‹ Les origines du féminisme contemporain; trois femmes de la Révolution; Olympe de Gouges, Théroigne de Méricourt, Rose LacombeChapitre 60 sur 69 · LA COMÉDIENNE. LA CITOYENNE JUSQU’EN MAI · texte numérisé non relu

LA COMÉDIENNE. LA CITOYENNE JUSQU’EN MAI

L’héroïne révolutionnaire que l’histoire nomme Rose Lacombe, et qui fut l’amie et l’alliée des Enragés , ne s’appelait point Rose, mais Glaire. Voici son acte de naissance, extrait, sur notre demande, des registres des paroisses de Pamiers (Ariège) :

Le quatrième mars mil sept cent soixante-cinq, est née Claire Lacombe, fille légitime de Bertrand Lacombe et de Jeanne-Marie Gauché mariés, a été baptisée le même jour par nous soussigné, prié par Monsieur le Curé. Marraine Dlle de Lagrefel de Pontaut. En foi de ce signé Galmier prêtre.

Elle-même ne porta point le prénom de Rose qui devait rester lié à son nom. Arrêtée le 14 germinal an II (3 avril 1794), elle déclara s’appeler Claire Lacombe. On ne lui savait pas plus ce prénom-là qu’aucun autre. En donnant l’ordre de l’arrêter et de l’incarcérer à Sainte-Pélagie, le Comité de sûreté générale la nommait simplement Lacombe. Le Muni -

teur , où il est parlé d’elle plusieurs fois, dit la citoyenne Lacombe , ou madame ou mademoiselle Lacombe. Dans les Mystères de la Mère de Dieu dévoilés (an III), Yilate, ex-juré au tribunal révolutionnaire, s’écriera : « Se rappelle-t-on la célèbre Lacombe, actrice renommée et présidente de la Société fraternelle des amazones révolutionnaires? » En 1815 encore elle n’est que la fille Lacombe pour l’auteur de Y Histoire secrète du tribunal révolutionnaire , Proussinalle (pseudonyme de Roussel), dans une note du tome II de cette Histoire. De leur côté, les premiers recueils biographiques où se trouve un bref article sur l’intéressante démagogue, Biographie moderne ou Dictionnaire biographique de tous les hommes morts et vivants (1802), Biographie nouvelle des contemporains (1823), intitulent leur notice : Lacombe. Il faut aller jusqu’au Répertoire universel , historique , biographique des femmes célèbres mortes ou vivantes (1826) pour découvrir à l’amazone... deux prénoms tout d’un coup, et qui ne sont — là est le beau de la surprise — ni Rose ni Glaire, qui sont Henriette et Jeanne.

D’autre part, enfin, pour l’ancien conventionnel Choudieu, dans sa lettre sur les Femmes de la Révolution (1833\ comme pour l’ancien conventionnel Baudot, dans ses Notes historiques , rédigées de 1828 environ à 1836, Lacombe est demeuré tout le nom d'héroïne de l’ex-comédienne.

Qui la baptisa Rose le premier? Nous l’ignorons. En 1840, Lair tuilier fit une place considérable à Rose Lacombe dans ses Femmes célèbres de 1789 à 1795, sans dire sur la foi de quelle tradition il l’appelait ainsi. Ce qui est à relever immédiatement, c'est que, donnant une lettre de Lacombe publiée par la Gazette

française le 27 septembre 1793, il la signa : Rose Lacombe , tandis qu’elle est signée : Femme Lacombe. Lamartine accueillit la baptismale légende, Michelet la consacra.

En supposant qu’il n’importait pas, on se tromperait. Il n’y a pas d’erreur totalement insignifiante ; la preuve en est ici que toutes les autres erreurs composant la légende de Rose Lacombe ont eu pour garde, en quelque sorte, ce prénom de Rose. Il défendait contre la curiosité historique un dossier précieux des Archives nationales portant le nom de Glaire Lacombe et qu’on n’avait pas l’idée de communiquer à qui demandait s’il y avait des pièces concernant Rose Lacombe. M. Rernard Lazare réussit à se le faire livrer voilà quatre ou cinq ans; il voulut bien le signaler à nos recherches; et non seulement nous y trouvâmes, officiellement consigné plusieurs fois, le véritable prénom de la citoyenne Lacombe, mais le nom de la ville où elle était née. Elle avait fait cette double révélation au comité révolutionnaire de la section de la Halle-au-Rlé, que le Comité de sûreté générale avait chargé de l’arrêter; elle s’était dite, en outre, âgée de vingt-neuf ans ; et, comme cela aussi était vrai, il a été facile à la mairie de Pamiers de nous procurer l’acte de naissance qu’on a vu plus haut.

