CHAPITRE XII
JOYEZ
(Juillet 1818 — Août 1830)
I. Difficultés que rencontre sa nomination, et comment Joyez se rend maître : 1° des élèves (l'instruction, la discipline, les distractions) ; 2d des régents, en remplaçant les éléments qui lui sont hostiles par des collaborateurs de son choix favorables à ses idées. — II. Les tendances de sa direction; il est le défenseur : 1° du trône, le collège devient un centre royaliste ; 2° de l'autel, a) place de la religion dans l'éducation, les retraites ; b) le culte et la restauration de la chapelle. — III. Il se heurte à une hostilité de plus en plus marquée : 1° le conseil municipal ; o) érection du collège en collège royal, b) le pensionnat ; 2° affaire du professeur de rhétorique. La révolution de 1830 le force à fuir, laissant l'avenir du collège compromis par son départ.
A la douceur aimable, à l'opportunisme un peu faible de Poillion succédèrent au collège de Saint-Omer l'esprit autoritaire et l'inébranlable fermeté de convictions de Joyez. Né1 à Bernieulles, le 9 décembre 1771, d'une famille de commerçants et de cultivateurs, Joyez avait dans le sang la ténacité de caractère et la sincérité de croyances des paysans du Nord. Fidèle à son Dieu, fidèle à son roi, il fut toujours prêt à tout sacrifier, même ses intérêts les plus chers, à ceux auxquels tout jeune il avait voué un véritable culte. L'éducation développa chez lui les qualités qu'il devait à l'hérédité ; et l'influence paternelle d'Auge, supérieur du petit séminaire de Boulogne, le confirma dans son amour pour son Dieu et son roi. Vainement Daunou, dont il suivit les leçons au collège de Boulogne, essaya par les tendances très avancées de son cours de ruiner les croyances que le jeune séminariste avait reçues de ses parents et de ses premiers maîtres. D'accord avec ses condisciples que déjà il dominait par son autorité, il soutint contre le célèbre oratoricn une vive polémique ; un jour même, dit-on, il le serra de si près, qu'il finit par le réduire au silence. Chargé de la maîtrise au chapitre cathedra! de Boulogne, il abandonna ce poste pendant la Révolution pour revenir dans
1 D'après l'Ami de la Religion, n° 4.178, 7 février 1846. — Lettre de L. Devaux à l'abbé Joyez, 22 février 1901 ; lettre de J.-B. Legrand, curé de Bazinghem à Devaux, 24 février 1887.
sa famille consoler sa mère et donner ses soins an commerce de bois que la mort de son père avait laissé sans direction.
Mais de pareilles occupations ne peuvent suffire à l'activité du jeune homme, et pendant la Terreur, avec un esprit de foi et un sang-froid admirables, il rend service aux prêtres menacés, aux fidèles sans pasteurs. La réaction thermidorienne, en rouvrant les portes du grand séminaire d'Arras, lui donna le moyen d'achever, sous la direction de Lefebvre et de Dupont, des études théologiques qui affermirent les croyances religieuses de son enfance, et lui permirent de prendre le diplôme de docteur de l'Université de Douai. Ordonné prêtre en 1805, envoyé comme vicaire à Calais, il y resta à peine six mois et n'eut le temps « de confesser que la moitié d'une femme1 ». Le petit séminaire d'Amettes manquait d'un directeur ; l'évêque y envoya le jeune prêtre ; mais, quelques années plus tard, le décret impérial du 15 novembre 1811 fermait cette maison. Sans perdre courage, l'abbé Joyez vient s'établir à Saint-Omer ; malgré de multiples difficultés, il y achète un ancien couvent et y établit avec l'agrément de Mar de la Tour d'Auvergne un petit séminaire ; en vain des âmes chrétiennes et craintives tremblent de voir cette nouvelle fondation tomber comme ses aînées ; aucun obstacle n'arrête Joyez, et l'opposition universitaire plie devant sa volonté.
