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CHAPITRE VII

LES PÈRES DE La DOCTRINE CHRÉTIENNE

(27 août 1778-1789)

Malgré les efforts du Magistrat de Saint-Omer pour faire confier le collège aux moines de Saint-Berlin, les Doctrinaires, grâce à l'appui de l'évêque et des Etats d'Artois, obtiennent par lettres patentes du roi la direction du collège dont ils prennent possession (27 août 1778).

I. Situation financière: 1. Malgré une richesse apparente qui pousse les Frères à demander aux Pères des secours, 2. le collège est écrasé de charges considérables, 3. elles Doctrinaires vivent avec une économie voisine de la gène. — II. La discipline et les éludes. 1. Disciples des Jésuites a) pour maintenir à la religion une place prépondérante et b) établir une discipline rigoureuse, rendue nécessaire par les circonstances, 2. les Doctrinaires se montrent favorables à toutes les idées du temps sur a) les soins du corps, b) le développement de l'élude du français, de l'histoire et de la géographie Cj la création d'un enseignement scientifique.

Du fond de leurs cellules, les moines de Saint-Berlin suivaient attentivement la crise qui menaçait l'existence même du collège ; indifférents en apparence, ils l'avaient laissé se débattre parmi les difficultés qui l'assaillaient de toutes parts ; impassibles ils avaient assisté à sa chute ; mais souvent à la sortie de l'office, ils s'entretenaient de l'impuissance du bureau d'administration, des rivalités entre les gens du baillage et de l'échevinage ; leurs figures austères s'éclairaient parfois d'un sourire malicieux; ils constataient sans surprise les embarras financiers au milieu desquels se débattaient des prêtres plus ou moins expérimentés. L'esprit d'indiscipline des régents et des élèves choquait leurs âmes pliées depuis longtemps à la règle du couvent. Ils pressentaient la proie, depuis longtemps guettée, prête cnliw à tomber sous leur coupe. Et lorsqu'en 177Ô, le Magistrat et l'évêque proposèrent, d'accord avec les Etats d'Artois, un remaniement dans l'organisation du collège, les moines bénédictins crurent le moment propice pour réaliser un 'proJéTTlepuis longtemps; j conçu. Une première lois, au moment du départ des Jésuites, 1 leur espoir avait été déçu ; le malheureux essai qu'on venait de tenter justifiait leurs prévisions, fortifiait leur espérance ;

les autorités ecclésiastiques et civiles de Saint-Omer, les députés de la province allaient cette fois les accueillir comme les sauveurs d'un collège ruiné. Tout le monde souhaitait le départ des prêtres séculiers : les moines s'offrirent pour les remplacer.

Sans tarder, ils firent part de leur projet au Magistrat '. Leurs titres étaient incontestables : n'était-ce pas un abbé de Saint-Bertin qui avait fondé le collège wallon ? Chaque année les Jésuites ne rendaient-ils pas publiquement hommage à l'abbé et à l'abbaye? Les moines ne rentreraient-ils pas chez eux en prenant la direction d'un collège autrefois établi par eux, à leurs frais? De plus, l'assemblée générale de la Province n'avait-elle pas proposé de choisir les professeurs des collèges dans les maisons régulières de l'Artois et ce projet n'avait-il pas été accueilli favorablement par les trois ordres ? La plupart des religieux de Saint-Bertin étaient originaires de l'Artois ; ils avaient sous la main des hommes instruits comme dom Dewitte ; comme ils se seraient volontairement consacrés à l'instruction, rien ne pourrait les distraire de leurs fonctions; toute leur ambition se bornerait à être utiles à leur patrie en formant la jeunesse à la piété, aux bonnes mœurs et aux sciences. Plus que jamais l'abbaye s'appliquait à n'admettre dans son sein que ceux qui s'étaient le plus distingués dans les humanités et la philosophie. Une des plus anciennes du royaume, elle avait conservé les sciences dans le temps d'ignorance et de barbarie : elle mettrait donc toute sa gloire à entretenir le goût des bonnes études qui se perdait insensiblement. L'abbaye proposait généreusement de fournir à ses frais tous les religieux nécessaires pour y professer les basses classes et la philosophie. Les biens actuels du collège pourraient ainsi être destinés d'abord à faire un sort aux professeurs actuels jusqu'à ce qu'ils fussent placés, ensuite à créer de nouvelles bourses dans le diocèse, à réparer l'église et les autres bâtiments dont l'entretien était considérable ; enfin on pourrait employer une partie des revenus à l'établissement d'une bibliothèque, à lâchât des instruments nécessaires à renseignement de la physique expérimentale et de la géographie. Comme à l'origine, le collège français et le collège Saint-Berlin ne feraient qu'un.

La proposition était séduisante; l'esprit d'économie qui devait présider à l'administration de la ville poussait à l'adopter; les finances de Saint-Omer étaient à celte époque en assez triste état : le Magistrat accueillit la proposition avec

1 Gaillon aux députés. A.D., C, 7 septembre 1775.

enthousiasme. De plus, il sentait que son autorité pourrait facilement s'exercer sur un petit nombre de religieux qui habitaient la ville; il craignait au contraire d'être impuissant contre une congrégation nombreuse dont les chefs seraient loin de la province, hors de portée. Mais pour le transfert de l'administration du collège des prêtres séculiers à une communauté religieuse, il fallait l'autorisation du Roi et l'approbation du Parlement. Le Magistrat adressa donc un assez long mémoire au comte maréchal du May, ministre et secrétaire d'Etat et au marquis de Lévis qui promit ses bons offices1. En même temps, pour soutenir la cause de Saint-Bertin, il fallait s'assurer des appuis : le Magistrat s'adressa à Févêque et lui demanda «. d'employer ses bons offices envers le maréchal du May pour la réussite du projet"2 ». De Rabastains, Mur de Puységur3, manda que, <i il se porterait toujours avec zèle à faire réussir les projets utiles à la ville de Saint-Omer, et de lui procurer tous les avantages possibles4 ». Quelques jours plus tard il assurait de nouveau aux échevius que, lorsque sa santé lui permettrait daller à Paris, il y ferait tous ses efforts pour que l'exécution du projet de donner l'enseignement à Messieurs de Saint-Bertin ait tout le succès qu'on en attendait. Les députés des Etats, sollicités par Gaillon, mayeur de Saint-Omer5, ne semblent pas défavorables à la proposition0; ils ne peuvent qu'applaudir au zèle dont les religieux sont animés pour le bien public et l'éducation de la jeunesse ; comme l'assemblée a nommé une commission pour s'occuper de cet objet intéressant, elle prendra prochainement une décision sur ce qu'elle croira le plus avantageux pour la province et les villes en particulier.

