté dont Mrae Roland fut la Minerve grande bourgeoise.
A Monsieur H. Monin.