Rien cependant dans son physique2 n'annonçait le terrible lutteur qu'il fut toute sa vie. Petit, maigre, d'apparence chétive, il semblait un malade plus fait pour se laisser docilement soigner que pour dominer les autres. Mais la distinction de sa physionomie, la largeur d'un front qu'agrandissait encore la calvitie, le pétillement et la vivacité du regard indiquaient chez lui une intelligence que certains ont vainement essayé de lui contester3. Le nez busqué, le menton fort étaient les seuls signes extérieurs qui manifestaient chez l'abbé Joyez la puissance de la volonté. Volontaire, il le fut toute sa vie, dans toutes les circonstances, et c'est là le fond même de son caractère : voulant avec ténacité, il renversait tous les obstacles qui l'arrêtaient ; voulant avec ténacité, il imposait aux autres des idées qu'ils ne partageaient pas. Par la volonté il régna sur tous, non seulement au collège, mais encore dans la ville, au conseil municipal, au bureau d'administration. Par la
1 Le mot est de l'abbé Joyez lui-même.
2 V. le portrait qui se trouve au collège Saint-Bertin.
3 A.N., F, 17,79.005, 1829, note du recteur : « d'une capacité littéraire très médiocre ».
volonté il fut le despote respecté par les élèves comme par les régents, par les aristocrates de la ville comme par les administrateurs de la commune et du collège. Incapable de plier, il se laissa briser par les événements plutôt que de leur céder. Aussi « n'oublie-t-il jamais les intérêts de l'amour-propre ' » ; sa parole incisive est redoutée de tous, et quand ses prétentions sont contrariées, il manifeste sa mauvaise humeur par une aigreur2, dont Lesergeant et Guisselin devaient éprouver les effets.
Cependant homme du monde 3, quand les intérêts de Dieu ou du roi ne sont pas en jeu, il sait tourner un compliment « donner un dîner, saluer bien bas amis et ennemis 4 ». L'élégance de ses manières lui ont fait dans le inonde aristocratique et légitimiste de nombreuses relations dont il use pour exécuter tout le bien qu'il ne peut faire lui-même. La direction de deux maisons aussi importantes que le petit séminaire et le collège ne suffit pas à son activité : jaloux de beaucoup faire, jaloux surtout de bien faire, il veut avoir de l'influence même hors de Saint-Omer, et multiplie dans le pays les fondations religieuses ; on le retrouve dans rétablissement des Trappistes du Mont des Cats, dans l'installation des Ursulines, des Frères des écoles chrétiennes, des fdles de saint Vincent-de-Paul, des religieuses pénitentes de Bourbourg. Il crée pour les pipiers des catéchismes du soir; il aide le P. Rauzan dans la mission de 1828, ouvre une bibliothèque des bons livres et contribue à la restauration de la chaussée Brunehaut. Prodigue de ses deniers, ils secourt toutes les infortunes et travaille à développer chez tous l'amour du roi et le culte de Dieu.
Ces convictions, Joyez les avait reçues de ses parents et les avait gardées intactes parmi la tourmente révolutionnaire. Serviteur zélé du trône et de l'autel, il fut à Saint-Omer le champion des Bourbons et du catholicisme; associant dans un même culte son Dieu et son roi, mettant au service de leur cause la force de sa volonté et la finesse de son intelligence, il voulut faire, il lit même du collège el de la ville de Saint-Omer <l un centre de royalisme 5 » et de cléricalisme.
Depuis sept ans, qu'il s'était tixé à Saint-Omer, l'a1>hé Joyez avait pu se faire apprécier comme directeur du petit
< A.N., F, 17, 79.002, 1821, note du recteur. 2 A.N., F, 17, 79.005.
