‹ Les origines du féminisme contemporain; trois femmes de la Révolution; Olympe de Gouges, Théroigne de Méricourt, Rose LacombeChapitre 64 sur 69 · C’est la lettre que Lairtullier signa : Rose Lacombe · texte numérisé non relu

C’est la lettre que Lairtullier signa : Rose Lacombe

n’avaient donc pas tenu compte de l’injonction des Jacobins. Elles ne s’étaient pas purgées. Il n’en est pas moins vrai qu’à partir du 16 septembre on peut les considérer comme perdues. Les femmes de la Société fraternelle séante aux Jacobins ont pris parti contre elles. Le Moniteur du 28 publiait cette lettre : « Gomme il arrive souvent que l’on confond les Sociétés en prenant l’une pour l’autre, je vous prie, citoyen, de vouloir bien insérer dans votre feuille que la Société fraternelle séante aux Jacobins n’est pas la même que celle des Républicaines révolutionnaires. Nous croyons devoir donner cet avis pour ne plus désormais confondre ces deux Sociétés. Nous invitons en outre tous les patriotes à se réunir à cette Société. Les jours de séance sont les mardis et les dimanches, le soir. — La citoyenne Boudroy, tenant le café des Bains-Chinois, boulevard Choiseul... » Dans la presse, Jacques Roux seul a eu le courage de les défendre ; et c’est un avocat plus dangereux que beaucoup d'ennemis. Du reste, cette voix même qui, la dernière, ose vanter leurs services passés, qui traite de « tartufes » leurs dénonciateurs et salue en elles « les sentinelles de la liberté, l’effroi des nouveaux tyrans et les remparts delà République » (le Publiciste , etc., nos 267 et 268), cette voix, qui perce les murs de Sainte-Pélagie, les Jacobins n’en seront plus longtemps importunés. Une fois à Bicêtre, le malheureux Jacques Roux se taira.

Le 6 octobre, la Société des Hommes du 10 août vint demander à la Convention la dissolution de la Société des Républicaines révolutionnaires ( Moniteur du 8). La Convention ne retint pas la pétition, mais le club féminin sentit la gravité de cette première tentative populaire pour débarrasser la Révolution classique de

son ardente opposition. Le lendemain, Lacombe paraissait à la barre de l’Assemblée, à la tête d’une députation, et disait : « Législateurs, hier on est venu surprendre votre religion. Des intrigants, des calomniateurs, ne pouvant nous trouver des crimes, ont osé nous assimiler à des Médicis, à une Elisabeth d’Angleterre, à une Antoinette, à une Charlotte Corday. Ah ! sans doute, la nature a produit un monstre qui nous a privées de l’Ami du peuple. Mais, nous, sommes-nous responsables d’un crime? Corday était-elle de notre Société? Ah! nous sommes plus généreuses que les hommes. Notre sexe n’a produit qu’un monstre, tandis que, depuis quatre ans, nous sommes trahis, assassinés par les monstres sans nombre qu’a produits le sexe masculin. Nos droits sont ceux du peuple, et, si on nous opprime, nous saurons opposer la résistance à l’oppression. » Lairtullier parle de murmures soulevés par ce petit discours de 1’ « arrogante Vespérie » ; le Moniteur , où il l’avait lu, le fait suivre seulement de ces mots : « Cette pétition est renvoyée au Comité de sûreté générale. » D’ailleurs, Lacombe, à la tête encore d’une députation des Républicaines révolutionnaires, osa se présenter le 8 aux Jacobins pour s’y justifier des accusations portées contre elle dans la séance du 16 septembre, et elle se fit applaudir. ( Journal de la Montagne).

Le dernier succès de la Société est du 25 octobre. Une députation l’obtint à la Commune en demandant au Conseil des visites domiciliaires pour « découvrir les accaparements ». Le Moniteur ne donne pas le nom de l’oratrice.