Malheureusement, cet acte ne renseigne pas sur la condition des père et mère.

Lamartine a écrit de Rose Lacombe : « Fille sans mère , née du hasard dans les coulisses des théâtres de province, elle avait grandi sur les tréteaux subalternes. » [Histoire clés Girondins , liv. L1V, ch. vi). Rien ne prouve que la fille légitime de Rertrand Lacombe et

de Marie Gauche ne débuta point sur la scène de très bonne heure; rien, même, qu’elle n’était pas une enfant de la balle. Mais rien, non plus, ne permet l’hypothèse. L’imagination du Lyrique envolé dans l'histoire en fit les frais à elle seule.

En 1789, lors de l’ouverture des Etats généraux, Glaire Lacombe, âgée de vingt-quatre ans, était actrice en province. Elle ne vint pas à Paris avant 1792; et, selon toute vraisemblance, c’est d’elle qu’il s’agit dans ces lignes du Voyage en France de Halem. écrites à Lyon en septembre 1790: « Mllc Lacombe, actrice de Marseille, avait désiré débuter à Lyon dans S émir amis , mais le directeur ne l’avait pas agréée. Le parterre réclama Mlle Lacombe à grand fracas, et le tapage ne cessa que lorsque le directeur se présenta et donna satisfaction au parterre en consentant au début de la comédienne ». ( Paris en 1790, Voyage de Halem , traduction par Arthur Chuquet, 1896. — Troisième lettre ).

Evidemment, 1 "actrice de Marseille ne pourrait pas être Claire Lacombe, si Glaire s’était jetée dans la mêlée révolutionnaire, à Paris, en 1789, conformément à la légende de Pose chez Lai rtul lier, chez Lamartine et même chez Louis lllanc. Mais il est faux qu’on l’ait « remarquée, admirée, applaudie dans les premières agitations de Paris », suivant les termes du Lyrique. Il est faux qu’elle soit allée à Versailles, selon la volonté de Lairtullier et de Louis Blanc, avec les femmes d’octobre. Le Répertoire universel des femmes célèbres assure bien : « Elle se signala dans les journées des 5 et 6 octobre 1789... Habillée en homme, un sabre à la main, et assise sur une espèce de canon, elle inspirait l’effroi, même à ses partisans. » Mais c’est là simplement un nouveau témoignage de la légèreté avec la-

quelle fut rédigée la notice. Les recueils biographiques antérieurs ne faisaient point de Lacombe une héroïne des fameuses journées; et, l’eussent-ils fait, cela n’aurait pas d’importance, aucun document de l’époque ne renfermant le nom de la future enragée . Lairtullier, sans doute, prétendait avoir lu dans la Gazette française : « Rose Lacombe se montra dans ces journées presque égale à Théroigne de Méricourt. » Mais voici la phrase de la Gazette française (numéro du 25 septembre 1793) : « La femme Lacombe , gui a joué dans notre révolution un rôle presque égal à celui de la demoiselle Therouenne , a été arrêtée. » Le romanesque Lairtullier ne reculait pas, au besoin, devant la sophistication d’un texte.

Une page des Mémoires du marquis de Ferrières l’avait frappé ; il voulait absolument reconnaître sa Rose Lacombe dans l’une ou l’autre des deux furies d’octobre dont parle le marquis : l'une « habillée en poissarde », mais riche, ayant carrosse et loge à l’opéra ne s’en cachant point, se vantant même d’avoir eu plusieurs fois chez elle un prince du sang, et disant au baron de Ratz : « Un garde du corps m’a frappée du pommeau de son sabre, lorsqu ’avec les braves femmes qui me suivaient je voulais entrer au château. Je serai vengée ! la meurtrissure de ma main sera lavée dans Je sang des gardes du corps! » l’autre, « harassée de fatigue, dégouttante de sueur, les yeux hagards, le visage renversé », montrant un poignard au président de Frondeville et lui demandant s’il n’y avait pas moyen de pénétrer dans l’appartement de la reine. Mais d’abord il n’aurait pas été difficile à Lairtullier de savoir le nom de la femme riche « habillée en poissarde » ; On le trouve à la source même de l’anecdote,

dans la déposition faite au Châtelet par le baron de Batzle 1er mai 1790, — déposition tranquillement mais incomplètement pillée par Ferrières. « La personne, déclara Batz, qui m’avait mis en conversation avec cette femme, et qui la connaissait depuis plusieurs années, me dit qu’elle se nommait Mme Beauprez. » [Procédure criminelle du Châtelet, CCI)1. Quanta l’autre femme, elle est bien inconnue. [Ibid., CLXXVII, déposition de M. de Frondeville, pillée aussi par Ferrières). Mais que Lairtullier ait pu être tenté de voir en elle « la comédienne Rose Lacombe », c’est là seulement une nouvelle preuve des facultés de fantaisie de l’historien.

