‹ Les origines du gai savoirChapitre 5 sur 7 · Je traduis ainsi le mot virtuozas du texte · texte numérisé non relu

Je traduis ainsi le mot virtuozas du texte

entendons chanter divers oiseaux. » C'est dans ce lieu charmant que se réunissaient nos poètes, discutant par arguments loyaux et non par sophismes, composant vers, danses et chansons en bons vers ornés de gracieuses mélodies.

Ainsi le berceau de la Gaie Science ne fut pas quelque salle ténébreuse et obscure, comme il devait y en avoir dans la Toulouse du Moyen âge (si nous en jugeons par la Toulouse moderne) ; la Gaie Science s'épanouit et fit ses premiers pas en plein air, sous le clair soleil, ou à l'ombre d'arbres toujours verts, dans le parfum enivrant des fleurs et des plantes de mai. En évoquant ce paysage, la pensée se reporte sans peine aux cadres gracieux dans lesquels les conteurs du quatorzième et du quinzième siècle italiens ont placé la plupart de leurs récits; et l'analogie ne s'arrêterait pas à ce décor extérieur si nous avions plus de témoignages sur notre passé toulousain, et surtout si quelque écrivain de génie ou même de talent était né pendant cetle période sur les rives de la Garonne.

Mais il est temps de revenir sur ce début des Leys, pour insister sur quelques points importants dont nous avons retardé l'étude jusqu'ici. On aura remarqué comment, dès le début, la Compagnie des sept troubadours confère un grade1, à l'instar de l'Univer-

1. Celui de docteur, à Arnaut Vidal, nommé en fait (de'fag), mais non en droit. Déjà, un demi-siècle avant, le dernier troubadour, Guiraut Riquier de Narbonne, demandait au roi de Castille, Alibnse X le Savant, de créer pour les troubadours éminents

site. Ce n'est pas là le seul côté par lequel l'institution naissante ressemble à celle que le traité de Paris (1229) avait fondée à Toulouse. L'Université avait, au moins depuis 12/15, un chancelier; le Consistoire en eut également un ; il institua le baccalauréat en Gai Savoir, à l'imitation du grade universitaire1; enfin, un personnage important de l'Université, le bedeau2, moitié secrétaire, moitié appariteur, se retrouve parmi les « officiers » de la Compagnie; nous connaissons même ses insignes, une baguette d'argent terminée par une houppe de soie. Le « doctorat en Cai Savoir » est réglementé en i355 comme le baccalauréat ; le candidat au doctorat doit « lire en public » une loi des Leys, comme un docteur d'Université; il y a une cérémonie3 pour lui remettre les insignes et il est créé un diplôme4.

le litre de Don Doclor de Trobar; cf. J. Ànglade, Le troubadour Guiraut Riquier, ire partie, ch. vi.

1. Le candidat est examiné en présence des sept mainteneurs ou de la majorité d'entre eux. Le chancelier assiste à l'examen, comme le chancelier de l'Université; le candidat reçu au baccalauréat universitaire jure de maintenir et de défendre les statuts et privilèges de l'Université; de même le bachelier en Gai Savoir jure de défendre et d'observer les Leys d'Amors.

2. Il fait les convocations, comme celui de l'Université, il reçoit de l'argent des lauréats, comme l'autre des étudiants. Les « patrons de la fête » lui donnent un costume tous les ans, comme les bedeaux de l'Université en reçoivent un des nouveaux maîtres, etc. Cf. Hist. Gén. Lang., Vil, irc part., p. 582.

3. Je n'ai pas pu retrouver, dans les statuts de l'Université de Toulouse, de détails sur la forme de l'examen du doctorat; mais elle ne devait pas s'éloigner de celle qui est indiquée dans les Leys : demande de la chaise, du livre et du béret de docteur.

4. Le docteur a, de plus que le bachelier, le droit de determennr. c'est-à-dire de « juger et d'expliquer », tandis qu'il semble que le bachelier ait simplement le droit de « lire » sans expliquer : cf. supra, p. 21, n 1.

ORic.iNFS nu gai savoir. 29

Tous ces détails nous montrent la parenté qui existe entre les deux institutions.

Cependant, parmi les fondateurs du Consistoire, il n'y a aucun membre de l'Université. Mais bientôt le Consistoire faisait appel aux connaissances de deux savants légistes et imitait en partie les règlements universitaires. Peut-être ceci n'est pas dû au hasard. L'Université de Toulouse, fondée en 1229, avait été étroitement surveillée pendant le treizième siècle par la royauté et la papauté, qui l'avaient créée ensemble pour servir leurs desseins. Au quatorzième siècle, une vie nouvelle s'introduit dans ce corps1. Les Statuts se succèdent au début du quatorzième siècle : 1009, i3ii, 1 3 1 3 , i3i4 (Grands Statuts), i324 (Statuts touchant les gages des bedeaux), 1328 (Forme des examens), 1329 (Faculté des arts), 1329 (Réformation de l'Université de Toulouse par le pape Jean XXII). Les Statuts et les Règlements se multiplient et semblent être le témoignage d'une vie intense, un peu désordonnée peutêtre et qui a besoin d'être réglementée. Est-ce en partie à l'influence de ce mouvement de réformation ou de rénovation qu'est due la fondation du Consistoire? Et l'absence d' « universitaires », comme nous dirions aujourd'hui, s'explique-t-elle par une sorte de défiance réciproque des deux corporations? Nous nous garderons d'être affîrmatif sur ce point; contentons-nous d'avoir fait observer — après M. Pio Rajna2 — les similitudes nombreuses que les docu-