4 Mémorial Artésien, 31 octobre 1830, Q° 75, p. 3. Dialogue entre Judacin et Duracuire du Bouza.
5 Lettre de II. Blin, 2 juin 1825.
séminaire. Aussi, lorsque Poillion « eut succombé sous la faulx de la mort », le maire, convaincu que les fonctions importantes qu'il remplissait « ne pouvaient rester en souffrance, sans craindre de compromettre les intérêts du collège », avait sans retard réuni le bureau en séance extraordinaire, pour désigner un candidat au poste devenu vacant. Très habilement, Lesergeant avait pris ses précautions ' ; pendant la dernière maladie de Poillion, sans rien précipiter, sans surtout laisser entrevoir sa pensée, il avait cherché à connaître l'opinion publique, persuadé qu'elle l'éclairerait d'une manière infaillible sur le choix qu'il aurait bientôt à faire. En convoquant le bureau, il était sûr de sa réponse; ses prévisions ne l'avaient pas trompé : dune voix unanime, l'assemblée fixa son choix sur l'abbé Joyez. Par avance, dans un entretien qu'il avait eu quelques jours auparavant2, le maire s'était assuré l'assentiment de l'évêque. Fort de cette promesse, il connaissait la réponse de Sa Grandeur, lorsque le recteur la consulterait pour présenter un candidat à la commission de l'instruction publique. Le même jour3, sûr de l'agrément des principaux intéressés4, il communiquait au recteur, à l'évêque et à Joyez la décision du bureau. Dans un style lourdement prétentieux, il rappelait « les talents et les qualités du candidat pour régir un établissement d'instruction publique » ; il signalait « son zèle si avantageusement connu par la manière dont il dirige les élèves confiés à ses soins » ; il indiquait « sa connaissance parfaite des petits abus et des améliorations dont le collège était susceptible ». Tout avait été merveilleusement combiné pour séduire le recteur, qui connaissait Joyez particulièrement et se trouvait ainsi débarrassé de tous les soucis d'un choix souvent difficile, et de toutes les démarches souvent longues auprès du bureau, de la municipalité et de l'évêque. Grâce aux soins obligeants de Lesergeant, tout le monde était d'accord : le recteur n'avait qu'une signature à donner. Il hésita ; il exprima même le désir de voir nommer comme principal, tout au moins provisoirement, Cleuet5.
1 A.M., CM., 6 juillet.
2 A.D., maire à évêque, G juillet, n° 1.257.
3 A.M., CM., 6 juillet.
4 L'évêque écrit en marge de la lettre du maire : « Répondre que j'ai déjà marqué à M. Joyez que je consentais à ce qu'il se chargeât du collège de Saint-Omer aux conditions convenues entre le maire de Saint- Omer et moi. Ajouter que je ferai toujours avec empressement tout ce qui sera agréable et utile aux habitants de Saint-Omer. »
5 A. M., recteur à maire, 7 juillet.
Etait-ce chez quelques-uns ambition déçue, n'était-ce pas plutôt chez presque tous crainte d'une autorité trop ferme? une opposition très nette s'était marquée contre le candidat du bureau '. Pendant les dernières années de Poillion, à la faveur de la maladie qui le retenait souvent dans sa chambre, à la faveur d'une aimable bonté qui n'allait pas sans quelque faiblesse, une foule d'abus s'étaient introduits dans le collège. Les régents, très libres, craignaient une main énergique qui les aurait réduits à l'obéissance. De toutes leurs forces, ils cherchaient à repousser le joug qu'on voulait leur imposer ; ils ne voyaient que « delà contrariété là où l'on voulait établir de l'ordre ». Désirant maintenir une situation favorable à leurs intérêts égoïstes, ils se liguèrent pour prolonger l'intérim en faveur de Cleuet dont ils connaissaient l'extrême bonté. De plus, la grande intimité qui régnait entre le suppléant de Poillion et ses collègues lui enlevait toute autorité sur eux. Malheureusement pour les professeurs, Cleuet était trop timide pour soutenir longtemps le rôle qu'ils voulaient lui faire jouer. Appelé au bureau, il déclara ne pas se sentir capable des fonctions de principal; avec un dévouement qui prouvait son désintéressement et sa candeur, il promit aux administrateurs de continuer la correspondance jusqu'aux vacances, sans aspirer à un poste dont il ne se reconnaissait pas digne. Aussi le maire proteste-t-il dans une lettre au recteur i de son estime et de sa vénération pour le brave M. Cleuet. Mais il n'a garde de ne pas user des armes que Cleuet lui a données contre lui. Les fonctions de principal se bornent-elles à la correspondance ? L'administration peut-elle accepter cette condition de l'intérim jusqu'à une certaine époque seulement ? N'est-il pas d'ailleurs plus naturel de confier cet intérim à la personne qui convient à la place? L'état d'agitation qui troublait le collège menaçait de compromettre la tranquillité des éludes. Lesergeant, au nom du bureau, demande au recteur une prompte décision. Toute son argumentation était inutile; Taranget venait de nommer provisoirement 3 Joyez principal du collège.