Il n’ignorait point le seul texte où se rencontre une date pour l’arrivée de l’actrice à Paris. Il appuya sur ce texte — la note de Proussinalle dans Y Histoire secrète du tribunal révolutionnaire — des assertions d’ailleurs exactes; seulement il se garda de citer ces mots : « Venue à Paris en 1791... » Sans doute, pour lui, c’était là une erreur; et, de fait, c’en est une, mais au rebours de ce qu’il se figurait. Dans son interrogatoire du 3 avril 1794, Claire Lacombe, qui n’avait, certes, aucun intérêt à mentir sur ce point, dit qu’il y avait deux ans qu’elle était sans emploi ; or,

— une autre pièce du dossier des Archives en témoigne,

— elle n’avait jamais paru sur une scène parisienne : c’est donc bien en 1792, comme nous l’avons écrit,

1. On lit dans le rapport du constituant Ghabroud sur la Procédure criminelle: «J’apprends de la déclaration que cette femme a faite au comité des recherches de Paris que son vrai nom est Elisabeth Girard. Et ce qui me donne l’idée de sa fortune et de ses habitudes, c’est que le matin du 5 octobre elle fut appelée par des marchandes d’huîtres et alla avec elles à Versailles. <Jue signifie sa vanterie d’avoir vu un prince chez elle ? »

quelle quitta la province. Au reste, la première manifestation à Paris de son patriotisme est du 25 juillet 1792.

Voici la curieuse pétition qu’elle vint lire à la barre de la Législative ce jour-là (séance du soir) :

Législateurs,

Française, artiste et sans place, voilà ce que je suis. Cependant, Législateurs, ce qui devrait faire l’objet de mon désespoir répand dans mon âme la joie la plus pure.

Ne pouvant venir au secours de ma patrie, que vous avez déclarée en danger, par des sacrifices pécuniaires, je viens lui faire hommage de ma personne. Née avec le courage d’une Romaine et la haine des tyrans, je me tiendrais heureuse de contribuer à leur destruction. Périssejusqu'au dernier despote! Intrigants, vils esclaves des Néron et des Caligula, puissé-je tons vous anéantir! Et vous, mères de famille que je blâmerais de quitter vos enfants pour suivre mon exemple, pendant que je ferai mon devoir en combattant les ennemis de la patrie, remplissez le vôtre en inculquant à vos enfants les sentiments que tout Français doit avoir en naissant, l’amour de la liberté et l’horreur des despotes. Ne perdez jamais de vue que, sans les vertus de Véturie, Rome aurait été privée du nrand Coriolan.

Législateurs, vous avez déclaré la patrie en danger ; mais ce n’est pas assez : destituez de leurs pouvoirs ceux qui seuls ont fait naître ce danger et ont juré la perte de la France. Pouvez-vous laissera la tête de nos armées ce perfide Catilina [La Fayette) excusable seulement aux yeux de ceux dont il a voulu servir les infâmes projets ? Que tardez-vous pour lancer le décret d’accusation contre lui ? Attendrez-vous que les ennemis, à qui tous les jours il fait livrer nos villes, arrivent dans le Sénat pour le détruire par la hache et le feu? Vous n’avez qu’à garder encore quelques jours un coupable silence et bientôt vous les verrez dans votre enceinte. Il en est encore temps, Législateurs, élevez-vous à la hauteur qui vous appartient ; nommez des chefs à qui nous puissions

donner notre confiance ; dites un mot, un seul mot, et les ennemis disparaîtront 1 .

Il est évident que, si Lacombe avait pu se croire connue de l’Assemblée, elle n’eût pas commencé par la phrase d’autoprésentation, d’ailleurs assez comique : Française , artiste et sans place, etc. Mais, s’il fallait une autre preuve de son obscurité parisienne à cette date, on la trouverait au Moniteur du 28 juillet, dans le compte rendu de la séance où se produisit l’incident. Sur le discours et l’orateur, cette seule ligne : « Une jeune citoyenne vient offrir de combattre, de sa personne, les ennemis de la patrie. » Elle n’est meme pas nommée.

