‹ Les origines du féminisme contemporain; trois femmes de la Révolution; Olympe de Gouges, Théroigne de Méricourt, Rose LacombeChapitre 62 sur 69 · Revue Bleue, 19 mars · texte numérisé non relu

Revue Bleue, 19 mars

ciale autant que parisienne. Mais il est bien certain que, partout où elles l’osèrent, les femmes ardemment patriotes essayèrent d’avoir leur club à elles. Un discours prononcé à la Société populaire de Lille, en avril 1791, par une citoyenne Sta, débute par un hommage aux « citoyennes d’Alais et de Brest », celles-ci ayant, comme celles-là, fondé une Société. ( Histoire de Lille , par Victor Derode, t. III). Quant aux Lyonnaises, elles commencent à se grouper entre elles en juin. « En août, dit M. Maurice Wahl ( les Premières années de la Révolution à Lyon), elles se constituent avec une présidente provisoire, femme Sobry. » Il est vrai que « dans le bureau définitif la citoyenne Sobry cède la présidence à son mari et se contente de la vice-présidence ». Pourtant, ce n’était pas une Société fraternelle. Voici le serment inscrit au Règlement : « Je jure d’être fidèle à la nation, à la loi et au roi, je jure de porter en toute occasion mon mari , mes frères et mes enfants à remplir leurs devoirs envers la patrie, je jure d’apprendre à mes enfants et à tous autres sur qui j’aurais autorité à préférer la mort à l’esclavage. »

De ce club partit en septembre 1792 le mouvement qui mit un instant la ville aux mains des femmes. Ce fut une des nombreuses émeutes provoquées pendant la Révolution par la famine ou la peur de la famine. M. Maurice Wahl a reproduit une affiche des citoyennes de Lyon , contenant un tarif, arrêté par elles, des marchandises de première nécessité, et finissant ainsi : « Tous ceux qui se conformeront à la volonté de ce peuple [le peuple de Lyon), qui n’est fondée que sur les bases de la justice, de l’équité et de l’égalité, mériteront bien de leurs concitoyens et trouveront

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en eux des gardiens fidèles de leurs propriétés ; et ceux qui ne voudront pas entendre cette même voix ou qui oseraient s’y opposer en quelque manière que ce soit seront voués au mépris public, regardés comme traîtres à la patrie, fauteurs et adhérents de la liste civile, et poursuivis comme tels... Le présent arrêté fait provisoirement, le peuple se réservant de statuer suivant les récoltes. » D’autre part, en feuilletant à la Bibliothèque nationale le Journal de Li/on ou Moniteur du département de Rhône -et- Loire, nous y avons trouvé, à la date du 9 janvier 1793, un éloge du « club des femmes », suivi d’un extrait du procès-verbal; et nous croyons devoir donner cet extrait, piquante image d’une séance exceptionnelle et caractéristique:

Séance du 30 décembre 1792 (tenue en présence des trois corps administratifs réunis).

La citoyenne présidente a ouvert la séance de la manière accoutumée. On a fait lecture du dernier procès-verbal, la rédaction a été approuvée. Une des citoyennes a demandé que la séance commençât par l’hymne des Marseillais. Le jeune citoyen Maître et la jeune citoyenne Charton l’ont chanté, accompagnés de la musique et de la Société en chœur. L’arrivée des trois corps administratifs a été annoncée au son de la musique ; ils ont pris place à côté de la présidente, revêtus de leurs marques distinctives.

La citoyenne Charton, présidente, leur a adressé un discours où elle a peint à quel point leurs places les obligent de s’occuper du bonheur de leurs compatriotes, qui fera leur gloire et leur félicité. La citoyenne Charpine a pris la parole et a démontré aux magistrats du peuple combien il était urgent d’engager l’évêque Lamourette à faire un nouveau catéchisme où les enfants puissent connaître la grandeur de l’Etre suprême et les principes du vrai républicain. La citoyenne Pere est montée à la tribune et a fait un discours

dans lequel elle a démontré que nous devons notre glorieuse Révolution aux philosophes qui nous ont devancés et combien il est urgent de propager les Sociétés populaires où la jeunesse pourra s’instruire des lois nouvelles ; elle a prouvé combien on doit à la jeunesse d’encouragements. La citoyenne Machezot a adressé aux magistrats du peuple un discours dans lequel, après avoir appelé toute leur attention sur cette grande cité, elle leur promet au nom de l’assemblée, à la fin de leurs fonctions, la récompense des vrais républicains, la gloire d’avoir bien mérité de la patrie. La citoyenne Giraudin leur a témoigné combien l’assemblée était satisfaite de les posséder.

La jeune citoyenne Robin est montée à la tribune et a récité le chapitre vii du Contrat social de J. -J. Rousseau, une partie du chapitre vin du même livre, les Droits de T homme et une prière patriotique. La jeune citoyenne Lacroix a récité une partie du chapitre vii du Contrat social et les Droits de l'homme. La jeune citoyenne Charpine a récité les Droits de l'homme et le Catéchisme de la République. La jeune citoyenne Pierrefeuxa récité une prière patriotique. Le jeune citoyen Maître, les Droits de V homme. Le jeune citoyen Cliaine, le chapitre vu du Contrat social. Le jeune citoyen Fauvre, une partie du même chapitre. Le citoyen Louis, une journée de V Almanach du Père Gérard et les Droits de l'homme. Il a été fait une cueillette pour un citoyen boulanger sans ouvrage. On a fait la distribution des prix : la citoyenne Robin a eu le premier ; la citoyenne Lacroix, le second ; la citoyenne Charpine, le troisième ; le citoyen Chaine a eu le premier prix; le citoyen Maître, le second. Les premiers prix ont été distribués par les membres du département, les seconds par les membres du district, les troisièmes par les membres de la municipalité. Le jeune citoyen Chaine a fait le serment de ne se servir du sabre dont il venait d’être décoré que pour renverser les ennemis de la patrie et de la République.

Le citoyen Maillan, membre du département, a fait un résumé des travaux des trois législatures, a retracé les soins que chaque citoyen doit apporter à consolider la République

naissante, et principalement les soins que ces citoyennes, mères de famille, doivent à leurs enfants. Le citoyen Matezou, membre du district, a pris la parole pour engager les citoyennes à continuer l’instruction de leurs enfants. Le citoyen Bertholon, membre de la municipalité, a prononcé un discours pour propager les principes de patriotisme de la cité et ceux des mères de famille qui se vouent au bonheur de leurs concitoyens.

Une citoyenne a demandé que l’hymne des Marseillais fût chanté par le citoyen Monfalcon pour la clôture de la séance.

Ces distributions de prix, après concours de récitations civiques, étaient les fêtes de famille de ce club de mères patriotes.

Celles-ci, attaquées par les Révolutions de Paris , le 26 janvier 1793, à propos même de la fête du 30 décembre, ripostèrent violemment et précisèrent le but multiple et un de leur association, dans cette lettre au citoyen Prudhomme, signée « Charton présidente » :

Citoyen, si la vérité est une vertu qui honore le patriote qui a la force de la professer, de même la médisance et la calomnie sont des vices qui vouent au mépris les écrivains qui ont la lâcheté de s’y abandonner.

Les citoyennes de Lyon composantla Société des Amies de la liberté et de l'éçjalité ne sont point réunies, comme tu le dis..., depuis très peu de temps, mais bien depuis l’époque où, dans un de tes autres numéros, tu leur prescris de se réunir, de former leurs enfants à l’esprit public en leur citant pour exemple les citoyennes de Rome.

D’ailleurs, le but de leur association est de s’instruire des décrets de la Convention en y lisant ton journal, de secourir leurs frères malheureux, d’instruire leurs enfants dans le nouvel ordre de choses, et de jurer une haine éternelle aux tyrans.

Elles ne tiennent leurs assemblées que les dimanches et à

l’heure des vêpres : elles distribuent des récompenses à ceux de leurs enfants qui ont le mieux profité de leur éducation, et ce n’est que ces seuls jours que les corps administratifs sont invités de s'y rendre...

En publiant cette réponse (23 février), la feuille de Prudhomme se couvrit de l’autorité de J. -J. Rousseau : elle assura — singulier argument — que « Julie Volmar n’eût point conduit ses enfants au club des citoyennes de Lyon » ; mais elle se montra plus modérée que dans l’attaque, et la querelle n’alla pas plus loin.

Provoquées à la fin du sermon aux Lyonnaises, les citoyennes de Dijon avaient, elles aussi, répondu, et non pas en quelques lignes, mais par un véritable manifeste. Ces pages remarquables, signées « Blandin Demoulin, présidente de la Société des Amies cle la République établie à Dijon », seraient à reproduire intégralement dans une étude sur cette Société. En voici l’analyse et des extraits. En République, chaque individu, faisant « partie intégrante du tout », doit travailler au bien général ; « il s’ensuit nécessairement que les femmes doivent contribuer, autant qu’elles le peuvent, au bien de tous ». Mais comment pourraientelles remplir ce devoir sans former des associations? Le club féminin de Dijon a déjà rendu d’importants services :

C’est à cette Société que les officiers municipaux ont eu recours pour les prier de se charger du soin des prisonniers, que les femmes ci-devant nobles avaient abandonnés par aristocratie ; c’est encore cette Société de citoyennes qui a formé un établissement de secours, où elles occupent à la filature, depuis quinze mois, environ trois cents femmes qui manquaient d’ouvrage... Qui ne sent pas toutes les peines

qu’exigent cette institution, le mode de distribution, la comptabilité, etc... ?

... Il vient de s’ouvrir parmi nous une souscription pour les défenseurs de la liberté, où chacune vient déposer telle somme qu’autrefois... l’on sacrifiait aux plaisirs frivoles des bals.

C’est la Société des citoyennes réunies en club, qui, lors du retour à Dijon du second bataillon indignement trahi à Longwy, allèrent au-devant de ces braves guerriers, et leur portèrent à plus d’une lieue de nouvelles armes et un drapeau, sur lequel ces soldats, qui n’avaient point désespéré de leur patrie, jurèrent solennellement de venger leur liberté et de vaincre au nom de la France et de leurs concitoyennes. Ce sont ces mêmes citoyennes qui, aux époques du départ de leurs frères d’armes, les ont exhortés, avec l’énergie des femmes libres, de ne jamais reparaître dans leurs foyers sans avoir auparavant anéanti les despotes...

Les Révolutions de Paris avaient reproché aux clubs de femmes d’être les « fléaux » des mœurs domestiques « à cause de la dissipation qu’ils entraînent avec eux ». La citoyenne Blandin Demoulin ne répond pas directement ; mais elle demande à Prudhomme, « philosophe » et « républicain », s’il veut « tenir toujours les femmes dans un état d’enfance et de frivolité », et elle expose les dangers pour la famille de cet état d’enfance des mères :

Que deviendra donc cette mère de famille qui, n’ayant aucune instruction, se trouve, par la mort de son mari, obligée de régir des affaires compliquées ou commerciales? Estil mieux qu’elle confie ses intérêts, ceux de ses enfants, à un stipendiaire insouciant ou inhabile? Que deviendront ces enfants entre les mains d’une mère tendre, à la vérité, qui les laisse périr dans leurs maladies, faute de certaines connaissances que tout individu devrait posséder ? Et l’enfance, con-

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fiée aux femmes, ne se chargera-t-elle pas de préjugés ineffaçables, si celles-ci sont dans l’ignorance de ce qu’elles doivent savoir?...