Cependant le maire insiste : il devient plus pressani : une nomination provisoire ne lui suffit pas v. « Je vous ai ouvert mon âme toute entière en vous taisant connaître la vraie position du collège de Saint-Omer : il ne peut renaître en quelque sorte des ses cendres que lorsqu'il aura pour chef un homme
1 A. M., CM., 9 juillet.
2 A. M., CM., (J juillet.
:! A. M., CM., S juillet.
4 A. M., CM., 10 juillet.
sage et prudent, qui sache allier la bonté et la douceur avec la fermeté et la droiture ; ce chef, je le répète, est M. Joyez, qui réunit toutes les qualités et connaissances nécessaires pour replacer notre collège dans son état primitif de splendeur.... M. Joyez, appelé définitivement au posle de principal, consentira à faire le sacrifice de l'établissement dont il est le créateur, ne consultant que le bien général de la cité ». Le 16 juillet ', la commission d'instruction publique, confirmant la décision rectorale, désignait définitivement l'abbé Joyez comme successeur de Poillion.
Cependant les adversaires du nouveau principal n'avaient pas désarmé. Les professeurs accueillirent avec une froideur voisine de l'hostilité le chef qu'on leur imposait ; certains même exprimèrent hautement leur défiance. Tous les pensionnaires, sauf un seul, Playoult de Saint-Venant, refusèrent de rentrer au mois d'octobre2 : le portrait qu'on leur avait fait du nouveau principal n'était pas pour les rassurer. Bientôt le ministre de l'intérieur recevait une lettre anonyme qui dénonçait Joyez à l'autorité supérieure3 : « Depuis la nomination de M. Joyez comme principal du collège de cette ville, disait l'auteur de la plainte, tous les élèves anglais ont été pour ainsi dire expulsés ; la différence de religion leur a occasionné tant de désagréments de la part de ce principal que les parents ont été obligés de venir les chercher ; c'est ce que voulait M. Joyez. Aussi depuis leur départ a-t-on supprimé maître de danse, d'escrime etc., sous prétexte que ces arts sont nuisibles à l'éducation de la jeunesse ; on en murmure beaucoup, et l'autorité n'agit pas. » L'autorité agit : la lettre transmise à la commission de l'instruction publique4, fut communiquée au recteur de Douai5 qui ordonna une enquête.
Le 10 mai, Te bureau se réunit en séance extraordinaire dans une des salles du collège ; l'affaire est si grave que Doulevy, l'inspecteur de l'académie de Douai et le sous-préfet de Saint-Omer assistent à la réunion. L'assemblée, gagnée au principal, ne peut dissimuler son élonnement sur des dénonciations aussi peu fondées ; à l'unanimité, tous les membres dé-
2 Telle est la version de M. le chanoine Guillemant dans son histoire du petit séminaire d'Arias; d'après une délibération du bureau d'administration, 10 mai 1819 (A.D., G,) « quatre français seulement des vingt-quatre pensionnaires qui s'y trouvaient antérieurement sont rentrés au collège ».