Magistrat, évêque, Etals, tous étaient favorables à ce que l'on appelait le projet des moines. Déjà mayeur et échevius se réjouissaient des économies qu'ils allaient réaliser tout en gardant la direction du collège; déjà les religieux se voyaient dans les classes, enseignant la jeunesse de Saint-Omer. Sûrs de l'appui de toutes les autorités de la province, certains du triomphe, Joscio d Allesnes et ses moines font officiellement des offres à la ville, au commencement de l'année 177b7.

' Gaillon aux députés, 7 septembre 1775, A I)., G, 2 12 octobre 1775, A.C.

8 Magistrat et échevius à députés, 23 novembre 1775. A.D., G, G novembre 1775. Evèque à Magistral A. M.

* 12 octobre 1775.

5 Septembre 1775, A.D., C.

G 9 septembre 1775, A.D., C.

1° L'abbaye de Saint-Bertin renonce pour le présent et pour l'avenir à toute propriété et même usufruit des revenus appartenant au collège de Saint-Omcr et s'engage à fournir, à ses frais, tous les maîtres nécessaires, comme principal, sousprincipal et professeurs tant de philosophie que d'humanités et à les entretenir de tout ce qui peut regarder la nourriture, le vestiaire, les frais de maladie. Ce sera à l'abbaye à prendre sur ces objets tels arrangements qu'elle trouvera convenir avec le principal, sans que les maîtres puissent être en aucune manière à charge au collège. Pour ce qui est de l'administration des revenus susdits, si on veut la confier aux religieux de Saint-Bertin, par une suite de leur zèle pour le bien public, ils veulent bien s'en charger, sauf à en rendre compte comme de raison à ceux qui seront préposés par le gouvernement pour cet effet. Si on trouve plus à propos de la confier à tout autre, ils sont bien éloignés de s'y opposer. Pour ce qui est de l'administration intérieure, c'est-à-dire de la nomination des maîtres, de leur rappel, en un mot de tout ce qui concerne la régie du collège, elle paraît devoir appartenir à l'abbaye, sans préjudice toutefois des droits d'inspection sur l'enseignement dont le seigneur évêque est le premier juge.

2° Tous les frais autres que ceux qui concernent la nourriture et l'entretien des religieux, comme on vient de le dire, tels que réparation, reconstruction et autres semblables, seront pris sur la masse des revenus du collège.

3° Les revenus pourront encore servir à donner des pensions aux instituteurs actuels dont les services méritent des égards, et le surplus sera employé à créer des bourses au prorata du produit du collège, lesquelles bourses seront données au concours à chaque première année de l'entrée des écoliers dans le collège.

Très habilement les religieux avaient su flatter la vanité de l'évêque en lui conservant le contrôle des études : très habilement ils avaient laissé espérer à la ville l'administration temporelle des revenus du collège.

Des offres aussi avantageuses éblouissent le Magistrat : le 6 février, réuni sous la présidence de Depau, seigneur de Wisque, il décide de faire tous les efforts pour obtenir la réalisation du projet des moines1. Tous ces efforts se heurtèrent à l'opposition du Roi et du Parlement : en vain le Magistrat multiplia les démarches, accumula les arguments ; en vain il lutta pendant deux ans cherchant à affaiblir par une opposition constante la volonté royale. Ses alliés du

« 6 février 1776, A.M., D.M., A.D., C, 138, 18.

premier jour, les Elals d'Artois, l'évêque de Saint-Omer l'abandonnèrent. Seul il essaya inulilement de faire triompher sa cause. L'opiniâtreté qu'il montra prouve l'importance qu'il attachait au succès, sa ténacité montre la force qu'avaient, sous l'ancien régime, les administrations municipales. \

Tout fut inutile, jamais ni le Roi, ni le Parlement ne consentirent à ce que le collège fût remis et confié à des moines.

Dès 1776, les propositions de Saint-Bertin rencontraient l'opposition gouvernementale : c'est ce que de Paris les dépiiTeFXTa Cour mandaient à leurs collègues d'Artois ' : « on est surpris, leur écrivaient-ils, que la ville de Saint-Omer ait d'autres vues que les Etals et les autres villes pour l'enseignement, qu'on n'est point du tout dans l'intention d'accorder aux religieux ». Cet avertissement était inutile ; mayeur et échevins étaient décidés à employer tous les moyens pour donner l'enseignement aux moines de Saint-Berlin. Aux observations des députés à la cour la réponse était facile8 ; il n'était pas étonnant que Saint-Omer eût d'autres vues que les autres villes ; si elles avaient eu les mêmes avantages elles auraient accepté de semblables propositions. Ces réflexions parurent justes aux Etats et les députés généraux promirent d'en faire l'usage convenable3. L'intendant de Flandre et d'Artois pouvait servir auprès du roi la cause des religieux ; pour le convaincre de l'excellence du projet4, les arguments ne manquaient pas au mayeur : Louis XVI ne venait-il pas de confier les élèves de cinq écoles militaires aux Bénédictins ; pourquoi dès lors alléguer l'intention de ne pas donner l'enseignement aux religieux ; était-ce seulement pour Saint- Omer qu'on voulait faire une exception ? Le comte de Saint- Germain, ministre, avait grande influence au conseil du roi ; Guéan de Reverseaux était rapporteur de la question au Parlement : sans tarder le Magistrat leur adressa des suppliques pressantes5. L'évêque avait autrefois promis son appui : à Paris il était bien placé pour faire des démarches utiles ; sans doute il hésitait : les propositions faites par Messieurs de Saint-Bertin n'ayant point été acceptées par les Etats, il n'avait pas jugé utile d'en solliciter l'exécution auprès du ministère ;

1 21 septembre, AD, C, 138, 31.