Il faut relever aussi, au début de la pétition, l’aveu d’une pauvreté qui, peut-être, explique en partie l’étrange démarche de l’aspirante militaire. Le régiment, c’était le vivre assuré. Ou bien, et plutôt, elle pensait par l’éclat de sa requête attirer sur elle l’attention d’un directeur de théâtre. Le décret du 4.3 janvier 1791, qui avait accordé à tout citoyen le droit d’ouvrir une salle de spectacle, et aboli la démarcation des genres, fit un instant pulluler à Paris les entreprises dramatiques. Un certain nombre furent malheureuses; mais il y avait encore assez de théâtres en juillet 1792 pour que la jeune comédienne pût espérer, un peu de réclame aidant, de se faire engager ici ou là. On en conviendra néanmoins : si l’hypothèse de ce calcul n’est pas déraisonnable, la sincérité exaltée de la patriote lui dicta les impérieux conseils qu’elle

1. Assemblée législative. Pétitions. — Bibliothèque nationale, L33 e 3X. — Inutile de dire que Lairtullier ignorait ce document, donné ici pour la première foisj

fcOSÉ LACOMBË 32S

osait adresser à la Législative. Pour elle, La Fayette, qui n’avait pu sacrifier ses opinions politiques à ses devoirs de général ; qui, le 16 juin, de son camp de Maubeuge, avait applaudi au renvoi par Louis XVI des ministres Roland, Servan et Glavière, et régenté l’Assemblée ; qui, sans même avertir le ministre de la guerre, était venu à Paris au lendemain du 20 juin, dans l’espoir d’obtenir des poursuites contre les auteurs de cette journée; qui, enfin, semblait prêta mettre son épée au service du Roi contre la Révolution montante, La Fayette était bien le « perfide Catilina » dont elle réclamait la mise en accusation, déjà demandée le 15 juillet par Rasire, puis, te 21, par le girondin La Source. Le 11 juillet, Robespierre avait dit aux Jacobins : « La liberté sera en danger tant que La Fayette sera à la tête de nos armées. » Le 20 : c< Si La Fayette est impuni, nous n’avons pas de Constitution... Il faut décréter La Fayette ou décréter la contre-révolution. » Comme on sait, le décret ne fut rendu quaprès le 10 août, quand La Fayette eut fait arrêter par la municipalité de Sedan les représentants Antonelle, Kersaint et Peraldi, et le jour même où, abandonné par son armée, il passait la frontière avec vingt et un officiers de son état-major. (Voir Le général La Fayette , par Etienne Charavay, 1898).

La séance du mercredi soir 25 juillet était présidée par Viénot de Vaublanc. Il répondit à la pétitionnaire :

Madame,

Plus faite pour adoucir les tyrans que pour les combattre, vous offrez de porter les armes pour la liberté. L’Assemblée nationale applaudit à votre patriotisme et vous accorde les honneurs de la séance.

L’Assemblée fit davantage, puisqu’elle ordonna l’impression du discours et de la galante réponse. Mais enfin elle ne renvoya pas au comité militaire la demande d’un emploi dans l’armée, présentée par la « Romaine ». Aussi bien, le comité n’en aurait pas tenu compte. Il fut sourd à une requête autrement fondée et appuyée par Lazare Carnot, qui, le 11 juin, avait lu à la Législative une lettre où la fameuse « Mlle d’Eon », ancien capitaine de dragons, demandait à « reprendre » son «grade» et proposait de «lever une légion». ( Moniteur du 13 juin). La demoiselle était un homme, mais cela ne fut prouvé qu’après sa mort (1810), et Carnot parlait des sentiments généreux de la « guerrière ». Certainement, le comité pensa comme les Révolutions de Paris , lesquelles disaient, le 16 juin : « Croyez-nous, héroïne de l’ancien régime, restez dans vos habits de femme, que vous portez depuis quinze ans; les temps fabuleux des Amazones et des Jeanne d’Arc sont passés; et les Romains, dans leurs légions dont vous nous parlez, n’admettaient point de femmes. » — Cependant, dès la fin de 1792, même sans compter les deux célèbres jeunes sœurs Fernig, il y eut des femmes soldats. Le canonnier Catherine Pochclat et le canonnier citoyenne Dulière, pour ne citer que ces deux exemples, se distinguèrent à Jemmapes. Claire Lacombe s’y serait trouvée aussi, probablement, si l’on avait accueilli sa demande. Mais il faut remarquer qu’aucune femme ne fut admise à servir en vertu d’une décision soit de la Législative, soit de la Convention. Celle-ci récompensa des guerrières, leur accorda des secours, des pensions, mais, le 30 avril 1793, sur un rapport de Poultier, elle rendit un décret bannissant des « cantonnements » et des « camps » toutes les