Enfin elle déclare qu’il n’y a pas, comme on dirait aujourd’hui, d’émancipation réelle possible pour l’homme si la femme reste esclave, car les mœurs sont l’ouvrage des femmes. Il faut donc rétablir celles-ci « dans leur dignité nalurelle ».

Le réplique de Prudhomme, ou du rédacteur qu’il en chargea, fut plutôt faible. L’autorité de Rousseau, encore invoquée, y tenait lieu de raison : « Le sage qui disait et répétait sans cesse que la femme la plus estimable est celle dont on parle le moins, eût eu de la peine à lire jusqu’au bout la lettre de la présidente Blandin Demoulin; Rousseau n’aimait pas chez les femmes tant d’esprit et de si beaux raisonnements ». (N° 189).

Quant au troisième club sur lequel nous avons promis quelques renseignements, il en est question dans la même gazette de Lyon où nous avons puisé tout à l’heure. C’était le club des Amies de la liberté et de l'égalité de Besançon, fondé en octobre 1792 sous les auspices de la citoyenne Maugras, maîtresse modiste. En février 1793, le Journal de Lyon ou Moniteur du département de Rhône-et-Loire félicitait ces Bisontines d’avoir arrêté que les institutrices « seraient invitées à faire apprendre de mémoire les Droits de l'homme aux jeunes citoyennes confiées à leurs soins ». Le club se proposait de donner des prix. Les enfants couronnés auraient « le privilège d’assister aux séances ». La feuille lyonnaise ajoute qu’une « adresse à la Convention, relative à l’éducation des filles », a été adoptée à l’unani-

mité, et que des citoyennes « demandent des assemblées primaires » où les femmes nommeraient les institutrices. « Des mères de famille seront plus propres que des hommes pour ce choix. » Comme celle de Lyon, cette Société féminine de Besançon met donc au premier rang des questions d’intérêt général celle de l’éducation civique de l’enfance. Sa mission principale, la mission principale des républicaines lui semble être de former des citoyens et des citoyennes. — A relever aussi dans le Moniteur de Rhône-et-Loire une proposition de la citoyenne Maugras demandant qu’aucun homme ne soit admis « dans l’atelier des ouvrières ». La protection morale de la femme, n’est-ce pas du ressort naturel d’un club de femmes? Et assurément, s’il se trouvait un historien pour vouer quinze ou vingt ans de sa vie à la vaste enquête scientifique d’où pourrait sortir une Histoire de la femme pendant la Révolution, des traits comme ceux que nous venons d’indiquer apparaîtraient significatifs d’une partie du rôle de la Patriote.

Dans un ouvrage extrêmement copieux, mais excessivement partial : Histoire de la persécution révolutionnaire dans, le département du Doubs (1872, 10 volumes), le royaliste J. Sauzay s’est beaucoup occupé des Amies de R égalité de Besançon. Elles étaient jacobines comme leurs « sœurs » de Dijon et de Lyon. Un de leurs actes notables est leur protestation contre un arrêté du département du 24 avril 1793 : « Citoyens administrateurs, disaient-elles, il est parvenu à la Société des Amies de la liberté et de Végalité que le département avait pris un arrêté à l’effet de faire sortir du séminaire les femmes aristocrates et suspectes que les trois corps administratifs avaient jugé devoir être renfermées pour la tranquillité du salut public. C’est ayec la plus grande

inquiétude que la Société verrait prendre cette mesure. Tout au contraire, elle regarde comme un devoir des corps administratifs de garder ces otages comme devant être notre sûreté ; et elle pense que, loin de leur accorder leur liberté, les femmes, ainsi que les hommes qui ont été incarcérés en même temps, doivent rester prisonniers jusqu’à ce que la patrie soit hors de danger... » (Sauzav, t. III). La présidente était alors la citoyenne Dunand.

Un autre acte également à noter est le vote d’une motion tendant à demander à la Convention le droit de suffrage pour les femmes dans les assemblées primaires. [Ibid.).

A Paris, c’est la politique de la fraction la plus avancée du club des Cordeliers, la politique des sections les plus violentes, que vont servir les Républicaines révolutionnaires. Et elles passeront au-delà de Marat, au-delà d’Hébert, avec Jacques Roux, Leclerc, Yarlet, trio anti- Dantoniste, anti-Robespierriste, qui prêche une révolution sociale.

' Les « ennemis de la République » contre lesquels s’était fondée leur Société, — on se rappelle l’entrefilet du Moniteur du 13 mai 1793, — c’étaient, bien entendu, les Girondins. Pourtant, le 12, leur première députation aux Jacobins se bornait à déclarer qu’elles se proposaient d’armer les femmes patriotes de dix-huit à cinquante ans et de les organiser en corps d’armée contre la Vendée. (Aulard, la Société des Jacobins , t. V). Mais, le 19, une seconde députation accompagne aux Jacobins une délégation des Cordeliers, et Yorateur des deux groupes réunis lit une pétition qu’il s’agit de faire por-

ter à la Convention par « une masse importante du peuple » et qui demande : 1° l'arrestation immédiate des « hommes suspects » ; 2° rétablissement de tribunaux révolutionnaires dans tous les départements et dans les sections de Paris ; 3° la mise en accusation des Brissot, Guadet, Vergniaud, Gensonné, Buzot, Barbaroux, etc., « désignés pour être les états-majors de l’armée contrerévolutionnaire » ; 4° la création dans chaque ville d’armées révolutionnaires; 5° l’augmentation de l’armée de Paris, qui comprendrait quarante mille hommes; 6° l’extermination des agioteurs et des accapareurs. [Ibid.).

La pétition insistait sur ce dernier point, dénonçant « l’aristocratie mercantile d’une caste insolente qui veut s’assimilera la royauté et accaparer toutes les richesses » ; disant meme : « Nous voulons qu’il n’y ait pas un malheureux dans la République. » Paroles d’où aurait pu sortir une révolution nouvelle, si la révolution bourgeoise ou jacobine ne l’avait pas emporté : et c’est précisément contre celle-ci, pour une sorte de République socialiste, — à la qualifier d’un mot alors ignoré, — que vont bientôt combattre les Enragés et, avec eux, les Républicaines révolutionnaires.

Le lendemain, la Commune reçoit les deux députations, et le président du Conseil général témoigne aux « citoyennes la satisfaction qu’il ressent de les voir exprimer leurs sentiments avec cette énergie mâle » ; il les invite à la séance; puis... le Conseil « passe à l’ordre du jour ». (A. Schmidt, Tableaux de la Rév. fr., t. I, p. 262).

Le 27, nouvelle députation aux Jacobins — des Républicaines révolutionnaires seulement. Nous n’aurions pas, d’ailleurs, à nous y arrêter, si l’oratrice

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chargée de dire que ses compagnes n’étaient pas « des animaux domestiques » et se formeraient en phalange pour anéantir les aristocrates était restée anonyme; mais, dans une biographie de Glaire Lacombe, il n’est pas inutile de mentionner que la citoyenne munie de ce message s’appelait Lecointre. (Aulard, Y). On ne voit pas l’ancienne actrice à la tête d’une délégation avant le 26 juin.

Le 31 mai, pourtant, une députation de la Société s’était présentée au Conseil général de la Commune, demandant à être admise à délibérer avec le Comité révolutionnaire. « Le Conseil, lisons-nous dans le Moniteur du 2 juin, félicite ces citoyennes de leur zèle républicain et leur témoigne tous ses regrets de ne pouvoir les admettre au Comité révolutionnaire des hommes. 11 leur observe que ce Comité n’est point une Société réunie en club, mais qu’il est composé des députés des quarante-huit sections. Les citoyennes sont invitées à assister à la séance. » Rappelant le fait, Mortimer- Ternaux ajoute : « Ces citoyennes ne se rebutèrent pas. Le 2 juin, elles se présentèrent à la Convention pour l’entretenir d’un objet important, disaient-elles. Mais l’Assemblée était alors trop occupée pour faire droit à leur requête. Les lettres, pouvoirs et adresses de ce club féminin... sont signés : Pauline Léon, présidente. » ( Histoire de la Terreur , t. VII, p. 331.) Nous ne savons pas où cet historien vit ces adresses, pouvoirs et lettres; mais ce fut sans doute dans un des dépôts brûlés en 1871 ; et il se peut très bien que Pauline Léon, déjà connue en 1792, ait été la première présidente de la Société. Elle fut des rivales de Lacombe. Elle lui fut même une rivale heureuse comme femme, car elle lui prit le cœur de Leclerc, qui devint son mari.

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Deux fois, le 10 juillet et le 15 août, elle est la déléguée principale des Républicaines révolutionnaires aux Jacobins. Et le Règlement de la Société, daté du 9 juillet1, porte son nom et ne porte pas celui de Lacombe. Elle a signé en qualité de secrétaire, après la présidente Rousaud, et les trois autres secrétaires, Potheau, Lemonier, Dubreuil.

L’article II de ce Règlement tardif voulait que chaque mois une nouvelle présidente fût élue. Or, à moins que Lacombe n’ait eu la présidence en juin, il est certain qu’elle ne l’eut pas avant septembre. La plus importante pétition du club, lue à la barre de la Convention le 26 août, est signée : Champion, présidente. C’est Lacombe, il est vrai, qui lut cette pétition.

Son autorité n’avait pas cessé de grandir et finit par lui donner aux yeux du public, comme dans la Société, une place à part; voilà ce qu’établira la suite de ce travail. Cependant l’article de Jacques Roux, auquel nous avons déjà fait allusion, tout en la nommant la première parmi les Républicaines qui aidèrent à « renverser la faction des hommes d’Elat », c’est-à-dire la Gironde, cile les Champion, les Colombe, les Ardouin, avec l’apparence d’une égale estime révolutionnaire (septembre 1793). Mais, pour Buzot proscrit, et qui, d’ailleurs, ne l’avait jamais vue, car il la traite — doublement trompé — de « vieille barboteuse », elle est le « chef » de son club. Elle a pris, disait-il, « un grand empire, et, dans les débats qui se préparent entre Robespierre et ses amis et Danton et les siens, cette impudique femelle pourrait bien faire pencher la balance en faveur du parti pour lequel elle se déclare-

1. Ce Règlement ne se trouve dans aucune bibliothèque publique. Il nous a été communiqué par le savant bibliographe M. Paul Lacombe.

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fait ». (Dauban, Mémoires inédits de Pétion et Mémoires de Buzot et de Barbaroux , 1866, p. 72). Assurément, d’autre part, on n’a pas oublie que Vilate, en 1795, l’appelle la « présidente » des ci-devant « Amazones révolutionnaires », comme si, effectivement, les Républicaines n’avaient jamais eu qu’elle pour présidente ; et la légende aboutira chez Proussinalle à cette affirmation : « Elle leva un club de femmes. » Mais ces erreurs mêmes, pieusement recueillies par des historiens, sont la preuve que la notoriété de ses premières rivales avait rapidement pâli devant le progrès de la sienne ; leurs noms étaient déjà oubliés quand Vilate écrivait ses Mystères de la Mère de Dieu dévoilés ; et enfin il n’est pas douteux qu’en septembre 1793 elle était arrivée à une popularité rappelant un peu celle qu’avait eue Théroigne. Baudot et Choudieu rapprochent les deux héroïnes, comme l’avait fait la Gazette françaiseL — Parmi les Républicaines révolutionnaires, elle s’était fait des fanatiques. L’une de ses deux principales dénonciatrices en 1794, la citoyenne Lemoce, donnera les « noms des femmes de l’état-major de la nommée Lacombe ». (Arch. nat., pièce déjà citée). Eût-on pu dire d’une autre qu’elle avait un état-major ?

