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CHAPITRE X

POILLIOiT - L'UNIVERSITÉ IMPÉRIALE

(Octobre 1808 — Avril 1814)

I. Le nouveau principal, Pierre-Joseph Poillion. — II. Trois bonheurs contribuent au relèvement du collège: 1° projet de création d'un lycée à Saint-Omer; 2" le petit séminaire à Saint-Omer d'où : a) augmentation du nombre des élèves, b) création de chaires nouvelles; 3» la chaire de philosophie. — III. Les inconvénients de l'organisation de l'université impériale: 1° l'organisation financière : a) difficulté de la perception des droits, les indigents, b) pertes d'argent a) pour les professeurs, bj pour le principal ; 2° le régime militaire : ai l'uniforme et le tambour dépeuplent le pensionnat, b) les professeurs, liés par un serment, deviennent les esclaves de l'université, qui les traite durement. — Le retour de Louis XVIII est salué par tous à Saint-Omer comme une délivrance.

Lansiarre, directeur de l'école secondaire, était mort brusquement d'une attaque d'apoplexie le 27 juillet 1808"-. Après quelques jours consacrés à le pleurer, après de pompeuses funérailles, après les regrets officiels versés sur la tombe du défunt dans une prose emphatique ou banale3, on songea à le remplacer. Le collège ne pouvait rester longtemps sans direction et Poillion, qui déjà suppléait Lansiarre dans ses fonctions, n'avait aucun titre officiel. Le préfet, défenseur attitré des droits du gouvernement, se demandait l, si la place de directeur ne devait pns être donnée au concours, si le choix du titulaire ne rentrait pas dans les fonctions du grand-maître. Néanmoins, suivant l'usage ancien, le bureau d'administration"', conformément à l'article 4 de l'arrêté du gouvernement du 1(.) vendémiaire an XII, proposa pour la place vacante deux candidats, Poillion, directeur-adjoint, et Cleuel, l'un des professeurs de l'école0. Poillion avait déjà

1 Nous avons pu pour cette époque nous procurer les registres de correspondance et de comptabilité de Poillion.

2 A. M., 28 juillet; A.D., lettre du sous-préfet, '28 juillet.

3 Feuille de Saint-Omer, n° 78, p. 7 et 7i>, p. 5.

4 A.D., note marginale du préfet.

r' A.D., 2 août 1808.

G Une copie d'une délibération du bureau porte: Lorco i,sic) professeur. A.N., F, 03. OUI.

fait ses preuves; très habilement, il avait su se concilier la bienveillance des autorités ; chacun travailla à soutenir sa candidature. Ilellemans, le nouveau maire, pria l'évêque d'Arras d'employer tout son crédit pour faire confirmer le choix de Poillion1, et M'.ir de la Tour d'Auvergne adressa une lettre aussi pressante que possible à l'évêque de Casai, chancelier de l'université, qui l'avait consulté sur la moralité et les talents des différents directeurs et professeurs d'école secondaire de son diocèse2. D'autre part, le préfet marquait à Fourcroy sa préférence pour Poillion3, et le conseiller d'état dans son rapport concluait dans le sens du préfet4. Poillion fut nommé le 23 août; chacun, avec le maire, vit dans cette nomination la récompense due à ses talents et au zèle actif qu'il n'avait cessé de déployer pour la prospérité de l'établissement « dont les rênes lui étaient confiées5 ».

L'installation solennelle du nouveau directeur devait coïncider avec la rentrée des classes0. Elle eut lieu le 10 octobre « selon toutes les formes voulues parla loi7 ». Hellemans, maire de Saint-Omer, remplaçant le sous-préfet empêché, se rendit avec ses adjoints à l'école secondaire, où avaient été convoqués les membres du bureau et les professeurs. A l'issue de la messe du Saint-Esprit, lecture fut faite à haute et intelligible voix de l'arrêté du ministre de l'intérieur, portant nomination de Poillion comme directeur de l'école. Le nouveau principal prêta, entre les mains du maire, le serment exigé par l'article 56 du sénatus-consulte organique du 28 floréal an XII : « Je jure obéissance aux constitutions de l'Empire et fidélité à l'Empereur » ; après quoi, il laissa libre cours à son éloquence : « Quel puissant motif ne me porterait pas au bien, à la prospérité de cet établissement, si je n'y avais paru avec un ami d'éternelle mémoire à l'époque de sa renaissance, si mes éclairés collaborateurs, nommés comme nous par un premier magistrat qui vient encore de nous être ravi, ne m'y avaient accompagné, et si je n'avais dans ma douleur la consolation de les conserver. Nous avons tous montré jusqu'à ce jour à la chose commune un intérêt commun par notre union cordiale, cimentée sur la connaissance intime du scrupule avec lequel chacun de nous s'acquittait de ses devoirs.

1 A. M., CM., 18 août, n° 2.496.

2 A.iM., 21 août 1808.

3 A.N., F, 63.001, 8 août.

4 A.N., F, 63.001, 23 août.

b A. M., CM., 8 septembre, n° 2.548.

6 A. M., CM., 8 septembre, n« 2.548 et lettre du sous-préfet, 8 octobre,

7 A.D., 14 octobre 1808, feuille de Saint-Omer, n° 89? p. 3.

Les succès progressifs de nos élèves ne peuvent que donner une force nouvelle à notre zèle. Mr le maire, MMrs les adjoints, et vous, nos dévoués administrateurs, votre protection, que nous nous garderons jamais de démériter, sera le véhicule qui nous rendra agréables et doux nos travaux ; elle nous consolera dans les peines inhérentes à la profession honorable que nous exerçons et qui fait toutefois nos délices, puisqu'il n'en est pas un parmi nous qui ne l'exerce de goût et par inclination. »

Celte première nomination fut confirmée par une seconde, lorsque le collège dépendit officiellement de l'université impériale et que tout le personnel eut témoigné par écrit son intention « de faire partie de celte université et de contracter les obligations imposées à ses membres1». Les inspecteurs généraux, ayant fait connaître au grand-maître les principes de Poillion, l'esprit qui l'animait, les services qu'il avait déjà rendus à l'instruction publique, avaient pensé que le collège de Saint-Omer devait prospérer entre ses mains. A la suite de ce rapport très élogieux, Fontanes avait admis Poillion à faire partie de l'université impériale, en qualité de principal de collège2. Cette nouvelle preuve de la confiance du gouvernement fut accueillie par tous avec joie. Le maire complimenta Poillion < et comme administrateur et comme homme privé3 ». Dubois, le sous-préfet, et les autres autorités de la ville lui dirent à cette occasion « les choses les plus honnêtes » ; le préfet « le félicita et le remercia de l'avoir associé au plaisir que cette nouvelle preuve d'estime avait causé à toutes les autorités locales* ». Les professeurs s'empressèrent dans leurs classes respectives de donner lecture de l'arrêté du grandmaître, et leur joie fut partagée « sans aucun déguisement » par tous les élèves5. Celte sympathie générale, que le nouveau principal avait su gagner, il la devait aux nombreuses qualités qui firent dv lui le restaurateur du eollège de Saint-Omer.

Poillion était un homme du métier; toute s;i vie avait été consacrée à l'instruction et à l'éducation. Né à Saint-Omer le 28 juin 17(36, sur la paroisse Saint-Denis, il fit ses premières éludes au séminaire épiscopal de Saint-Omer, où il resta comme préfet des humanistes jusqu'à la Révolution. Ses pa-

1 A. M., registre ouvert conformément à ta circulaire du préfet du 13 octobre 1808.

2 A. M., lettre du grand-maître, 27 avril 1809.

3 A. M., CM., 10 mai.

* A.D., note marginale du préfet.

5 A.D., Poillion au préfet, 5 mai 1809.

rents tenaient, nu numéro 21 de la rue de Lille, une corderie qui occupait un certain nombre d'ouvriers. Leurs affaires étaient florissantes : « ils étaient riches, possédaient six ou sept maisons, et avaient beaucoup d'assignats ». Mais un long emprisonnement sous la Terreur ruina en partie leur commerce. Les parents de Poillion furent en effet dénoncés plusieurs fois à Lebon comme <x entachés d'aristocratie », « pétris de fanatisme » et a indignes de respirer l'air de la liberté1 ». Les deux fils2, élevés dans la haine des principes de la Révolution, avaient jugé prudent démigrer dés 1793; peut-être même leurs parents les poussèrent-ils à celte détermination. En Angleteterre, où il s'était retiré, Pierre-Joseph Poillion vécut des ressources que lui procurèrent de nombreuses leçons : les connaissances qu'il fit alors, les amitiés qui l'unirent à quelques-uns des membres les plus influents du parti légitimiste devaient lui servir plus tard, sous la Restauration. Dans ce monde qui n'était pas tendre pour la Révolution, Poillion s'affermit dans la vénération et dans l'amour du roi3 ; toute sa vie, même sous l'empire, il restera fidèle à l'ancienne dynastie; jamais la gloire militaire de Napoléon ne l'éblouira au point de lui faire oublier Louis X VHP. Et cependant, professeur de poésie à l'école secondaire, collaborateur de Lansiarre, et bientôt lui-même principal du collège, il semble avoir été l'un des plus fidèles serviteurs de l'université impériale. Boinvilliers, l'inspecteur de l'académie de Douai, rendait publiquement témoignage à son dévouement aux institutions; le sous-préfet, le préfet, agents de police attitrés de l'empereur, n'avaient que des éloges pour ses sentiments impérialistes. Sous la main de fer de l'université, Poillion avait compris l'inutilité de la résistance ; il avait plié avec souplesse. Quand les circonstances le demandèrent, il sut, dans une prose emphatique, dans de grandes phrases artificiellement émues, célébrer la naissance du roi de Rome5 ou

* Délibération du comité de surveillance de la section B, Ie1 octobre an II. — Observations du comité de surveillance des sections réunies. — Nouvelle dénonciation du comité révolutionnaire, 9 messidor an II, etc.

2 Le frère du futur principal, Poillion-Dehanon fut le fondateur et le premier rédacteur de la Feuille de Saint-Omer.

3 A.N., F, 17, 2.811. Recteur à Royer Collard, 1815 : « La discipline religieuse, la vénération et l'amour du roi, une activité infatigable dans l'exercice de ses fonctions forment cbez Poillion trois traits de caractère.»

4 V. plus tard ses appréciations sur l'empereur : le ci-devant, l'homme qu'on a fait disparaître de notre légende, notre infatigable Don Quichotte.

5 A. A., au recteur sur l'heureuse délivrance de l'impératrice, 22 mars 1811 : « Notre intéressante jeunesse a partagé nos vifs sentiments d'allégresse. Nous nous réunissons tous pour rendre nos actions de grâces au

prononcer à la cathédrale l'éloge de Napoléon1 ; il sut, faisant violence à ses convictions les plus intimes, se montrant dur et brutal contre son naturel, appliquer à la lettre les règlements de l'université9 ; il sut se taire jusqu'au retour qu'il crut définitif de Louis XVIII. Cette souplesse, jointe à une parfaite égalité de caractère, fit de lui un principal habile à éviter les froissements entre professeurs, adroit à se concilier la confiance des parents.

Maîtres, élèves, pères de famille, chacun le trouvait toujours prêt à l'obliger. « Son plus grand bonheur était de voir heureux et contents tous ceux qui l'approchaient3»; sa plus grande jouissance était de faire le bien. Accessible à tous comme le philosophe de La Bruyère, ce trivial comme une borne au coin des places», il était toujours disposé à entendre toutes les réclamations. La porte de son cabinet n'était fermée pour personne, et c'est là qu'il passait ses journées presque entières, travaillant à la prospérité de son collège. Grand, le binocle sur le nez, les cheveux soigneusement frisés, des bottes cirées jusqu'aux genoux, il ressemblait à un élégant de l'ancien régime plus qu'à un prêtre; d'Angleterre, il avait rapporté l'habitude de ne revêtir la soutane que pour dire la messe. Volontiers, il se prêtait aux arrangements proposés par les parents ; un élève n'avait pas besoin de latin, Poillion trouvait moyen de créer pour lui des cours spéciaux4. Rien ne lui était impossible pour satisfaire les familles ; l'aisance, avec laquelle il admettait les combinaisons les plus variées, était bien faite pour peupler son pensionnat de nombreux élèves, et pour réjouir son cœur qui semble n'être jamais resté indifférent aux intérêts matériels5.