femmes « inutiles aux armées », c’est-à-dire toutes celles qui ne seraient pas autorisées à y demeurer comme blanchisseuses ou vivandières. « Les femmes qui servent actuellement dans les armées, spécifiait l’article XI, seront exclues du service militaire; il leur sera donné un passe-port et cinq sous par lieue pour rejoindre leur domicile. » ( Moniteur du 2 mai). — (*1).

Nous devons ajouter, sur la pétition de Lacombe, qu’avant de la lire à la Législative, V artiste sans place l’avait lue dans la journée aux Jacobins et que le président, Delaunay (d’Angers), avait répondu : « Les femmes ont toujours eu beaucoup d’empire sur l’esprit des Français; puissiez-vous en avoir autant sur celui de nos représentants. La Société vous invite à assister à sa séance ». ( La Société des Jacobins , par Aulard, t. IV). — Mais pourquoi Lacombe était-elle sans place ? Le Répertoire universel des femmes célèbres fournirait la réponse si l’on pouvait croire, comme il l’affirme, que la comédienne eût été « mauvaise ». Les recueils biographiques antérieurs prétendaient seulement : « assez mauvaise » ou « assez médiocre ». Jugements inconciliables avec ce que rapporte Halem, car le parterre de Lyon n’èut pas réclamé avec cette violence F « actrice de Marseille », et forcé le directeur à l’agréer, si elle n’avait pas eu un talent notoire. D’ailleurs, on n’a sans doute pas oublié le témoignage de Vilate sur la renommée de l’artiste ; témoignage confirmé et précisé en ces termes par Proussinalle : « La fille Lacombe... acquit, comme actrice, une assez grande réputation sur les théâtres de province. » Enfin, du choix qu’elle avait fait, pour son début à Lyon, du rôle de Sémiramis , rapprochez un autre mot de Vilate appelant Rodogune la démagogue restée

actrice de ton et d’attitude, vous vous persuaderez que la comédienne réussit surtout comme tragédienne. Mais une pièce du dossier des Archives, malheureusement anonyme et brève, la montre se brouillant avec ses camarades et ses directeurs à cause de ses opinions et arrivant ainsi à ne plus trouver d’engagement. La vérité sur son manque d’emploi en 1792 est certainement là. Gela explique même, selon toute apparence, l’incident de Lyon en 1790. Elle se serait passionnée tout de suite pour la Révolution; elle aurait combattu pour les idées nouvelles dans les discussions de coulisses : hautaine et violente dans son enthousiasme, dans l’imprudent orgueil de sa jeunesse, d’un talent reconnu... et de sa beauté, car la légende de Rose n’est pas toute menteuse et a de vrai, notamment, que Claire fut belle.

Proussinalle dit : « jolie » seulement. Mais Baudot : «Elle était... belle femme»; et Choudieu, qui lui refuse tout autre mérite, lui accorde « un assez beau physique ».

Vilate, d’autre part, l’ayant vue prisonnière au Luxembourg, après l’avoir admirée dans sa gloire politique, a tracé d’elle deux portraits d’un contraste amusant. C’est d’abord X enragée célèbre, « tête haute..., regard fier..., marche imposante»; puis, en prison, où elle « s’est établie échoppière, pour l’approvisionnement des menus plaisirs des prisonniers d’Etat, ses compagnons d’infortune », — elle vend des bougies, des pommes, etc., — c’est « une petite bourgeoise modeste, tirée à quatre épingles » et « gracieuse aux acheteurs », qui lui paient son sourire plus que sa marchandise.

Malheureusement, il n’y a dans tout cela, pour la

ROSE LACOMBÉ

Curiosité, que des excitants. Nous n’avons pu découvrir un portrait, même douteux.