2 28 septembre, A.D., C, 138, 20.

3 29 septembre, A.D., C.

4 Lettre à Mer de Caumartin du mayeur de Saiut-Omer, 28 septembre, A. M.

1 A. M., octobre 177G.

une pareille démarche lui avait paru peu convenable. Mais il trouvait l'affaire importante, il protestait de son dévouement au bien de la ville et du diocèse * ; il convenait de lui rappeler ses anciennes promesses, de le confirmer dans ses anciennes convictions. A cet effet le Magistrat lui envoyait une longue épître remplie des arguments les plus convaincants2 : <i vous connaissez, disait d'Inglebert, les propositions qui nous ont été faites par les abbé et religieux de Saint-Bertin, qui sont des plus avantageuses pour cette ville, vous avez eu même la bonté de les approuver dans une de vos lettres et de nous mander que quand vous seriez à Paris vous verriez quelles seraient les vues du ministère que nous croyons favorable à notre projet, puisqu'il vient de donner l'enseignement des élèves des écoles militaires à cinq communautés de Bénédictins et autres religieux, que dans la Flandre celui du Collège de Lille va l'être à l'Abbaye de Cisoing et que l'Abbaye de Saint-Winoc est sollicitée pour accepter celui de Bergues, qu'il y a nombre de collèges dans le royaume qui sont confiés aux Bénédictins de la Congrégation de Saint-Maur et de Saint- Vannes ; d'après ces faits nous sommes persuadés que si vous avez la bonté de travailler conjointement avec nous à faire accepter les propositions de Messieurs de Saint-Bertin que toute la ville désire, nous réussirons dans notre projet ». Et d'Inglebert signale au seigneur Evêque les nouveaux arguments à développer en haut lieu : les religieux de Saint-Bertin feront venir à leurs frais des maîtres pour enseigner les hautes sciences ; les revenus du collège pourront être employés à augmenter les classes des Frères des Ecoles chrétiennes qui ne suffisent pas pour contenir tous les enfants de la ville qui restent vagabonds ; le nombre des communautés est trop considérable à Saint-Omer pour chercher à en établir une nouvelle qui ne produirait aucun avantage.

Les Oratoriens, informés des démarches de Saint-Omer, peut-être même persuadés du triomphe des moines, n'avaient aucun empressement à s'élablir dans une ville où ils n'étaient pas désirés3; ils ne voulaient accepter aucun établissement sans le consentement particulier des villes.

Mais la volonté royale reste inébranlable. Le 16 octobre, la réponse de M(Jr de Puységur marque qu'à Paris ses démarches sont restées inutiles 4 : décidément il abandonne le parti des

1 Lettre aux échevins, 21 décembre 1775.

3 A. M., octobre 1776.

8 Députés à la cour à députés ordinaires,29 septembre. A. D.,C, 138, 17,

« 1G octobre A.M.

moines : « sans doute il applaudit à la générosité de l'abbé de Saint Berlin, mais un intérêt pécuniaire ne peut être mis en balance avec les considérations qui le déterminent à ne point favoriser le projet: d'ailleurs, il est sur que les vues du gouvernement et du Parlement s'opposent au succès de la demande». Déjà les députés d'Artois, oublieux des assurances données ont manifesté dans un projet dédit l'intention de donner l'enseignement dans tous les collèges aux prêtres de l'Oratoire.

Tous abandonnent la cause du Magistrat : le comte de Saint-Germain avertit les échevins, non sans quelque brutalité dans la forme, que ce serait très inutilement qu'ils insisteraient encore pour que la préférence fût accordée aux religieux de Saint-Bertin * . Le Magistrat insista : avec ténacité il refusa de se rendre aux raisons exposées par les députés des Etats. Les ministres refusaient de l'écouter ! il s'adressa au roi lui-même. Ce furent d'abord les religieux de Saint- Bertin qui présentèrent une requête à Louis XVI. Guéan de Reverseaux2 à qui elle avait été communiquée ne se laissa pas toucher par les offres avantageuses qu'elle contenait. L'abbaye n'étant point une congrégation, il craint qu'un jour elle ne manque de sujets et maintient dans son projet les Pères de la Doctrine Chrétienne comme professeurs du collège de Saint- Omer. Les députés des Etats, le 25 février, en envoyant un nouveau projet au Magistrat le prient de l'examiner le plus tôt possible car la décision est urgente ; les propositions des moines ont été rejetées par les Etats3. Plutôt que de se rendre au désir du gouvernement, le Magistrat préférerait conserver l'ancienne organisation de son collège : les échevins décident de faire instance auprès de l'évêque pour le maintien des professeurs séculiers, et le 11 avril, dans un long mémoire très élogieux pour les maîtres et les élèves, ils offrent à l'évêque la haute main sur le collège et lui démontrent qu'il serait facile d'en faire un établissement de premier ordre *. lui même temps ils n'abandonnent pas l'espoir de voir triompher la cause de Saint-Bertin. N'ont-ils pas dans l'administration de la commune des droits imprescriptibles ? Leur requête au roi 11e manque pas d'une certaine fierté : nul ne peut, sans leur assentiment et contre leur gré, modifier la direction du

« 31 octobre, A. M.

2 Les députés à la cour aux députés ordinaires, 2) février 1777, A.D., C, 138, 9.

3 25 février 1777, A. M.

* 13 mars, A. M,

collège. Ea effet les échevins ont, non seulement l'administration de la justice, de la police et des finances de la ville sous l'autorité du roi, mais ils sont encore administrateurs de tous les établissements publics de la commune, collège et hôpitaux. Ces droits leur appartiennent par la constitution de toutes les villes des Pays-Bas, confirmée par les rois et les arrêts du Parlement ; les Etats d'Artois, auxquels revient seulement l'administration des deniers publics destinés à acquitter la Province de ses charges générales, n'ont aucun pouvoir dans l'administration communale. De plus, bienfaiteurs du collège français, les mayeur et échevins ont droit à l'administration de cet établissement, à la construction et à l'entretien duquel ils ont contribué.