Mais le 28 fut aux Républicaines révolutionnaires un iour fatal. Il y eut bataille entre les poissardes et un

certain nombre d’entre elles. « De certaines femmes, racontaient une semaine plus tard les Révolutions de Paris (n° 213),... s’affublèrent, ces jours derniers, d’un bonnet rouge, passèrent un pantalon à leurs jambes et des pistolets à leur ceinture, et, ainsi accoutrées, coururent parles rues de Paris... Nos femelles soi-disant révolutionnaires voulurent débuter par accaparer les citoyennes des marchés de la section du Contrat-Social. Elles allèrent donc leur proposer, du ton dont on commande, dont on menace, de prendre et d’adopter leur nouveau costume. On ne leur répondit point avec des paroles. On employa des raisons plus frappantes , plus sensibles. En un mot, la présidente des dames en bonnet rouge fut rudement fouettée et couverte de boue, aux acclamations d'une foule immense. Cette justice populaire ne se fit pas sans quelque tumulte. La place de la Victoire nationale et les environs étaient pleins de groupes fort animés. » Ces femmes des marchés n’étaient pas jacobines, comme on pourrait le croire; la diminution de leur commerce, effet de la misère, les avait ramenées, en majorité du moins, au royalisme. Dès juin, l’observateur de police Dutard pouvait noter : « Elles ne veulent plus qu’on les appelle du nom de citoyennes. Elles disent qu’elles ch... sur la République. » Vers la fin d’août, elles ne voulaient même plus que, devant elles, des femmes portassent la cocarde. « Tonnerre de Dieu, gronda le Père Duchesne (n° 288), quels fagots ose-t-on débiter sur votre compte, braves luronnes? On dit que vous arrachez la cocarde nationale aux citoyennes qui vont acheter votre marée et vos choux! Est-ce qu’il se serait glissé parmi vous quelques muscadines?... » Il fallut un décret (21 sept.) pour les forcer à porter les couleurs de la liberté . On

imagine leurs sentiments à l’égard des Républicaines à bonnet rouge. Dans son rapport du 30 octobre, Amar assurera qu’il y eut le 28, dans la matinée, « un attroupement de près de six mille femmes », émues des « violences » et des « menaces » de la « Société prétendue révolutionnaire». (. Moniteur du 31 oct.). 11 ajoutera : « Des officiers municipaux et les membres du comité révolutionnaire de la section du Contrat- Social calmèrent les esprits et dissipèrent les attroupements »; mais, le soir, « le même mouvement éclata avec plus de violence. Plusieurs des femmes soi-disant révolutionnaires furent maltraitées. On se livra sur quelques-unes à des voies de fait que la décence devrait proscrire. » Il n’y a donc pas à en douter : des poissardes firent subir à certaines Républicaines révolutionnaires, et peut-être à Lacombe, le traitement que des femmes du club féminin, peut-être, et assurément des jacobines avaient infligé à Théroigne en mai. (M. Gaulot, dans ses Chemises rouges, a utilisé le rapprochement jusqu’à rendre folle sa Rose Lacombe fouettée.)

On a, au surplus, un bien curieux document sur l’agitation du 28 octobre. Les Révolutions de Paris le publièrent dans leur numéro 215, sous ce titre : Procès-verbal de ce qui est arrivé aux Citoyennes républicaines révolutionnaires au lieu ordinaire de leurs séances, sous les charniers Saint-Eustache , le septième jour de la première décade du second mois de l'an II de la République une et indivisible. Malgré sa longueur, nous croyons devoir le reproduire tout entier :