Le roman qualifié d’historique, qui s’est plus d’une fois emparé de Rose Lacombe , a donc à peu près tout imaginé quand il a représenté cette beauté révolutionnaire. Et, par exemple, si elle est blonde avec de superbes yeux bleus, dans le Demi-monde sous la Terreur, de Fortuné du Boisgobey (1877), c’est qu’il a plu à ce romancier, comme il a plu à M. Gaulot, dans les Chemises rouges (1893), qu’elle eût de larges yeux noirs et une chevelure aux reflets d’ébène. Pourtant M. Gaulot avait deviné juste. Aux archives de la Préfecture de police, sur un registre de Sainte-Pélagie, nous avons relevé ce signalement de la détenue Claire Lacombe : « Taille de 5 pieds 2 pouces. Cheveux , sourcils et yeux bruns , nez moyen, bouche grande, visage et menton ronds, front ordinaire. »

Le tort de M. Gaulot est d’avoir fait de sa « Junon », — avant 1789 et après, — comme Boisgobey de sa « Vénus », une fille; car, si Claire Lacombe ne fut pas une vertu, si, comédienne, elle vécut sans doute comme il est permis aux comédiennes, et citoyenne eut encore des amants, du moins, à ce qu’on peut croire, il y a loin de ces mœurs faciles au métier. Lamartine assure bien que « le vice » l’avait souillée « de bonne heure » ; mais il tenait le renseignement de sa fantaisie.

En disant la fille Lacombe , Proussinalle ne voulait pas dire la 'prostituée , mais la demoiselle Lacombe. C’était la fille Lacombe parce qu’elle n’était pas et n’avait pas été mariée.

Il raconte, il est vrai, qu’elle vit « périr deux de ses amants sur l’échafaud » ; et cela suffit à Boisgobey pour la montrer sanglante du sang de nombreux amants —

livrés par elle au bourreau. « De son alcôve, racontet-il, on allait tout droit au tribunal révolutionnaire, et les honnêtes habitants de la rue Thérèse {où il la loge) disaient tout bas que l’hôtel de cette Marguerite de Bourgogne républicaine était une vraie tour de Nesle. » Entretenue par des députés montagnards, « après avoir été aux gages de l’ancienne cour », elle est d’ailleurs très riche, cette Marguerite de Bourgogne de la guillotine. Dans sa Tour de Nesle « entre cour et jardin », s’admirent « pour des centaines de mille livres de tapisseries, de dorures, de porcelaines, de tableaux » et de bibelots de tout genre; et c’est parmi ce luxe que la Terreur vient la saisir à son tour, car elle meurt sur l’échafaud, elle aussi, — le jour de la chute de Bobespierre. Or, Glaire Lacombe ne fut livrée au tribunal révolutionnaire, par conséquent ne put être guillotinée, ni en thermidor, ni avant, ni après ; et, arrêtée bien avant, s’il faut le rappeler, elle n’habitait pas, rue Thérèse, un « ravissant hôtel », non plus du reste que la villa des Champs-Elysées dont l’auteur des Chemises rouges lui fait cadeau ; elle partageait avec une autre citoyenne, Justine Thibaut (ou Thibault), un tout petit logement au quatrième étage du 43 de la rue Neuvedes-Petits-Champs. Il y a même simplement le mot « chambres » dans la pièce officielle où se trouve l’indication. Cette pièce, du dossier des Archives, est le procès-verbal de la levée des scellés au domicile de l’héroïne, le 5 fructidor an III (22 août 1795). Dans le même dossier, une lettre de la citoyenne Victoire Capitaine, du 7 vendémiaire an III (28 septembre 1794), parle du dénûment de la prisonnière. Enfin, Proussinalle ne dit-il pas que le résultat pour l’ancienne actrice de la mort tragique de deux de ses amants fut qu’elle

« se trouva délaissée et sans ressource » ? Les libéralités amoureuses dont elle aurait eu à se louer n’auraient donc pas été magnifiques. Même l’existence des deux amants plus ou moins riches est douteuse : le seul témoignage de Proussinalle n’est pas une garantie suffisante.

On le verra : ce qui paraît certain, c’est qu’en 1793 elle fut quelque temps la maîtresse du jeune Leclerc, de Lyon, journaliste enragé ; mais Leclerc était pauvre, et Louis Blanc se trompe en le faisant périr avec les Hébertistes (24 mars 1794). Il le confond avec un Armand-Hubert Leclerc, ci-devant chef de division au bureau de la guerre. Un dossier des Archives nous a permis de suivre Leclerc, de Lyon, jusqu’au 19 thermidor an II (6 août 1794) : il était alors prisonnier au Luxembourg. Puis une pièce des archives de la Préfecture de police nous l’a montré, le 4 fructidor suivant (21 août), relâché par ordre du Comité de sûreté générale. Selon toute vraisemblance, il survécut à la Révolution. Son nom ne figure pas sur la liste dressée par M. Wallon a de toutes les personnes traduites au tribunal révolutionnaire de Paris ». ( Histoire du Tribunal révolutionnaire , t. VI).