Il ne faudrait pas cependant se le représenter comme quelque chef d'institution moderne, sensible seulement à l'argent que lui rapportent ses pensionnaires, aimable avec les familles, seulement par crainte de perdre une partie de ses ressources. Poillion aime son métier, et toutes les difficultés

maître des Empires qui a protégé le nôtre d'une manière si spéciale et si visible. Nous espérons cpie ce nouveau-né, l'héritier présomptif de la plus belle couronne de l'univers héritera sous les auspices de aotre divin Protecteur, des vertus de son auguste Père et de celles de la Mère lutélaire de la nation qui lui a donné le jour. »

1 Feuille de Saint-Omer, 1811, n» 242; 1813, n° 384.

2 V., pour la perception des droits, C.P., 1815, n° 513-515-518.

3 A. M., CM., i) juillet 1818.

* A. M., 7 octobre 1817.

5 Cf., les études créées pour les externes de 10 heures à midi. Feuille de Sainl-Omcr: 1808, n°87; 1810, n° 190.

auxquelles il se heurte pendant l'époque impériale, ne peuvent le décider à le quitter; son zèle, son activité infatigable dans l'exercice de ses fonctions sont une preuve de cet amour. Poillion aime ses élèves'; il faut voir ses inquiétudes lorsque l'un deux tombe malade2, sa douleur lorsque meurt le fils unique de Bonvalet3; il faut voir comme il ne désespère jamais de ramener au bien les plus mauvais*. Il les stimule, parce qu'il les aime, et c'est « le cœur navré de douleur », mais toujours plein du désir de leur être utile qu'il fait à leurs parents la confession des défauts d'enfants «. irrépréhensibles, croit-il, pour les mœurs et les qualités du cœur ». Toujours bienveillant, il fait à chacun l'éloge de ses élèves; dans les comptes-rendus qu'il envoie au recteur après les exercices littéraires de la fin de l'année, les peroptime, les optime, les plus quam bene sont les notes les plus ordinaires; il faut des circonstances exceptionnelles pour que Poillion consente à infliger un mediocriter ou un maie à un de ses chers élèves5. Ses certificats témoignent de la même bienveillance : Baron de Zudausque se distingue par « sa conduite irréprochable, son urbanité respectueuse envers ses maîtres et amicale envers ses camarades ». H. Piers est « digne de la considération des personnes honnêtes et lettrées dont il aura l'avantage de faire la connaissance ». Cardevacque est « d'un caractère franc, bon, sincère » ; Gobert a « toujours eu au collège la conduite la plus sage et la plus régulière ». Louis Cleuet d'Arqués « ne sort de son cours de rhétorique qu'avec le dessein de servir Son Auguste Majesté dans l'armée ; il offre tous les meilleurs principes de la religion et des mœurs ; il est d'un dévouement loyal à la cause qu'il embrasse, répondant en tous ces points au bon exemple et aux sages leçons qu'il a prises de sa respectable famille que tout vrai royaliste honore et chérit ». La sortie du collège ne rompt pas les liens qui

1 A en croire les pièces composés en son honneur les élèves répondaient à cet amour. V. pièces justificatives.

2 C.P., 4 mars 1813, à M' de iMessange.

3 « Quelle grande et douloureuse perte ! Jugez de notre deuil ! J'étais si attaché à votre enfant ! » Poillion adresse sa lettre au frère de Bonvalet : « Je n'ose aborder directement Monsieur votre frère pour lui faire un compliment de condoléances si profondément senti.»

4 Par exemple le fils du préfet, V. C.P., 20 septembre, 6, 8 novembre 1813 ; 20 novembre 1814. Furieux contre son fils, le général préfet ne voulait plus qu'on lui parlât de lui; ni surtout avoir de rapports avec l'indomptable collégien.

5 A. A., Compte rendu de 1814. 1 peroptime, 48 optime, 21 plus quam bene, 61 bene, 1 fere bene, 17 satis bene, 13 mediocriter, 1 satis maie, 1 maie.

l'unissent à ses « chers élèves » : il les suit dans leurs études ou dans la vie, il les protège, les soutient de toute son influence. Son amour va même jusqu'à la faiblesse, et, lorsque la rude discipline impériale ne fut plus là pour mettre Poillion en garde contre l'excès de sa sensibilité, « il laissa peu à peu s'introduire de graves abus dans le collège1 ».

Esprit souple, cœur aimant, Poillion fut aussi une intelligence distinguée. Ses discours, ses poésies latines, son « précis sommaire d'Histoire de France » prouvent la variété de ses connaissances. Professeur de poésie, il s'était fait remarquer par la précision de ses explications latines2; les citations qui, dans sa correspondance, viennent naturellement sous sa plume, témoignent par leur nombre et leur variété d'une étude approfondie de celte langue. Aussi lorsque le maire veut faire traduire des épigraphes en latin, il ne trouve à Saint-Omer personne plus capable de ce travail que Poillion3, et il constate que « la richesse de l'expression, la beauté de la poésie, le laconisme du style effacent dans la traduction la sécheresse du français4 ». Son amour pour le latin ne rendait pas Poillion injuste pour notre littérature nationale, et dans son goût, il fait preuve d'un éclectisme assez rare à l'époque : il ne s'effraie pas de voir ses élèves se livrer à la lecture de Racine ou du Télémaque ; Paul et Virginie, les Martyrs ne sont pas proscrits au collège, et Poillion autorise même la représentation de pièces comme Zaïre, le Siège de Calais ou l'Habitant de la Guadeloupe. Ces récréations littéraires servent selon lui à entretenir le goût pour le beau et pour les études antiques.

De tous ses efforts, il chercha toute sa vie, pour reprendre des expressions du temps « à favoriser le retour aux bonnes études et au goût salutaire des belles-lettres d'une génération encore dégradée par le joug barbare d'une ignorante anarchie». Lui-môme, dans ses lettres, se révèle comme doué de quelque talent littéraire ; la finesse, l'ironie, l'esprit même ne sont pas absents d'une correspondance tout administrative. Par

i A M., CM., 9 juillet 1818. Cf., AI)., V. Lettre de l'évêquc, 11 juin 1834: «M. l'abbé Poillion aurait perpétué celte considération, s'il n'eût été toujours malade et si par trop (te bonté et de laisser aller, il n'eût Uni par perdre de vue tes errements de ses prédécesseurs. »

* V. la distinction qu'il établit entre luere psenam et Ferre pœnam.

3 Cf., A. M., les sujets proposés par le maire et traduits de la sorte par Poillion. — I. Pcx mcliora pu tan s, quam struxisti, impie, justo Hac trabe te perimil ! Salva Dei bine soboles. — II. Quoi vieil reges, dura haec tonnenta tulcrc: Jusserat boc victor; victus et ipse luit,

4 A. M., CM., 15 janvier 1810, n° 3.725

exemple, il raconte qu'un élève a pris une purge « en esprit de pénitence, comme un déjeuner de mercredi des cendres1», ou bien, au printemps, époque du retour de Napoléon, il parle de « la violette se hérissant d'épines ». En envoyant au recteur le montant de la rétribution universitaire, il constate plaisamment « que deux pièces anglaises se sont glissées en ennemies parmi les Napoléons2 ». Son style traduit parfois dans des métaphores heureuses une pensée banale : le droit universitaire va être supprimé; tout le monde s'en réjouit; « j'invite nos jeunes contribuables, écrit Poillion, à se mettre en règle pour cet impôt moribond ; je ne doute pas que tous les élèves ne lui donnent volontiers la dernière administration des mourants3 ». Parfois même, l'esprit ne va pas chez lui sans quelque préciosité. Sur les instances d'une mère, Poillion a accepté à contre-cœur un élève très âgé et très faible. Quelques jours plus tard il écrit au père4: « Quant à la taille de votre fds, quelqu'extraordinaire qu'elle soit, elle n'a rien d'effrayant dans une maison où la règle est de toutes les mesures, et son âge, qui ne l'a que trop avantagé dans cette partie physique, ne le met pas encore au rang de nos vieillards en fait de cours... Nous ne devons pas croire que nous en soyons avec lui à le perfectionner dans les différentes branches de l'enseignement, lorsque nous avons la certitude qu'il n'a jamais connu la racine de l'arbre qui les porte. Il faut donc que nous en descendions avec lui, pour le faire monter avec le temps jusqu'à la racine de l'instruction et que nous le commencions pour le perfectionner, s'il est possible, dans la suite. »

Ces nombreuses qualités de Poillion, celte souplesse de caractère, cette habileté, celte bienveillance, ce dévouement à ses élèves, cette largeur et cette finesse d'intelligence lui avaient assuré non seulement les sympathies des autorités5, mais aussi la confiance des parents. La personnalité de Poillion « contribua donc à la conservation du collège'' ». Ses professeurs, tous unis dans un même zèle pour la prospérité de l'école, y aidèrent : le goût éclairé de Guisselin, l'ardeur poétique de Rollet, l'érudition classique de Loreau, de Cleuet et de Mâchait, l'application soutenue de Cadart relevèrent les

1 C.P., 4 mars 1813. A M. de Mcssange.

2 C.P., 2 mars 1815, no 502.

3 C.P., 11 mars 1815, no 507.

4 C.P., 23 mai 1814. A M. Declercq, à Ostende.

5 La société d'agriculture, sciences et arts du département du Nordi à l'invitation du recteur, devait l'élire parmi ses membres.

b Discours de lioinvilliers. Feuille de Saint-Omer, 1810, n° 177, p. 13.

études tombées sous la direction de Lansiarre. Cependant, la présence seule d'un personnel d'élite ne suffirait pas à expliquer le brusque relèvement du collège. Des circonstances extérieures, dues à l'organisation nouvelle de l'université, favorisèrent cette renaissance des études secondaires à Saint- Omer. Trois bonbeurs à la fois vinrent assurer de nouveaux élèves au collège et relever son prestige ; le petit séminaire se fixa à Saint-Omer, avec l'obligation pour ses élèves de suivre les cours du collège ; la philosophie, supprimée par ordre de l'empereur au grand séminaire d'Arras, fut transportée à Saint-Omer ; le collège fut sur le point d'être érigé en lycée.

Un décret du 15 novembre 1811 * fixait le nombre des lycées à cent ; ce chiffre ne pouvait être atteint que par la transformation en lycées de certains collèges communaux. Aussitôt le décret connu, la ville de Saint-Omer s'inquiète, comme à l'époque de la création des écoles centrales : plus que toute autre ville du département, elle peut espérer un lycée et le conseil municipal fait valoir les droits de la ville à la faveur gouvernementale2. La situation fopographique de Saint-Omer, presque au centre du département, son voisinage de plusieurs villes importantes du département du Nord, avec lesquelles elle communique facilement par ses canaux et ses grandes routes, sont autant de titres qui réclament en sa faveur l'établissement dont il s'agit. La municipalité fait encore valoir le bâtiment qui a été remis dans le meilleur état, comme ont pu le constater les inspecteurs généraux, la population de la ville qui assurera un recrutement au nouveau lycée, les ressources financières de la cité qui lui permettront de supporter les frais de son établissement ; on n'oublie pas de rappeler que Saint-Omer est un chef-lieu judiciaire et que la distribution des académies a été déterminée par celle des cours d'appel.

La municipalité cherche à intéresser à sa cause toutes les autorités, sous-préfet, recteur, grand-maître de l'université. Mais Arras était une rivale dangereuse ; elle réclamait pour elle le lycée et offrait un ancien couvent pour L'établir. Il fallut combattre ses arguments et ruiner ses titres. Dans une

1 Déjà le 22 juillet, Boinvilliers, entretenant le recteur du collège de Saint-Omer lui disait: « Il parait que la métamorphose de cet établissement en lycée est conclue à Paris. » Il exprime le désir, pour y conserver l'harmonie si précieuse et si rare, de nommer économe, Cleuet; aumônier, Augustin Alexandre, ancien religieux de Saint-Bertin, ami personnel de Poillion ; préfet des éludes, Gobert.