Il était difficile de faire valoir plus énergiquement les \ droits de Saint-Omer à établir au collège des professeurs de son choix. Puis, répondant aux objections du rapporteur de Reverseaux, le Magistrat affirmait que «l'abbaye de Saint-Bertin serait en état dans tous les temps de former et de donner les meilleurs instituteurs au collège sans le secours même de la Congrégation à laquelle il plairait au roi de l'agréger ». Me Turpin1 avocat, chargé de présenter cette requête au conseil et de la défendre auprès du roi, ne put vaincre l'obstination gouvernementale.

En juin 1777, des lettres patentes de Louis XVI octroyaient aux Pères de la Doctrine Chrétienne le droit de desservir le collège de SuiiU-Omer. La partie était irrémédiablement perdue pour Saint-Bertin ? Une dernière chance restait à courir : le Magistrat à l'espérance robuste la tenta. Les lettres patentes du roi devaient être enregistrées au Parlement ; c'était là une formalité indispensable sans laquelle les édits du roi n'avaient aucune valeur légale. Le Magistrat chercha à empêcher ou tout au moins à retarder l'enregistrement des lettres royales du mois de juin. Mais il ne connaît pas la procédure2, il ignore même les termes exacts de l'édit du roi ; il croit, sans le savoir précisément, que Louis XVI a fait choix des Doctrinaires qui sont tout à fait étrangers à la province ; il prévoit qu'il faudra livrer tous les biens. Et c'est ce qui irrite son esprit économe et pratique.

Aussi, les échevins choisissent-ils un avocat au Parlement Me Target auquel ils soumettent la question ; seraient-ils en droit de s'opposer à l'enregistrement des lettres patentes en vertu de leur qualité d'officiers municipaux et de bienfaiteurs

1 14 mars, lettre du Magistrat à Turpin, A. M.

2 7 juin, Magistrat à Tarjet, A. M.

du collège ? Avant l'enregistrement ne pourraient-ils pas obtenir communication des lettres patentes ; en ce cas quelles formalités devraient-ils observer? la cour n'ordonnera-t-elle pas une enquête de commodo et incommôdo ? Telles sont les questions qui les inquiètent et sur lesquelles ils veulent l'avis d'un homme du métier.

La réponse de Target1, dans sa précision sèche, ne laissait guère d'espoir aux échevins : « Voici la règle : Toute législation qui nuit à un ou plusieurs citoyens est par sa nature susceptible d'opposition, que les Magistrats doivent juger ; mais dans l'usage on distingue entre les lois données du propre mouvement du roi et celles qui sont accordées sur requêtes de particuliers. Celles-ci sont indistinctement soumises à l'examen des oppositions qu'elles occasionnent. Quant aux autres, on les regarde en général comme n'en étant pas susceptibles parce que l'on suppose que le législateur s'étant déterminé par des considérations de bien ou d'ordre public, les intérêts particuliers n'y peuvent mettre obstacle. Cette règle d'usage peut engendrer des abus, mais elle est reçue ; on supplée cependant en ce cas au défaut d'opposition par des mémoires qu'on fait parvenir soit au conseil, soit aux magistrats avant l'enregistrement, mémoires d'autant plus nécessaires que sur les lois de propre mouvement, quoique qualifiées lettres patentes, on n'ordonne guère d'enquête de commodo et incommôdo. »

Target conseille donc l'envoi d'un mémoire au Procureur général et au Président. Mais il reste sceptique sur le résultat de ces démarches ; il a peine à croire que Saint-Omer réussisse à faire donner la préférence à un corps monastique; parce que l'on a résolu de confier à cette espèce de corps le moins de collèges possibles; des bénéfices pécuniaires ne suffiront pas à balancer des raisons politiques qui dirigent la conduite du gouvernement ; et comme conclusion, il rappelle que pour faire enregistrer des lettres patentes qui introduisaient des Bénédictins au collège d'Auxerre, le roi a dû avoir recours à des lettres de jussion pour vaincre la résistance du Parlement.

Le Magistrat avait peu de chances de réussir : l'hostilité du Parlement contre les moines était manifeste. Cependant les échevins voulurent lutter jusqu'à la fin ; le 25 juin- ils envoyaient au premier président, au procureur général et à M1 d'Espagnac, conseiller de la grand'chambre, un mémoire demandant à la cour de faire une information de commodo et

1 22 juin, A. M.

incommode Le 2 juillet, Lefebvre de La Marie* informait le Magistrat que l'affaire des collèges delà Province était finie; les édils venaient d'être enregistrés la veille ; comme le collège d'Aire, celui de Saint-Omer était régi par les Prêtres de la Doctrine Chrétienne. Le 28 juillet, le conseil d'Artois à son tour enregistrait les lettres patentes de juin.

Une seconde fois, Saint-Bertin voyait lui échapper la direction du collège ; une seconde fois, devant la volonté royale, l'abbaye devait renoncer à instruire la jeunesse de Saint-Omer. La déception de la ville n'était pas moins grande : « il fallait livrer tous les biens ! » ; tous les revenus sur lesquels on avait compté pour équilibrer un budget très onéré allaient manquer ; « les Doctrinaires étaient complètement étrangers à la Province » ; contre une congrégation dont la tête était loin, l'impuissance du Magistrat était certaine ; contre une congrégation nombreuse et puissante, la ville ne pourrait rien !

Mais tel était le bon vouloir du roi ; tel était l'arrêt du Parlement et des Etats d'Artois. Il fallut se résigner et recevoir les professeurs qui étaient imposés à Saint-Omer. Les Lettres patentes accordaient à la ville et à l'abbaye quelques platoniques satisfactions d'amour-propre. L'abbé et les religieux de Saint-Bertin continuaient à jouir comme par le passé de tous les honneurs qui leur étaient dus dans le collège 2 ; l'offrande annuelle d'un cierge accompagné d'un compliment en latin était une faible consolation pour l'abbaye, il fallut s'en contenter. Les mayeur et échevins dans leurs visites au collège étaient reçus solennellement à la porte3 ; ils gardaient le droit de fixer le jour de l'exercice public de la fin de l'année 4 ; ils devaient être invités à tous les actes publics, aux harangues, aux distributions de prix : sans préjudice des droits de l'évêque diocésain, ils pouvaient s'assurer du maintien de la discipline5. C'était peu et la direction effective du collège leur échappait en même temps que cessaient les séances du bureau d'admi-

1 Lettre datée de Paris, A. M.

» Art. XXXIII.