La liste dressée par la femme Lemoce n’a pas, du reste, d'intérêt par elle-même, en a du moins très peu. Y figurent « deux marchandes de gâteaux de Nanterre », entre des noms que ne suit aucune espèce d’indication : Fleury, Dubois, Mounier, Martin, Barré, Pleby, Capitaine,— évidemmentla citoyenne Victoire Capitaine, que nous avons déjà rencontrée et que nous retrouverons.

1. Le passage de Baudot a été cité dans l’étude sur Théroigne. Voici ce que dit Choudieu : « Elle ( Lacombe ) avait, comme MUo Théroigne, une grande influence dans les groupes. »

Peut-être en cherchant bien découvrirait-on la profession de ces aides de camp féminins de l’ex-comédienne. Nous avons dû limiter nos investigations ; à notre vif regret, car il y a contre les Républicaines révolutionnaires une légende à la fois royaliste et girondine, fixée par Lamartine dans cette phrase : « La Société révolutionnaire... était composée de femmes perdues, aventurières de leur sexe, recrutées dans le vice, ou dans les réduits de la misère, ou dans les cabanons de la démence. » Et voilà même, selon Lamartine, ce qui achèverait d’expliquer fascendant sur elles de Rose Lacombe. « Une femme pure les aurait humiliées », tandis que Lacombe — « qui parlait comme un homme, qui gesticulait comme une actrice, et qui éblouissait de beauté » — « leur paraissait réhabiliter leur profession ». Il s’était inspiré surtout de ces lignes de Buzot : « Femmes perdues, ramassées dans les boues de Paris, dont l’effronterie n’a d’égale que leur impudicité, monstres femelles qui ont toute la cruauté de la faiblesse et tous les vices de leur sexe. » Mais on a vu combien l’ancien amant spirituel de Mme Roland se trompait sur Lacombe ; la même crédulité haineuse lui lit considérer comme autant de prostituées les ciloyennes dont le club eut pour premier dessein l’écrasement de la Gironde.

Celle-ci ne pouvait pas admettre que les femmes des Sociétés fraternelles ou les Républicaines révolutionnaires qui travaillèrent si efficacement à la « Révolution de 1793 » ne fussent pas, en grande majorité, des filles. Ils employèrent contre elles le même vocabulaire de mépris furieux qu’avec une même bonne foi les royalistes avaient dirigé contre les femmes d’octobre. Ainsi Buzot encore s’écriait : « Il se pourrait, à la lin.

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qu’à bien examiner les choses, les armées françaises ne se battissent, l’Assemblée de la nation ne se déshonorât, la fortune publique ne s’anéantît, toute la République ne fût teinte du sang français que par les intrigues des plus hideuses coquines de Paris. » Avant le 31 mai déjà, Michel, député du Morbihan, écrivait des femmes qui, des tribunes de la Convention, troublaient les séances : « La plupart de ces créatures sont des filles publiques». (Mortimer-Ternaux, t. VII, p. 561). Et il faut le dire, par parenthèse, — la parenthèse sera un peu longue, — les Girondins ne pouvaient pas croire non plus que ces exaltées ne fussent pas presque toutes à la solde des Jacobins ou des Enragés. Bien avant d’écrire dans ses Mémoires : « Leurs poignards appartiennent à qui sait mieux les payer », Buzot se plaignait à la tribune de la Convention, le 20 mai, que « malgré deux décrets » la « police » des tribunes fût « encore faite par des femmes ou soudoyées ou égarées ». ( Moniteur du 22 mai). Le 18, Gamon, député de l’Ardèche, et « l’un des membres du comité des inspecteurs de la salle », avait dit : « Je dois vous observer que ces femmes, qui sont venues régulièrement troubler nos séances, et faire cette police singulière, sont évidemment salariées parnos ennemis. En effet, presque toutes portent les livrées de la misère ; elles ne paraissent avoir d’autres moyens de subsistance connus que le produit de leur travail journalier; et cependant elles passent les journées dans les corridors et se distribuent avec ordre pour assiéger les portes de toutes les tribunes. » ( Moniteur du 20 mai). Gamon attribuait « ces manœuvres aux aristocrates et aux anarchistes »k Et le président de la séance, le fougueux girondin Isnard, d’intervenir par cette déclaration : « Un citoyen

que je nommerai au Comité de sûreté générale, se trouvant avec ces femmes, leur a demandé pourquoi elles fermaient ces tribunes sans en profiter. — Cela nous est égal, ont-elles répondu : avec nos billets, nous avons des assignats et souvent de l’argent. » Cette opinion de la Gironde se trouvait, d’ailleurs, exprimée dans un rapport de police du 16 mai. Nous avons cité quelques lignes de ce rapport dans notre étude sur Théroigne, mais non pas ceci : « Il est vraisemblable qu’elles sont payées... Le fait suivant confirme ce soupçon. Vers les cinq heures du soir, un particulier vint au milieu de ce groupe femelle, s’informa de ce qu’il y avait de nouveau; on l’en a instruit, et une de ces observatrices ajouta : Vous avez vingt sols à me rendre ; ce que le particulier fit aussitôt en disant à demi-voix : Il faut vivre. » Et rien sans doute ne permet d’assurer qu'il n’y eut pas de femmes embauchées parmi les citoyennes des tribunes — ou des rassemblements aux abords de la salle ; rien, non plus, qu’il n’y eut point de filles. Mais certainement la grande majorité se composait de femmesdu peuple n'obéissant qu’àleur passion révolutionnaire; et, quand Buzot représente en particulier la Société des Républicaines comme un club de créatures perdues, sorties du ruisseau, c’est une consolation qu’il olfre aveuglément à ses ressentiments de vaincu.

Un tel club eût-il osé soumettre à la Convention la pétition que résume le Moniteur du 21 septembre, pétition « tendant à faire transférer les femmes de mauvaise vie dans des maisons nationales pour les y occuper à des travaux utiles et ramener, s’il se peut, aux bonnes mœurs, par des lectures patriotiques, ces malheureuses victimes du libertinage, dont souvent le

cœur est bon, et que la misère seule a presque toujours réduites à cet état déplorable »?

Eût-il osé, d’autre part, ouvrir son Règlement du 9 juillet par cette profession de foi : « Les citoyennes républicaines révolutionnaires, convaincues que sans mœurs et sans principes il n’y a pas de liberté... », et surtout rédiger cet article XII : « La Société, considérant que l’on ne s’associe que pour s’honorer, se soutenir et pour s’encourager dans la vertu, a arreté qu’elle no recevra dans son sein que des citoyennes de bonnes mœurs ; elle a fait de cette condition la plus essentielle pour l’admission et a voulu que le défaut de bonnes mœurs fût une des principales causes d’exclusion. »

Assurément le 8 brumaire an II (29 octobre 1793), à la Convention, Fabre d’Eglantine, parlant des Sociétés fraternelles et de celle qui nous occupe, dira : « J’ai fort bien observé que ces Sociétés ne sont point composées de mères de famille, de filles de famille, de sœurs occupées de leurs frères ou leurs sœurs en bas âge, mais d’espèces d’aventurières, de chevalières errantes, de filles émancipées, de grenadiers femelles. » Et la Convention d’applaudir. ( Moniteur du 30 octobre). Mais il faut tenir compte des violents préjugés antiféministes de la Convention, qui, le lendemain, sur un rapport d’Amar, va supprimer toutes les Sociétés populaires de femmes. Il faut tenir compte de circonstances que nous ferons connaître et qui motivèrent ce décret de fermeture. On le verra aussi : le coup était dirigé en réalité contre le parti mourant des Enragés : c’était le coup de grâce. Puis, la phrase du dantoniste Fabre, n’est-ce pas plutôt une caricature — où se reconnaît l’homme de théâtre — qu’une véritable flétrissure? Enfin, le 15 brumaire (5 novembre), une députation de citoyennes, admise à

la barre de la Convention, y protestait contre le décret du 30 octobre en déclarant que la ci-devant Société des Républicaines révolutionnaires se composait « en majeure partie de mères de famille ».

« En majeure partie », cela signifiait que les autres affiliées étaient ou bien, comme Lacombe, des femmes non mariées, ou bien des femmes mariées sans enfants.

Ce qu’on peut croire, c’est que ces femmes du peuple n’étaient point, pour la plupart, de mise ni de mine engageante. « La vue seule en fait horreur », affirme Buzot; et ici, comme il rend une sensation, il mérite une créance atténuée seulement d’un légitime soupçon de partialité quand môme. En un sens, du reste, son témoignage se trouve plaisamment confirmé par celui d’un observateur de police, Du tard, dans un rapport du 1er juin au ministre Garat : « Les Révolutionnaires républicaines qui portent cocardes... sont toutes laides à faire pe ur. » Et Du tard insiste : « Les Jacobins n’entendent guère leur métier, d’avoir admis des femmes aussi laides pour défendre la Révolution. » (Schmidt, Tableaux de la Révolution française , 1. 1, p. 37 L) Cependant la remarque n’était pas d’une justesse absolue, puisque Lacombe était belle et que, néanmoins, elle fut supplantée dans le cœur de Leclerc par Pauline Léon, dont cette victoire ne fera pas supposer qu’elle était laide. En avril 179 i, quand on l’arrêta, Pauline Léon, femme Leclerc, avait vingt-cinq ans. Mais nous aurons à reparler d’elle.

Les Républicaines révolutionnaires ne furent jamais très nombreuses. La citoyenne Lemoce, qui s’était fait inscrire « une des dernières », n’avait eu « que le numéro 170e ou environ ».

FOSE LACÔMBE

L’article XIII du Règlement du 9 juillet disait :

Les citoyennes qui désireront être admises dans la Société se feront présenter par un membre et appuyer par deux. Leurs noms seront proclamés dans la séance prochaine et affichés. Elles seront admises s’il ne s’élève aucune réclamation ; s’il s’en élève, leur admission sera ajournée. Le comité de correspondance entendra les diverses réclamations et en fera son rapport à la Société, qui jugera dans sa sagesse les dénonciations qu’auraient pu faire certaines citoyennes, qui seront tenues de les signer.

11 y avait un serment (article XV) :

Toute citoyenne nouvellement reçue sera interpellée par la présidente, au nom de la Société, à prêter le serment suivant : — « Je jure de vivre pour la République ou de mourir pour elle ; je promets d’être fidèle au Règlement de la Société, tant qu’il subsistera. »

Quanta la limite d’âge minima , elle était établie par l’article XXVI — l’avant-dernier :

La Société, considérant qu’on ne peut refuser la parole à aucun membre, et que de jeunes citoyennes pourraient, avec les meilleures intentions, compromettre la Société par des motions peu réfléchies, arrête qu’elle fixe l’âge de dix-huit ans pour être reçue membre de la Société. Pourront néanmoins les mères de familles amener leurs enfants jusqu’audit âge, mais ils n’auront pas voix délibérative.

Il devait y avoir trois comités, composés chacun de douze membres : un comité d’administration, un comité de bienfaisance et le comité de correspondance. La présidente devait être coiffée du bonnet rouge.