5 A. M., 28 décembre 1811; A.N., F, 80 057 ; A. M., CM., 10 janvier 1812.

lettre au recteur, le maire juge inutile de discuter les moyens qu'Arias croit bon de faire valoir1 ; il montre que deux lycées2 ne peuvent être raisonnablement placés à cinq lieues l'un de l'autre, que le Pas-de-Calais éprouverait pour l'éducation le même désagrément que pour l'administration civile qu'il doit aller chercher jusqu'au point extrême de son territoire. Au contraire, placé à Saint-Omer, le lycée occupera un point presque exactement central par rapport aux arrondissements septentrionaux du Pas-de-Calais et du Nord, celui de Douai offrira les mêmes avantages par rapport aux arrondissements méridionaux des mêmes départements. Le maire profite de l'occasion pour montrer le conseil municipal animé du désir de seconder les vues du gouvernement pour le progrès de l'instruction publique; il cite la délibération du 12 février, par laquelle la municipalité ajourne une dépense, d'ailleurs utile, pour donner la préférence aux travaux que demande l'établissement proposé. Le recteur était gagné à la cause de Saint- Omer ; il écrivait au grand-maître de l'université 3 : « beaucoup de collèges se disputent l'honneur d'obtenir un lycée; peu réunissent les conditions à remplir aussi heureusement que la ville de Saint-Omer », et, transmettant une délibération du conseil municipal il ajoutait : « le vœu du Conseil de la ville de Saint-Omer est le vœu de tout le pays ; un lycée y serait accueilli avec ce genre de reconnaissance qui s'attache et qui est dû à un bienfait public ». Mais Arras avait pour elle le puissant appui du préfet; le 25 janvier 1812, en envoyant au grand-maître la délibération du conseil municipal de Saint- Omer, celui-ci concluait4 : « Quelques soient les motifs sur lesquels le Conseil s'appuie pour obtenir la préférence sur la ville d'Arras, je ne puis que persister dans mon désir de voir cet établissement dans le chef-lieu du département, par une foule de raisons consignées dans la délibération du conseil municipal d'Arras. » Fontanes, par un procédé bien administratif, avait de bonnes paroles pour chacun ; au maire de Saint-Omer5, il promettait de seconder le vœu de la ville; au recteur de Douai0, il affirmait la justesse de ses vues; au préfet du Pas-de-Calais7, il répondait qu'il prendrait en grande

1 A. M., CM., 15 février 1812.

2 Douai et Arras.

3 AN, F, 80.057, 23 janvier 1812.

b A.N., F, 80.057, 8 janvier 1812.

6 A.N., F, 80.057, 4 février 1812.

7 A-N., F, 80.057, 24 février 1812.

considération ses observations an moment de l'examen des titres respectifs d'Arras et de Saint-Omer.

Forte de l'appui du recteur, et espérant par son zèle obtenir la préférence sur Arras, la ville de Saint-Omer précisait ses propositions ; pour mettre le collège en état de recevoir deux à trois cents pensionnaires1, pour pouvoir y loger le proviseur, le censeur et les professeurs célibataires, la municipalité n'hésitait pas à faire tous les sacrifices commandés par la circonstance; le maire était autorisé2 à mettre à la disposition du grand-maître de l'université les bâtiments du collège, ainsi que l'église qui en dépendait ; la ville, propriétaire des bâtiments, s'engageait à pourvoir aux dépenses de premier établissement, aux grosses réparations et à toutes les charges imposées par le décret impérial du 17 mars 18()8. Bientôt les propositions deviennent plus précises ; un crédit de 40.000 francs, voté pour la restauration de l'hôtel-de-ville, n'a pas été employé ; on l'affecte à la création d'un lycée ; on vote 1.568 francs pour installer des pupitres dans la salle1 d'études, allonger les tables du réfectoire et en poser deux neuves; pour les travaux extraordinaires au bâtiment, on vote 4 867 fr. 63, pour les réparations à l'église 24.387 fr. 18 3; le maire prie le sous-préfet d'appuyer le vœu d'allocation d'une somme de 10.745 fr. 19 pour le mobilier du futur lycée4, <k non compris les matelas et le linge de lit que les pensionnaires devront fournir au moins provisoirement » ; l'oratoire actuel, devenant insuffisant, sera incorporé dans la salle d'études, qui deviendra alors i un local considérable et? magnifique ». Le recteur ne peut s'empêcher d'admirer5 « les sacrifices faits par la ville avec un genre de dévouement qui lui paraît digne d'être aperçu » ; mais il ne peut joindre aux pièces qu'il envoie à Fontanes l'approbation du préfet; « il en est réduit à la supposer et à la désirer ». En 1813 Saint-Omer continue à espérer : « puisse le lycée promis se réaliser à son tour », s'écrie le maire dans une lettre au recteur". Membres du bureau et professeurs remercient Taranget des souhaits qu'il forme pour l'établissement du lycée7. Bientôt cependant les esprits s'inquiètent de n'avoir aucune nouvelle; Poillion

1 Tel était le chiffre fixé par le décret du 15 novembre 1811.

2 A. M., D.M., 12 lévrier 1812.

1 A.N., F, 80.057, devis joint au dossier. * A.M., CM., 7 février 1812.

A.X., F, 80.057, 2 mars 1812.

6 A. M., CM., 19 lévrier 1813.

" Ç.P., 27 lévrier, il" 292.

lui-même en est troublé1. Enfin, du quartier général de Dresde, arrive un décret daté du 29 août2, ordonnant la formation de nouveaux lycées dans les départements; Saint-Omer figurait parmi les villes privilégiées, Saint-Omer triomphait dans sa lutte contre Arras.

Cette victoire allait coûter cher à la ville. Le lycée devait être placé dans les bâtiments du collège, moyennant une dépense de 60.000 francs. Celte somme dépassait de beaucoup les crédits prévus par le conseil municipal ; pour le mobilier on avait voté 10.745 fr. 19 ; cet article ne comprenant qu'une très faible partie du mobilier nécessaire, le grandmaître avait pensé avec le conseil de l'université qu'il y avait lieu de l'augmenter de 20.000 francs. De plus, le conseil municipal avait proposé d'affecter aux dépenses de premier établissement une somme de 40.000 francs, d'abord destinée à la restauration de l'hôtel de ville et restée depuis sans emploi. Or, cette ressource n'existait pas, les 40.000 francs ayant été portés en boni dans les comptes de 1810 et de 1811 ; la ville ne pouvait y suppléer en prélevant une pareille somme sur les revenus ordinaires ; d'après les comptes de la ville, il ne restait de libres en 1814 que 4.466 francs. Le grand-maître proposait donc une addition temporaire à l'octroi d'un décime, ce qui par an donnerait 16.071 francs. La ville prendrait à sa charge les deux tiers des dépenses, l'arrondissement et le département le troisième tiers3. Cette proposilion du conseil de l'université avait été adoptée par le directeur général de la comptabilité, et l'on prévoyait pouvoir ouvrir le nouveau lycée en octobre 1814.

Après la joie du premier moment, le personnel du collège commença à s'inquiéter. L'université allait-elle maintenir dans leurs postes principal et professeurs, qui n'avaient pas tous les titres nécessaires pour exercer dans un lycée ? La correspondance de Poillion traduit ces soucis et ces angoisses. Dès le 19 septembre, il s'adresse au recteur4 : « Les fonctionnaires qui ont travaillé au collège jusqu'à présent, et que vous n'avez cessé d'encourager par vos bontés, espèrent que vous daignerez continuer d'être leur appui pour les y maintenir dans leurs emplois respectifs. Ils vous en font la supplique, et je me joins à mes braves collègues pour vous faire en même temps la mienne. Nous reposant tout à fait

1 C.P., à Boinvilliers, 17 avril.

2 A.N., F, 80.057 et A.D.

3 A.N., F, 80.057, 16 novembre 1813, * C.P., n° 349.

dans votre bienveillante protection, nous croyons qu'il est inutile de faire d'autres démarches, pour nous conserver ce qui devient l'objet de celte pétition. Veuillez cependant nous préciser, si elle était de nécessité, la règle de conduite que nous aurions à suivre et nous étayer encore de votre ministère de toute puissance, pour obtenir de Son Excellence le Grand-Maître l'accueil que nous en désirons. » Malgré l'appui du recteur, Poillion n'est pas tranquille ; il s'adresse à l'évêque d'Arras et le prie de « relayer de sa protection auprès des autorités qui peuvent le maintenir1 » dans son poste. Le préfet l'a appelé proviseur ; ce titre dans la bouche du premier magistrat du département lui semble de bon augure ; il espère que, pour la nomination, on consultera la sagesse du baron de La Chaise2. Auprès des inspecteurs généraux, Poillion sollicite son maintien et celui de ses collègues3. A Boinvilliers, il demande de le recommander à Lemoine, son collègue4 ; lui-même, ne voulant s'en remettre à personne du soin de plaider sa cause, il écrit longuement à l'inspecteur de Douai5 : il fait valoir ses titres, ses onze ans de services, ses dépenses pour l'ameublement du pensionnat, ses excellents rapports avec les familles ; il rappelle les promesses du recteur, les lettres obligeantes du préfet et de l'évoque.

Tout le monde parlait du nouveau lycée ; personne ne savait rien de précis sur son organisation future ni sur la date de son ouverture. Napoléon, entraîné dans la campagne de France, avait à sauver son empire menacé et ne songeait plus à l'université. Le décret de Dresde ne reçut pas d'exécution ; le nouveau lycée ne fut pas ouvert. Poillion, qui dans son zèle offrait son collège à l'université, comme un beau domaine0 pour un lycée, se consola à la manière du renard de la fable ; « l'université, écrivait-il à Boinvilliers", a dû suspendre, à cause des projets extravagants de notre infatigable don Quichotte son maître, les prétendus bienfaits d'un lycée, qui aurait été le comble de noire malheur à tous, et que nous avions nous-mêmes demandé et ambitionné en aveugles, ne sachant plus comment nous retourner, pour retrouver un moindre malaise et nous mettre à l'abri du besoin ou d'une faillite dans nos affaires administratives...

1 C.P., 19 septembre.

2 C.P., 20 septembre, au préfet.

3 C.P., 21 septembre, à Mr Bridau et 30 septembre. * C.P., 25 septembre, n° 28.

5 C.P., 8 novembre.

6 C.P., 8 novembre 1813, à M. Lemoine.

7 C.P., 19 mai 1811, n- 21.

Que le collège reste in stata quo,... il vaudra mieux qu'un lycée pour notre ville1 ».

D'autres avantages en elTet compensaient la perte d'un titre que le collège ne devait obtenir que longtemps plus tard. La présence à Saint-Omer du petit séminaire d'Arras lui assurait un recrutement facile. Le décret du 10 mai 1800 confiait l'enseignement dans tout l'Empire à l'université et à l'université seule. Le décret du 17 mars 1808 ajoutait : « aucune école, aucun établissement quelconque d'instruction ne peut être formé bors de l'université impériale, et sans l'autorisation de son chef ». Une exception était faite en faveur des séminaires : « l'instruction dans les séminaires dépend des archevêques et évêques, chacun dans son diocèse ». Mais comme le clergé, se prévalant de celte disposition, prétendait soustraire à la juridiction de l'université les petits séminaires ou écoles secondaires ecclésiastiques, le décret du 9 avril 1809 déclara expressément que seuls les séminaires proprement dits ou écoles spéciales de théologie devaient bénéficier de l'immunité accordée par le décret de 1808; les écoles secondaires ecclésiastiques furent soumises comme toutes les autres maisons d'enseignement au régime universitaire.

L'évêque d'Arras, qui semble avoir eu contre le collège de cette ville des préventions nettement accusées, installa son petit séminaire à Saint-Omer, et les élèves suivirent les cours du collège2. Le 10 février 1813, le maire remerciait l'évêque de cet établissement « qui était son ouvrage3 ». Celui-ci n'eut d'ailleurs pas à se repentir de sa décision; les professeurs du collège travaillèrent activement au bien du diocèse et de la religion, en favorisant les vocations ecclésiastiques v. En mai 1813, vingt élèves, « se sentant destinés à l'état ecclésiastique, se proposaient de demander à l'évêque la tonsure le jour de la Confirmation5». En novembre, un tableau, envoyé par Poillion à Monseigneur et au préfet, prouve que

1 Cf., 25 février 1815, à l'abbé Ratel : « Notre ci devant avait érigé notre maison en lycée par un décret qu'il signait sur l'affût d'un canon à Dresde ; il ne nous fit pas plus d'impression que le boulet qui en est sorti peut-être quelques instants après, et nous craignions même l'exécution de cette soi-disante faveur, sachant dans quel discrédit étaient tombés ces sortes d'établissements. »

2 « Dont ils firent la principale force tant du coté du nombre que de la force des élèves. » C.P., 31 octobre 1814.

* G. P., 19 septembre 1813.

G C.P., 5 mai 1813, à M. Coyecques,

le collège renfermait, des classes élémentaires à la philosophie, cent-six aspirants à l'état ecclésiastique1, sans compter douze élèves appartenant au diocèse de Cambrai. Sans doute, l'exemption du service militaire n'était pas étrangère à la multiplicité des vocations, mais les leçons reçues au collège n'étaient pas pour les entraver. En cela les professeurs appliquaient peut-être trop à la lettre les ordonnances de l'empereur : a toutes les écoles doivent prendre pour base de leur enseignement les préceptes de la religion catholique ».