3 A.N., F, 17, 2.811, 23 mars. Cf., sur toule l'affaire, A. A.
4 A.N., F, 17, 2.811, 3 avril.
5 A.N., F, 17, 2.811, 29 avril.
clarent qu'il n'est jamais venu à leur connaissance qu'aucun anglais ait été renvoyé ou refusé par le principal du collège1. Le maire ajoute même qu'il y a environ deux mois, Joyez lui a rendu compte qu'un anglais protestant lui avait été présenté comme pensionnaire, et qu'il n'avait exigé pour l'accepter que la moralité connue de la personne qui le lui présentait. La cause était gagnée. Cependant on introduit Joyez : avec sa parole incisive, avec le calme d'une volonté sûre d'elle, il n'a pas de peine à se disculper. Parmi les externes il y a des protestants ; jamais la différence de religion ou de nationalité n'a été pour lui un motif de ne pas admettre soit comme externes, soit comme pensionnaires, ceux qui d'ailleurs avaient le témoignage d'une bonne moralité. Sans doute, il y a moins d'anglais que du temps de son prédécesseur ; au moment de son installation, il y avait au collège vingt-quatre pensionnaires dont douze anglais ; jusqu'aux vacances, il ne s'est nullement mêlé du pensionnat ; il ne s'est borné à administrer le collège que pour la correspondance officielle et la tenue des classes. Les pensionnaires anciens ne sont pas rentrés : en est-il responsable ? Doit-on oublier soixantequinze nouveaux élèves qui ont largement comblé les vides ? C'est au bureau à déterminer les causes de départs qu'on ne peut lui imputer.
Et docilement, en face de cet homme petit et chétif, qui les domine de toute la puissance de sa volonté, les administrateurs cherchent et trouvent l'explication du départ des anglais ; ils l'attribuent à l'évacuation du territoire fiançais, à la crainte d'une plus grande régularité dans la discipline, enfin à l'expiration de l'année scolastique, époque à laquelle la plupart des jeunes gens abandonnent leurs études. Sur le second chef d'accusation, l'abbé répond avec le même calme hautain : il n'a pas éloigné du collège les maîtres d'agrément qui le fréquentaient autrefois; les professeurs de violon, de dessin et d'anglais donnent journellement des leçons ; pour les maîtres d'escrime et de danse, aucun parent, aucun élève ne les ayant demandés, il n'a pu les faire appeler. Et de nouveau le bureau, pour justifier complètement le principal qu'il a choisi, recherche les motifs égoïstes qui ont pu dicter une dénonciation aussi lâche. Le procureur du roi et le maire observent timidement, presque honteux d'avoir reçu de telles déclarations, qu'il y a environ trois mois on leur avait dénoncé M. Joyez comme ne voulant permettre à aucun maître d'agrément d'entrer dans son collège, qu'ils en avaient
parlé au bureau qui reconnut alors que la plainte n'était pas fondée, et que, remontant à la source, ils avaient acquis la certitude que celte plainte ne parlait que des maîtres qui regrettaient les profits qu'ils trouvaient au collège. Pour conclure cette longue séance, en même temps qu'ils justifient l'abbé Joyez, les administrateurs affirment la haute estime qu'ils ont pour un principal qui, par ses soins constants, a régénéré un collège qui ne peut que prospérer sous un chef aussi sage. Joyez sortait de la salle des délibérations plus fort qu'il n'y était entré. Pendant longtemps le recteur ne devait avoir qu'éloges pour un principal dont il avait compris la puissance : tantôt c'est « la douceur et la discipline avec laquelle il dirige sa maison j> qu'il admire en lui ' ; tantôt c'est « la confiance générale inspirée par lui » qu'il loue2 ; « excellent administrateurs », « ecclésiastique respectable* » sont les moindres des éloges que chaque année il adresse sur son compte à l'administration supérieure.
Ces éloges, Joyez les méritait, et si nous avons quelques restrictions à faire aux louanges dont certains l'ont accablé, tout au moins faut-il reconnaître l'habileté avec laquelle il sut diriger son collège. Le départ des pensionnaires l'avait trouvé calme : point de plaintes sur l'ingratitude des élèves, point de récriminations contre la campagne dont il était la victime ! Tranquillement il laissa faire. Tranquillement il choisit dans son petit séminaire une quarantaine de jeunes gens appartenant à des familles honorables et les fit passer au collège en octobre 1818. 11 avait ainsi en philosophie, en rhétorique et en seconde un noyau d'élèves qui lui étaient dévoués : ces écoliers, presque tous les premiers de leurs classes, forts de leurs convictions fermes, soutenus par un principal dont ils défendaient la cause, n'eurent pas de peine à faire la loi aux externes, et bientôt l'autorité de Joyez ne fut même plus discuté par les élèves ; il régna en maître absolu.