1. Cf. la note d'A. Molinierdans llisl. Gén. Lang., VII, ire partie, pp. 570-608. Voir les textes, ibid., VII, ac partie, col. 433 et sq.

2. Dans le mémoire déjà cité : Tra le pénombre e le nebbie délia Gaya Sciensa, p. 11 (191 et sq.).

3o ORIGINES DU GAT SAVOIR.

ments nous permettent de relever entre le Consistoire du Gai Savoir et l'Université de Toulouse.

11 y en a une autre d'ailleurs et d'un ordre plus relevé. Comme les maîtres de l'Université, les rnainteneurs eurent le désir d'enseigner. Ce fut une de leurs premières préoccupations, celle qui a amené la fondation du Consistoire du Gay Saber1. Les mainteneurs voulaient s'instruire mutuellement2. Ils voulaient aussi instruire les autres; mais ils avouent naïvement que s'ils « reprenaient beaucoup, ils enseignaient peu x> ; de là leur vint l'idée de faire rédiger les lois, le Code de leur science3. Les docteurs en Gai Savoir purent alors expliquer la doctrine des Leys comme les docteurs de l'Université.

Les mainteneurs ne s'en tinrent pas là. Science cachée, disaient-ils, est peu utile ou ne l'est pas du tout; elle ne croît ni ne fructifie ; mais quand elle est rendue publique, elle multiplie son fruit4. Aussi, dès que les Leys furent définitivement rédigées, le Consistoire en-

i. Per dar bonas dodrinas e bos essenhamens... ad eslractio dels ignorans e no sabens.

Quant au Consistoire, le mot semble être d'origine ecclésiastique; il ne paraît pas dans les règlements de l'Université. «Le mot vient du Bas-Empire, où il désignait, depuis Dioclétien, le Conseil privé de l'empereur et la salle de ses réunions. » P. Rajna. loc. laud., p. i3 (194). C'est un terme ecclésiastique, comme on le voit dans l'exemple cité par Raynouard, Lex. Rom., V, 221, et par E. Levy, Suppl. Wœrterbuch ( ±= Ch. de la Croisade, 8526).

2. E que aprendre pogaes la us ab l'autre... Dans la lettre d'invitation aux Jeux-Floraux, il est dit : Qu'essenhan Vus Vautre repren.

3. Quar li dit VII senhor juljavan ses ley e ses reglas que no havian et tôt jorn reprendian e no essenhavan . . .

4- Quar sciencia recosta petit, ans no re aproCiecha, ni creys ni fructijica; e publicada multiplica son frug.

ORIGINES DU GAI SAVOIR. 3l

voya une lettre-circulaire à tous ceux qui s'intéressaient à la poésie, depuis les rois et princes « excellents et redoutés » jusqu'aux marchands et aux artisans « gais et subtils », pour leur annoncer l'heureux achèvement de l'œuvre; les Leys et les Flors étaient à la disposition de tous ceux qui voudraient les consulter. Ainsi se réalisait le désir des mainleneurs de faire entendre leur savoir loin et près. On sait qu'ils furent entendus et que la Catalogne, en particulier, vint « boire à cette source agréable dont les eaux feront « feuiller » et reverdir arbres, vergers, prés et jardins1. »

S'il y eut donc, au début, quelques préventions2 de l'Université contre la Compagnie nouvelle, elles durent être vite dissipées ; car, au moment de la rédaction définitive des Leys, nous voyons qu'il existe des rapports étroits entre les deux corporations. Quand Guilhem Molinier a terminé sa compilation, il en fait hommage à plusieurs personnes de qualité dans les

i . Vuelhan uzar de l'ayga viva

D'aquesta font mol agradiva. . .

Et adonx li viriuos riu...

Falhar e reverdir faran Aybres, vergiers, pratz e jardis.