Tout à la fin de juillet ou au commencement d’août,

TROIS FËMMES de l\ révolution

les citoyennes émigrèrent de la Bibliothèque des Jacobins aux charniers Saint-Eustache, lieu définitif de leurs séances. Pourtant, c’est seulement le 15 août qu’une députation, conduite par Pauline Léon, demanda aux Jacobins l’affiliation et la correspondance, qui furent accordées. (Aulard, t. V).

Leur rôle en mai les avait placées haut dans l’estime des plus violents. Au Conseil général de la Commune, dès le 21 juin, Jacques Roux leur attribuait « en partie la gloire d’avoir sauvé la République dans les journées des 31 mai et 2 juin ». ( Journal de la Montagne , n° 22). — Une députation du club s’était présentée à la Commune, ce 21 juin, pour demander à figurer dans le cortège qui devait aller le dimanche suivant féliciter la Convention de l’achèvement de la Constitution. « Les plus vifs applaudissements des tribunes », dit le Moniteur, avaient accueilli cette députation ; le Conseil général l’avait félicitée et invitée aux honneurs de la séance. C’est alors que Jacques Roux, membre du Conseil, prit la parole pour renchérir sur l'éloge et pour, ensuite, exprimer le regret de n’avoir pas trouvé dans la Constitution « l’anathème » qui aurait dû être « lancé contre les sangsues du peuple », les agioteurs et les accapareurs. ( Journal de la Montagne , ibid.). Voulait-il essayer d’obtenir l’adhésion des Républicaines révolutionnaires aux idées qu’il répandait dans la section des Gravilliers — ce «ventre profond, agité, du Paris industriel », a écrit Michelet — la section des Gravilliers (entre la rue du Temple et la rue Saint-Martin), dont une monographie bien faite serait si importante au point de vue des origines du socialisme? Ou bien faut-il penser que les idées de Jacques Roux avaient déjà la sym-

UoSE lacom&e

pathie du club féminin ? Cette deuxième hypothèse n’en est pas une pour Michelet : il ne doute pas; rencontrant pour la première fois les Enragés et peignant la peur de Robespierre devant « l’abîme de la dissolution sociale », il dit: « Cette Terra incognita au-delà de Marat (dont parle Desmoulins), cette région inconnue, hantée des spectres et mère des monstres », Robespierre « l’avait vue dès juin dans l’étrange alliance de Jacques Roux,... du Lyonnais Leclerc, ami de Chalier, et de sa maîtresse Rose Lacombe, chef des femmes révolutionnaires. » ( Histoire de laRévolution , li v. XII , ch. YI). Et nous croyons que Michelet n’a pas tort de rattacher dès ce moment l’ex-comédienne au premier parti socialiste de la Révolution.

Selon toute vraisemblance, en effet, Leclerc était déjà l’amant de Lacombe. D’après une dénonciation des citoyennes Lemoce et Hérouart, elle l’aurait « couché chez elle », à la fin de mai. Il voulait « alors faire croire, lisons-nous, qu’il était poursuivi par la Commission des Douze ». (Arch.nat., pièce du 9 prairial an 11). Au reste, cette liaison de la jeune et belle femme et du plus jeune Lyonnais — il n’avait pas vingt-deux ans — ne pouvait dater que de mai. Jean-Théophile-Victoire Leclerc, né, en réalité, non à Lyon, mais près de Montbrison, était bien venu à Paris au commencement de 1792 : même il avait paru à la barre de la Législative en mars, pour y défendre officieusement des grenadiers punis par Narbonne. (Arch. nat., F7 4774°). Mais il avait quitté Paris le mois suivant, et, s’il y revint la même année, ce que nous ignorons, il ne fit certainement qu’y passer : ce n’est qu’en mai 1793 qu’il s’y installa. — Curieux personnage. Son histoire, qu’aucun historien n’a racontée, a l’aspect d’un roman

d'aventures. Et, de sa personne, il était charmant. Robespierre, qui le haïssait, lui reconnaîtra aux Jacobins « des apparences séduisantes, un talent séducteur ». (Aulard, t. V, p. 330). Glaire Lacombe dut voir en lui une sorte de héros, un Thésée patriote de vingt ans. Robespierre voulait même qu’il fut noble. Il protesta. Ce qui n’empêcha point les citoyennes Lemoce et Hérouart de répéter l’accusation ; ne savaient-elles pas son vrai nom : Clairdose ! Voici, rapidement, — d’après un récit fait par lui-même quand il eut été arrêté avec sa femme, puis d’après d’autres sources, — les principaux événements dont put s’éblouir l’imagination de Lacombc :

Fils d’un ingénieur des ponts et chaussées, il s’embarquait à dix-huit ans (mars 1 790) pour la Guadeloupe ; il y fut « commis marchand » ; mais la guerre civile ayant éclaté à la Martinique, il alla y combattre avec les patriotes ; emprisonné, puis transféré à bord d’une gabare et, de cette gabare, sur une goélette, il resta plus d’un mois dans cette dernière geôle flottante, « nourri de biscuits de mer... et d’eau, et couché sur les cailloux qui composaient le lest du bâtiment ». En juillet 1791, ilrentraiten France; et, après le séjour que nous avons dit, à Paris, en 1792, il partit pour le Brisgau, chargé d’une mission d’espionnage militaire dont il se serait mieux acquitté, explique-t-il, si le maire de Strasbourg, Dietrich, ne l’avait pas trahi. Puis il fut « employé dans les hôpitaux ambulants de l’armée du Centre ». (Arch. nat., cote citée plus haut). — En 1793, on le trouve à Lyon, où, de toute la fougue de sa jeunesse, il s’est jeté dans le parti de l’ardent démocrate Chalier. Une erreur du Moniteur { 24 mars 1793) pourrait même faire croire qu’il fut secrétaire du pro-

cureur de la Commune, Laussel. Après avoir annonce l’arrestation de ce procureur, — faite sur l’ordre des commissaires de la Convention, Legendre, Rovère et Basire, — le Moniteur disait : « Leclerc, secrétaire de Laussel, a été arrêté au même moment ». 11 s’agissait en réalité d’un Marie-François-Amour Clerc, qui, envoyé à Paris avec Laussel, y comparut avec lui devant le tribunal révolutionnaire. [Journal de Lyon ou Moniteur du département de Rhô ne-et- Loire, 3e année, n° 55, et Wallon, Hist. du trih. rév ., t. II, p. 531). Cependant Leclerc avait marqué dans la lutte politique, car c’est comme député extraordinaire de Lyon qu’il vint à Paris au commencement de mai. Le Moniteur du 19 mai, dans son compte rendu de la séance de la Commune de Paris du 16, publiait:

Leclerc, député de Lyon, qui s’est déjà présenté à une précédente séance, pour faire part de la demande formée par son département d’un comité révolutionnaire, se présente de nouveau au Conseil et se plaint de la manière dont l’ont traité les journalistes. Il donne quelques explications sur ce qu’il a déjà dit. Il annonce que, quoique le Conseil lui ait adjoint des commissaires, il n’a pas cru, vu les dispositions des esprits, devoir se présenter à la Convention.

Il ajoute qu’on a le projet d’égorger les patriotes, se plaint de la faiblesse de quelques Montagnards, et termine en disant qu’il n’y a qu’un seul moyen de sauver la République, quil faut que le peuple se fasse justice, parce que la justice habite toujours au milieu du peuple, et qu’il ne se trompe jamais.

Le 1er juillet, aux Jacobins, Collot d’Herbois accusera Leclerc d’avoir dit aux Lyonnais « qu’ils allaient êlre guillotinés..., jetés dans la rivière», et d’avoir ainsi provoqué l’insurrection de la ville. (Aulard, t. V).

Puis, Robespierre, le 5 août, lui reprochera d’avoir été cause « en grande partie » de la mort de Chalier. Il est vrai que Robespierre se trompait ou voulait se tromper en déclarant : « Il ( Leclerc ) était à Lyon, où il jouait le patriote, lorsqu’on y égorgea l’infortuné Chalier. » Arrêté le lendemain de la victoire des girondins et des royalistes réunis, c’est-à-dire le 30 mai, Chalier périt sur l’échafaud en juillet. Mais enfin les accusations de Robespierre et de Collot d'Herhois n’étaient pas sans fondement. Leclerc, dans son journal, F Ami du peuple par Leclerc (20 jui llet-15 septembre 1793), se vantera, le 1CP septembre, d’avoir eu l’idée d’une « mesure extraordinaire et terrible » qui, seule, d’après lui, aurait pu «garantir» Lyon «de sa ruine totale » : « J’avais, dira-t-il, conçu le plan, d’accord avec Chalier, de faire jeter, dans une nuit, six mille aristocrates dans le Rhône. » Il avoue que « d’excellents patriotes », à l’énoncé de ce projet, « pâlirent et frissonnèrent d’horreur ». Mais il s’écrie : « Qu’ils aillent contempler, sur les débris fumants de cette cité, les effets funestes de leur modération * ! »

On peut juger de l’activité furieuse que ce jeune terroriste, soutenu de Claire Lacombe, mit au service de l’Evêché contre la Gironde, dans les derniers jours de mai. Il se glorifiera dans son journal d’avoir été « un des moteurs de l’insurrection » (n° 21, 8 septembre). La victoire du 2 juin lui parut, du reste, très insuffisante. Le 4, il se présentait au Conseil général de la Commune, devenu le Conseil général révolutionnaire, pour y démontrer que la Révolution n’était pas « ache-

1. Le bombardement de Lyon avait commencé le 22 août. Le siège dura jusqu’au 9 octobre, jour où les troupes républicaines entrèrent dans la ville.

ROSÉ LACOMIJË

vée ». « L’incarcération des gens suspects, dit-il, était un des principaux moyens de salut public. Mais tons les gens suspects sont-ils incarcérés? J’en doute, et les dangers sont toujours les mômes. N’est-il pas possible, d’ailleurs, que les députés arrêtés n’aient déjà pris la fuite? Eh ! pourquoi mettez-vous tant de lenteur à vous défaire de vos ennemis? Pourquoi craignez-vous de répandre quelques gouttes de sang?... » (Moniteur à\\ 7 juin). Il ne put terminer : « Une indignation universelle renvoie l’orateur de la tribune, et le président le rappelle à l’ordre. Hébert fait à ce sujet un discours plein d’énergie et de patriotisme. Il demande qu’on regarde comme mauvais citoyen tout homme qui proposera de répandre du sang». (Ibid.). Ainsi Hébert se trouvait dépassé : il était le modéré de Leclerc ou plutôt d’un parti nouveau. Parti que Marat dénoncera bientôt dans son Publiciste de la République française , qu’il avait meme attaqué par avance, si l’on peut dire, après rinsurrection avortée du 10 mars, en faisant décréter d’arrestation par la Convention Fournier l’Américain; parti dont les premiers éléments essayèrent effectivement de se grouper en mars, mais furent aisément refoulés par la résistance de Marat, de la Commune et d’Hébert; parti dont une espèce d’illuminé, Varlet, fut un des premiers meneurs : Varlet, qui osa protester aux Jacobins, le 12 mars, contre l’arrestation de Fournier, ce qui amena Billaud-Varenne à prononcer cette phrase curieuse : « Fournier est très exalté dans ses opinions, Marat est un Feuillant auprès de lu i » . ( Aulard, t. V, p. 86).