Mais ce maître savait ce qu'il devait à ses sujets ; sans marchander, il leur consacra la plus grande partie de son temps. Persuadé de la nécessité pour un principal d'être toujours présent dans la maison qu'il dirige, il abandonna son petit séminaire pour venir s'installer au collège ; dès que « la cloche excitatrice5 » a réveillé les écoliers, à cinq heures
1 A.N., F, 17, 2.811, 15 juillet 1819 et 79.002, 26 juillet 1823.
2 A.N., F, 17, 79.002, 9 septembre 1820. a A.N., F, 17, 79.002, 9 septembre 1820, * A.N., F, 17, 79.002, 3 septembre 1821.
5 Lettre de Louis Noël, 13 octobre 1822 ; Bibl. de Saint-Omer, 7.379.
et demie du matin, l'abbé Joyez est là ; c'est lui qui préside aux repas, lui qui tous les jours dit pour les élèves la messe de dix heures, lui qu'entendent dans des conférences d'instruction religieuse les élèves de philosophie, de rhétorique et de seconde : « homme de tète et de cœur, il se charge de mener ensemble le séminaire et le collège1 », et l'influence bienfaisante de son autorité « douce et ferme » ne tarde pas à se faire sentir.
Les familles, enchantées de l'ordre et du bon esprit qui régnent dans la maison, n'hésitent pas à y envoyer leurs enfants. En 1818, à la mort de Poillion, le pensionnai était presque désert ; « dès le quatrième trimestre de cette année2, la population du collège s'est subitement et considérablement accrue, et la cause de cette amélioration n'a été douteuse pour personne. Le nombre des élèves a continué à augmenter, et, en 1829, ce ne sont pas les élèves, mais l'espace qui manque. Ce ne sont plus les habitants de Saint-Omer qui, en général, éloignent d'eux leurs enfants, ce sont les habitants des villes voisines qui les amènent au collège de Saint-Omer ; il en est même qui, pour éviter une pénible séparation, sont venus résider dans cette ville qui, jusqu'alors, leur était étrangère, et aux charges de laquelle ils contribuent sans regret. » Les chiffres officiels confirment les affirmations du bureau qui, pénétré de reconnaissance, ne peut oublier que l'abbé Joyez « a ramené la prospérité dans le collège ». En 1819, quatre cents élèves suivent les cours : certaines classes sont très nombreuses 3 ; Noël constate à la rentrée de 1822 « beaucoup de nouveaux4 » dans sa classe ; quatre-vingt-dix pensionnaires, neuf demi-pensionnaires, deux cent quatorze externes, parmi lesquels cent dix-huit séminaristes, forment cette année là la population scolaire attestée par les pièces officielles. Dans la suite les chiffres restent sensiblement les mêmes5; on était loin des vingt-quatre pensionnaires de l'abbé Poillion, et des cent dix élèves qui fréquentaient l'école secondaire. Aussi avait-il fallu aménager de nouveaux locaux pour loger les nouveaux internes ; aussi avait-il fallu, malgré les
1 Lettre de M. de Ricncourl à M. Àugé. 1 A. M., dél. du four, d'adm., 8 janvier 1829.
3 60 élèves en pliilosophic, 70 en rhétorique, 80 en sixième. (II., p. 67 et 77; A.E.)
4 Lettre du 13 oclofore ; Bifol. de Saint-Omer, 7.379.
5 A. N., F, 79.002, en 1821,80 pensionnaires, 10 demi-pensionnaires, 213 externes; en 1823,81 pensionnaires, 3 demi-pensionnaires, 225 externes : en 1820, 81 pensionnaires, 3 demi-pensionnaires, 225 externes.
répugnances d'une municipalité endettée, faire d'importantes réparations. Un second dortoir, devenu indispensable, avait nécessité une dépense de 2.200 francs que la municipalité répartit péniblement sur trois budgets1.