3 Art. XXXII.

4 Art. XXXI. On n'a pas retrouvé de programmes datant de cette époque. A signaler cependant dans la bibliothèque du baron Dard une pièce in-4°, de 4 pages, imprimée chez Boubers : Illustrissimo Audomarensium senatui in recentem actum serenissimi Galliarum alumni collegii sacerdotum doctrinal chrislianae, 1781. De plus, une délibération du Magistrat du 23 décembre 1778 parle de vers que les écoliers du collège ont présentés sur l'heureuse naissance d'un dauphin de France.

5 Art. XXIX.

nistration '. Les Pères de la Doctrine chrétienne devenaient les maîtres du collège.

Cette congrégation créée par César de Bus à la fin du xvic siècle, unie pendant vingt-cinq ans aux somasques d'Italie, s'était surtout développée dans le midi de la France et n'avait fondé qu'assez tard à Paris la maison de Saint-Charles. Pourquoi le gouvernement s'était-il adressé à un ordre presque complètement étranger à la Province ? Pendant quelque temps il balança entre les Oratoriens et les Doctrinaires. Les premiers étaient réclamés par les Etats d'Artois i, les collèges d'Arras et de Boulogne leur étaient confiés. Les difficultés soulevées par le Magistrat de Saint-Omer semblent les avoir fait reculer3; du moment qu'on ne les désirait pas, ils ne voulaient pas s'imposer d'autant qu'ils avaient peine à recruter des Pères en nombre suffisant pour peupler tous leurs collèges.

Les Doctrinaires au contraire désiraient celui de Saint- Omer ; ils multiplièrent les démarches pour l'obtenir ; appuyés du crédit de M'Jr de Puységur qui, ancien général de leur compagnie, leur offrit la direction du collège 4 et s'employa activement pour eux, ils finirent par triompher. Le désir qu'ils avaient de cet établissement se marque par l'unanimité avec laquelle le conseil général de l'ordre accueille la proposition de l'évêque, par les actions de grâces qu'il lui envoie pour reconnaître sa protection distinguée 5. Leur joie du succès se manifeste dans la lettre que le supérieur général Bonnefoux adresse aux députés des Etats d'Artois ° : « Le choix que le roi vient de faire de notre Congrégation pour lui confier le collège de Saint-Omer est l'ouvrage des Etats. Sa Majesté n'a fait que confirmer par ses lettres patentes les délibérations qu'ils avaient prises. C'est à vous, Messieurs, qui les représentez que j'adresse mes respects, mes remerciements et tous les témoignages de ma parfaite reconnaissance. Je désire bien sincèrement de répondre aux vues de votre province et de justifier la préférence qu'elle nous donne. »

Dès le commencement de juillet, Godart, secrétaire du bureau d'administration, avait procédé à la mise en ordre, et à l'inventaire de tous les titres de rentes et de propriété : ce travail qui lui demanda beaucoup de peine et pour lequel il

, ' Art. XXVII et XXVIII.

2 13 novembre 1775 et 18 novembre 1770.

3 Députés à la cour à députés ordinaires, 29 septembre 177G. A.D., C, 138, 17.

4 Bonnefoux à l'évêque, 26 février 1777. A.D., C, 138, 134.

'• Dél. du Conseil général, 20 février 1777. A.D., C, 138, 145 et 151. 6 l1'1 août 1777, A.D., C.

avait employé 814 rôles et 9G rôles d'expédition lui avait été payé 500 livres. Pour ne pas « délabrer » l'appartement du Principal, on avait décidé de rembourser à Hiecq les meubles qu'il avait achetés à ses frais et qui ne pouvaient « être désappropriés sans inconvénients1 ».

A la fin d'août2, avec un empressement qui lui aussi trahissait le bonheur d'un espoir réalisé, le P. Bonnefoux prenait au nom de la Congrégation possession des biens du collège. La remise de la direction aux mains nouvelles qui allaient la prendre se fit avec solennité3. Le mayeur et les échevins se rendirent dans la salle même où se tenaient habituellement les séances du bureau d'administration. Pour conserver ces quelques pieds carrés, ils avaient pendant trois ans lutté avec une énergie tenace ; bientôt ils allaient quitter cette salle d'où ils avaient longtemps dirigé le collège. Aussi que de douloureuses réflexions durent traverser leurs esprits tandis qu'en présence de Ml)1' de Puységur, l'illustrissime et révérendissime évêque de Saint-Omer, accompagné du Révérend Père Bonnefoux tout rayonnant de joie, Gaillon le secrétaire greffier donnait d'une voix terne lecture des Lettres Patentes du roi. Le même jour, à 7 heures du soir4, le supérieur des Doctrinaires montrait sa générosité dans la victoire, et tachait de triompher de la mauvaise humeur du Magistrat ; sur les représentations de celui-ci, il autorisait le professeur de dessin, installé dans une des salles du collège à continuer ses cours comme par le passé; il lui abandonnait une pièce dans le collège, mais tout en s'en réservant la possession si le cours de dessin cessait d'exister ; il consentait au maintien des heures fixées par les échevins, mais à charge pour le professeur de donner aux pensionnaires des leçons trois fois la semaine5

1 Registre des dél., 4 juillet 1777, Hiecq loucha 7G8 livres « importance de la prisée ».

4 27 août, A D. et A. M.

3 Personnel en 1778 : P. Collard, rëcleur et principal ; P. Boyer, procureur et sous-principal ; P. Raymond, préfet des classes ; P. Guézillot, préfet du pensionnat ; P. Grésil, suppléant ; M. Piers, professeur de rhétorique ; P. de Turcy, professeur de seconde ; P. Midon, professeur de troisième; M. Lansiarre, professeur de quatrième; M. Bucaille, professeur de cinquième ; PP. L'Obinhes et d'Ogement, professeurs de sixième et septième, plus tard des professeurs de mathématiques ; P. Lefranc professeur d'histoire et d'histoire naturelle. En décembre 1788, De Torcy est recteur; Saupique, piètre, est préfet du collège. Lecamus, Dumesnil, Grenet, Blanchard, tous doctrinaires, sont professeurs.