En mai, dans leur lutte contre la Gironde, les Jacobins et la Commune furent obligés d’accepter l’aide de ce parti ultra-démagogique et de son alliée, la Société

des Républicaines révolutionnaires. Mais, la Gironde abattue, Robespierre, Marat, Hébert furent d’accord pour entraver cette avant-garde; puis, comme elle résistait et devenait même dangereuse, surtout comme elle propageait un socialisme encore vague, mais gros de conséquences, une sorte de communisme, la Révolution «classique », suivant le mot de Michelet, l’écrasa. Telle est, en bref, l’histoire des Enragés, intimement liée à celle des Républicaines révolutionnaires.

Taine, pour le dire au passage, s’est donc lourdement trompé en assurant que Marat, Hébert et Hanriot seraient arrivés peut-être — si le couteau de Charlotte Corday n’avait tranché le fil de la conspiration — à « gouverner la France » avec l’appui « de Jacques Roux, Leclerc », etc. (La Révolution , t. Il, p. 475).

Entre la Montagne et le nouveau parti la guerre éclata le 25 juin. Ce jour-là, Jacques Roux parut à la barre de la Convention, à la tête d’une députation des Gravilliers, et lut une pétition violente où il développait ce qu’il avait dit le 21 à la Commune, sur le manque dans la Constitution d’un article dirigé contre l’agiotage et l’accaparement. Ce fut un scandale. Thuriot, Robespierre, Rillaud-Varenne, Legendre accablèrent le malheureux apôtre populaire, qui dut se retirer. (Moniteur). Le 28, aux Jacobins, Robespierre défendit de nouveau la Constitution et la Montagne, avec une âpreté mêlée d ironie contre Jacques Roux. Dans la môme séance, Legendre s’attaqua aux Cordeliers qui avaient voté l’impression et l’affichage de la pétition ; il demanda l’envoi de commissaires au club égaré, et le 30 une députation fut nommée. Elle avait pour chefs Collot d’Herbois et Robespierre. Les Cordeliers, entraînés par Hébert et ses partisans, désavouèrent

ROSE LACOMRE

Jacques Roux, et Leclerc, qui avait bravement plaidé pour le maudit. « Les Républicaines révolutionnaires, ajoutait Collot d’Herbois, rendant compte aux Jacobins de cette curieuse séance des Cordeliers, ont concouru au triomphe de la raison et de la vérité. Une d’elles surtout a prononcé un éloquent discours sur notre situation politique. Elle a peut-être trop penché pour l’indulgence; mais, comme elle parlait à des hommes fermes et raides sur les principes, la Société n’a accepté de son discours que ce qui était conforme à ses sentiments. Cette citoyenne a prouvé que Roux n’avait jamais rien fait pour la Révolution ; elle l’a peint comme un de ces hommes qui se glissent dans les sections et qui, pour me servir de son expression, changent de marotte suivant les circonstances ». (Aulard, t. V, p. 283). On aimerait à savoir le nom de la citoyenne ; mais le passage est remarquable à plusieurs points de vue : d’abord, parce qu’il montre les Républicaines révolutionnaires admises à délibérer avec les Cordeliers : ensuite il prouve qu’elles n’étaient pas toutes également exaltées, ou que l’attitude et la démarche des Jacobins avaient fait sur un certain nombre d’entre elles une grande impression. L'idée de rompre avec le puissant club, à cause de Jacques Roux, avait de quoi intimider les plus résolues, sauf peut-être Lacombe et son « étatmajor » — s’il existait déjà. C’est, du reste, l’occasion de le dire : l’immense popularité de Robespierre imposa bien jusqu’en septembre à la majorité de ces enragées. En août, Lacombe leur reprochera leur dévotion quand même pour Robespierre. Du moins une des dénonciatrices de l’héroïne, la citoyenne Jobé, l’accusa d’avoir, à cette date, tenu ce propos : « Vous êtes infatuées et enthousiasmées de Robespierre, que je ne regarde que

comme un simple individu. » (Arch. nat., pièce du 9 prairial an II.)

D’autre part, il faut souligner ce que dit Collotd’Herbois de X indulgence montrée par l'éloquente dont il résumait le discours. Pour qui cette indulgence, sinon pour ceux des Cordeliers qui pensaient comme Jacques Roux, et pour Jacques Roux lui-même? Et, de fait, si l’on compare le portrait qu’elle traça de lui avec le réquisitoire prononcé le 28 juin, aux Jacobins, par Robespierre, qui le traitait de faux patriote, complice des Brissotins et de Pitt et Cobourg, on est frappé de la différence. Elle le sacrifiait, mais seulement comme une espèce de toqué aux intentions pures. Il n’en est pas moins à retenir que, lors du choc initial entre la Montagne et ceux qu'on appellera bientôt les Enragés, les Républicaines révolutionnaires reculèrent devant les Jacobins assistés d’Hébert et aussi de Marat : car Roux et Leclerc avaient été dénoncés « à l’avance » aux Cordeliers « par une lettre du citoyen Marat ^toujours le premier « en matière de dénonciations », peuton lire dans le discours de Collot d’Herbois.

Si, d’ailleurs, la reculade du club féminin est une preuve nouvelle que l’autorité de Lacombe n’y était pas encore prépondérante, nous devons cependant le rappeler : l’amie de Leclerc avait paru aux Jacobins le 26 juin, comme orateur des Républicaines révolutionnaires. 11 ne s’agissait point, il est vrai, de la pétition de Jacques Roux. Elle venait « exhorter les Jacobins à inviter la Convention à refuser de payer à la Montansier 200.000 livres d’indemnité» réclamées par la célèbre directrice de théâtre « pour son voyage en Belgique ». (Aulard, t. V). A la fin de 1792, en effet, la Montansier avait suivi Dumouriez en Belgique avec une partie

UOSE LACOMBE

de sa troupe; et, justement sans doute, elle se plaignait d’avoir éprouvé des pertes sérieuses. Mais, dans le Recueil des actes du Comité de salut 'public , dû également à M. Aulard, nous voyons qu’elle ne réclamait en réalité que 26.320 livres. Le 29 juin, le Conseil exécutif provisoire autorisa le ministre des Affaires étrangères « à transiger " avec elle sur ladite somme. On pourrait se demander si Lacombe ne lui en voulait pas personnellement; ce qui est sûr, c’est que la Montansier était déjà suspecte aux patriotes avancés. Elle fut arretée en novembre. « Apprends, disait le Père Duchesne (n° 310) — à propos de l’ouverture d’un nouveau théâtre de l’habile directrice rue de la Loi (août 1793) — apprends que cette vieille balayeuse de coulisses était la première pourvoyeuse de la louve autrichienne. A Versailles, elle lui tenait complaisamment la chandelle, quand elle encornaillait, l’ogre Capet dans sa petite loge». Nous supposons que Lacombe n’avait pas eu recours à de telles calomnies ; mais, probablement, elle avait accusé la voyageuse d’avoir, à Bruxelles, déprécié les assignats, ce qui était beaucoup moins faux. ( Recueil des actes du Comité de salut public , t. II, p. 74). Aussi bien l’incident est de peu d’importance.

La mort de Marat (13 juillet) émut d’une douleur profonde les Républicaines révolutionnaires. Pourtant, non satisfait que les Cordeliers eussent expulsé Roux et Leclerc, Marat, de toute sa violence, s’était jeté, le 4 juillet, dans le Publiciste de la République française , sur le nouveau parti, qu’elles n'avaient abandonné qu’en apparence et qu’elles allaient soutenir chaque jour davantage. Il avait dénoncé comme «le plus cruel des fléaux », non « pas les aristocrates, les royalistes,

les contre-révolutionnaires, mais les faux patriotes exaltés ». Tels, entre tous, cela va sans dire, Leclerc et Jacques Roux — avec Varlet. Encore celui-ci bénéficiait-il d’une sorte de pitié méprisante. Il pouvait « n’être qu’un intrigant sans cervelle». Mais «le petit Leclerc», avait écrit Marat, «paraît un fripon très adroit. Je l’ai vu, dans la même semaine, changer trois fois de costume pour se travestir et mieux en imposer. On assure qu’avant de venir planter le piquet à Paris pour égarer les Sociétés populaires, il a fait quelques mois de noviciat à Goblentz... » Quant à Jacques Roux, — appelé par Marat « l’abbé Renaudi, soi-disant Jacques Roux », — c’était la victime d’élection; il était longuement égorgé. « La cupidité, jointe à l’amour de faire du bruit, l’a fait débuter dans la Révolution par un faux, car il profita de la nouvelle de l’assassinat de Jacques Roux (curé d’Issy, s’il m’en souvient) pour usurper son nom, inspirer plus d’intérêt et gagner de l’argent en publiant à son profit l’ histoire de l’attentat commis sur la personne de ce bon curé... Le troisième jour que je passais dans sa chambre ( Marat avait été un moment rhôte de Jacques Roux), je le vis dans le costume de prêtre ( Jacques Roux était prêtre) ; il me dit : « N’imaginez pas que je croie à la religion, je sais que c’est un tissu d’impostures; j’en ai fait mon gagnepain, et personne ne sait mieux que moi jouer la sainte comédie... » Le même jour, il m’avoua qu’il était patriote de circonstance, qu’il ne se donnerait point de relâche qu’il n’eût fait du bruit, et qu’il espérait bien que cela lui vaudrait l’épiscopat, comme à l’abbé Fauchet... » Enfin Marat publiait la note suivante, adressée à Collot d’Herbois par un citoyen Tessier, qui avait « demeuré une année à Angoulême » ;

ftOSË LACOMBË

Jacques Roux est connu dans la ville d’Angoulême et dans les environs pour un très mauvais sujet. Il y a plusieurs années qu’il fut décrété de prise de corps, comme prévenu d’assassinat : alors il était professeur de physique au séminaire de ladite ville. Il a été chassé ignominieusement de plusieurs maisons où il était reçu comme ami, et de plusieurs autres où il était entré comme précepteur, notamment de chez un sieur Montlausier. Son infâme conduite et ses mœurs dépravées furent cause qu’il ne put trouver de place ; il fut obligé de se réfugier dans le diocèse de Saintes, où, à la recommandation d’un homme de bien, il obtint un vicariat; mais, dans cette ville, sa conduite fut la même; il sema la division dans toutes les familles chez lesquelles il était admis ou chez lesquelles l’appelait son ministère : il brouilla le père avec le fils et le mari avec la femme ; il osa même porter une main criminelle sur son bienfaiteur, celui à qui il devait sa place et son existence. Enfin il fut soupçonné d’avoir commis, participé ou du moins excité quelques mauvais sujets comme lui à commettre des crimes capitaux; alors il fut obligé de fuir... Il n’est pas un seul homme honnête du pays qui ne soit prêt à attester l’infamie de ce prêtre sans mœurs, sans principes. Ses crimes sont aussi bien connus que son nom ] .

Contre les Enragés , l’enragé Marat avait donc joué le rôle de chien de garde des Jacobins. Il n’y a cependant pas à s’étonner que les Républicaines révolutionnaires aient pleuré la victime de Charlotte Corday — puis travaillé à son apothéose, comme nous allons le raconter — quand on voit Jacques Roux et Leclerc s’emparer du nom de Marat mort, le premier pour continuer le Publiciste de la République française , le second pour reprendre F Ami du peuple.