Quant à un autre jeune homme, — neveu du ci-devant maire de Toulouse Derrey (ou de Rey), — dont Lacombe se serait éprise jusqu’à braver pour lui, en septembre 1793, la colère des Jacobins, nous ignorons ce qu’il devint; mais si, comme son oncle, il s’appelait Derrey (ou de Rey), il ne mourut pas guillotiné, du moins à Paris. « Marc Derrey, médecin, ex-maire de Toulouse », dit Wallon, fut condamné le 11 messidor an II (29 juin 1794) ; voilà seulement ce que nous avons pu savoir.

Interrogée le jour de son arrestation sur ses moyens d’existence « depuis deux ans » qu’elle était « sans emploi », Lacombe répondit qu’elle avait uniquement vécu de ses économies d’autrefois « et de la vente de quelques effets » ; et, à coup sûr, on est libre de ne pas la croire, mais pourquoi se fierait-on plutôt à l’affirmation de Proussinalle?

C’est le 10 août 1792, à l’assaut des Tuileries, que la pétitionnaire du 25 juillet précédent marqua pour la première fois dans la Révolution. On le sait déjà par notre étude sur Théroigne : elle reçut des fédérés, pour son courage dans cette journée, une couronne civique. Proussinalle raconte qu’elle avait été blessée au poignet. Le 25 août, elle alla faire hommage de sa couronne civique à l’Assemblée nationale. ( Moniteur du 27 août). L’Assemblée applaudit. (* II).

D’après Lairtullier, elle aurait pris part aux massacres de septembre. Elle s’y serait meme horriblement distinguée. Il précise: « L’Abbaye, Saint-Firmin, la Conciergerie et Bicètre furent tour à tour le théâtre de ses fureurs. » C’est faux. Non seulement aucun texte n’accuse Lacombe, mais, parmi les dénonciations dont elle fut l’objet en 1794, il y a celle de deux citoyennes lui reprochant d’avoir, en octobre 1793, flétri les massacres à la tribune du club des Républicaines révolutionnaires. (Archives nationales, pièce du 9 prairial an II ou 28 mai 1794).

Nous ne la retrouvons qu’en avril 1793. Le 3 de ce mois, jour où l’on apprit l’arrestation par Dumouriez des commissaires de la Convention, elle propose, au club des Jacobins, qu’on saisisse comme otages les aristocrates de Paris et leurs familles. (Aulard, La Société des Jacobins , t. Y). Dans la même séance,

Robespierre demanda la création d’une armée révolutionnaire, et que fussent désarmés « tous les citoyens douteux, tous les intrigants, tous ceux qui ont donné des preuves d’incivisme » ; mais il ne soutint pas la proposition de la citoyenne, et certainement ce n’est pas avec lui qu’elle se sentait de cœur. Elle l’était avec les ultra-violents, qui, depuis le commencement de mars, essayaient de soulever les sections contre la Gironde, et dont la furieuse volonté finit par vaincre au 31 mai et au 2 juin.

Dans les réunions de l’Evêché où se prépara (marsavril-mai) et enfin se décida ce que les Mémoires de Buzot nomment « la révolution de 1793 », c’est-à-dire l’insurrection où sombra la Gironde, il y avait des femmes; et Michelet veut qu’aux dernières séances elles aient pris a le pas sur les hommes », leur faisant u honte de leurs ménagements ». Il ajoute : « Maillard, Fournier, Varlet, les plus violents Cordeliers, rentraient dans un humble silence quand Rose Lacombe tenait la tribune. Elle se moquait d'eux tous, ne demandait que des piques et des poignards pour les femmes, qui feraient l’exécution pendant que les hommes coudraient à leur place. » ( Histoire de la Révolution française , liv. X, ch. x). Il dit ailleurs [Les Femmes de la Révolution, XI): « La nuit du 31 mai, dans la réunion générale de l’Evêché où fut décidée la perte des Girondins », elle « prit la plus violenle initiative et dépassa de beaucoup ia fureur des hommes ». Nous n’avons pu découvrir la source de ces assertions dramatiques sur le rôle de Lacombe dans la nuit du 30 au 31 mai. Bien probablement il faut les mettre au compte de l’imagination de l’historien. A notre connaissance, un article de Jacques Roux, dans le Publiciste de la République