La Société ayant été invitée par la section de la Réunion d’assister en masse à l’inauguration des deux martyrs de la

liberté ] , s’est réunie sur les onze heures avec les attributs qui consistaient en un œil de vigilance, un drapeau et quatre piques. En attendant l’arrivée des membres, une citoyenne a rendu compte à celles qui se trouvaient dans la salle des moyens qu’employaient nos ennemis pour affamer les patriotes. Elle a fait part de ce qu’on venait de trouver dans les égouts de Montmartre et du Temple une grande quantité de pains. Une citoyenne des tribunes s’est écriée qu’elle ne le croirait que quand elle l’aurait vu. Plusieurs personnes attestèrent la véracité du fait. D'autres se sont écriées : « A bas le bonnet rouge! à bas les Jacobines et la cocarde! Ce sont tous ces scélérats qui ont fait le malheur de la France. » Le trouble redouble ; la vice-présidente qui occupait le fauteuil cherche en vain à ranimer ( sic ) les esprits. Une citoyenne annonce à la Société qu’il y avait un coup de monté pour dissoudre la Société ; alors plusieurs membres ont cherché à ramener les esprits avec les armes de la raison. Vainement on les a employées ; les plus acharnées étaient ivres. Ne pouvant obtenir la tranquillité, on a requis la force armée pour contenir les tribunes qui étaient prêtes à fondre sur la Société. Six citoyens sont venus, le sabre nu, avec le juge de paix, nommé Lindet, qui s’est présenté dans la tribune. Après avoir demandé la parole, la présidente la lui accorda. Il dit : « Citoyennes, au nom de la loi, silence ; au nom de la loi, je vous ordonne de faire silence. » Ensuite il dit :• « Citoyennes, il n’est pas question du bonnet rouge, vous ne le porterez point, et vous serez libres de vous coiffer comme bon vous semblera. » Il est sorti, emmenant la force armée avec lui, quoique la Société eût demandé du secours trois fois.

Un moment après, le juge de paix est revenu seul, et, montant au bureau de la présidente, l’a invitée à quitter son bonnet, l’assurant que par là elle ramènerait le calme. Elle obéit. Elle le prend et le pose sur la tête du juge de paix. Alors les personnes qui étaient dans les tribunes ont applaudi avec les plus grands transports. Le juge de paix s’adressant aux spec-

1. Marat et Lazowski. (Voir Marat inconnu, par Cabanès, p. 244).

tateurs leur dit : « Les citoyennes révolutionnaires ne sont point en séance, tout le monde peut entrer. » Alors une foule innombrable fonce dans la salle et accable les membres des plus sales invectives. On s’élance sur les attributs. L’œil vigilant, drapeaux, piques, l’on veut tout mettre en pièces. Les citoyennes, fermes au milieu des dangers, ne voulant pas abandonner leurs attributs, ont été frappées et le plus indignement outragées. Préférant devenir les victimes d’un peuple égaré, ne songeant plus à leurs personnes, mais bien à faire respecter la figure de la liberté que représente le drapeau, l'une d’elles s’est écriée : « Massacrez-nous si vous voulez, mais du moins respectez le point de ralliement des français. » La citoyenne chargée du drapeau, maltraitée au point de ne pouvoir y résister, s’adressant au juge de paix, lui dit : « Je te le remets entre les mains, tu m’en réponds sur ta tête. » Sont arrivés plusieurs canonniers de la section qui ont aidé à le garantir de la fureur de celles qui voulaient le mettre en pièces. Dans ce moment, ces furieuses ne pouvant assouvir leur rage se sont jetées, pour la deuxième fois, sur les membres, les ont battues, les ont traînées. L’une d’elle est restée sans connaissance, a été transportée par un membre du comité révolutionnaire de la section. Plusieurs citoyennes se voyant poursuivies s’y sont réfugiées. Des chirurgiens s’y étant transportés ont pansé une citoyenne grièvement blessée, et ont donné des soins à plusieurs qui avaient perdu connaissance. Un citoyen, membre du comité, a reçu un coup de couteau en voulant garantir les jours d’une citoyenne qu’on assommait à coups de sabot, dont elle porte les marques. Ce fait s’est passé dans la rue.