Ces deux journaux peu connus, le Publiciste de la

1. La réponse de Jacques Roux ne parut qu’après la mort de Marat* Voir l’Appendice (111).

République française par l'Ombre de Marat (16 juillelseptembre 1793), et l'Ami du peuple par Leclerc, dont nous avons dit plus haut les dates initiale et terminale, sont généralement confondus par les historiens. Michelet, qui ne les avait pas lus, a même écrit : « Roux, Leclerc et Varlet rédigeaient ensemble l'Ombre de Marat ». (XII, VI). Varlet! dont le nom même ne se trouve pas dans le document qui, pour Roux et Leclerc, expliquerait l’erreur de Michelet : nous voulons parler du discours prononcé à la Convention, le 8 août, par la « veuve Marat», c’est-à-dire la compagne de Marat, Simonne Evrard. Elle était venue dénoncer à la Montagne « deux hommes en particulier, Jacques Roux et... Leclerc »,qui, s’indignait-elle, « prétendent continuer » les « feuilles patriotiques » du tribun disparu « et faire parler son ombre pour outrager sa mémoire et tromper le peuple ». ( Moniteur du 10 août). Roux, Leclerc et Varlet, bien que professant tous les trois la même politique, avec d’identiques aspirations sociales, agirent chacun de son côté, librement. Et Roux et Leclerc se proclamèrent Maratistes par une habileté qui fit la terreur de Robespierre ; ce que Michelet, dont les ignorances ou les méprises ont d’admirables compensations de vérité supérieure, a très bien dégagé.

Le 21 juillet, jour où le Publiciste de la République française par V Ombre de Marat fut signé pour la première fois : Jacques Roux, V Ami du peuple, celui-ci disait : « Si l’on me demande quels sont mes titres pour m’annoncer le successeur du patriote Marat, je répondrai que Gorsas, dans ses feuilles, m’a appelé le petit Marat , que ce surnom glorieux me fut donné au club des Cordeliers en 1790;... je répondrai que j’ai

RÔSË LACÔMBË

le courage de Marat; que, comme lui, j’ai en horreur les despotes et les rois; que, comme lui, je ne respecte que la vérité; que, comme lui, j’aime la liberté et l’égalité par-dessus tout; que, comme lui, je suis prêt à mourir pour l’unité et l’indivisibilité de la République française. » Plus loin, il annonçait que, le jour même, il devait faire l’oraison funèbre de Marat en l’église Saint-Nicolas-des-Champs. — Leclerc, de son côté, avait ouvert le premier numéro de son Ami du peuple par un éloge de Marat; et, le 25 juillet, il y revenait incidemment, louant « cet homme » d’avoir toujours été « au-dessus des petites mesures dans lesquelles — disait-il surtout pour Danton et Robespierre — se circonscrivent nos très petites têtes révolutionnaires du jour ».

Selon toute vraisemblance, du reste, il n’y avait pas là qu’une tactique. S’ils se faisaient du nom de Marat un drapeau et une arme, Roux et Leclerc ne mentaient pourtant pas en exaltant leur ennemi de la veille. Du moins, c’est notre conviction, née d’une étude sérieuse : ils avaient pardonné au mort les violences et les calomnies contre eux du vivant. Peut-être même pensaientils qu’il n’y avait eu entre eux et lui qu’un malentendu qui se serait dissipé. Peut-être se regardaient-ils vraiment comme ses disciples avancés, comme ses continuateurs hardiment logiques. L’élan révolutionnaire qui instaura immédiatement le culte de Marat leur paru' juste, autant que favorable, à la propagation de leurs idées mises habilement et sincèrement à la fois sous le patronage du martyr divinisé.

Quanta la Société des Républicaines révolutionnaires, il est à croire que, seules, Lacombc et ses amies n’y furent pas toute passion dans le culte inauguré aux

funérailles mômes de l’Ami du peuple (16 juillet). Il faut d’ailleurs comprendre ce culte, dont les extravagances ont amusé ou indigné tant d’historiens superficiels ou de parti pris. Pour l’imagination populaire, ce fut un symbole, la religion meme de la République une et indivisible , personnifiée dans la victime du fédéralisme; et encore la religion de la sans-cidotterie , dans ce que cette expression comportait de socialisme nuageux et, pour ainsi parler, d’évangélisme démagogique. Une preuve en est célèbre, la comparaison de Marat à Jésus faite par un orateur resté inconnu : « O corJesu! o cor Marat ! » Les Républicaines révolutionnaires organisèrent une fête, qui fut célébrée le 19 août, et que le journal de Leclerc avait annoncée le 8, en ces termes :

Les citoyennes républicaines et révolutionnaires me font passer un avis sur l’ordre de la marche qui sera observée lors de l’inauguration de l’obélisque élevé en l’honneur de Marat. Les citoyens et citoyennes se rassembleront au lieu des séances de de çette Société, à trois heures très précises du soir, au charnier Saint-Eustache. Le cortège défilera par la pointe Saint-Eustache, le marché aux poires, les rues de la Ferronnerie et Saint-Honoré, pour se rendre, par celle de Saint-Nicaise, à la place de la Réunion [du Carrousel ), où la cérémonie aura lieu.

Elle eut lieu conformément au programme, et non sans éclat, grâce aux députations de la Commune, de la Convention et des Sociétés populaires. Les Annales de la République française racontaient, le surlendemain : « Sur un brancard porté par quatre citoyens était la baignoire dans laquelle l’Ami du peuple fut assassiné ; sur un autre brancard , que portaient quatre

citoyennes, étaient la chaise, la table, l’écritoire, la plume et le papier dont il se servait quand il écrivait; et, sur un troisième brancard, son buste. » De la place de la Réunion, le cortège se rendit au jardin des Cordeliers, où, comme on sait, Marat avait été enterré ; et, sur la tombe, le citoyen Roussillon prononça une oraison funèbre où se détache cette phrase : « Ce ne sont pas des lauriers qu’il nous demande, c’est du sang. »

La préparation de la fête n’avait pas été sans encombre. Les Républicaines révolutionnaires avaient trouvé des résistances à la Commune, qui, d’abord favorable, s’était ravisée. Nous lisons dans le Journal de la Montagne du 2 août, au compte rendu de la séance de la Commune du 31 juillet :

Une députation des Républicaines révolutionnaires, au nom de la Société et des commissaires des 48 sections, vient se plaindre de ce que le Conseil a rapporté l’arrêté qui ordonnait qu’il serait élevé sur la place de la Réunion un obélisque en l’honneur de la mémoire du républicain Marat. « Le renvoi fait par le Conseil de la première adresse de cette Société au Comité d’instruction publique de la Convention a d’autant plus étonné la Société, dit la citoyenne Lacombe, qu’outre la reconnaissance que la République entière doit au patriote Marat, il est une reconnaissance particulière que les Parisiens doivent à sa mémoire. D’ailleurs, ajoute-t-elle, personne ne peut nous empêcher d’élever l’obélisque que nous avons proposé. Nous ne demandons rien pour cela. Ce sont les sans-culottes surtout que Marat a soutenus ; ce sont les sans-culottes qui veulent célébrer sa gloire. Nous venons donc inviter le Conseil à rapporter son dernier arrêté ou à maintenir le premier qui nous autorisait dans notre demande. Une autre réflexion non moins importante semble ranimer notre zèle pour l’Ami du peuple. Dans la marche décrétée par la Convention pour la fête du 10 août, on a omis, nous ne savons pas pourquoi, la place de la Réunion, qui fut le

premier théâtre cle la révolution du 10 août dernier. La présence de l’Ami du peuple dédommagera cette place de l’oubli qu’on a manifesté pour elle. »

Ce discours de Claire Laconibe, où les raisons politiques du culte de Marat sont indiquées, mais où le caractère social de celte religion symbolique était fortement souligné, ne fit pas revenir la Commune sur sa deuxième décision. Néanmoins le Conseil autorisa « provisoirement », et jusqu’à ce que la Convention eût prononcé, « les commissaires des 48 sections à élever sur la place de la Réunion un obélisque en bois ». L’omission des Républicaines révolutionnaires dans cette autorisation est significative, car, certainement, elle fut volontaire. C’est une preuve que, déjà, le club féminin commençait à être mal vu de la Révolution montagnarde ; que, déjà, scs attaches avec le parti des Enragés étaient notoires; et, d’ailleurs, le discours de Lacombe, hautain, presque brutal, et surtout la péroraison, signalant une espèce d’ingratitude de l’Assemblée nationale envers les combattants du 10 août, avaient dû vivement déplaire. Oui sait même si l’on ignorait à la Commune la liaison de l’ex-comédienne et de Leclerc?

Celui-ci, du reste, n’attendit pas d'avoir à publier l’annonce de la fête organisée par les Républicaines révolutionnaires pour s’occuper d’elles publiquement avec une sympathie compromettante. Le 4 août, dans son journal, ayant demandé l’arrestation immédiate des « ci-devant nobles », des « ci-devant prêtres », des « ci-devant parlementaires », et de « cette foule d’agioteurs et d’agents de change, éternels propagateurs de l’aristocratie, du fanatisme et de la discorde », il

s’écriait : « Républicaines révolutionnaires, femmes généreuses et vraiment au-dessus de l’éloge par le courage et l’énergie que vous avez développés », de « vous surtout » dépend le salut de la patrie. « Inaccessibles aux suggestions étrangères, comme il n’y a chez vous ni places à donner ou à recevoir, un vil intérêt n’a pas étouffé dans vos âmes les sentiments de la nature... Allez, par votre exemple et vos discours, réveiller l’énergie républicaine... C’est à vous qu’il appartient de sonner le tocsin de la liberté !... » Or, dès le 23 juillet, dans le second numéro de cet Ami du peuple , il avait donné carrière à ses tendances socialistes. Le passage est des plus curieux : « A l’aristocratie nobiliaire et sacerdotale a succédé l’aristocratie bourgeoise et mercantile. Cette classe, qui formait en quelque sorte une caste intermédiaire entre la première et le peuple, avait acquis, grâce à ses richesses, autant de besoins et par conséquent autant de vices que la classe supérieure. Elle vit, dans le principe, d’nn assez bon œil une révolution qui la faisait aller de pair avec elle. Mais, quand le peuple, fort de sa puissance, de son courage, éclairé sur ses droits, réclama ceux de l’égalité et fonda la République, alors ces hommes devinrent ses plus cruels ennemis. » Et Leclerc les montrait s’appliquant à « amener la contre-révolution par la cherlé des comestibles et la hausse du numéraire ». Leurs « immenses richesses », disait-il, leur permettent d’accaparer a les subsistances et les denrées de première nécessité », et, ainsi, de produire « des disettes factices de pain » pour calomnier la révolution, en détacher le peuple, lui faire « demander un maître ». En conclusion, sans doute, il proposait seulement des mesures de circonstance : « taxer toutes les denrées de première nécessité

à un prix auquel tout le monde puisse atteindre » et punir de mort les accapareurs. Mesures que la Convention allait introduire successivement dans son arsenal de lois de terreur, en commençant par faire de l’accaparement « un crime capital » (26 juillet). Mais, le 10 août, on pouvait lire dans cet Ami du peuple par Leclerc: « Tous les hommes ont un droit égal aux subsistances et à toutes les productions de la terre qui lui sont (sic) d’une indispensable nécessité pour assurer son existence. » Et l’incorrect journaliste mesurait bien, d’un certain point de vue, la portée du principe, car il aboutissait à la proposition d’une loi ainsi conçue: « La République française se déclare l’acquéreur de tous les grains qui croissent sur son territoire; nul dorénavant ne pourra vendre qu’à l’Etat ces objets de première nécessité. » N’était-ce pas vraiment là, comme on dirait aujourd’hui, du socialisme d’Etat?