4 27 août, A. M.

5 La rétribution annuelle était de 10 livres.

en particulier et à des heures « distinguées de celles du public1 ».

Esprit pratique, opportunisme et habileté à se gagner la sympathie de leurs adversaires, et à profiter de toutes les circonstances favorables, tels étaient dès le premier jour, tels furent dans la suite les principaux traits de caractère des Pères de la Doctrine Chrétienne.

Très ordonnés dans la gestion des biens du collège, ils ne purent que difficilement supporter les lourdes charges qui grevaient leur budget. Très libéraux, suivant avec docilité le mouvement des idées qui entraînait l'ancien régime à sa chute, ils ne purent résister à la tourmente révolutionnaire et disparurent avec les autres congrégations. L'ordre le plus parfait semble avoir toujours régné dans la gestion financière des Pères de la Doctrine Chrétienne. Deux ans après la prise de possession des biens du collège2, par devant MMre de Wisque et Muchembled, commissaires du Magistrat, ils avaient fait dresser, aidés de deux arbitres, un arpenteur et un charpentier, un état exact des biens que la ville leur confiait et qu'ils ne pouvaient aliéner3. Tous les trois ans, à l'assemblée provinciale de la congrégation, les Pères apportaient un état exact et détaillé de leurs ressources et de leurs charges4. En 1789, pour se conformer à un décret de l'Assemblée nationale, Detorcy rédige une déclaration des revenus et charges du collège5. Chaque année, dans la suite, il rend compte de sa gestion à la municipalité 6. Tous ces actes précieusement conservés dans la chambre des archives ne laissent rien ignorer; ni les huit pièces de Bordeaux, ni la pièce de Màcon, ni la petite feuillette de Boue Bourgogne que les Pères achètent chaque année; ni le bois, ni le charbon qu'ils brûlent chaque hiver. En 1789, la cave contient 700 bouteilles pleines, 21 pièces de bière contenant 50 tonnes ; il reste 1 1 tonnes de bière ordinaire et deux de petite. En août 178G, il n'y a de blé et de chandelle que pour le seul mois de septembre ; les draps, les

1 Le 30 septembre 1777, en présence de Shellier avocat échevin de Saint-Omer, Duval avocat procureur-syndic du roi et de la ville d'Aire; Prévost Dessart avocat échevin d'IIesdin et du P. Collard, nouveau recteur du collège, Lorthioy économe et Senlecq receveur rendent compte de leur gestion. Registre des dél.

2 12 août 1780. A.l).

3 Lettres patentes, art. XXXIV.

4 Etat de la maison au 2 i août 178G. A.D., Comptes du collège pour l'Assemblée provinciale de 1789.

0 Compte 1791. Compte pour les neuf premiers mois de 1792, A. M.

nappes et les serviettes de la lingerie, les fagots et les bûches du grenier sont minutieusement comptés. Les budgets que nous avons conservés indiquent mois par mois, les dépenses en viande, en beurre, en légumes ; les frais de toute nature sont soigneusement spécifiés ; nous savons ce que coûte par an l'abonnement au médecin et au perruquier, ce qui reste dû au brasseur ou au blanchisseur.

Tous ces actes entrent dans de tels détails que nous connaissons par le menu le mobilier des Doctrinaires : aisément nous nous représentons le parloir orné d'une cheminée, d'une table de marbre, d'un fauteuil, de six chaises de tapisserie et de deux tabourets ; aisément nous nous figurons le lit à alcôve de l'appartement du R. P. visiteur, les lits à tombeaux du préfet de pension et du professeur de septième, les rideaux et les housses de serge ou de siamois qui garnissent les lits des pensionnaires ; la batterie de cuisine avec ses broches, ses tourtières, ses écuelles et ses chandeliers d'airain est soigneusement étiquetée : c'est à l'infirmerie que Ion repasse le linge sur une grande table de bois ; l'unique baignoire de la maison n'est pas oubliée dans la buanderie où on l'a reléguée : les dix-huit couverts d'argent, et les six cuillers à café, achetés chez différents particuliers, portent des marques différentes et auraient besoin d'être uniformément gravés.

Tous ces détails nous aident à nous figurer l'état matériel de la maison à cette époque. Le même ordre se retrouve dans le soin avec lequel les Doctrinaires étudient tous leurs actes de propriété ; leur travail est quelquefois récompensé par la découverte de droits depuis longtemps oubliés ; pour quatre mesures de terre à Saubruick ils font faire, par un certain Guilbert, la recherche d'anciens litres négligés par les Jésuites, et cette affaire en 1786, leur a déjà rapporté plus de 600 livres: depuis dix ans, dix-sept verges de terre ont élé incorporées dans le chemin de Cassel ; jamais les anciens propriétaires n'ont songé à réclamer : les Pères obtiennent 174 livres 16 sols, en paiement de ce quartier de terre.

A lire les longs étais qui énumèrent tous leurs revenus, on pourrait croire les Doctrinaires très riches. Les Pères avaient hérité de tous les biens des Jésuites. En ville, seize maisons leur appartiennent, dans les rues des classes et du collège sans compter un bâtiment enclavé dans la cour du collège français et un petit jardin tenant à celui du collège. Toutes bien louées, elles produisent bon an, mal an, un revenu de 2.697 livres 10 sols. Des rentes sur les Etats d'Artois, sur la

ville de Saint-Omer et de Gra vélines, sur des particuliers *, sur le domaine du roi rapportent 3.029 livres 8 sols. Dans tous les environs, les Pères possèdent de nombreuses propriétés i ; de Saint-Martin, de Salperwick, de Moulle, de Tatinghem, de Blaringhem, de Tilques, d'Eperlecques, les fermages affluent dans leur caisse ; à la Saint-Martin de novembre, le receveur parcourt Cormette, Setques, Blendecques, Helfaut, Wissernes, et de ses tournées il revient la sacoche garnie de bons écus trébuchants ; la Flandre avec Boulezelle, Wulverdingue, Bourbourg, contribue à alimenter le « coffre » des Pères. Chaque année, le receveur perçoit le produit d'environ 900 mesures de terre et de quelques dîmes, soit près de 15.000 livres. Le procureur chargé de recevoir le loyer des maisons de ville et les rentes diverses touche 6.000 livres. Enfin, par quartier, chaque pensionnaire paie de 90 à 99 livres.

