‹ Les origines du féminisme contemporain; trois femmes de la Révolution; Olympe de Gouges, Théroigne de Méricourt, Rose LacombeChapitre 67 sur 69 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Aucun historien n’a su que Lacombe avait été arrêtée. Cependant, il aurait suffi, pour le savoir, de lire attentivement la page de Vilate sur « Rodogune devenue échoppière » au Luxembourg à la fin de 1794. Michelet s'inspira bien de ce texte ; mais, oubliant

qu’il s’agissait du Luxembourg, et que les détenus auxquels Lacombe savait « débiter sa marchandise au plus haut prix » étaient « ses compagnons d’infortune », ilia montra libre dans son petit négoce — à la porte des prisons . L’amusant, c’est. M. Ernest Legouvé, dans son Histoire morale des femmes , prenant Yilate pour un membre de la Convention et le Luxembourg pour un théâtre, puisqu’il a écrit : « Rose se cache (en 1794) ; et, trois mois après, un membre de la Convention rencontre sous le péristyle d’un théâtre une jeune marchande accorte », etc. Selon M. Legouvé, enfin, elle vendait des lacets et des aiguilles; selon Michelet, du vin, du sucre, du pain d’épice ; or, voici ce qu’on lit chez Vilate : « Elle enveloppe, par politesse, la bougie d’un chiffon de papier qui vaut lui seul les 50 sous qu’elle la vend. Il faut payer chaque soir cette somme, sans compter le prix de quelques petites pommes de rainette à sept sous la pièce. Avec quelles grâces encore dit-elle : Le tout pour obliger les citoyens. »

Elle avait été transférée au Luxembourg le 25 brumaire an III (15 novembre 1794). Elle venait de Port- Libre, sa deuxième prison : car, le 8 vendémiaire (29 septembre), elle avait quitté Sainte-Pélagie pour Porl-Libre, avec environ vingt-cinq personnes, parmi lesquelles la femme et le fils de Petion et la ci-devant marquise de Chalabre, « prévenue de fréquenter la maison de Robespierre » et « arrêtée le 25 thermidor ». (Archives de la préfecture de police).

Mais sa troisième prison ne fut pas la dernière. Retransférée à Port-Libre, nous ne saurions dire quand au juste elle est envoyée de là au Plessis, le 2 floréal an III (21 avril 1795); puis du Plessis, le 27 du même

ROSË LACOMËË

lloréal, on la ramène à Sainte-Pélagie, où elle attend sa mise en liberté jusqu’au 3 fructidor (20 août)1.

Elle fut donc détenue près de dix-sept mois.

On nous permettra de noter en passant que Mmc de Chalabre se retrouve jusqu’au bout de cette odyssée de Lacombe prisonnière; et aussi que, parmi les détenus de Port-Libre envoyés au Plessis le 2 floréal, se rencontre une partie de la famille Duplay : la fille aînée, Eléonore, le fils, et leur cousin, Simon. Même Eléonore, la préférée de Robespierre, fut menée du Plessis à Sainte- Pélagie le même jour que l’ancienne maîtresse de Leclerc.

Mais pourquoi le Comité de sûreté générale, ayant laissé Lacombe tranquille jusqu’en avril 1794, ordonnat-il alors de l’incarcérer ? Un Mémoire pour la citoijenne Lacombe actrice , manuscrit non daté mais qui porte une dizaine de signatures, parle d’une dénonciation « vague et sans fondement ». (Arch. nat., F7 4756). 11 s’agissait probablement d’un papier de quelques lignes, également sans date et conservé au même dossier des Archives nationales, dans lequel les citoyennes Lemoce et Hérouart accusaient déjà l’enragée d’avoir « lâché des propos contre Robespierre » et « proposé le renouvellement de la Convention ».

Elles précisèrent dans la pièce du 9 prairial an II :

1° Lacombe avait protesté à la tribune des Républicaines révolutionnaires contre le décret qui ajournait la Constitution, lequel « n’était propre », avait-elle déclaré, « qu’à faire insurger le peuple à chaque instant, à le porter au carnage et au pillage, et sans doute le porter une seconde fois aux prisons pour y renou-

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veler les horreurs qui y avaient déjà été commises. »

2° A la même tribune elle avait improavé les victoires des troupes républicaines sur les rebelles de Lyon, disant que « c’était le sang français versé par le Français », et faisant, « pour décourager le peuple, le tableau le plus déchirant et le plus effrayant des morts et des mourants pendant le siège ».

3° Elle avait dit un jour à Lemoce en parlant des membres du Comité de sûreté générale : « Il faut faire pâlir et trembler ces blancs-becs » ; elle lui avait dit une autre fois, après une visite au Comité de salut public, que les représentants en mission dans les départements s’y étaient enrichis ; et comme Lemoce faisait observer que Robespierre n’avait pas été en mission : « Il est trop lâche, avait-elle répliqué. Il craint trop pour ses jours. As-tu remarqué comme il était pâle lorsque je lui parlais. La peur était peinte sur sa ligure. »

Cependant, le 18 du même prairial (6 juin 1794), le comité révolutionnaire de la Halle-au-Blé, dans une pièce destinée au Comité de sûreté générale, reconnaissait à la prisonnière « beaucoup de patriotisme ». Il ajoutait sans doute qu’elle avait montré — ou montrait — « en même temps beaucoup d’intrigue » : ce qui n’apparaît guère au dossier des Archives nationales, évidemment incomplet.