Aussi bien, Jacques Roux avait déjà écrit : « Les productions de la terre, comme les éléments, appartiennent à tous les hommes. » ( Publiciste de la République française , 28 juillet.) Il avait même demandé, le 6 août, qu’on interdît aux riches d’acquérir des propriétés territoriales et des immeubles. Le 8, il déclarait : « La vie de l’homme est la plus sacrée des propriétés » ; formule d’où un cerveau plus philosophique eût pu tirer des conséquences très importantes. Enfin il dira au commencement de septembre: « Jusqu’à présent la Révolution n’a été favorable qu’à une classe d’hommes qui a opprimé l’autre à l’ombre de la loi. Il est temps que tous les individus de la grande famille jouissent de la liberté, de la paix et du bonheur, »

Nous ne voulons pas exagérer ces diverses indications. S’il le faut, nous appuierons même sur ce qui aurait pu demeurer sous-entendu : le respect, au moins apparent, chez Roux comme chez Leclerc, de la propriété individuelle. Si la vie de l’homme est « la plus sacrée des propriétés », c’est qu’il y a d’autres propriétés déjà sacrées. Au surplus, voici l’épigraphe de l’Adresse présentée par Roux à la Convention le 25 juin et imprimée par ordre de la section des Gravilliers : « Peuple, je brave la mort pour soutenir tes droits ; prouve-moi ta reconnaissance en respectant les personnes et les propriétés. » D’un autre côté, nous n’ignorons pas que Billaud- Varenne, dans ses Éléments de républicanisme (avril 1793), avait tracé un plan de réforme sociale selon lequel « le système de propriété » devait « être combiné de manière à établir, autant que possible, une répartition des biens, sinon absolument égale, au moins proportionnelle entre les citoyens ». Nous savons aussi que, bien avant d’arriver à son babouvisme, Babeuf, dès 1787, l’avait entrevu ; et encore, qu’il y eut chez des représentants en mission certaines aspirations socialistes; enfin, que Robespierre, en avril 1793, pour précipiter la Gironde, fit profession d’un socialisme assez net — qu’il se hâta d’oublier après la victoire, ou qu’il désavoua formellement1. Mais, tout cela dit, on donnera raison à Michelet voyant dans la pensée de Roux et de Leclerc « Je germe obscur d’une révolution inconnue dont la révélation plus claire se marqua plus tard dans Babeuf ». (XV, IV). Michelet l’avait deviné plutôt qu’il ne le savait,

1. Lire, dans la revue la Révolution française , un article de M. Lévy- Schneider (n° du 14 février 1899) et an articje de M. Aulafd (n° du 14 juillet 1899;,

puisqu’il n’avait pas lu les journaux où nous venons de puiser; mais ce qu’il affirmait d’intuition, nous croyons l’avoir établi ; et, tout en déclarant que les deux principaux Enragés ont manqué de puissance philosophique, n’ont pas su creuser leurs propres idées, ou, si ce mot « idées » paraît déjà trop fort, n'ont pas su développer leurs tendances, nous estimons qu’ils n’ont pas eu la place qu’ils méritaient dans un livre récent : le Socialisme et la Révolution française , par M. Lichtenherger. Leclerc n'est pas meme nomme par cet historien, qui ne cite, comme écrivain enragé, que Jacques Roux. Or, nous l’avons montré, Leclerc fut au moins aussi hardi socialement que l’apôtre des Gravilliers. — Politiquement il le fut davantage. — Et c’est méconnaître ce qui les distingue Lun et i’autre de beaucoup de leurs contemporains, au point de vue socialiste, que d’écrire : Les Enragés « se contentaient de prêcher avec une extrême violence les doctrines les plus hostiles à la richesse et à l’aristocratie ». (Lichtenbergcr, p. 169).

Ce serait exact s’ils n’avaient fait que dénoncer avco une fureur particulière les agioteurs et les accapareurs et proposer des mesures de circonstance, comme celles que la Convention adopta; mais, pour y insister une dernière fois, leur originalité fut la suivante : Parmi le (lot tumultueux de leurs imprécations contre les alfameurs, des percées brusques d’opinions, môme de propositions, où l’historien attentif découvre des semences de doctrine socialiste à forme communiste.

Politiquement, ils furent traités d’anarchistes. Et la plupart des historiens les représentent ainsi; Louis Blanc comme Mortimer-Ternaux, le robespierriste Ernest Hamel comme les apologistes et les panégyristes de Marat. C’est le sort des excentriques de réunir contre

eux tous les partis. La « veuve Marat », dans son discours à la Convention, parlait en ces termes des journaux de Roux et de Leclerc ; « C’est là qu’après avoir débité des lieux communs révolutionnaires on dit au peuple qu’il doit proscrire toute espèce de gouvernement ». La vérité est seulement qu’ils ne voulaient pas de la dictature de la Convention.

Encore faut-il observer que la campagne de Jacques Roux contre la Convention fut beaucoup moins brave, par conséquent beaucoup moins nette que celle de Leclerc.

Sans doute, en septembre, Jacques Roux voudra ne voir « dans la plupart des hommes en place que des fourbes, des intrigants, des sangsues, des tigres et des bourreaux de la liberté ». Il s’écriera : « La onzième heure est sonnée... Tremblez, usurpateurs! » [Le Publiciste de la République française, n° 268). Mais c’est qu’à ce moment il a le courage du désespoir. Arrêté une première fois en août, relâché, repris en septembre, il est à Sainte-Pélagie, d’où l’on va bientôt le transférer à Ricêtre. — Au moins jusqu’à sa première arrestation, il semble user de ménagements à l’égard d’ennemis dont il a éprouvé la force aux Cordeliers et à la Commune, car la Commune l’avait rayé le 29 juin du nombre des rédacteurs de ses affiches. Il sait — le mot est de lui — qu’il a « le malheur d’être prêtre ». Il compte des adversaires acharnés dans sa section même; il y est chef de parti, s’y dépense en luttes obscures, mais qui peuvent et vont effectivement avoir leur retentissement à la Commune, aux Jacobins, qui peuvent le perdre et, en effet, le perdront. Il est donc assez prudent, comme journaliste, envers la Montagne ; il paraît même parfois s’appliquer à effacer l’impres-

sion de son audacieuse remontrance du 25 juin. La Convention ayant, comme on sait, à la fin de juillet, décrété la peine de mort contre les accapareurs, il en témoigne ardemment sa reconnaissance. ( Ibid ., n° 253). Le 22 août, il termine sa réponse à la « soi-disant veuve Marat » par ces trois cris: « Vive la liberté! Vive la Montagne! Vive la République! ». Même, en septembre, ayant dit : « ... La faction scélérate qui était rentrée dans la poussière après l’insurrection du 2 juin est ressuscitée de ses cendres », il prend soin d’ajouter : « Je n’accuse pas ici les députés incorruptibles de la Montagne. Ils ont donné au milieu du tonnerre et des éclairs une constitution vraiment républicaine ». (N° 267). C’est seulement en faveur des Républicaines révolutionnaires, quand on les eut attaquées aux Jacobins (16 septembre), et contre la loi des suspects (17), qu’il s'emballa , si l’on nous passe le terme.

Et cependant c’est lui qui, pour la Montagne, fut, suivant le mot de Michelet, le monstre.

On considéra Leclerc comme son lieutenant. Un peu, sans doute, à cause de l’extrême jeunesse de celui-ci, qui, d’ailleurs, eût voulu fonderie parti fes jeunes contre les vieux de la Révolution. « Je suis persuadé que les jeunes gens seuls, écrivait Leclerc, sont susceptibles de ce degré de chaleur nécessaire pour opérer une révolution. » [L'Ami du peuple , 8 août). Phrase d’autant plus curieuse qu’elle excluait Jacques Roux lui-même du camp des véritables révolutionnaires, carie « prêtre fanatique », comme l’appelait Collot d’Herbois, avait passé la quarantaine. Né en août 1752, il était de près de six ans plus vieux que Robespierre, né en mai 1758, et de sept ans plus vieux que Danton, né en octobre 1759,

Da reste Leclerc avait le plus grand intérêt à bien marquer son indépendance vis-à-vis de Jacques Roux. La tactique de Robespierre était de le lier avec son prétendu maître d’un lien mortel. Ce « jeune homme, qui prouve que la corruption peut entrer dans un jeune cœur », avait dit l’incorruptible aux Jacobins, « est associé à Jacques Roux ». Et quand le puissant club nomma une commission pour recevoir les dénonciations contre Roux (8 septembre), Desfieux déclara qu’elle entendrait également ceux qui auraient à déposer contre Leclerc. Poussé à bout, celui-ci répondit : « Je ne prétends jeter aucune défaveur sur le citoyen que je viens de nommer ( Jacques Roux) ; il n’appartient qu’aux lâches et aux esclaves de juger ou de mordre d’après l’avis ou le commandement des hommes publics ou des maîtres; mais je déclare au public que je n’ai jamais eu avec Jacques Roux de relations, ni directes ni indirectes; que, depuis le premier juin, je n’ai vu pendant une heure au plus que deux fois ce citoyen, que j’ai rencontré par hasard dans une maison où il va quelquefois et où je me trouve souvent. » [L'Ami du peuple, n° 21).

Son premier véritable crime aux yeux des Jacobins, Leclerc journaliste l’avait commis le 4 août. Danton ayant proposé à la Convention d’ériger le Comité de salut public en Comité de gouvernement, il s’était écrié : « Je ne vois, dans cette masse de pouvoirs réunis dans le Comité de salut public, qu’une dictature effrayante; je ne vois plus dans les membres qui le composent, si cette mesure est adoptée, qu’un nonumvirat dont le président peut devenir un Appius. » Et plus loin: « C’est un Capet à neuf têtes qu’on crée à la place de celui qui n’est plus; c’est anéantir cette division de

pouvoirs si nécessaire au maintien de la liberté. » Enfin, s’adressant au peuple : « Rélléchis mûrement sur la proposition qui a été faite par Danton..., et rappelle-toi bien qu’elle est sortie de la bouche du commissaire de la Belgique. » Voilà pourquoi, le lendemain, Robespierre parla de la « corruption » de Leclerc. La crainte de Robespierre était que les fédérés qui arrivaient à Paris pour la fête du 10 août ne tombassent sous l’influencedes Enragés, — « hommes nouveaux », disait-il, « patriotes d’un jour » dont l’idée est de perdre dans le peuple scs plus anciens amis. Leclerc riposta le 8 : « Je crois que les hommes nouveaux ne paraissent trop exaltés que parce que les vieux s’usent. » Les vieux, dominés par « l’orgueil, la morgue, et l’esprit de vengeance », — « despotes insolents de l’opinion publique ». Il dira même, le 21 : « On compterait depuis la Révolution sept ou huit idoles principales qui, toutes, ont trahi les intérêts du peuple qui les a encensées. » Et s’adressant encore ici au peuple : « Rappelle-toi... qu’un peuple représenté n’est pas libre et ne prodigue pas cette épithète de représentant dont tu ornes toujours le frontispice de tes pétitions... Tes magistrats quelconques (sic) ne sont que tes mandataires. » Thèse absolument conforme, sans doute, à la doctrine du précepteur politique de Robespierre, Rousseau, qui avait professé dans le Contrat social : « La souveraineté ne peut être représentée, par la même raison qu’elle ne peut être aliénée... Les députés du peuple ne sont donc ni ne peuvent être ses représentants; ils ne sont que ses commissionnaires, ils ne peuvent rien conclure définitivement. » Au surplus, on sait que le projet de Constitution présenté par Condorcet en février 1793, et connu sous le nom de Constitution

ROSE LÀCOMBE

girondine, organisait le referendum , qu’organisait aussi la Constitution votée en juin. Mais enfin l’intention était manifeste de dépopulariser la Convention en discréditant ses chefs.