La citoyenne vice-présidente requiert, au nom de la Société, le comité de vouloir bien dresser le procès-verbal de ce qui vient de se passer. Les membres de ce comité ont éludé pendant longtemps la question. Trois femmes sont amenées : la mère et les deux filles, accusées de voies de fait. Le citoyen Gérault a proposé de les mettre en liberté. Vainement les citoyennes blessées ont réclamé contre cette indulgence coupable. Ce même citoyen insiste toujours en disant que dans le moment présent il fallait employer la voie de la douceur.

Les femmes ont été relâchées, ainsi que deux citoyens qui avaient été arrêtés. Dans l’instant, le citoyen Gérault a fait la proposition de faire passer les citoyennes révolutionnaires dans une tourelle, en leur disant qu’elles couraient les plus grands dangers; que le peuple voulait les avoir et était prêt à forcer les passages pour monter au comité ; que lorsqu’elles seraient cachées on ferait monter le peuple pour l’assurer qu’elles n’y étaient plus. Les citoyennes n’ont jamais consenti à se cacher, quoique la proposition leur eût été réitérée plusieurs fois. La Société demande encore le procès-verbal. Gérault observe qu’on s’occupe du moyen de reconduire les citoyennes, qu’il serait temps demain de, faire le procès-verbal. Une citoyenne fait sentir la nécessité, pour l’honneur du comité dans l’arrondissement duquel la Société avait été insultée, d’y procéder à l’instant, afin que les citoyennes présentes signent tous les faits qui sont à leur connaissance. On le commence enfin. A l’instant deux membres qui avaient parlé bas à Gérault sont descendues; un moment après, un officier de la force armée est entré, après avoir parlé bas à Gérault . Ce dernier répondit en élevant la voix : « Que voulezvous? Ces citoyennes tiennent à ce que le procès-verbal soit fait. » L’officier, s’adressant à la Société, dit : « Citoyennes, je viens de quitter mon poste pour vous prévenir des dangers que vous courez. Les têtes sont échauffées, la foule est immense. On crie actuellement : Vive la République, à bas les Révolutionnaires ! On est prêt à forcer la garde. Le salut public et celui de la section exigent que vous vous retiriez sur l’instant. Nous vous avons ménagé un passage par lequel vous pourrez sortir sans risques. Le temps presse,1 je vous demande un oui ou un non. » Les citoyennes, aidant au bien général, ont consenti à partir.

L officier étant parti, on est venu nous dire sur l’instant que nous pouvions descendre deux à deux, qu’il n’y avait aucun danger à courir : nous avons été à même de nous en convaincre. On nous a fait traverser l’église, le passage de Sainte-Agnès ; tout nous a paru tranquille.

Ont signé les membres présents, ayant reconnu le procèsverbal dans tous les faits :

liOSE LACOMBE

Victoire Capitaine, Baraez, Pebli, Vildecoque, femme Lemonnier, Levasœupe, C. Pigont, Bigant Claire, Bigant Paînée, Marlet, Solandre, Martin, femme Dubois, Dubrente, femme Moreaux, Victoire.

La Commune, immédiatement informée, félicita le comité révolutionnaire, le juge de paix et le commissaire de police qui avaient pris « des mesures pour empêcher cette Société de s’assembler d’ici à quelque temps ». (. Moniteur du 30 oct.). Et le lendemain, c’està-dire le 29, à la Convention, des citoyennes étant venues accuser les Républicaines révolutionnaires, Fabre d’Eglantine demanda que le Comité de sûreté générale fît un rapport sur les Sociétés de femmes. (. Ibid .). Alors une des citoyennes, « rentrant dans la barre », s’écria : « Citoyens, nous demandons l’abolition de toutes les Sociétés de femmes formées en clubs, parce que c’est une femme qui a fait le malheur de la France. » Ainsi, la première proposition formelle de supprimer tous les clubs de femmes fut faite par une femme, et parce qu’une femme avait tué Marat.