Etait-ce seulement le nom de l'abbé Joyez qui avait attiré ces élèves au collège ? Son influence personnelle, ses nombreuses relations dans la ville, ses manières séduisantes auprès des parents avaient-elles seules contribué à amener des enfants dans une maison où l'instruction était négligée ? Les écoliers passaient-ils la plus grande partie de leur temps sur les bancs de la chapelle, comme le prétend un pamphlet de l'époque5? Sans doute on avait eu peine à introduire l'enseignement du grec3; le professeur de rhétorique en était encore dans sa classe à expliquer l'oraison dominicale4; le régent de troisième, Machart, ignorant cette langue avait du demander à être replacé en cinquième5 et l'abbé Gobert, son successeur, partageait son ignorance0; sans doute les notes du recteur constatent cette lacune dans les études. Mais Joyez n'était-il pas le premier à s'en plaindre", et devons-nous le rendre responsable de l'antipathie des Audomarois de l'époque pour la langue de Sophocle8? Au contraire, les notes du recteur pourraient nous indiquer assez clairement que jamais l'abbé Joyez ne s'était désintéressé des études et que ses efforts pour en élever le niveau avaient fini par être couronnés de quelque succès9. « Le principal de Saint-Omer, écrivait le recteur en 1823, a tout ce qu'il faut pour conserver à son collège la place très distinguée qu'il occupe dans l'opinion et dans l'Académie. Mais, mal secondé par son régent de rhétorique, il est peu secondé en général par ses autres régents, dont aucun ne peut être cité avec une grande distinction. » N'était-ce pas dégager la responsabilité de Joyez et reconnaître hautement ses talents ?
Toujours soigneux d'exciter l'émulation entre les pensionnaires, les externes et les séminaristes, il cherchait par ce moven à échauffer l'ardeur des écoliers. Il y arrivait et
1 A.M., D.M., 15 mai 1820; 2 mai 1821 ; 15 mai 1821.
2 Mémorial Artésien, 31 octobre 1830, n° 75, p. 3. Dialogue entre Judacin et Duracuire du Bouza.
3 A.N., F, 17, 79.002, 26 juillet 1823.
4 A.N., F, 17, 79.002, 9 septembre 1820.
5 A.N., F, 17, 79.003, 22 septembre 1824.
' A.N., F, 17, 2.811, 15 juillet 1819.
8 A.N., F, 17, 79.002, 26 juillet 1823.
9 A.N., F, 17, 79.002, 20 juillet 1823.
pouvait constater, en informant l'évêque que, à son ordinaire le petit séminaire remportait une bonne partie des prix1, « qu'il y avait toujours beaucoup de rivalité entre les trois espèces d'élèves qui fréquentaient le collège ». Pour mieux préparer les élèves à la classe de septième, il avait créé, sans y être obligé, un cours de huitième qui lui coûtait 800 francs par an2. Toujours prodigue de ses ressources personnelles, peu désireux de faire des économies aux dépens de renseignement, il avait, pour élever le niveau des études, fait établir pour les pensionnaires des répétitions dont il évaluait la dépense à 1.200 francs par an3. Un des premiers répétiteurs fut Louis Noël ; une courte lettre à ses parents nous indique ses fonctions'*. « Maintenant, dit-il, je suis répétiteur de quatrième ; j'ai beaucoup de plaisir à corriger des thèmes, des versions, des vers, à expliquer aux répétés les auteurs latins. Je suis loin d'être le plus vieux de ma répétition ; il y en a de grands comme des colosses... J'ai sous les yeux une version que je dois corriger sur le bavardage. »
Conformément à une circulaire rectorale5, la géographie était enseignée0, et le préfet autorisait7 la municipalité à employer une somme de 100 francs, sur le crédit des dépenses imprévues, à l'achat des sphères et cartes géographiques nécessaires à l'instruction des élèves. Dans sa séance du 23 novembre 1821 8, le bureau d'administration avait voté un projet de règlement, dans lequel il appliquait toutes les prescriptions exigées par le conseil royal de l'instruction publique9: aux premiers éléments des langues s'associaient dans les classes élémentaires l'histoire sainte, les premiers éléments de l'arithmétique et de la géographie. Les cours suivants, consacrés à l'enseignement des lettres et des sciences, embrassaient successivement la mythologie, l'histoire ancienne, celle du moyen-âge et plus spécialement l'histoire de France, les éléments des sciences naturelles, enfin la philosophie, les mathématiques et les sciences physiques. L'enseignement, comme le demandait le conseil royal, était semblable à celui qui se donnait dans les collèges royaux, et permettait d'établir
1 A.E., dossier du petit séminaire de Saint-Omer * A. M., délib. du bureau, 8 janvier 1829. 1 A. M., délib. du bureau, 8 janvier 1829.