2. Le seul fait qui puisse prêter à cette supposition est qu'aucun « universitaire » ne se trouve parmi "les premiers mainteneurs; mais il y en avait parmi les personnes qui assistèrent aux premiers Jeux-Floraux : doctors, licensiatz sont cités parmi les bos homes qui accompagnaient les « seigneurs du chapitre ou capitouls ».

termes suivants : « Mais le traité1, avant qu'il soit complètement arrêté, sera montré diligemment pour cause (?) aux nobles docteurs en lois et en décrets, seigneurs de condition très savants et discrets, remarquables dans leurs actes, leurs paroles, leurs lectures (— cours) et bien pourvus d'auditeurs honorables ; ils furent et ils sont colonne de l'Étude2 », c'est-à-dire de l'Université. Viennent ensuite les noms de ces professeurs, maîtres ou simples licenciés; ce sont :

Guilhem Bragoza, vicaire général de Toulouse, savant en Décrétâtes3', le Grand Inquisiteur, « maître excellent en théologie »; Frère Guilhem Bernad, des Frères Mineurs; Monseigneur Guilhem de Roadel « subtil en tout savoir et surtout eii droit civil»; Auslorc de Gaiilac, lauréat du Gai Consistoire cette même année, avec une chanson qui nous a été conservée ; maître Philippe4, surnommé Éléphant, grand philosophe et maître en

i. Procès : le mot est encore employé dans la lettre en vers par laquelle le Consistoire annonce la rédaction des Leys :

Quar nos somo dreitz e devers De publicar e luenh e près Las Leys d'Amors el bel procès Nomnat las Flors del Gay Saber.

Cf. le début du Glosari de Joan de Castelnou : lo procès d'aquesl Glosari.

•2. Colompnade l'Estudi.

3. Ce personnage devint évêque de Vabres et plus tard cardinal; cf. Baluze, Vitae paparam Avenionensium, 1, 961, etffisi. Gén. Lang., IX, 744. Guilhem Bragoza, natif du diocèse de Mende, professeur de droit canon à Toulouse, passait pour un des plus grands canonistes de son siècle.

4. Je n'ai pu encore rien trouver sur ce personnage, dont il est de nouveau fait mention au f° 18, v°, comme d'un grand professeur de médecine.

l'art de médecine; et grand nombre d'autres « clercs savants, licenciés et surtout bacheliers ». La liste semblait finie, maisGuilhem Molinicr veut mettre en relief le nom de Cavayer de Lunel, « docteur en lois et conservateur d'Amour », urempart du Gai Savoir. » Enfin, quatre autres personnages sont encore cités avec éloges : Guilhem surnommé Taparas, que Molinier appelle « noire soutien et bras », Pierre de la Selve, licencié en droit, Bertrand de Falgar1 et enfin Johan Flamenc, « confesseur d'Amour2. » Tels sont les hauts personges auxquels Molinier tint à « montrer » son ouvrage. Il est fort probable qu'aucun d'eux, pas même le Grand Inquisiteur, n'y trouva à redire; et les Leys furent arrêtées en leur forme définitive.

Ce n'est sans doute pas sans motifs que la rédaction fut soumise à l'agrément du Grand Inquisiteur. Dans cette ville d'où l'erreur n'avait été chassée que par une cruelle répression, c'était une hardiesse d'essayer de faire revivre la poésie en langue vulgaire, suspecte

i. Ce Bertran de Falgar, seigneur de Vilieneuve, est sans doute le même que celui dont il nous reste deux chansons dans le manuscrit de Barcelone (chansonnier A de Massé Torrents, pp. 277, a85), en tout io5 vers. Notre personnage y est appelé : Mossen Bertran de Falgar, Seynor de Vilanova. Massé, Bibliografia dels anlics poètes catalans (Barcelone, 191^; extrait de YAnuari catala), p. 41.

2. Celui-ci paraît avoir été poète, comme l'était Cavalier Lunel de Montech; cf. les derniers vers de la « dédicace » :

Quar am bels motz el sab far tal destressa Que-ls aymadors a gran purtat de pessa ENDRESSA

d'hérésie, si elle n'était pas complice des hérétiques. Non pas que l'Inquisition ait, à proprement parler, poursuivi la poésie des troubadours et ait exilé quelques-uns d'entre eux1; nous n'avons pas de documents à ce sujet. Mais par l'action que l'Inquisition et ses agents de propagande, les Frères-Prêcheurs, exerçaient autour d'eux, les mœurs avaient changé en même temps que les goûts littéraires; des prélats de la deuxième moitié du treizième siècle appelaient la poésie profane un « péché2»; en i2/|5, Innocent IV défend aux maîtres et aux étudiants en théologie de Toulouse de se servir de la langue vulgaire (Nec loquantur in lingua populï), qu'il appelle ce langue des Philistins3 » (Azoiica lingua).

Il semble qu'à l'époque de la rédaction des Leys il se soit fait des accommodements avec l'Église. Mais les précautions ne sont pas inutiles. En i324, dans son Doctrinal, Raimon de Cornet, prêtre, puis moine blanc, s'élève contre ceux qui méprisent la poésie. « Sainte Église soutient, ajoute-t-il, la poésie; elle en fait pour elle-même, avec des mots rimes par rangées. » Trente ans plus tard, le rédacteur des Leys^

i. Des troubadours comme Àimeric de Pégulhan et Guilhem Figueira paraissent s'être exilés d'eux mêmes. Les poésies de Guilhem Figueira et de Peire Gardenal étaient suspectes aux Inquisiteurs et pour cause. Cf. A. Jeanroy, Revue des Deux-Mondes, t. CU, p. 383.

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