Le 30, quand Amar commença la lecture de son rapport, au nom du Comité de sûreté générale, la Convention était décidée à voter le projet de décret qui allait lui être présenté : « Les Clubs et les Sociétés populaires de femmes, sous quelque dénomination que ce soit, sont défendus. » Mais le rapport d’Amar est un monument; c’est le manifeste officiel le plus considérable de l’antiféminisme montagnard. Après le récit du « mouvement » de l’avant-veille, et l’affirmation qu’une partie de la Société des Républicaines révolutionnaires avait voulu troubler Paris dans l’intérêt des Girondins, — le procès des Girondins avait commencé le 24, — Amar se demandait si les femmes

peuvent « exercer les droits politiques », « prendre une part active aux affaires du Gouvernement » ; si, même, elles peuvent « délibérer, réunies en associations politiques». Le Comité de sûreté générale, disait-il, avait examiné les deux questions et s’était prononcé pour la négative. Tout s’oppose à la capacité politique de la femme : sa faiblesse « morale et physique », ses devoirs naturels ou son « caractère propre». Au reste, « l’honnêteté d’une femme permet-elle qu’elle se montre en public et qu’elle lutte avec les hommes?» C’est en élevant leurs enfants « dans le culte de la liberté », et par leur influence sur leurs époux, que les femmes peuvent et doivent se rendre utiles à la patrie. Amar ne sortait des banalités pompeuses ou des sophismes attendris qu’un moment, par cette observation : « Si nous considérons que l’éducation politique des hommes est à son aurore, que tous les principes ne sont pas développés, et que nous balbutions encore le mot liberté , à plus forte raison les femmes, dont l’éducation morale est presque nulle, sont-elles moins éclairées dans les principes. » La discussion fut brève. Une seule voix s’éleva contre les conclusions du rapport, celle de Charlier, montagnard oublié aujourd’hui mais qui ne manquait pas d’autorité. « Malgré les inconvénients qu’on vient de citer, dit-il, je ne sais sur quel principe on peut s’appuyer pour retirer aux femmes le droit de s’assembler paisiblement. » Il y eut des murmures; il poursuivit par ces belles paroles : « A moins que vous ne contestiez que les femmes font partie du genre humain, pouvez-vous leur ôter ce droit commun à tout être pensant? » Mais Basire : « Vous vous êtes déclarés gouvernement révolutionnaire... Vous avez jeté pour un instant le voile sur les principes dans la

crainte de l’abus qu’on en pourrait faire pour nous mener à la contre-révolution. Il est donc uniquement question de savoir si les Sociétés de femmes sont dangereuses. L’expérience a prouvé, ces jours passés, combien elles sont funestes à la tranquillité publique : cela posé, qu’on ne me parle plus de principes... » Aussitôt, l’on vota. La Révolution classique se débarrassait de ses derniers adversaires : les enragées étaient bâillonnées.

Michelet s’est donc trompé en écrivant : « Cette grande question sociale (du droit politique des femmes ) se trouva étranglée par hasard. » La Terreur était logique en supprimant les clubs de femmes. Ce qu’elle étranglait ou plutôt ce qu’elle achevait d’étrangler, c’était le parti qui, dans X Ami du peuple de Leclerc et à la tribune des Républicaines révolutionnaires, avait demandé impérieusement l’exécution de la Constitution. C’était le parti masculin et féminin qui voulait une révolution sociale en même temps que la substitution du fonctionnement de la Loi au régime dictatorial regardé comme nécessaire par la Convention. En d’autres termes, c’était le parti qui avait pris au sérieux les promesses socialistes de Robespierre, puis le vote de la Constitution.