Le collège devint vite a. la maison de prédilection » de l'évêque 2, et les relations avec le petit séminaire furent toujours excellentes. Poillion est plein de déférence pour l'évêque; il le tient au courant du travail des séminaristes, il le renseigne sur les succès de ses élèves avec une bienveillance qui ne va pas sans quelque spirituelle ironie3. « Votre Grandeur trouvera dans le palmarès plusieurs de ses protégés... Il en est d'autres qui ne sont pas inscrits dans ce tableau au nombre des premiers de leurs cours; non omnibus datum est adiré Corinthum ; mais il se trouvent sur les glacis de cette ville, sans qu'ils aient perdu leurs droits d'entrée, ni ceux qu'ils se sont acquis à notre estime et à notre considération. » Le petit séminaire « ne fait qu'un » avec le collège4; les directeurs sont les a braves et dignes confrères » du principal. En 1814, les rapports entre les deux établissements sont toujours aussi amicaux : « Votre bon séminaire ne fait qu'un seul établissement avec notre collège qui est donc le vôtre et qui a toujours voulu être considéré comme le vôtre, même lorsque vous cessiez de l'inspecter en celte qualité de notre supérieur qui n'a jamais élé démentie par aucun de nous dans son cœur5 ». « M1 Joyez ne fait qu'un avec nous, et surtout avec moi qu'il aime autant que je l'aime6.»

Aussi, lorsque Louis XVIII, par les ordonnances du 5 octobre 181 1 et du 15 février 1815, eut desserré les liens qui entravaient l'Eglise et soustrait les petits séminaires à la

1 Soit qualre maîtres d'éludés, sept philosophes, trente rhéloriciens, onze élèves d'humanités lr,; année, vingt-deux élèves d'humanités 2e année.

* C.t1., 2 novembre 181 1.

3 C.P., 11 yoùl 1 S ï 3. Les élèves venus de Cassel sont beaucoup plus faibles et donnent quelques soucis à Poillion qui lie peut les maintenir dans les cours où ils ont élé placés (1813, 15 et '.!."> novembre, .'* décembre). Pour les exercices littéraires, en 1813, les séminaristes L'emportent sur les autres élèves du collège. (Cf., A.A.)

4 C.P., 19 septembre 1813.

5 CF., 22 octobre 1814.

u C.P., 1G octobre.

juridiction de l'université1, révoque d'Arias ne voulut pas profiter des libertés qui lui étaient aceordées. Suivant son désir, les séminaristes continuèrent à suivre les classes du collège, sauf celles de mathématiques2. Cette exception faillit troubler la bonne entente qui n'avait cessé de régner entre les deux maisons : le sang-froid de Joyez, directeur du séminaire, l'habileté de Poillion, principal du collège, empêchèrent l'incident d'avoir de fâcheuses conséquences. Depuis deux ans déjà, les séminaristes ne suivaient plus que les cours d'humanités, de rhétorique et de philosophie3. Comme les classes de mathématiques se faisaient en dehors des heures ordinaires, « ce qui était au grand détriment du progrès des séminaristes dans les humanités », l'évêque les en avait dispensés. Beaucoup d'externes du collège imitèrent leur exemple4. Podevin, professeur de mathématiques, craignant de perdre sa place, se plaignit à Poillion du peu d'assiduité de ses élèves et le pria d'écrire à Monseigneur. Sans attendre la réponse, il fit, dans la cour du collège, une scène très violente à Joyez, qu'il accusait de dépeupler sa classe. Celui-ci évita de répliquer et se retira. Poillion se hâta de lui exprimer la peine qu'il ressentait de cet incident qui n'eut pas de suites. Dans une lettre à l'évoque, Joyez constatait en effet que les deux directeurs « vivaient toujours en bonne harmonie, et que, pour ce qui dépendait de lui, les circonstances présentes ne l'altéreraient en aucune manière ». Le collège et le petit séminaire devaient continuer à entretenir les mêmes relations d'amitié, jusqu'au moment où, sous la direction unique de Joyez, ils furent unis plus étroitement encore.

Un des premiers effets de l'installation du petit séminaire

1 Art. 2 : autorisation de les placer à la campagne. Art. 3 : autorisation de ne pas suivre les cours des collèges.

2 C.P., 16 et 22 octobre.

3 A.D., Joyez à l'évêque, 12 décembre 1816.

4 En 1814, huit élèves seulement suivaient les leçons en première année et huit en deuxième année (A. A.) ; Cf., C.P., 19 novembre 1814, n° 472: «beaucoup n'assistent aux cours de mathématiques que de corps ». 5 septembre 1815, no 538: « l'organisation actuelle des cours de mathématiques vaut des jours de congé aux élèves; ils dédaignent ce cours, qui, par ordre de l'évêque n'est jamais fréquenté par les séminaristes ». 17 septembre, n° 541 : « M. Podevin est vraiment le chanoine de l'établissement, vu son peu de besogne et ses honoraires aussi hauts que ceux de ses autres confrères ». Les études de mathématiques à cette époque semblent avoir été assez faibles : en 1813, on étudiait le cours complet de Bezout avec les notes de Reynauld ; en 1814, une seconde année comprenait l'étude des cours de mathématiques à l'usage des écoles royales de Saint-Cyr. Les sujets de compositions nous donnent une idée de la force des élèves,

à Saint-Omer avait été d'accroître le nombre des élèves du collège. Déjà, l'obligation pour toutes les institutions d'envoyer leurs élèves suivre les cours du collège avait augmenté sa population : vers 1810, le collège comptait deux cents élèves, et bientôt ce chiffre devait être dépassé, par la présence dans les classes de quatre-vingt-cinq ou quatre-vingt-dix séminaristes. Un vicaire général d'Agen voyait avec plaisir le collège « se renforcer de la plupart des aspirants du diocèse à l'état ecclésiastique1 ». En mars 1813,1e régent d'humanités avait soixante élèves2, et la population scolaire variait entre trois et quatre cents3. La création de l'université impériale et l'habileté de Poillion avaient repeuplé le collège.

Un autre résultat de cet accroissement fut la création de chaires nouvelles. Au-dessous de la sixième, le collège n'offrait aucune ressource aux parents, et les enfants devaient déjà justifier de certaines connaissances élémentaires pour être admis dans cette classe. Pour combler cette lacune, Mâchait4, ancien élève du collège, donnait depuis longtemps des répétitions en ville ; peu à peu, il avait accoutumé le public à voir dans cette chaire, qui n'était pas créée, une chaire dont la création s'imposait. L'urgence de cette création avait été reconnue par le bureau d'administration, et un crédit pour son établissement avait été inscrit au budget de 1811 par le Conseil Municipal. Devant les exigences de l'opinion publique, soutenues par les rapports du recteur, le grand-maître s'était montré favorable au projet. Mâchait, qui remplissait gratuitement ces fonctions depuis longtemps, et dont les qualités pédagogiques étaient reconnues par tous, en fut le premier titulaire5. D'autre part, dès 1810, Boinvilliers, dans une de ses inspections, avait conclu à la nécessité d'un deuxième professeur de cours élémentaire de latin ; le bureau d'administration avait désigné pour ce poste le préfet des études Rollet6 : le grand-maître, tout en approuvant le projet, proposait d'attendre que la ville eût volé dans son budget un crédit pour le traitement du nouveau professeur7.

1 A. M., lettre de Fabry à Poillion, 5 avril 1813.

2 C.P., 20 mars, n» 301.

3 C.P.,26janvier,n°283j à l'abbé Defabry, l(i mars; à M.Lefrou,l7 mars.

4 Pierre-Joseph-Alexis, né à Saint-Omer en 1772, préfet d'éludés au collège, 15 octobre 180!5.

5 A.N., F, 17.2.81D; recteur à grand-maîlre, 2 et 27 octobre 1810; procès-verbal d'installation, 8 décembre.

,; Né à Bayenghem-lez-Seninghem en 17li(>.

7 A.N., F, 17, 2.810; recteur a grand-maîlre, 30 mai. — Bureau et 1 juillet ; bureau d'administration, 'W mai ; grand-maître à recteur, 28 juillet.

L'affaire traîna en longueur; au commencement de 1813, Poillion attendait encore « l'érection d'une seconde chaire élémentaire de latin1 », qui eut lieu quelques mois plus tard. Enfin la classe d'humanités fut, elle aussi, dédoublée ; en 1811 le recteur notait : « il serait à désirer que la chaire d'humanités fut divisée; mais, vu le projet d'érection d'un lycée, on ne propose aucun changement- ». Bientôt la question se posa d'une manière plus précise. Une note sur l'organisation de Cambrai3, qui comptait deux régents d'humanités et deux régents de mathématiques, donna confiance à Poillion pour rappeler au recteur «. le déficit qui se trouvait à Saint-Omer pour les cours d'humanités 4». Le régent unique qui le faisait5, était incapable à lui seul a. de remplir sa besogne avec tout le fruit et le succès qu'il pouvait désirer, au milieu de soixante élèves qu'il était facile de diviser en deux classes ». Et Poillion démontre l'avantage d'une pareille mesure : on pourrait joindre aux élèves d'humanités première année, les élèves de force supérieure qui sont dans la classe de grammaire deuxième année, et faire entrer dans ce dernier cours les élèves les plus avancés du cours de première année ; si l'on suivait une marche semblable pour toutes les divisions, le régent de la classe élémentaire n'aurait plus à se plaindre de ce qu'un bon tiers de son cours ne peut profiter de ses leçons, parce qu'elles sont au-dessus de la portée des plus faibles. Sans cette création, ajoute le principal, « l'enseignement devait rester en souffrance dans un établissement aussi populeux » que celui de Saint-Omer. Le 6 août0, Poillion constate la même lacune entre les deux classes supérieures; cependant le recteur avait promis de la faire disparaître, en faisant monter les régents des premiers cours. Mais, comme Loreau7 et Cleuet, qui les occupaient, préféraient les conserver, le principal avait proposé de faire monter Gobert, bon humaniste et syntaxien, de la classe élémentaire à la première année d'humanités; Rollet, poète et versificateur, aurait pris la chaire de deuxième année.

1 C.P., 14 février 1813, n° 288.

3 Feuille d'Arras, 15 mars 1813, no 136.

4 G.P., 20 mars 1813, n° 301.

5 FYançois-Joseph Cleuet, né à Wizernes, en 1762, préfet des études au séminaire épiscopal 1er mars 1786, régent d'humanités 15 février 1804.

7 Brusquement, le 17 décembre 1813, l'abbé Loreau tomba d'apoplexie dans le cabinet du principal. — Le 12 janvier 1814, il mourut sans avoir pu reprendre son cours ; Gobert, suppléé lui-même par Cadart, faisait ses classes. (G. P.)

On ne tint pas compte des propositions de Poillion ; suivant l'avis du recteur, on voulut, d'après un procédé tout militaire, faire monter successivement chaque régent à un rang supérieur à celui qu'il occupait1. Toute la combinaison échoua, Loreau s'étant avisé tardivement que la classe d'humanités exigeait la connaissance du grec, et que l'ignorance de cette langue l'empêchait d'y aspirer. Rollet fut donc nommé en deuxième année d'humanités et Machart en première année2. Ainsi le cours d'études était complet3 au collège de Saint-Omer; il ne lui manquait que son couronnement, la philosophie. La présence du petit séminaire, la bienveillance de l'évéque d'Arras allaient le lui donner.

Un décret de Napoléon avait décidé que les séminaires ne pourraient enseigner d'autre science que la théologie; la logique et la physique étaient du ressort de l'université impériale. L'évéque, après avoir reçu confirmation de cet article4, hésitait à priver de futurs prêtres de toute culture philosophique, mais, ne voulant pas demander cet enseignement au collège d'Arras, il insista auprès du grand-maître pour faire établir une chaire de philosophie auprès de son petit séminaire. Cependant, comme la création de cette chaire, comme le choix et la nomination d'un titulaire, comme le vote d'un crédit pour le traitement du nouveau professeur devaient demander plusieurs mois5, comme d'autre part quatre séminaristes, non encore bacheliers et trop peu fortunés pour suivre les cours du lycée de Douai, avaient besoin de leçons de logique, le grand-maître consentit à la demande de l'évéque, au maintien provisoire de l'enseignement de la philosophie, jusqu'à ce que cette chaire fut établie dans un collège du Pas-de-Calais0.

En même temps, Fontanes répondait au vœu de l'évéque ; une chaire de philosophie était créée à Saint-Omer, auprès du petit séminaire7. Le recteur devait se concerter avec les

1 A.N., F, 17, 2.810; 18 août et 4 septembre.

2 A.N., F, 17, 2.810 ; décision de la commission centrale, 11 octobre. s llbétorique : Guisselin. — Humanités : 2« année, Rollet, prêtre ;

lro année, Macbart. — Grammaire : 2e année, Loreau, prêtre, puis Gobert, prêtre; lr« année, Cleuet, prêtre. — Classe élémentaire : Gobert puis Cadart.