Les revenus de la maison pouvaient paraître considérables. Le Magistrat crut-il à la richesse réelle des Doctrinaires ? Ne voulut-il pas plutôt leur faire payer en bon argent du roi leur triomphe dans l'affaire du collège? Les deux hypothèses sont peut-être également fausses ; mais il reste un fait certain : les Pères furent sollicités, puis pressés de contribuer à l'entretien de l'école des Frères. En 1786, le Frère Agathon, supérieur général de l'Institut, et le Frère Portian, directeur de la maison de Saint-Omer, adressaient aux mayeur et échevins une humble supplique 3 : la ville laissait mourir de faim les six Frères qu'elle avait charge d'entretenir; pendant longtemps ils avaient trouvé dans la frugalité et l'économie de leur régime les moyens de pourvoir à leur subsistance et à leur entrelien. Mais depuis que « la cherté des vivres exerçait son empire sur tous les objets de consommation, et menaçait de faire de nouveaux progrès », les 300 livres que généreusement le Magistrat octroyait par an à chaque Frère devenaient insuffisantes: et par la plume de leur supérieur et de leur directeur les six malheureux réclamaient des secours.

Les Pères de la Doctrine Chrétienne ne nageaient-ils pas dans l'abondance ? Leurs ressources n'étaient-elles pas immenses et ne pouvaient-ils pas par charité chrétienne secourir leurs frères en Jésus-Christ ? Très adroitement le Magistrat retrouva dans les Lettres Patentes de juin deux

1 Par exemple, 1780, sur les maisons de la Veuve Claude Honoré, de Beauchamp, de Berlin Goenne, sur Caron. sur les héritiers de Martin Fichaux de Moulle.

2 V. Etat des biens en 1780 et autres actes déjà cités,

articles1 qui déchargeaient la ville de l'entretien de l'école des Frères. Le roi s'était réservé le droit de prélever sur les biens du collège les sommes nécessaires pour la création d'une école de charité. Avec une générosité qu'il croyait peut-être excessive, le mayeur offrit à la Compagnie de traiter l'affaire à l'amiable avant de la porter devant le conseil du roi'2. Le supérieur général des Doctrinaires ne voyait pas ce que les articles des Lettres Patentes pouvaient avoir de commun avec les Frères des écoles chrétiennes". Cependant, devant les instances de la municipalité, devant ses demandes plusieurs fois renouvelées, Bonnefoux dut se décider à réunir le conseil de l'ordre4; après avoir mis l'affaire en délibération, après l'avoir mûrement examinée, tous furent d'accord pour reconnaître que le vœu de Messieurs du Magistrat était respectable en son objet, que le collège irait au devant de leurs désirs et serait réellement dans le cas de contribuer à la fondation d'écoles de charité, si ses revenus lui laissaient quelque superflu dont il pût disposer. Mais, pour s'établir à Saint- Omer, les Pères avaient dû emprunter : leurs revenus suffisaient à peine à l'entretien de leurs maisons ; comment auraient-ils pu dès lors contribuer, même pour la plus petite chose, à l'établissement d'écoles de charité dont ils ne niaient pas d'ailleurs l'utilité ? Et le supérieur offrait de justifier ses affirmations par des pièces authentiques ; il offrait de mettre sous les yeux du Magistrat l'état fidèle des revenus et des charges, laissant à sa justice de décider si les Pères n'étaient pas dans ce moment plutôt dans le cas de demander des secours que d'en donner.

En elfet, la maison de Saint-Omer, si riche en apparence, était écrasée par des charges multiples. Les unes, suite des lettres Patentes du roi, pouvaient diminuer avec le temps ; d'autres irréductibles étaient sujettes à de fortes augmentations. Aux économats, les Pères doivent payer 1500 livres, réduits plus tard à 1000 livres ; au principal et aux professeurs

1 Art. 20. Sur le compte qui nous sera rendu de la valeur des biens, il sera ordonné par nous, s'il y a lieu, qu'il sera prélevé sur eux les sommes nécessaires pour la fondation d'une école de charité dans notre ville de Saint-Omer. Art. 26 : ladite congrégation sera en outre tenue de payer les sommes dont nous jugerons à propos d'ordonner le prélèvement sur les biens dudit collège pour la dotation des écoles de charité dans le cas où les revenus desdits biens seraient suffisants pour supporter les frais desdits établissements.

2 A. M., A. de Bonnefoux, 7 décembre 1786.

3 A. M., 13 décembre 1786, au Magistrat.

4 A. M., 19 mai 1787, au Magistrat.

qu'ils ont remplacés, 1700 livres1, au professeur de rhétorique qui a conservé sa chaire, 1200 livres. Puis ce sont les vingtièmes des maisons 2, les vingtièmes et les centièmes des fermages3, la portion congrue et la cire à l'abbaye de Molesme *, au curé de Cohem5, au curé de Pihem0, au curé et au vicaire de Blaringhem7, les rentes à Saint-Bertin8, aux capucins9, aux dominicains10, aux écoliers de la cathédrale11, l'amortissement d'emprunts considérables 12. Ce sont les charges de corps ; les contributions à la maison de Saint-Charles13 et à la caisse provinciale u; ce sont les frais de rapports, les droits de reliefs, d'indemnités d'hommes vivants et mourants; ce sont les redevances multiples aux seigneurs de la Jumelle15 et de Tilques, à la chàtellenie de Bourbourg IS, à la prévôté de Watten17. Les exigences du receveur sont exorbitantes; par livre de toute recette effective, il demande 6 deniers et le sol pour livre de ce qu'il avance au delà de cette recette. Les fermes, les maisons ont besoin de fréquentes réparations ; lorsque les toitures sont en bon état, les fenêtres, les pavés, les planchers demandent à être remplacés; pour la seule ferme de Saint-Georges, on prévoit en 1789 une dépense de 700 livres; et les matériaux de construction ont augmenté d'un quart. Avec 3.500 livres, il faut nourrir dix Pères et six domestiques, lorsque la cherté des vivres est de jour en jour plus sensible. Puis ce sont les frais de lessive, les étrennes, les au-

1 Les anciens professeurs purent rester 2 ans (lettres patentes'. Piers, Bucaille, Lansiarre profitèrent de l'autorisation. Art. VII et VIII des lettres patentes et Etat des pensions viagères (pie sa Majesté a jugé à propos d'accorder aux professeurs et régents. Piers, 400 1. ; Dupuis,350 1. ; Roussel, 350 L ; Lansiarre, 250 1.; Bucaille, 2001.; Grusin, 150 1.; fait à Versailles le 20 juin 1777, A.D., C, 138-186.