Le féminisme apparut à la Montagne, en octobre 1793, comme l’allié du socialisme et, à la fois, du modérantisme; voilà, surtout, pourquoi il fut frappé. Car enfin, — s’il est nécessaire d’y insister, — il y a une grande différence entre la thèse d’Amar et celle de Rasire : celle-ci uniquement de salut public, on pourrait dire d 'opportunisme révolutionnaire . Loin de contester le droit politique naturel des femmes, Rasire le reconnaissait implicitement d’un bout à l’autre de son dis-

cours, et plus sensiblement dans ces derniers mots, que nous n’avons pas cités : « Je demande que révolutionnairement... ces associations soient interdites, au moins 'pendant la Révolution. » L’ancien ami de Théroigne et de Palm Aëlders se retrouve dans cet « au moins pendant la Révolution », où il y avait presque une promesse ; et, en réfléchissant, on arrive à penser que, peut-être, si la guerre n’avait pas fait dévier la Révolution en la jetant dans la Terreur, le mouvement féministe eût réussi. L’antiféminisme montagnard le plus dogmatique en apparence ne fut sans doute luimême, chez plus d’un conventionnel, qu’un antiféminisme de circonstance exaspéré. Le développement normal de l’esprit révolutionnaire eût fini, probablement, par vaincre les résistances de l’égoïsme masculin. On se rappelle la sympathie de certaines municipalités pour des clubs analogues et antérieurs à celui des Républicaines révolutionnaires. On se rappelle l’élan fraternel d’où sortirent les Sociétés des deux sexes, dans les départements comme à Paris, en 1790 et 1791. Joignez qu’en avril 1793 la question du droit des femmes fut nettement posée à la Convention. Une commission de six membres, moitié girondine, moitié montagnarde, avait été nommée pour examiner les divers projets de Constitution dus à l’initiative individuelle. Dans un rapport, Lanjuinais dit : « Le Comité ( de Constitution) paraît exclure les femmes des droits politiques; plusieurs projets réclament contre cette exclusion, dont notre collègue Romme vous a déjà porté ses plaintes». Lanjuinais citait encore « une dissertation intéressante » de son collègue Guyomar, qui demandait, au nom de la Déclaration des droits, l’égalité complète entre l’homme et

la femme. La Commission des Six n’en maintenait pas moins, il est vrai, le privilège politique de l’homme, mais en déclarant que l’exclusion des femmes de la Cité ne pouvait être que provisoire et seulement « pour quelques années». Il fallait d’abord remédier aux « vices de notre éducation » L

Quant aux Républicaines révolutionnaires, on ne possède aucun document où leur féminisme soit formulé. Mais, sous ce titre : Discours prononcé à la Société des citoyennes Républicaines révolutionnaires par les citoyennes de la section des Droits-de-ï Homme, en lui donnant un guidon sur lequel est la Déclaration des droits de l'homme, voici une profession de foi féministe, modérée d’ailleurs, que la Société applaudit :

... Pourquoi les femmes, douées de la faculté de sentir, et d’exprimer leurs pensées, verraient-elles prononcer leur exclusion aux (sic) affaires publiques? La Déclaration des droits est commune à l’un et à l’autre sexe, et la différence consiste dans les devoirs. Il en est de publics, il en est de privés. Les hommes sont particulièrement appelés à remplir les premiers; la nature elle-même indiqua la préférence : elle a réparti chez eux une constitution robuste, la force des organes, tous les moyens capables de soutenir les travaux pénibles. Qu’aux armées, qu’au Sénat, que dans les assemblées publiques, ils occupent préférablement les places, la raison, les convenances le veulent ; il faut y céder. Les femmes, au contraire, ont pour premières occupations des devoirs privés ; les douces fonctions d’épouse et de mère leur sont confiées... Néanmoins, il est possible de concilier ce qu’exige impérieusement la nature, ce que commande l’amour du bien public. Après avoir vaqué à des occupations indispensables, il est encore des instants, et les femmes citoyennes qui les consacrent dans les Sociétés fraternelles à la surveil-

Page 1