4 A.N., F, 17, 2.810; évêque a grand-maître, 14 décembre 1811; grand-maître à évêque, 11 janvier 1812.

5 C.P., 11 février 1813, à l'évéque.

6 A.D., évêque a recteur, 7 décembre 1812; évêque à ministre, 18 décembre 1812; grand-maître h recteur, 2 lévrier 1813; recteur à évêque, 16 décembre 1812. (Cf., A.N.)

7 A.D., recteur à préfet, 8 février 1813.

autorités administratives du département et de la commune pour parvenir au résultai désiré. L'évêque, qui n'avait qu'une autorisation provisoire, désirait voir l'ouverture du cours de philosophie à la rentrée d'octobre1. Les autorités s'empressèrent de seconder ce vœu si favorable aux intérêts du collège. En même temps qu'il enregistrait l'autorisation du préfet relative à une chaire de philosophie, le conseil municipal déclarait « accueillir l'avis de cette nouvelle avec tout l'intérêt quelle inspirait » ; il décidait que, lors de la session de mai, le traitement du professeur à nommer serait pris en considération2. Déjà il avait reconnu qu'en servant les intérêts de son diocèse, l'évêque avait en même temps servi ceux de la ville, et il lui en avait témoigné sa reconnaissance3. Aussi était-il disposé à se prêter à toutes les mesures financières que pouvait nécessiter la création de la nouvelle chaire. Poillion, de son côté, remerciait l'évêque 4 de « la nouvelle preuve de l'intérêt paternel » dont il honorait le collège; il constatait que la chaire de philosophie « allait donner un nouveau relief à l'établissement qui devait déjà une portion notable de son crédit à la protection de l'évêque ». Chacun à Saint-Omer s'applaudissait du succès des démarches de l'évêque; chacun bénissait Monseigneur qui permettait aux enfants de la ville de prendre quelques connaissances philosophiques, sans devoir s'expatrier. On s'occupa donc très volontiers d'assurer le sort du professeur de philosophie : un crédit spécial fut ouvert dans le budget de 1814; le conseil municipal voulut que le traitement fut basé sur celui des professeurs chargés ailleurs du même enseignement; il proposa 1.500 francs, comme dans les lycées de troisième ordre5.

La nomination d'un titulaire amena une lutte plus vive. Chacun avait son candidat qu'il soutenait avec une énergie féroce. Le choix était délicat : les fonctions du professeur de philosophie le mettaient en rapports constants avec les élèves du séminaire0 ; il fallait donc un maître qui fût capable d'inspirer une grande confiance et sentît les rapports particuliers qui liaient son enseignement au petit séminaire7. Un prêtre semblait indiqué. Le recteur, obsédé de demandes, avait pensé à établir un concours, mais ne s'était pas arrêté à

1 A.D., évêque à préfet, 8 février 1813.

2 A M., D.M., 25 février 1813.

3 A. M., CM., 10 février.

* C.P., 11 février.

5 C.P., 30 mars, n» 306; 22 juillet à l'évêque.

6 A.D., recteur à évêque, 28 juillet.

7 A.N., F, 17, 2.810; recteur à grand-maître, 6 août.

cette idée. Il avait d'abord songé à un « sage et vertueux ecclésiastique », ancien professeur de philosophie à Douai, chez les religieux de Saint- Vaast, quelque temps principal du collège de Saint-Pol, depuis censeur au lycée de Douai. Mais il perdait trop au change, et il ne fallait pas penser à faire descendre, pour un emploi moins rémunéré, un fonctionnaire qui pouvait aspirer à une chaire de faculté. Le recteur dut donc, bien malgré lui, abandonner cette heureuse acquisition1. Dans son embarras, il s'en remit au choix de l'évêque ; c'était une manière habile de dégager sa responsabilité. Poillion de son côté affirmait qu'il ne ferait rien sans l'avis de Monseigneur2, mais cette déclaration ne l'empêchait pas de peser sur les déterminations de l'évêque. Poillion en effet avait un candidat ; c'était Dufour, un ancien professeur de Saint-Omer. Dès le 22 juillet, il allait plaider sa cause à la sous-préfecture et à la mairie ; mais Dufour avait contre lui « cette mobilité caractéristique de caractère dont il avait déjà fourni tant de preuves à son désavantage3 ». En effet, professeur de troisième au collège d'Aire, Dufour avait donné sa démission, puis l'avait retirée, lorsque déjà les candidats pour sa succession étaient désignés*. Ses « talents distingués, ses qualités de professeur » l'avaient fait choisir par Fourcroy comme successeur de Poillion dans la chaire de poésie 5. En 1809, à la suite de quelques difficultés, il acceptait un poste de principal au collège d'Estaires; Rollet était déjà présenté pour le remplacer, lorsque Dufour, par une longue supplique, demanda à reprendre ses fonctions de professeur, ce qui lui fut accordé0. Au moment où Poillion songeait à lui pour la nouvelle chaire de philosophie, il était principal du collège de Bergues, et manifestait le désir de retourner à Saint-Omer ; il est vrai qu'on lui supposait aussi l'intention de quitter l'enseignement7 : il fallait donc s'assurer d'abord de son acceptation. A son défaut, Poillion avait d'autres candidats : Debrey, un vicaire d'Aire, ou Hochait, desservant de Bayenghem-lez-

1 A.N., F, 17, 2.810; recteur à évêque, 28 juillet; recteur à grandmaître, 18 août.

2 C.P., 26 juin.

3 C.P., 22 juillet à L'évêque.

4 A.D., sous-préfet à préfet, 24 et 2S prairial an XII.

5 A.N., F, 63.001, bur. d'adm., 30 septembre ; maire à sous-préfet» 2 octobre ; préfet à évêque, 6 octobre ; rapport de Fourcroy, 25 octobre ; nomination, 25 octobre.

0 A.D., sous-préfet à préfet, 24 octobre; principal à préfet, 28 octobre et 7 novembre. Lettres de Dufour, 5 et S novembre. 7 A.D., évêque à recteur, 31 juillet.

Seninghem1. L'évêque parlait d'un vicaire de Calais, Ansel. Le 10 août, Dufour semblait décidé : il autorisait Poillion à faire pour lui les démarches officielles ; or, s'engager dans l'université, c'était se lier au moins pour un an*. Aussitôt Poillion multiplie les démarches pour un ancien collègue qu'il regrette, pour un professeur dont il a pu apprécier les mérites. Les curés de Saint-Omer, Coyecques et Deron, soutiennent sa candidature ; l'évêque lui est favorable, le conseil municipal le propose3. Poillion insiste auprès du recteur, mais Taranget ne tenait pas à encombrer Saint-Omer d'un professeur peu docile ; il se lient sur la réserve et répond à peine aux propositions qu'on lui fait. Enfin le 3 septembre, il écarte définitivement la candidature de Dufour4 : le principal de Bergues ne pouvait enseigner la morale, quand il ne savait pas lui-même en respecter les préceptes.

Depuis longtemps, Taranget avait en vue le professeur de philosophie du séminaire d'Arras, Mouronval \ mais celui-ci était chanoine titulaire ; il avait son ménage dans cette ville et ne paraissait pas désirer s'en éloigner, malgré l'assurance qu'on lui donnait de ne pas perdre son canonicat0. Le recteur n'osait entamer lui-même des négociations qu'il avait confiées à l'évêque. Avec son aide, il parvint à décider Mouronval à se charger de l'intérim, en attendant que le professeur titulaire fût trouvé. Recteur, conseil municipal, principal, professeurs témoignèrent au nouveau professeur toute leur reconnaissance de sa détermination "; la chaire nouvelle ne pouvait s'ouvrir sous de meilleurs auspices ; la venue de Mouronval était regardée comme un véritable bienfait 8.

Aussi, dès le début d'octobre, les élèves affluèrent : vingthuit séminaristes, deux élèves du collège se destinant à l'état ecclésiastique, huit pensionnaires envoyés par l'évêque de Tournai, plusieurs laïcs attendaient impatiemment l'ouverture du nouveau cours. Mouronval n'arrivait pas. Le principal craignait de voir les élèves se disperser0. « L'évêque, qui avait

1 C.P., 3 août.

2 C.P., 11 août à l'évêque.

3 C.P., 27 août au recteur.

4 A.D., à l'évêque.

5 Né à Amiens le 17 juin 1758, professeur de rhétorique, de philosophie et de physique au séminaire d'Arras, jusqu'au 29 janvier 1812 ; professeur de logique, février 1812; chanoine titulaire et grand chantre de la cathédrale d'Arras.

6 A.D., évêque à recteur, 31 juillet.

7 C.P., 27 septembre.

8 A.D., 7 septembre.

J C.P., 6 octobre au recteur.

fermé le cours de philosophie du grand séminaire se trouvait compromis vis-à-vis des parents et de l'évêque de Tournai » ; il s'en plaignait amèrement au grand-maître1. Tout le mois d'octobre s'écoula dans l'attente du professeur. Mouronval ne quittait pas Arras, parce qu'il n'avait pas de nomination officielle. Enfin, une décision de la commission centrale autorisa Mouronval à professer provisoirement la philosophie au collège de Saint-Omer2. Le recteur, en transmettant la nomination, invitait le bureau d'administration ce à accueillir comme il le méritait ce prêtre, devancé à Saint-Omer par une réputation qui lui en assurait le suffrage, la confiance et l'estime3 ». La recommandation était inutile : Poillion avait fait lire publiquement la lettre du grand-maître et annoncer l'arrivée prochaine de Mouronval1. Il se proposait de donner à la cérémonie de son installation le plus grand éclat possible ; il voulait pour ce jour une vraie fête qui « ferait époque, et époque mémorable dans les cœurs de tous et les registres de l'établissement ». Le 8 novembre, il organisa en l'honneur du nouveau professeur une« séance d'éternelle mémoire », dont il envoya le compterendu un peu emphatique au recteur de l'académie, au préfet du Pas-de-Calais, au sous-préfet de Saint-Omer, à l'évêque d 'Arras5.

Dans la suite, Poillion, qui n'était pas sans inquiétudes sur le paiement du traitement de Mouronval, se montre à son égard plein de respectueuse sollicitude. L'exemple de Mâchait, auquel on n'avait pas payé son traitement jusqu'au jour où sa nomination avait été définitive, pouvait faire craindre pour Mouronval un sort pareil. Les objections du directeur de la comptabilité des communes justifiaient dans une certaine mesure ces craintes0. Aussi Poillion, qui ne voulait pas, faute d'une formalité négligée, voir Mouronval n faire le deuxième volume de Mâchait », insiste auprès du recteur jusqu'au moment où le sort du professeur de philosophie est assuré7. Dans sa sollicitude pour lui, il lui offre de le loger, de le nourrir au collège.

Par là, il espérait le décider à rester dans la chaire qu'il occupait. Il fit auprès de lui tentatives sur tentatives ; L'évêque et le recteur insistèrent. Mouronval resta insensible à toutes

i A.N., F, 17, 2.810, 28 octobre.

3 A.D., 29 octobre 1813.

* C.P., 2 novembre n" 303 et à Mouronval.

5 A D., et C.P., 8 novembre.

« 11 décembre 1813.

7 C.P., 19 et 30 novembre 1813; 17 février 1814.

les avances ; il n'avait fait qu'un vœu simple, celui d'une année ; rien ne put le décider à le doubler. On se retrouvait en octobre 1814 dans le même embarras qu'en 1813': de nouveau, Poillion s'adressait à Monseigneur, de nouveau, le recteur s'en remettait au choix de lévêque. Celui-ci proposa un vicaire de Béthune, l'abbé Potel2; le recteur et le principal se réjouissaient de cette nomination. Ce « brave et digne ecclésiastique », selon l'expression du recteur fut cependant écarté par le grand-maître, parce qu'on s'était fait un principe de placer les fonctionnaires de l'université que les circonstances politiques avaient privés de leur emploi3. C'était le cas d'un breton, Le Helloco, professeur au lycée de Liège. La suppression de ce lycée l'ayant laissé sans poste, il avait sollicité du grand-maître une chaire de philosophie*, et accepté les conditions mises à sa nomination à Saint-Omer, l'obligation de prendre pour base de son enseignement la philosophie de Lyon. Une lettre de lui avertissait le principal de sa prochaine arrivée. Poillion, qui regrettait l'échec de Potel, son ancien camarade d'études5, fit au nouveau venu un accueil assez froid ; Le Helloco, de son côté, habitué au régime des lycées0, fut désagréablement surpris d'avoir deux classes par jour. Cependant, avec une franchise rare chez un administrateur, Poillion revint sur sa première impression, et, dans le cours de l'année, il ne cesse de louer l'expérience, les talents, le zèle du nouveau professeur ; il constate qu'il a su s'attacher ses trente-trois élèves et gagner leur confiance7. Pour bien manifester ses sentiments, il le fait même nommer sous-principal.

