‹ Les origines du féminisme contemporain; trois femmes de la Révolution; Olympe de Gouges, Théroigne de Méricourt, Rose LacombeChapitre 63 sur 69 · La Révolution française, juillet · texte numérisé non relu

La Révolution française, juillet

ROSE LA COMBE

faveur du ci-devant maire de Toulouse, de Rey (ou Derrey), Chabot assura même avoir reçu d’elle l’aveu « que ce n’était pas M. de Rey qui lui tenait à cœur, mais bien son neveu qui l’avait touchée ». On applaudit; et les historiens et biographes se sont transmis fidèlement l’anecdote, ou plutôt l’ont ornée chacun à sa manière, voulant trouver dans cette surprise du cœur de la femme l’explication du soudain revirement de l’enragée. Or, nous l’avons déjà dit, aucun document ne nous a renseigné sur cette passion prétendue. Et ce n’est pas une parole de Chabot qui peut suffire pour commander la foi. L’ancien moine, cynique et hâbleur, était parfaitement capable, en vue d’un succès de tribune, et contre une femme, d’un gros mensonge ou d’une mise au point de la vérité équivalant à un mensonge. D’autant plus qu’il y avait avantage pour lui à dénoncer une femme, surtout une jeune et belle femme. Sa furieuse sensualité n’était un mystère pour personne : on la lui reprochait; l’occasion lui était donc excellente d’un récit plus ou moins scrupuleux où il pouvait glisser l’auto-apologie suivante : « Moi, qu’on accuse de me laisser mener par les femmes, lui dis-je alors ( à Lacombe ), je ne ferai jamais pour elles ce que vous font faire les hommes, et toutes les femmes de la terre ne me feront jamais rien faire que ce que j’ai envie de faire pour le bien public. » ( Moniteur du 21 septembre). Mais enfin, quand bien même il serait prouvé que Lacombe s’éprit de la grâce d’un jeune toulousain contre-révolutionnaire, cela n’expliquerait pas la politique de pitié adoptée tout à coup par l’évidente majorité des Républicaines révolutionnaires, d’accord avec les Enragés et particulièrement avec Leclerc. Cette politique fut une manœuvre contre la Montagne. La

sensibilité féminine joua son rôle, offrit aux meneurs la complicité de l’instinct : du moins il est permis de supposer qu’il y eut chez plus d’une citoyenne, impitoyable la veille, un élan sincère d’humanité; mais ces élans servaient une tactique, et nous ne serions nullement étonné si l’on découvrait que Lacombe fut pleinement de sang-froid.

A partir du 30 août, Leclerc ne cesse plus de réclamer l’exécution de la Constitution. Il veut une « nouvelle législature» pour le 1er janvier 1794; il veut même que les conventionnels ne puissent pas être réélus : « L’habitude de gouverner corrompt les hommes. » (V Ami du peuple , 6 septembre). Ajoutez qu’il a peur: l’incarcération de Jacques Roux lui est une menace que Desfieux, aux Jacobins, rend directe. Sa maîtresse combat avec lui en lançant à l’assaut des prisons le club de femmes dont elle est vraiment le chef maintenant.

Sa maîtresse : car, émue ou non d’un intérêt de cœur pour un ci-devant, Lacombe a encore pour amant le jeune Enragé; et elle l’aime toujours. La preuve en est dans l’incident même qui, le 16 septembre, fournit à Chabot l’occasion de son discours. — Une Républicaine révolutionnaire, la citoyenne Gobin, ayant dénoncé Leclerc, comme insultant «journellement aux mânes de Marat », Lacombe l’avait sommée par lettre de venir s’expliquer. Un secrétaire des Jacobins les en informa; voilà l’incident qui fut le signal.

Après le discours de Chabot et celui de Rasire, Renaudin, le fameux juré au tribunal révolutionnaire, prétendit même qu’elle logeait Leclerc chez elle ; ce qui était, peut-être, alors inexact, mais peu importe : non seulement la liaison n’était pas rompue, mais, pour le

dire immédiatement, elle semble avoir duré jusqu’à la disparition de la Société féminime. (Àrcli. nat., pièce du 9 prairial an II.)

Quant au discours de Chabot, nous n’avons plus à y relever que cette accusation contre les Républicaines révolutionnaires : « Elles ont osé attaquer Robespierre, l’appeler M. Robespierre ! » et la conclusion : « Je demande que vous preniez contre ces femmes... des mesures violentes... Je demande qu’elles se purgent de toutes les intrigantes qu’elles ont dans leur sein ». Basire conclut de meme, après avoir rapporté qu’elles avaient voulu obtenir l’élargissement « d’un nommé Semandy », et que, furieuses de leur insuccès, elles avaient prodigué les inj ures au Comité de sûreté générale et notamment à lui, Basire:

Elles me dirent qu’elles sauraient bien faire repentir un blanc-bec comme moi de l’audace avec laquelle je refusais leur demande ; elles me dirent que j’étais comme M. Robespierre, qui osait les traiter de contre-révolutionnaires. Je répondis que, quand on parlait ainsi de Robespierre et qu’on attaquait son patriotisme, il n’y avait plus rien à dire.