* 2321.10 s., plus lard, 2501.

II 3 1.1 s. 3d.

» Mlle Dcvoul, 71 I. 1 d.; M"" Sholinc, 155 1. 15 d.; M"« Saint-Julien, 44 1. 10 d. ; M"-' Bombard 222 1. 10 s. ; M. de la Chevinièie, 415 1. 13 3001.

^7 l.lOd.

moues, les ports de lettres, les journaux, l'achat de livres pour les prix, de faïence pour la table, de fumier pour le jardin; ce sont les gages des domestiques1, les notes du perruquier et des couturières, les mémoires d'apothicaire qui ne mentent pas à leur réputation. Les charges augmentent avec les années; on prévoit la nécessité de donner un supplément au curé de Mentques ; en 1789, il faut payer pour la garde nationale2; la suppression des dîmes, décidée par la Constituante, menace le collège d'une diminution de revenus de 4.000 livres; et quelques vins de baux auxquels on a joint des dîmes sont dans le cas d'être cassés en même temps. Certaines ressources prévues au budget n'existent que sur le papier ; la ville de Gravelines se dit autorisée à supprimer ses paiements 3, mais tarde à rembourser le capital emprunté ; la rente sur Caron, à Saint- Martin-au-Laert4, n'a jamais pu être touchée et pour celle des héritiers de Martin Fichaux5,il y a un arriéré de 25 ans. Et les Pères soucieux de ne pas laisser tomber leurs droits en oubli intentent des procès dont les frais restent à leur charge0. Souvent on doit payer avant de recevoir; la perception des fermages va lentement et traîne tellement jusqu'à la Saint- Martin suivante, qu'à cette époque il reste encore en reprise 1.200 ou 1.500 livres à toucher. Souvent, quand le besoin presse, il faut demander au receveur des avances, si bien qu'à la fin de l'année on lui doit parfois presque autant, souvent plus qu'il ne va recevoir l'année suivante7. Aussi les Pères « sont-ils toujours à l'étroit, aussitôt reçu d'un côté, aussitôt payé de l'autre ; le coffre est toujours vide ».

S'ils n'ont pas de dettes « criardes s> c'est à leur esprit d'économie qu'ils le doivent; « il est aisé de voir, dit de Torcy dans un compte de trienne 8, combien il faut d'ordre et d'économie pour l'administration de cette maison, riche en apparence, mais qui a des charges si considérables et où les circonstances des lieux obligent à de si fortes dépenses, particulièrement pour le bois et le vin, deux objets qui seuls passent 3000 livres dans les années môme où il y a le plus d'économie ». Aussi pour chauffer les chambres des professeurs, on utilise le bois de Salperwick et d'Ecques; mais cette ressource

3 En 1786, 19 années d'arrérages de rentes de 90 1. * 31.

6 En 1786, 1341. 8 d.

7 Au 14 août 1786, il y a un déficit de 733 1. 11 s. 6 d. « 1789.

n'est pas éternelle et Ton se demande anxieusement comment on y suppléera en 1790 ; les arbres de Valverdingue, la graisse de cuisine, les légumes du jardin sont vendus ; le préfet des études tient la place d'un des professeurs exigés par les Lettres patentes du roi. Cet ordre, ce soin de ne laisser perdre aucun profit permet aux Pères d'acquitter assez régulièrement leurs dettes et Collard le constate non sans quelque légitime fierté1 : « Les charges en pensions, redevances, rentes et généralement toutes celles qui sont détaillées dans l'article des charges du procureur sont scrupuleusement payées vers leurs échéances. Les fournisseurs sont payés au courant et suivant la rentrée de fonds. Les gros objets sont remplis lentement, mais ils passent rarement l'année sans être acquittés (jamais plus de quinze ou dix-huit mois). Les vestiaires de nos Pères sont acquittés par parties, mais toujours remplis à l'entrée des vacances. Les gages du portier et des autres domestiques sont payés régulièrement. Les ouvriers sont payés aussi régulièrement que dans toute autre maison de la ville. Si l'objet est considérable, ils reçoivent au moins un à-compte en présentant leurs mémoires et ne passent pas six mois sans être entièrement satisfaits. En général nous sommes toujours fort à court d'argent. » Et la situation matérielle des Pères semble voisine de la gêne.

Sans doute ils ne se refusent pas quelques douceurs pour « l'article du boire » : mais ils peuvent en toute vérité déclarer que, s'ils font les dépenses nécessaires, on ne peut leur reprocher le superflu. L'orgue de l'église ne sert plus depuis longtemps : il a besoin d'une réparation, et l'argent manque pour la faire. Les fenêtres des corridors ne tiennent plus : d'autres dépenses plus urgentes ne permettent pas d'appeler un menuisier. Les Pères doivent renoncer à s'acheter une douzaine de surplis. Comme de bonnes ménagères ils constatent avec peine que dans le courant du trienne le linge s'est usé : la plupart des nappes et des serviettes ont absolument besoin d'être remplacées mais la cherté des toiles ne leur a pas permis d'acheter au delà du strict nécessaire; pendant trois ans, leurs seules emplettes ont été cinq paires de draps et quatre douzaines de tabliers de cuisine ; en 1789, douze taies d'oreillers et vingt-sept essuie-mains leur suffisent encore.

Pour se tirer d'embarras, l'économe, qui espère un avenir plus doré, propose un emprunt de 12000 livres. L'emprunt eut lieu : un compte-rendu présenté par de Torcy à la municipalité pour les neuf premiers mois de 1792 nous apprend que

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