Tous les rapports ne devaient pas être aussi élogieux ; Taranget, auquel on avait imposé ce candidat, ne lui pardonnait pas d'avoir supplanté l'abbé Potel. De plus, Le Helloco n'avait pas salué avec assez d'enthousiasme le retour de Louis XVIII, en 1815; une lettre assez brutale8, adressée au recteur, n'avait pas contribué à lui rendre la confiance de Taranget, dont les notes traduisaient une hostilité marquée : « Le Helloco, écrivait le recteur, ne paraît pas avoir des

* C.P., 29 janvier 1814 à l'évêque ; 31 juillet, n» 432.

2 A.N., F, 17, 2.810, recteur à grand-maître, 22 août.

3 A.N., F, 17, 2.810, grand-maître à recteur, 10 septembre.

4 A.N., 16 août et 22 septembre.

5 G. P., 30 septembre et 16 octobre.

6 Le Helloco avait professé la philosophie successivement dans les lycées de Bruges, de Maj'ence et de Liège.

7 C.P., 17 octobre ; 16 octobre ; 19 octobre, n° 455.

principes très philosophiques, et encore moins aimer l'ordre actuel des choses1. » C'était une condamnation à mort. Poillion prévoyait une destitution et se demandait ce qui avait pu motiver l'arrêt qui frappait Le Helloco2 : « le malheureux agonisant », qu'on laissait sans nouvelles du sort qui l'attendait lui faisait pitié. Le recteur l'avait fait appeler à d'autres fonctions et avait présenté pour le remplacer l'abbé Potel, son ancien candidat3. Cependant, Taranget avait autorisé Le Helloco à conserver provisoirement son poste; Poillion ne comprenait plus rien à ces brusques changements : il avait appris que le principal de Bélhune avait eu ordre de « courir après l'abbé Potel », mais il ne connaissait pas la lettre d'excuses, par laquelle Le Helloco réparait sa maladresse l. Ce revirement l'étonna et le réjouit ; sa joie fut partagée par l'évêque, qui considérait le régent de philosophie « comme un bon professeur que ses écoliers chérissaient et respectaient » ; elle le fut par le directeur du séminaire qui lui rendait justice et reconnaissait les soins qu'il donnait à sa classe.

La création de l'université impériale avait donc eu pour le collège de Saint-Omer de grands avantages : elle l'avait repeuplé 5, elle avait multiplié le nombre de ses professeurs; elle lui avait donné un cours complet d'études depuis la septième jusqu'à la philosophie. Mais les bienfaits de l'organisation napoléonienne étaient chèrement achetés ; pendant l'époque impériale, de graves inconvénients pesèrent lourdement sur les maîtres et sur les élèves. Poillion qui, lorsqu'il put écrire librement, n'était pas tendre pour l'empereur, lésa nettement résumés dans une lettre à Boinvillers 6 : « Otons à l'université, dit-il, ce qu'elle n'a jamais voulu avoir, ce que l'économiste arbitraire a voulu qu'elle prit d'odieux dans la partie financière, son sic vos non vobis, l'octroi de l'instruction, qui singeait si bien les droits réunis, dans la perception des droits d'université et d'école, les diplômes des maîtres de pension, des chefs d'établissement, ceux des grades de tout genre et à

3 C.P., novembre, n° 554.

3 A.N., F, 17, 2.811,7 octobre.

5 Poillion annonce au recteur une abondante moisson (relèves; 8 octobre 1813.

fi C.P.,n°21,mai 1811. Le registre C. P., (correspondance de Poillion) est la propriété des petits neveux de M. Cleuet dont la bibliothèque a été conservée à la ferme Saint JeandeThérouapne. L'un d'eux M. Victor Saison a eu l'extrême obligeance de nous le confier; sincère merci.

tout prix, les patentes mêmes de recteur, d'inspecteur et peutêtre de grand-maître, la spoliation des pauvres principaux, affligés d'un pensionnai tombant chaque jour en décadence, et grevés encore d'une taxe que l'on prélevait sur les soi-disant fonds que l'entretien annuel des bâtiments et des dettes arriérées aux ouvriers avaient absorbés, ôtons à l'université tout cet odieux qui faisait de nous tous autant de hères exerçant sans miséricorde l'office des agents du fisc et de l'impôt Otons à l'université les uniformes, les tambours qui n'auraient jamais dû paraître dans nos maisons, dont elles faisaient autant de casernes... Cet appareil militaire est fait pour dépeupler nos pensionnats,et la perte qui croissait chaque année nous aurait réduits à zéro pour le mois d'octobre prochain.» Système financier, système militaire pour les maîtres comme pour les élèves sont les deux griefs de Poillion contre l'organisation impériale, et ce n'est pas seulement l'intérêt égoïste du maître de pension qui lui dicte ses jugements, mais l'expérience impartiale du principal qui savait, à l'occasion, reconnaître les avantages de l'université *. Les questions financières semblent avoir été un des cauchemars de Poillion. Des registres entiers, couverts de chiffres, prouvent que ce travail ingrat « lui déroba un temps qu'il aurait pu mille fois mieux employer pour ses élèves ». Sa correspondance traduit les tourments que lui donne « une besogne qu'il n'a jamais aimée, parce qu'elle n'est point de son genre2 », une besogne « qui lui répugne et qu'il accomplit cependant avec une exactitude commandée, en vrai martyr3 ». Le système financier de l'université l'avait en effet constitué percepteur responsable non seulement des élèves du collège, mais aussi de tous les instituteurs de l'arrondissement4; ces fonctions ne pouvaient que lui attirer des désagréments et lui occasionner des pertes d'argent. Chargé de percevoir et de faire parvenir à Douai la rétribution universitaire, établie par l'empereur, Poillion se heurta à des difficultés variées. Intraitable, l'université ne voulut jamais entendre ses raisons, ni tolérer le moindre retard dans ses paiements. Il lui fallut lutter avec les parents qui négligeaient de payer ou ne le pouvaient pas5. A une mère qui lui dit sa détresse, il ne peut

1 Cf.dans la même lettre : « que cette bonne institution subsiste pour la conservation de l'uniformité de l'enseignement, en ne nous laissant que cette partie importante à soigner, sous les chefs habiles et expérimentés qu'elle nous a préposés ».

2 C.P., n»s 496 et 489.

3C.P., 2 avril 1815, n° 513.

* C.P., 5 mars 1814, n° 401.

5 G.P., 1813 ; 22 janvier 1814, n° 420.

que communiquer son embarras dans les termes les plus modérés : <• il n'est plus maître de sa personne ni de son cœur; la situation actuelle le condamne à des sacrifices étrangement pénibles; des élèves de grand espoir et de mince fortune lui ont été arrachés des mains qui les serraient de toute cordialité1 ». Au moment des Cent-Jours, sa lâche devint encore plus pénible; il avait répondu poliment au premier salut de l'université impériale, en exigeant rigoureusement des droits qui « ressuscitaient ses regrets et ceux des parents ». Beaucoup d'élèves, forts d'une ordonnance de Louis XVIII2 s'opposèrent formellement au paiement des trimestres de janvier et d'avril. Les parents, les personnes notables de la ville adhérèrent à ce refus, prétextant que seuls, les délégués du peuple pouvaient rétablir les droits supprimés. Poil lion ne savait comment régler les comptes des deux premiers trimestres, n'ayant en caisse que le tiers du produit de la rétribution ; des lettres insolentes de parents le trouvaient doux, par le besoin qu'il avait de l'argent qu'ils lui devaient. Il ne pouvait se décider à poursuivre judiciairement ; il lui semblait odieux d'employer la voie de contrainte contre des parents qui, de bonne foi, lui avouaient n'avoir aucun moyen de solvabilité ; l'odieux d'une telle conduite lui apparaissait surtout à cette époque où les ressources étaient nulles pour la petite bourgeoisie; d'autre part, certaines familles étaient tellement éloignées de Saint- Omer que les poursuites contre elles auraient exigé de grands frais. Pour sauver les deniers de l'université, qui les réclamait impérieusement, Poillion dut se montrer, bien malgré lui, dur et sévère. Il dénonça les non-payants « dût-il, écrit-il au recteur, leur en coûter la radiation des cours qu'ils suivaient jusqu'alors3 ».

Il se montra impitoyable pour ceux qui n'avaient pas voulu payer: Leroi du Rover lui semble avoir tout fait pour engager ses camarades à refuser le droit universitaire1. Aussi se départ-il à son égard de son ordinaire bienveillance : en dépit « d'une conduite bonne et apparemment pieuse », il lui trouve « des lalents médiocres, de l'entêtement et quelquefois des intentions assez marquées d'insurrection ». Vainement son oncle le chanoine rappelle que, ne pouvant plus payer sa pension, il a dû garder le jeune homme chez lui. Vainement il insiste sur la très petite fortune que son neveu partage

1 C.P., 24 janvier 1812.

2 Février 1815.

3 C.P., 1815, u°« 507, 513, 515, 518 et 521.

* Sur l'affaire cf. A. A., 12 juin 1815 et C.P.

avec sa belle-mère et six frères ou sœurs, sur la modicité de ses revenus personnels, sur lesquels il doit prendre pour aider ses neveux à vivre. Vainement il déclare qu'il s'est toujours soumis aux lois depuis le commencement de la révolution1; Poillion reste inflexible, car, tout en s'excusant de tenir « un langage aussi fiscalement austère », le recteur exige le paiement de l'année en cours.

L'université, il est vrai, pouvait exempter de la rétribution universitaire les élèves indigents. Mais le nombre de ces dispenses était très restreint, et le chiffre des demandes grossissait d'année en année, en raison de la détresse de tous-. C'est là pour Poillion une nouvelle source d'inquiétudes. Pour être dispensé de l'impôt universitaire, il fallait, d'après les instructions du trésorier de l'université ;i, un certificat d'indigence, délivré par le préfet, sur la demande de la commune; les formalités étaient compliquées ; Poillion devait, par crainte de perdre des élèves souvent intéressants et travailleurs4, faire démarches sur démarches, relever l'état de fortune des parents, indiquer leur situation, leurs charges de famille, les contributions qu'ils payaient5. Et encore, après de longs mois, la liste lui revenait réduite de plus de la moitié; l'empire avait besoin d'argent. En attendant, Poillion avait fait des avances pour tous les élèves qui ne payaient pas; souvent il avait avancé deux trimestres, parfois même quatre0, et il se demandait, non sans inquiétudes, s'il rentrerait dans ses débours. C'est ainsi qu'en 1814 sur trente indigents présentés, huit seulement fuient retenus; Poillion avait payé pour les vingt-deux autres 275 francs ; d'après certains passages" de sa correspondance, il est vraisemblable qu'il ne fut jamais remboursé.

Avec le petit séminaire, Poillion se heurtait à des difficul-

1 Poillion insermenté devait peu apprécier cet argument du chanoine qui, seul du chapitre de Saint-Omer, avait prêté le serment.

2 C.P., 2 janvier 1814, no 387 : en janvier 1813, on compte douze pétitionnaires pour un collège de 301) élèves, 26 janvier, n° 283; en 1814, outre les sept élèves du collège et les quinze séminaristes exemptés les années précédentes, Poillion enregistre vingt-trois demandes pour le collège et quatre pour le séminaire, 2 janvier n° 387; en 1815, pour le collège seul, dix-huit élèves sollicitent l'exemption obtenue l'année précédente, vingt demandent la dispense pour 1815, 22 janvier, n° 485.

3 6 juin 1809.

4 C.P., 2 janvier 1814: « il n'est pas un seul d'eux qui ne quille le collège si la faveur qu'il sollicite lui était refusée ».