Le 23 août, il accusait la Convention de mollesse et le tribunal révolutionnaire de lâcheté. Le 25, on pouvait lire : « Il existe un parti dans le sein de la Convention, parmi les Montagnards mêmes, qui veut ou nous rendre nos anciens fers ou nous en donner d’autres en se perpétuant à la tête du gouvernement... C’est par ce parti-là, qu’adroitement et pour la forme exclus du Comité de salut public, Danton et Lacroix ont eu la facilité de lui faire accorder 50 millions, bien sûrs d’y être reportés au prochain renouvellement. C’est par ce parti-là que le projet de Chabot, tendant à faire payer le pain 3 sous la livre dans toute l’étendue de la République, a été traité de capucinade et rejeté. » — Avec Chabot, Leclerc, il est vrai, mettait à part dans l’Assemblée un certain nombre « d’hommes purs » et d’abord Robespierre, ce qui est assez curieux. — Le 27 août, nouvelle et plus furieuse agression contre Danton. Il faut que Danton se justifie ou soit frappé : la « rumeur publique » l’accuse « de liaisons avec Du mouriez, lors de son commissariat dans la Relgique », et « de s’être horriblement enrichi depuis la Révolution, d’avoir doté sa femme des deniers de la République », cnlin «d’avoir mis en place des aristocrates caractérisés». Le 30, c’est la Convention en bloc qui est attaquée, dans un numéro d’un intérêt exceptionnel pour nous, car il est presque entièrement consacré aux Républicaines révolutionnaires et à la longue pétition signée Champion, que Lacombe était venue lire le 26 à la barre de l’Assemblée. Voici cette pétition :

Législateurs,

Justement indignées des prévarications sans nombre qui ont eu lieu dans le ministère, et notamment dans celui de l'Intérieur, dont le ministre a été quitte pour abandonner son poste en donnant sa démission \ nous venons vous demander l’exécution des lois constitutionnelles. Nous ne l’avons pas acceptée les premières, cette Constitution, pour que l’anarchie et le règne des intrigants se prolonge sans cesse. Assez la guerre de calcul a duré ; il est temps enfin que les enfants de la liberté se sacrifient pour leur patrie et non pas à l’ambition et à l’orgueil d’un tas de scélérats qui sont à la tête de nos armées. Faites voir, par la destitution de tous les nobles, que leurs défenseurs ne sont pas parmi vous. Empressezvous surtout de prouver à la France entière, par des effets, que l’on n’a pas fait venir à grands frais, de tous les coins de la République, les envoyés d’un grand peuple pour jouer simplement une scène pathétique au Champ-de-Mars. Montrez-nous que cette constitution, que nous avons cru accepter, existe et doit, en effet, faire notre bonheur; car il ne suffit pas de dire au peuple que son bonheur s’approche, il faut encore qu’il puisse en ressentir les effets ; et une expérience de quatre ans de malheur lui a appris à se défier des belles promesses qu’on n’a cessé de lui faire. Il doit voir avec indignation que des hommes gorgés de son or et engraissés du plus pur de son sang lui prêchent la sobriété et la patience.

Croyez-nous, Législateurs, quatre ans de malheur nous ont instruits assez pour savoir démêler l’ambition sous le masque même du patriotisme; nous ne croyons plus à la vertu de ces hommes qui sont réduits à se louer eux-mêmes. 11 nous faut enfin plus que des mots, pour que nous croyions que l’ambition ne règne pas dans vos Comités ; organisez le Gouvernement d’après la Constitution. En vain on nous dirait que la France est perdue par cette mesure; sa perte ne peut être là où la responsabilité n’est plus un vain mot, là où le ministre prévaricateur serait sûr de porter sa tête sur

1. Ministre de l’Intérieur depuis le 13 mars 1793, Garat fit agréer sa démission le 15 août.

l’échafaud. Enfin nous ne voyons que la perte des intrigants dans un pays où les lois sont strictement observées. Voulezvous que nous croyions que les ennemis de la patrie n’ont pas des défenseurs officieux dans votre sein? Destituez tous les nobles sans exception; s’il en est quelqu’un de bonne foi parmi eux, ils en donneront la preuve en se sacrifiant volontairement au bonheur de leur patrie. Ne craignez pas de désorganiser l’armée : plus un général a de talents alors qu’il est mal intentionné, et plus il est urgent de le faire remplacer. Ne faites pas l’injustice aux patriotes de croire qu’il n’est pas parmi eux des hommes dignes de commander nos armées ; prenez quelques-uns de ces braves militaires dont le talent et le mérite ont été sacrifiés à l’ambition et à l’orgueil de la caste ci-devant privilégiée.

Si, sous le règne du despotime, le crime obtenait la préférence, sous celui de la liberté les vertus doivent l’emporter. Vous avez rendu un décret par lequel tous les gens suspects doivent être mis en état d’arrestation ; mais, je vous le demande, cette loi n’est-elle pas dérisoire, quand ce sont des gens suspects eux-mêmes qui sont tenus de la faire exécuter. Ah! Législateurs, est-ce ainsi que l’on se joue du peuple! Voilà donc cette égalité qui devait faire la base de son bonheur; voilà la récompense des maux incalculables qu’il a soufferts si patiemment. Non, il ne sera pas dit que ce peuple, réduit au désespoir, sera obligé de se faire justice lui-même; vous allez la lui rendre en destituant tous les administrateurs coupables, en créant des tribunaux extraordinaires en assez grand nombre pour que les patriotes qui vont partir pour nos frontières disent : « Nous sommes tranquilles sur le sort de nos femmes et de nos enfants ; nous avons vu périr sous le glaive de la loi tous les conspirateurs de l’intérieur. » Décrétez ces grandes mesures et la levée des hommes en masse, vous aurez sauvé la patrie.

Cette pétition attestait l’accord définitif du club féminin et des Enragés. Tout ce qu’elle proposait impérieusement, Leclerc en particulier l’avait déjà réclamé. Aussi

386 ÎROIS FEMMES DË LA RÉVOLUTION

Robespierre, qui présidait la séance, ne répondit-il point à Lacombe. Même, la députation avait eu de la peine à se faire admettre. C’est Leclerc qui le dit, en s’adressant à la Convention : « Les femmes républicaines révolutionnaires, dont vous vous rappelez sans doute les services pendant ie temps de l’insurrection, demandent l’entrée de la barre, le président la leur refuse. Une autre députation, venue après elles, est admise avant elles. Révoltées d'une injustice aussi criante, elles parviennent cependant à la barre malgré l’opposition de vos huissiers... » Puis, ayant loué la pétition, il insistait sur ce point : « la prompte organisation du Conseil exécutif d’après la Constitution ». 11 s’écriait : « Ne pasdécréter une proposition semblable, n’est-ce pas afficher aux yeux du peuple entier que vous n’y aurez égard que lors de votre renouvellement?...» Mais Robespierre et les Jacobins étaient résolus à faire ajourner l’application de la Constitution ; et, en effet, quand Jacques Roux et Leclerc eurent été moralement jugulés, la Convention décida que « le gouvernement provisoire de la France » serait « révolutionnaire jusqu’à la paix. » (10 octobre). Cette assemblée, qui avait été sur le point de se dissoudre, se trouva ainsi maintenue, avec les pouvoirs dictatoriaux que Leclerc et les Républicaines révolutionnaires avaient précisément essayé de lui arracher.

Evidemment, c’est sous l’influence, devenue prépondérante, de Lacombe que la Société féminine avait fini par suivre Leclerc dans sa lutte contre la Convention. Cependant, il faut le noter : peu de jours avant la démarche nettement enragée du 26 août, le 18, Lacombe avait su se faire applaudir aux Jacobins, où, à la tête d’une députation de son club, elle était venue

a osé lacombè

annoncer que celui-ci se préparait à « s’occuper du salut public ». Et, d’autre part, nous devons observer qu’une des mesures de salut public réclamées dans la pétition du 26 avait été déjà proposée par les Républicaines révolutionnaires, et même avant la fondation de r Ami du peuple par Leclerc , même avant la mort de Marat. Le 10 juillet une députation, conduite par Pauline Léon, avait demandé, aux Jacobins, l’exclusion des nobles de tous les emplois ; et cette demande n’avait pas étonné : elle n’était pas nouvelle, mais populaire, et consacrée par l’autorité de Marat, qui, le 8 juin, dans son Publiciste de la République française, l’avait développée en ces termes : « La Révolution s’était faite contre le despotisme du prince, de ses courtisans et les ordres privilégiés ; il était donc tout simple, tandis que le peuple était levé, qu’il commençât par écraser ces suppôts du despotisme. Qui croirait que, loin de prendre contre eux la plus légère précaution, il leur a laissé la conduite d’une insurrection dirigée contre eux? Qui croirait que, loin d’exclure de tout emploi ces suppôts de l’ancien régime, il les a appelés à l’organisation du nouveau ?... Ce n’est qu’après avoir été cent fois la dupe de leurs perfidies et la victime de leurs trahisons qu’il a compris que les agents de l’ancien régime ne pouvaient être les agents du nouveau; que les nobles, les robins et les calotins seraient toujours les suppôts du royalisme, et qu’il a enfin demandé qu’ils fussent exclus de tous les emplois : ce que ses représentants infidèles se sont toujours gardés de décréter. » Mais on a vu par où la pétition du 26 août heurta directement la Montagne, décidée à gouverner jusqu’à la fin de la guerre. La dictature de la Convention, pensait la Montagne, pouvait seule mener à

bien l’œuvre de défense nationale ; et, aux yeux de ses rédacteurs, ainsi qu’il a été récemment expliqué parM. Aulard, la Constitution, « programme démocratique mais pour l’avenir », était avant tout « un expédient » chargé de réconcilier, contre les insurrections royalistes de la Vendée, de Lyon et de Toulon, les deux partis républicains, le montagnard et le girondin1. En sorte que, malgré la violence de leurs propositions de salut public, les Républicaines révolutionnaires s’exposaient au reproche de complicité effective avec ceux qu’elles appelaient les « conspirateurs de l’intérieur ». Autrement dit, ces révolutionnaires pouvaient être accusées de faire inconsciemment le jeu de la contrerévolution. Grand péril pour elles, qu’elles allaient aggraver dès le commencement de septembre — en opposant aux mesures qui ouvrirent 1ère de la Terreur le plus imprévu des modérantismes.

Lacombe, devenue leur présidente, assaillit le Comité de sûreté générale de réclamations en faveur de prisonniers. Seule ou suivie d’un état-major, comme dira la citoyenne Lemoce, elle essaya d’intimider certains membres du Comité, notamment Chabot et Basire. Elle voulait qu’on lui ouvrît les portes des prisons, ou plutôt qu’elles fussent ouvertes à toutes les citoyennes de la Société. Messagères, ouvrières de justice, celles-ci auraient interrogé les détenus pour faire immédiatement élargir les innocents. Il ne fallait pas, osait déclarer Lacombe, qu’un innocent pût rester prisonnier plus de vingt-quatre heures.

Chabot et Basire racontèrent tout cela aux Jacobins le 16 septembre. Et, comme Lacombe avait sollicité en

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