Je me repens humblement de n’avoir pas assez de barbe pour plaire à ces dames ; mais, tel que je suis, je leur déclarai que je ne savais point céder à des sollicitations injustes.

Visiblement, le sensible Basire n’était pas moins aise que son ami Chabot de pouvoir se vanter de cette belle résistance. On a pu même admirer comme il appuie sur le peu d’estime de ces gaillardes pour le blanc-bec qu’il veut être — avec ses vingt-huit ou vingt-neuf ans. Mais si ce n’est pas un spectacle sans ironie, Chabot et Basire dénonçant l’un après l’autre la Société féminine, l’in-

térêt historique de cette séance des Jacobins, c’est que les Républicaines révolutionnaires s’étaient jusque-là senties protégées par une espèce de talisman : le grand souvenir de leur coopération à l’écrasement de la Gironde, et que cela fut détruit en deux heures.

Sur Lacombe en particulier on s’acharna. Ce qui se dit contre elle, après le discours de Basire, où elle n’avait pas été nommée, nous est d’ailleurs précieux. Taschereau l’accusa de se fourrer partout et, dans « une assemblée» où il était, d’avoir tenu un « langage hypocrite et feuillantin » en demandant toute la Constitution, rien que la Constitution; il ajouta qu’elle avait ensuite voulu « saper les bases » de cette Constitution et « renverser les autorités constituées de toute espèce». Quelqu’un renchérit : « La femme qu’on vous dénonce est fort dangereuse en ce sens qu’elle est fort éloquente... Elle a tiré à boulets rouges, dans un discours que j’ai entendu, et sur les Jacobins et sur la Convention. » On la vit alors dans une des tribunes : elle semblait demander la parole ; il y eut un tel tumulte que le président (Léonard Bourdon) se couvrit. Ce fut presque la répétition de ce qui était arrivé à Théroigne dans ce même club des Jacobins en avril 1792. Le calme rétabli, elle est tancée par Léonard Bourdon; puis, deux propositions, dirigées surtout contre elle, sont votées à l’unanimité : 1° on écrira aux Femmes révolutionnaires pour les engager à se débarrasser, par scrutin épuratoire, des femmes suspectes qui les mènent; 2° on enverra au- Comité de sûreté générale pour qu’il fasse arrêter les femmes suspectes. Mais ce n’est pas encore assez selon certains : il faudrait mener Lacombe tout de suite au dit Comité; il faudrait également inviter celui-ci à se saisir de Leclerc. Alors a lieu une discussion confuse,

où les deux amendements proposés se noient ; mais, de nouveau, et à deux reprises, Chabot fulmine contre Lacombe, « instrument de la contre-révolution ».

Toute cette tempête des Jacobins contre les Républicaines révolutionnaires et Leclerc n’eut cependant qu’un résultat immédiat : le journal de Leclerc cessa de paraître. Il y eut bien contre Lacombe un commencement d’action, qui ne paraît pas, d’ailleurs, avoir été déterminé par le débat que nous venons de résumer ; car c’est le jour même de ce débat, et parce qu’une dénonciation avait été faite contre elle au comité révolutionnaire de la section de la Halle-au-Blé, que des commissaires de ce comité se rendirent chez l’héroïne. Elle n’était pas chez elle, ils apposèrent les scellés sur la porte de l’appartement; mais, le lendemain, elle alla prier le comité de les faire lever; et, l’examen de ses papiers ayant tourné à son avantage, elle eut satisfaction. Nous « n’avons trouvé, dit le procès-verbal, que des correspondances de Sociétés fraternelles qui respirent le plus pur patriotisme, et différentes lettres particulières où le bien public et le patriotisme y est [sic) bien exprimé». (Arch. nat., F7 4756). La Feuille du salut public , puis, comme on sait, la Gazette française ayant néanmoins annoncé l’arrestation de la citoyenne, elle écrivit au rédacteur de cette Gazette : « Je vous prouverai que mes bras sont aussi libres que mon corps , car ils se font une fête de vous assurer une volée de coups de bâton si, dans la feuille de demain, vous ne vous rétractez pas, et je suis de parole. — Femme Lacombe, présidente 1 » .

Présidente ! Les Républicaines révolutionnaires

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