française (n° 268), et une page de Buzot, dans ses Mémoires, sont les seuls textes où Lacombe soit nommée pour l’importance de son action contre la Gironde ; or, cette action n’est précisée ni par Buzot ni par Jacques Boux. L’invention de Michelet s’expliquerait d’ailleurs assez facilement. Une longue lettre du député Girondin Bergoeing « à ses commettants »1 renferme un «Avis » envoyé à la commission des Douze sur ce qui s’était passé à l’Evêché le 29 mai2, et cet « Avis » relatait qu’une femme avait vivement appuyé une proposition tendant à faire nommer par la Commune un commandant provisoire de la garde nationale. « Elle a dit, lisons-nous, qu’il ne fallait désormais espérer de salut que par des mesures promptes et vigoureuses, et qu’en portant des coups tels que les ennemis que l’on avait en vue ne pussent jamais s’en relever. Elle s’est beaucoup attachée à prouver que la Convention était mauvaise... Elle a entraîné tout le monde » ; si bien qu’elle « a été la première désignée » pour communiquer à la Commune la proposition votée. Cette femme ne pouvait être que Rose Lacombe, se persuada sans doute Michelet; et, se trompant sur la date de la réunion, il aboutit aux affirmations qu’on a vues.

« Aucun dépôt public, à ma connaissance, déclaraitil (liv. X, ch. v), n’a conservé les procès-verbaux du comité central de l’Evéché. » Encore aujourd’hui ces procès-verbaux sont inconnus. Il est permis de penser que, si on les retrouvait, on y rencontrerait le nom de Lacombe ; mais nous aurons tout à l’heure à citer

1. Histoire parlementaire de la Révolution française , t. XXVIII.

2. C'est le 18 mai que la Convention vota l’établissement d’une commission de douze membres pour faire une enquête sur les usurpations de la Commune. Mais les Douze ne furent élus que le 20. C’étaient des Girondins ou des amis de la Gironde*

plusieurs femmes qui, en mai 1793, jouissaient d’une autorité révolutionnaire au moins égale à celle de l’ancienne actrice, et il n’y a donc pas de raison pour attribuer, môme hypothétiquement, à Lacombe le violent discours résumé dans Y «Avis» du 29. Ce jour-là, d’après le même document, sur « environ cinq cents personnes délibérantes», il y eut à l’Evêché « cent femmes». C’étaient des citoyennes de la Société fraternelle séante aux Jacobins ou d’autres Sociétés fraternelles et aussi de la Société des Républicaines révolutionnaires\ qui venait de se fonder, et dont Lacombe fut une des meneuses , puis le chef.

Le Moniteur du 13 mai, dans un intrefilet daté du 10, annonçait :

Plusieurs citoyennes se sont présentées au secrétariat de la municipalité, et, pour se conformer à la loi sur la police municipale, ont déclaré être dans l’intention de s’assembler et de former une Société où les femmes seules pourront être admises. Cette Société a pour but de délibérer sur les moyens de déjouer les projets des ennemis de la République. Elle portera le nom de « Société républicaine révolutionnaire » et se réunira à la Bibliothèque des Jacobins, rue Saint-Honoré.

Selon toute vraisemblance, Lacombe fut de ces premières Républicaines révolutionnaires. Quant à leur Société, c’était à Paris le premier club tout féminin depuis la disparition de la Société des Amies de la vérité qu’avait fondée la hollandaise Palm Aelders, ou d’Aelders1. Et ce fut le seul. Nos recherches pour découvrir un registre de ses délibérations n’ont pas abouti ; mais il y a de sa brève et brûlante existence des traces assez nom-

1. Voir cependant notre Théroir/ne deMéricourt sur un club de femmes fondé par Théroigne en avril 1792.

breuses pour une histoire à peu près suffisante que nous allons essayer d’écrire. Nous aurions voulu y joindre une sorte de curriculum vitæ des principales Sociétés exclusivement ou surtout féminines qui se formèrent en province de la (in de 1790 ou du commencement de 179 1 à 1793; les difficultés de la tache ont réduit notre ambition ; nous donnerons seulement quelques notes, en particulier sur trois de ces clubs, celui de Dijon, celui de Besançon et celui de Lyon, antérieurs tous les trois à la Société parisienne où Lacombe s’illustra. Ces jours ouverts sur le mouvement révolutionnaire féminin et féministe en province établiront qu’il y fut, spontanément, aussi vif qu’à Paris, si ce n’est plus.

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