5 C.P., 30 novembre, 19, 20 décembre 1809, 12 janvier 1810. G C.P., 1814, no 411, 444.

" Par exemple : 14 octobre 1815, n° 550.

tés de môme nature : dans les premières années, les séminaristes ne s'étaient pas crus assujettis au droit universitaire, et le principal dut soumettre la question au recteur. Plus tard, Joyez voulut faire accorder cette exemption à dix-sept élèves, pour lesquels ce droit aurait été une charge1. Les rétributions dues par les instituteurs, par les maîtres de pension de la ville et de l'arrondissement devaient souvent être exigées plusieurs fois avant d'être payées. Faire rentrer l'argent de l'université était déjà chose malaisée, mais le malheureux Poillion devait encore, à ses risques et périls, faire transporter sa recelte à Douai. Or les routes n'étaient pas sûres ; les « partisans » les sillonnaient, à la recherche de quelque bonne aubaine ; les diligences pouvaient être attaquées, les voiluriers étaient loin d'être tous honnêtes ; dans le cas d'un vol, Poillion craignait d'être obligé à un remboursement2. Aussi prend-il toutes ses précautions pour faire ses envois, et comme le service des diligences ne répond des fonds qu'on lui confie qu'à un certain taux, et qu'on n'en exige pas moins des frais de transport considérables, le principal est ravi, lorsque quelque voyageur aimable, un président de tribunal3, un médecin4, un avocat5, veut bien se charger de remettre l'argent au recteur de Douai. Avec une administration aussi exigeante, toute la comptabilité dont Poillion était chargé pour le collège et pour tout l'arrondissement0, était une source de tracas. Le moindre relard dans l'envoi des pièces était durement relevé". Le principal avait à souffrir des rivalités entre la commune et l'université ; et, pris entre les deux, il lui fallait dépenser beaucoup d'encre et de belles phrases pour ne pas trop mécontenter ni l'un ni l'autre : c'est ainsi que pour les dépenses cxtra-

1 C.P., 5 et 18 mars 1813, no» 292 et 299. C'est seulement en octobre 1814 que le petit séminaire fut exempt de tout droit, 3 lévrier 1815, n° 487. * C.P., 5 mars 1814, n<> 401.

3 Dupont, 11 mars 1811.

4 Iùides, 31 mars.

5 Duval, 24 juin.

6 Par sa charge de principal de collège, Poillion exerce les fonctions non encore instituées, d'inspecteur primaire. Il surveille la conduite du personnel enseignant de l'arrondissement ; après examen de leur savoir et de leur moralité, il décerne aux maîtres d'école le brevet sans lequel ils ne peuvent, bien que présentés par les communes, recevoir du recleur et du ministre leurs lettres de nomination provisoire, et plus lard définitive. En même temps, il remplit pour les maîtres non brevetés des institutions secondaires le rôle d'inspecteur d'académie ; il est président de la commission d'examen avec Le Ilelloco et Guisselin comme assesseurs.

7 C.P., 17 février 1814, n<> 397.

ordinaires, l'université n'admettait que celles approuvées par le conseil municipal ; celui-ci d'autre part ne se croyait pas en droit de statuer sur l'emploi de fonds qui ne lui appartenaient pas, tels que ceux de « l'écolage » ; les toits du collège étaient à jour, la pluie inondait les planchers (\u second étage ; personne ne pouvait voter les réparations urgentes1. Ou bien, si l'on confondait ces dépenses avec les dépenses ordinaires, ces dernières grossissaient à un tel point que le conseil de l'université faisait des réductions nuisibles à l'entretien de l'établissement. Plus lard même, le conflit devient plus aigu : la municipalité ne veut établir un nouveau budget que lorsque l'université aura approuvé le précédent ; Taranget cependant réclame le nouveau budget au principal qui, se heurtant au refus formel de la municipalité, ne peut, malgré sa bonne volonté et sa diplomatie, donner satisfaction au recteur.

La lésinerie, les exigences tracassières de l'université impériale devaient faire souffrir dans leurs intérêts matériels, professeurs et principal. Sans parler de Cleuct, qui, chargé d'une classe nombreuse et pénible ne put obtenir l'augmentation de traitement qu'il sollicitait2, sans parler de Le Helloco qui, ayant versé une somme de 120 francs pour l'obtention du diplôme de docteur, ne pouvait ni rentrer dans ses débours ni obtenir son diplôme3; sans parler de Guisselin qui, fonctionnaire de première classe, réclamait vainement les mêmes appointements que son collègue de philosophie*, il suffira, pour donner une idée des procédés dont usait l'université à l'égard de ses professeurs de citer le cas de Mâchait. Nommé régulièrement en 1810, professeur de la classe élémentaire avec un traitement de 1.000 francs par an, installé en cette qualité le 8 décembre, Mâchait en 1813 n'a encore rien touché de son traitement. Le budget de 1812 avait prévu cependant 1.000 francs pour l'année 1811, plus 83 fr. 33 pour le dernier mois de 1810. Les crédits n'avaient pas été alloués. De nouveau, en 1813, le conseil municipal avait réclamé une somme de 2.000 francs pour le professeur élémentaire. «. Travaillé de mille inquiétudes », Mâchait se décide à faire une démarche auprès du recteur. Très humblement, il lui adresse une pétition : il lui représente qu'il n'a « pour ressources que la table de sa mère, veuve presque

1 C.P., 6 mars 18I4, n° 399.

2 A. M., janvier 1809, pétition de Cteuet, 23 janvier, dél. du bureau.

3 C.P., 25 février 1815, n° 498, droits consignés depuis 1809, diplôme réclamé en 1812 et 1814.

« C.P., 30 mars 1813, n° 306.

octogénaire et infirme, qui n'a elle-même de moyens que ceux qui lui proviennent du travail de ses frères et sœurs t ; il implore de Taranget la certitude qu'il touchera enfin son traitement et l'arriéré de son traitement1. De nouveau, sans aucune explication de ce rejet, les 2 000 francs demandés par la municipalité sont rayés du budget. Mais Machart était inscrit au nombre des professeurs salariés pour 1813.

La municipalité demanda pourquoi, puisqu'en 1811 et 1812 Machart exerçait officiellement et avec les mêmes titres, il ne touchait rien de l'arriéré de son traitement -. L'administration répondit que sa nomination, faite par un arrêté du recteur, n'avait jamais été reçue officiellement par le grand-maître3. Vainement l'année suivante, le recteur « épuisa tous les moyens qui pouvaient servir avec fruit l » le malheureux professeur; vainement maire, municipalité, sous-préfet, bureau d'administration multiplièrent les démarches ; vainement Machart en vint « jusqu'à l'imporlunité et l'opiniâtreté même ». Le grandmaître resta inflexible. L'affaire eut en 1816 un dénouement qui, sans satisfaire complètement le principal intéressé, fit trois mécontents au lieu d'un. Le bureau d'administration crut de sa justice d'examiner si la perte d'une somme aussi importante devait être subie par un seul 5 ; il s'avisa que Gobert et Cadart, professeurs provisoires, devaient, par confraternité, subir une partie de celte perte ; considérant d'au Ire part que le Irailement de Cleuet avait été augmenté de 200 francs en 1814, les membres du bureau, suivant la droite équité, proposèrent l'abandon par Cleuet et Gobert de 200 francs, et pour Cadart le sacrifice de 100 francs, ce qui laissait encore, à la charge de Machart 1.200 francs de déficit. Bien entendu.les professeurs lésés réclamèrent, et l'affaire se termina devant la commission d'instruction publique de Douai.

La même avarice de l'université se marque dans la question de l'aumônier. Poillion prétend, peut-être à tort, que le gouvernement impérial n'attachait aucune importance à l'instruction religieuse. Ce qui est certain, c'est que le collège n'eut pas à celte époque d'aumônier ; les professeurs ecclésiastiques durent en faire l'office à tour de rôle11; pour les sacrements,

1 C.P., 3 février 1813, n» 281.

1 11 décembre.

3 C.P., 19 novembre, n° 365.

4 G.P., 4 mars 181 1 , maire au recteur.

5 A. M., CM., 12 janvier.

6 C.P., 13 août 1813, n» 311 ; 15 février 181."), n" 193. Poillion luimême se chargeait de ce service le dimanche et préparait les élèves à la première communion.

et particulièrement pour les confessions, deux prêtres venaient bénévolement du dehors. Les frais du culte étaient à la charge du principal, et Napoléon avait rayé dans les budgets de 1813 et de 1<S11 les 200 francs accordés autrefois, et d'ailleurs très insuffisants pour l'entretien de la chapelle. Poillion dut attendre le retour de Louis XVIII pour obtenir un faible traitement aux abbés Lurette et Libersat qui, pendant douze ans, avaient rempli au collège les fonctions d'aumônier sans que l'université, prévenue cependant par Poillion, eut jamais daigné s'apercevoir de leur dévouement désintéressé.

Comme ses professeurs, plus qu'eux peut-être, Poillion eut à souffrir du régime napoléonien dans ses intérêts pécuniaires. Dès 1812, le recteur, d'après des instructions reçues1, avait établi en principe qu'un principal de collège, qui tient un pensionnat, ne doit point jouir d'un traitement; il concluait donc qu'il n'y avait pas lieu, tout au moins pour 1813, d'ouvrir un crédit pour celui de Poillion2. Mais Poillion n'était pas homme à se laisser égorger sans crier, et il crie d'autant plus fort qu'il espère être entendu. D'abord ce sont des réclamations à Boinvilliers3, à l'inspecteur général4, au recteur5 : « dépourvu d'un traitement qui lui était payé depuis neuf ans et que la ville avait trouvé bien acquis, n'ayant plus que les chances d'un pensionnat qu'il doit nourrir, et avec lequel il faut qu'il se nourrisse lui-môme », il intéresse à sa cause la municipalité qui prend un arrêté favorable au rétablissement de son traitement0. Obstinément, dans ses demandes de crédit, il note : « mon traitement, 1.600 francs, dont j'ai été injustement spolié7 )). Il veut faire cession de son pensionnat : à plusieurs reprises, il l'offre à la municipalité qui ne veut pas s'en charger, à l'université qui le refuse8. Il prévient le recteur que, puisqu'il n'a rien obtenu, ce on peut considérer sa démission comme faite et parfaite pour Te jour du nouvel an9 ». Ses doléances sont de plus en plus âpres : après avoir gémi, après avoir parlé d'un « pensionnat ruineux », d'une « carrière qui le mène à la ruine10 », après s'être déclaré a anéanti », après

1 Décret du 15 novembre 1811.

2 A. M., CM., 2 avril.

3 CF., 17 mars et 25 septembre 1813.

4 C.P., 8 novembre 1813.

5 G. P., 6 mars 1814, n° 400.

e G. P., 5 septembre, n° 446.

7 C.P., 7 avril, n° 410 ; 6 lévrier 1815, n° 489. * C.P., 24 septembre 1815, n» 545.

9 G. P., 23 septembre 1815, n° 544.

«° C P., 22 septembre 1815, no 543,

« s'être vu dans le naufrage », il s'en prend à l'université ellemême avec une violence presque lyrique1 : «l'université, noire bonne mère, ne pourrait donc être la mère nourricière de ses enfants ; elle devrait, malgré sa tendresse, nous sevrer d'un lait que son sein nous pourrait fournir en toute abondance, d'après ce que nous savons de ce qui lui est envoyé de tous les coins de notre monde pour en grossir les mamelles, qui sont toutefois flétries et ingrates pour nous. Bon Dieu, quelle mère ! devons-nous lui donner ce nom?... Je gémis sur mon sort, puisque l'on me met dans la désastreuse impossibilité de continuer des fonctions qui me conduiront en droite et directe ligne à ma droite et directe perte. » Ses cris furent entendus; le 10 octobre, tout joyeux, le maire accourait cbez lui pour lui montrer le budget de 1815 et de 1816, ainsi qu'il avait été rédigé par une ordonnance du roi du 3 août ; le traitement du principal y était repris comme il avait existé de 1803 à 1812. Dans toute a l'effusion de son cœur », Poillion, réconcilié avec l'université, déclare au recteur « que sa vie lui est derechef totalement consacrée dans tout ce qu'elle pourra exiger de sa personne, au milieu des fonctions qu'il aime tant à remplir2 ».

Lorsqu'en 1815, Poillion appelait ruiné un pensionnat autrefois ruineux3, il n'avait pas tort: les chiffres sont là pour justitier son affirmation. Celte ruine de son pensionnat, c'est au régime militaire, inauguré par l'empire dans les lycées et les collèges qu'il l'attribuait et qu'il faut l'attribuer avec lui. Comme Napoléon a surtout besoin de soldats, « l'école sous sa main incline vers l'armée, et y débouche au terme des études ; quelquefois même, avec les conscriptions anticipées, elle s'y déverse avant ce terme ». Tout au collège sera donc organisé sur un plan militaire : élèves et maîtres seront traités comme des soldais, et devront se soumettre passivement aux ordres de leurs supérieurs; liés par des serments solennels, les uns deviendront les esclaves obéissants de l'université, qui exercera son despotisme intransigeant jusque sur leur liberté de penser ; dès les bancs du collège, les autres feront l'apprentissage de la caserne, et leur esprit encore malléable s'accoutumera mieux que plus lard à la discipline rigide du régiment. Former des hommes qui sachent obéir, et non des esprits qui puissent réfléchir, tel semble avoir élé le but de l'empereur.

1 C.P., 10 octobre à Boinvilliers.

* C P., 10 octobre, no 549.