C’est le 19 prairial qu’on y voit pour la première fois Lacombe se débattre — dans une lettre d’une page adressée on ne sait à qui, commençant par : « Citoyens», et d’ailleurs peu intéressante. Du lendemain, il est vrai, seconde lettre commençant de même ou plutôt ainsi : « Pélagie, ce 20 prairial, jour de la joie des Français [la fête de l'Être suprême), je suis privée de m’y

joindre ». Lacombe y annonce un rapport sur elle, par elle. On n’a pas ce rapport, et c’est seulement du 24 thermidor an II (11 août 1794) qu’est datée une troisième lettre, adressée au conventionnel Laloy. Nous y lisons : « J’ai sacrifié trois ans de mon temps à ma patrie. N’ayant pas d’époux ni d’enfant à lui offrir, je me faisais un bonheur de la servir moi-même ; et ce n’est qu’après avoir épuisé toutes mes moyens pécuniers que je me suis vue forcée de contracter un engagement. »

Puis, rien de la main de la détenue avant le 13 prairial an III (1er juin 1795), jour où elle adresse au Comité de sûreté générale une pétition dont voici le début: u Citoyens, depuis quatorze mois révolus que je suis dans les fers par un ordre de votre Comité, portant mesure de sûreté générale, j’ai vainement sollicité la justice. »

Le 29 thermidor suivant (16 août), quatrième et dernière lettre, adressée nous ne savons à qui, mais sans doute à un conventionnel, et curieuse : « Souvenez-vous, dit Lacombe, de la personne qui, au mois de septembre 93, osa vous prier de vous rendre auprès de l’accusateur public près le tribunal révolutionnaire pour déposer la vérité en faveur du CQ [ici un nom abrégé illisible ), alors détenu dans la prison de la Conciergerie. La célérité que vous y mîtes et les soins que je me donnai » firent mettre le prisonnier en liberté trois jours après. La joie qu’elle en éprouva « n’est pas la seule de ce genre » que son « cœur se soit procurée ». Aujourd’hui elle demande qu’on se décide enfin à lui donner des juges. « J’ai fait une réclamation en manière d’affiche», déclare-t-elle en post-scriptum, « mais j’attendais votre réponse avant de la faire placarder». Le surlendemain (1er fructidor), le Comité de sûreté générale signait

l’ordre, exécuté le 3, qui termina le long temps d’épreuves dont nous venons d’esquisser l’histoire. Cet ordre commence ainsi : « Vu la pétition dont la citoyenne femme Lacombe, détenue maison d’arrêt de Pélagie, et l’attestation des représentants Saurine et Sevestre... » Est-ce à l’un de ces deux conventionnels qu’elle avait écrit sa dernière lettre? Ou bien avaientils agi sur la demande d’une des amies fidèles de l’infortunée ?

Les deux plus ardentes — on sait déjà leurs noms — furent Victoire Capitaineet Justine Thibault. L eMémoire, dont nous avons parlé, pour la citoyenne Lacombe actrice avait été, sinon rédigé, du moins inspiré par cette Thibault, « marchande mercière, rue des Prouvaires ». Quant à Victoire Capitaine, il y a d’elle, au dossier des Archives, en faveur de Lacombe, trois pétitions. On voit d’ailleurs, dans une autre pétition de citoyennes, que Laloy et Collot d’Herbois étaient intervenus le 30 thermidor an IL

Il reste à découvrir ce que devint Lacombe après cette longue détention. La Biographie moderne ou Dictionnaire biographique de tous les hommes morts et vivants (1802), ouvrage dans lequel, bien entendu, il n’est pas dit qu’elle fut arrêtée, veut qu’elle ait figuré « parmi les agents de la police ». Après avoir reproduit le renseignement, sans le caulionner, la Biographie nouvelle des contemporains , en 1823, disait : « On la croit morte depuis quelques années ». En 1823, elle n’aurait eu que cinquante-huit ans. Elle en avait trente quand elle sortit de prison. On peut supposer qu’elle rentra au théâtre. Le bruit qu’elle avait fait n’avait pas dépassé Paris. Des publics de province purent

ROSE LACOMIîE

l’applaudir, ignorant absolument le rôle où, sur la scène politique, elle avait un moment conquis une sorte de gloire.

Pour l’histoire, le nom de la belle révolutionnaire éloquente est lié au souvenir d’un parti politique et social que nous avons essayé de faire mieux connaître ; et, en définitive, l’intérêt principal de cette étude, c’est qu’on y a vu les origines du féminisme se croiser avec celles du socialisme.

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