Comme Ions les établissements universitaires de l'époque, le collège de Saint-Omer ressemble à une caserne : l'éducation, que le maire qualifie de « séduisante et d'enchanteresse » y est austère ; l'éducation à laquelle il prèle & la voix enchanteresse des sirènes' » y prend le ton impérieux du commandement. On ne trouve au collège ni les soins excessifs, ni le régime délicat de nos instituts modernes : dans les classes jamais chauffées, les élèves sont souvent contraints de battre la semelle ; les grands murs ne laissent pénétrer aucun visage tendre, et l'entrée du collège est interdite aux femmes2 ; les roulements militaires du tambour ont succédé aux sons trop cléricaux de la cloche ; les mouvements se font au pas cadencé ; les élèves, alignés comme des soldats, sont divisés en sections dirigées par des caporaux et des sergents choisis par le principal. Comme récompenses, des croix d'honneur, comme punitions les arrêts, ou un internement au collège qui peut aller jusqu'à trois mois. Pour compléter la ressemblance avec le régiment, un décret du 15 novembre 1811, rappelé par un arrêté du recteur du 4 septembre 1812, a imposé à tous, sauf aux séminaristes revêtus de la soutane, un uniforme de coupe militaire dont les boutons portent le nom du collège. La tête rasée sous un képi, sanglés dans une tunique baleinée et dans un ceinturon de cuir, les écoliers, distingués sur les registres par des numéros matricules, sont déjà des soldats.

Poillion semble d'abord s'être enthousiasmé pour le nouveau régime ; ses lettres en font foi3 : « le tambour, écrit-il à Boinvilliers, fait un ran tan tan tan plan qui ne se borne pas à ce son ; voulant la chose avec l'université, j'en ai voulu avec elle les avantageux effets. Mes élèves, uniformément habillés, sont plus réglés que jamais dans leurs marches, et plus ponctuels aussi dans tous nos exercices. Les chefs, que je leur ai donnés, méritent de plus en plus notre confiance. Je désire que vous voyez de vos propres yeux, l'ordre que j'ai établi. Je pense fermement qu'il est de notre intérêt que nous tenions constamment à l'observation de ce règlement. » Depuis la réforme, il croit s'apercevoir que la discipline est plus strictement respectée qu'elle ne l'était autrefois. Mais

1 Discours à la distribution des prix 1810. Feuille de Saint-Omer, no 185, p. 7.

- On se demande ce que devenaient les jours d'inspection Adélaïde, puis Marie, les bonnes de Poillion, chargées de tous les achats du pensionnat (registre).

a C.P., 23 février 1813, n° 16.

bientôt, son enthousiasme se refroidit : « ce régime presque militaire, auquel on était tout étranger à Saint-Omer et dans ses environs » nuit à son pensionnat1. Les dévots et les dévotes ont crié ; l'uniforme les a effarouchés-, et les oreilles ont eu quelque peine à se familiariser avec le bruit du tambour3. Poillion n'en suit pas moins à la lettre tout ce qui lui a été commandé; la volonté de l'empereur est formelle4 et des mesures rigoureuses sont prises contre les récalcitrants. Aussi, lorsque des inspecteurs généraux viennent dans la région, spécialement pour s'assurer de la stricte application du décret du 15 novembre, Poillion peut calmer les inquiétudes du recteur5 : « l'article des uniformes est en stricte observance ». Il a congédié plusieurs élèves qui ne jugeaient pas à propos de s'y soumettre ; dans le pensionnat, il n'y en a que trois qui ne le portent pas, deux tonsurés et un nouvel arrivé qui doit recevoir prochainement la tonsure. « La cloche ne se fait plus entendre que pour l'appel des externes. Elle se tait pour celui des pensionnaires, dans toutes les époques de la journée où le tambour, qui la remplace, leur donne le signal des exercices auxquels ils doivent se rendre.» Pour éviter des dépenses inutiles, Poillion s'est ingénieusement avisé de confier la charge de manier les baguettes à un élève qui paie ainsi sa pension, ce qui a fait dire au recteur un jour de bonne humeur : « on peut prédire que cet enfant est destiné à faire beaucoup de bruit dans le monde0 ».

Mais le principal a dû faire des sacrifices : après avoir compté soixante-douze pensionnaires en février 1813, le collège n'en a plus que trente-huit en novembre : le régime universitaire, voulant le tambour et l'uniforme, est cause de celte diminution, « par la répugnance des parents, bien libres dans des opinions que l'on ne peut maîtriser" ». A la rentrée de 1814, le nombre des pensionnaires tombe à vingt-cinq ; aussi, lorsque le retour de Louis XVIII rend à Poillion sa libellé de parole, il se plaint des torts que «. lui causaient journellement les tambours, les uniformes, en un mot tout cet appareil militaire qui faisait de sa maison une vraie caserne et de sis terrasses des Champs de Mars8 », et il accueille comme une

1 C.P., 5 mars, n° 295.

2 G. P., 17 mars, a M. Lefron.

3 C.P., 31 mars, n» 307.

4 C.P., 19 mai, n» 323.

5 C.P., 29 avril et 19 mai, n»» 319 et 323. «A. A.

7 C.P., 8 novembre à Boinvilliers.

8 C.P., 30 avril 1814, n° 415.

délivrance la suppression de ce régime, ordonnée par le grand-maître en 1814 * : les croix de récompense disparaissent au moins sous leur forme ancienne2, la cloche, chère aux oreilles audomaroises, fait de nouveau entendre ses sons à toutes les heures de la journée ; l'uniforme sans doute est conservé, mais on ne lui garde plus la coupe militaire qui rappelait à tous que le collège n'était pour les élèves que le vestibule de la caserne.

Pour les maîtres, c'était la caserne ou le couvent ; comme des soldats, ils étaient enrégimentés, et l'un d'eux pouvait justement se comparer à a. un sergent-major d'études languissantes et morcelées... sous le tapage d'un tambour et sous les couleurs militaires » ; comme des moines, ils étaient liés par des vœux. Pour bien marquer l'avènement d'un régime nouveau, d'après un arrêté du grand-maître, le principal et les régents durent en 1810 être réinstallés dans les fonctions que leur avait confiées l'ancienne administration 3. Dans une séance solennelle, en présence de tous les élèves, les professeurs jurèrent fidélité et obéissance à l'empereur et à l'université. Nous avons conservé la formule récitée le jour de cette espèce de prise d'habits4. Ceux qui, comme le principal, étaient déjà en fonctions, s'engagèrent par le serment suivant : « Je jure de remplir les obligations civiles, spéciales et temporaires, qui doivent me lier au corps enseignant ; je m'engage à l'exacte observation des statuts et règlements de l'université. Je promets obéissance au grand-maître dans tout ce qu'il me commandera pour le service de Sa Majesté et pour le bien de l'enseignement. Je m'engage à ne quitter le corps enseignant et mes fonctions, qu'après en avoir obtenu l'agrément du grand-maître, dans les formes prescrites par la loi du 18 mars 1808 5. » Pour les régents nouvellement nommés, comme Rollet et Machart, la formule est un peu différente : c Je jure devant Dieu et en votre présence, Monsieur, de remplir tous les devoirs qui me sont imposés, de ne me servir de l'autorité qui m'est confiée que pour former des citoyens attachés à la Pieligion, à leur Prince, à leur Patrie, à leurs Parents, de seconder par tous les moyens qui sont en mon pouvoir les progrès des lumières, des bonnes études et

1 Feuille de Saint-Omer, n° 420. — C.P., 19 mai et 6 octobre 1814.

2 C.P., 22 août 1814, n° 438.

3 Feuille de Saint-Omer, 15 décembre, n° 201, p. 10 ; A.M., lettre des élèves, 14 décembre.

4 Se rappeler que les professeurs s'étaient vu imposer un costume spécial.

des bonnes mœurs, d'en perpétuer les traditions pour la gloire de la dynastie de notre souverain, le bonheur des enfants et des familles qui ont placé et placeront en nous leur confiance. x> Le recteur enregistra ces déclarations et les transmit au grand-maître'.

Liés par ces engagements, les professeurs du collège étaient devenus les esclaves de l'université. L'aima mater leur demandait le sacrifice de leur personnalité, l'abandon de leur liberté de penser; en échange, elle les traitait avec une dureté de marâtre. Des inspecteurs d'académie, des inspecteurs généraux, le préfet, le sous-préfet sont là pour veiller à la stricte observation des règlements. Le programme des exercices littéraires doit être approuvé par le recteur2 ; les livres classiques sont imposés par l'autorité supérieure3; l'enseignement de l'histoire et de la philosophie est soumis à une censure rigoureuse ; il y a même un catéchisme de l'empire, dans lequel un chapitre, que Poillion appellera plus tard hétéroclite l, traite de Napoléon et de sa dynastie ; et il faut être bien hardi ou hien habile pour faire comme Poillion « un saut par-dessus ce chapitre trop signifiant », et « en donner tous les ans dispense aux élèves de la première communion ». Le professeur de mathématiques n'oserait revenir sur les éléments du cours pour des élèves arrivés au milieu de l'année ; il n'oserait non plus négliger les nouveaux-venus, sans prendre l'avis du recteur5. Le grec ne se commence qu'en première année d'humanités, parce que le régent de deuxième année de grammaire ne s'y est jamais adonné et a trop de répugnance pour l'apprendre à son âge0. Sur l'ordre de Taranget, les professeurs qui en ont quelques connaissances, doivent se décider à en acquérir de nouvelles pour suivre et accompagner les élèves dans les cours qu'ils dirigent". Pendant les vacances, Poillion ne peut s'absenter librement ; il doit indiquer au recteur la durée de son voyage, lui en tracer par le détail tout l'itinéraire s, lui motiver les raisons qu'il a de quitter Saint-Omcr. Les fonctions du bureau d'administration lui-même sont rigoureusement déterminées par le grand-maître'1, et le sous-préfet, représentant

2 C.P., 6 août 181.Î, n° 339.

3 C.P., 6 août 1813, n» 340.

4 C.P., 22 décembre 1815, n» 5(50.

5 C.P., 25 novembre 1813, n" 307.

8 C.P., G août 1813, qo 340; on étudiait Esope en rhétorique.

7 C.P., 19 décembre 1813, n» 382.

8 C.P., 21 août, n° 345.

9 A. M., 28 juin 1810.

du gouvernement, ne tarde pas, à défaut de l'inspecteur d'académie, à en devenir président.

En échange de ce sacrifice complet de leur liberté, l'université n'a pour ses professeurs que des procédés brutaux ; pendant trois ans, elle exige d'eux un noviciat1, ne les nommant qu'à titre provisoire, et parfois même ne les payant pas pendant cet apprentissage forcé ; pour l'obtention des grades, elle impose à ceux quelle ne paie qu'à peine et dont elle diminue le traitement d'année en année, des droits considérables pour l'époque, et elle leur fait attendre longtemps la délivrance de leurs diplômes. Pour l'avancement, elle s'inspire de la hiérarchie militaire : nul ne saurait être professeur, avant d'avoir été surveillant d'études2; pour devenir principal, il faut avoir passé par le professorat. Parmi les professeurs même, elle établit un ordre d'avancement : au moment du dédoublement de la classe d'humanités, le recteur, sans consulter les aptitudes de chacun, trouve très raisonnable de faire monter chaque régent d'une classe : Machart, après avoir été surveillant dans le pensionnat, commence par la classe élémentaire avant de parvenir à la première année d'humanités; Rollet a été préfet d'études, avant de devenir régent d'humanités3!

Ce régime pesait à tous à Saint-Omer. Les parents, peu disposés à payer tous les droits universitaires, n'avaient pu s'accoutumer à ce l'appareil militaire » du collège ; les élèves admiraient l'empereur, qu'on leur faisait admirer par ordre4, mais ne se pliaient à la dure discipline de l'université que par impuissance à lutter contre elle; les professeurs, frappés même dans leurs traitements, obéissaient sans récriminer, parce que la moindre plainte aurait été sévèrement blâmée. L'abdication de Napoléon, le retour de Louis XVIII fut salué par tous comme une délivrance. Le collège devint le centre d'un mouvement royaliste ; pendant cent jours, « l'échappé de l'île d'Elbe5 » troubla cette allégresse. Poillion le premier eut à souffrir personnellement de la fuite de Louis XVIII: les années 1814 et 1815 furent pour lui une époque d'espérances et de déceptions, un temps de prospérités, bientôt suivi de cruelles épreuves.

1 A.N., F, 17, 2.810, décision de la commission centrale, 27 septembre 1814; lettres du recteur et du grand-maître pour la nomination de Gobert après la mort de Loreau.

2 A cette époque, il y en avait deux au traitement de 450 francs chacun.

3 De même Cadart, de préfet des études devient professeur de la classe élémentaire.

4 V. par exemple les pièces déclamées au prix (Pièces justificatives).

5 C.P., 23 septembre 1815, à M. Morin.

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