4 Sans date, bibl. de Saint-Ômer, 7.371).
5 Du 11 octobre 1820.
1 A. M., CM., 25 octobre 1820.
7 A. M., 1 janvier 1821.
8 A. M., recteur au bureau, lor octobre 1821. '•' Dans la séance du 1 septembre.
des comparaisons entre les maîtres et les élèves des différents établissements placés sous la surveillance de l'université.
En même temps, avec la fermeté qui était le fond même de son caractère, l'abbé Joyez maintenait la discipline, que son prédécesseur avait trop souvent oubliée ; dur pour lui-même, il l'était aussi pour les autres. Impitoyablement, il signalait ceux des régents qui, comme Gobert, étaient incapables de maintenir l'ordre dans leurs cours1. La lâcbe cependant devait être souvent pénible, dans des classes de soixante, soixantedix et même quatre-vingts élèves, avec des jeunes gens de conditions sociales très différentes, d'âges très variables : c'est ainsi qu'en 1819, il y avait en sixième des élèves de dix-sept, dix-neuf et vingt ans ; en septième même, on trouvait parmi les séminaristes deux jeunes gens de seize ans"2. Comment pouvait-on leur appliquer les mêmes méthodes de discipline qu'à leurs camarades plus jeunes ? Joyez cependant exigeait des régents d'être les maîtres de leurs classes, comme il l'était de son collège. Les règlements sur les congés étaient exécutés avec la plus grande exactitude et le maire pouvait assurer au recteur3 que les abus dont se plaignait la commission d'instruction publique n'avaient point lieu à Saint-Omer. Seuls, les congés consacrés par l'usage et autorisés par une longue possession avaient été maintenus : sans jamais se laisser influencer par les vœux des élèves, Joyez n'avait conservé comme vacances extraordinaires que le jour de la saint Nicolas, le lundi et le mardi gras, le lundi de la fêle de saint Orner, c'està-dire des congés dont la suppression aurait paru pénible non seulement aux jeunes gens, mais encore à leurs familles.
Joyez en effet reconnaissait l'utilité des récréations : pour donner aux écoliers plus d'espace pour leurs jeux, il n'avait pas hésité à prendre sur ce qui lui appartenait. Jusqu'alors, les produits du jardin étaient la propriété du principal, et l'entrée en était rigoureusement interdite aux élèves. Mais comme les internes n'avaient, pour prendre l'air, que des cours trop peu spacieuses, l'abbé Joyez avait consenti au sacrifice d'une partie de sa propriété *. La moitié du jardin, ainsi que la terrasse qui le séparait du bâtiment avait été mise à la disposition des pensionnaires; une haie morte protégeait les fruits et les légumes cultivés dans l'autre partie, et assurait au principal et aux professeurs, ainsi qu'aux élèves malades
2 V. Guillemant, Histoire du petit séminaire.
3 A.M., CM., 23 mars 1819.
4 A. M., délib. du bureau, 8 janvier 1829.
ou convalescents, un lieu de promenade. A en juger par les lettres de Louis Noël, l'autorité n'avait pas banni la bonne humeur des murs du collège ' : « pendant la récréation, on y était d'une gaîté folle ; on avait une vessie enveloppée de cuir et bien gonflée de vent. Voilà ce qui faisait courir tout le monde; on se jetait, on se précipitait, on frappait à coups de pieds, à coups de poings ; on se bousculait, on tombait, on se ramassait, on faisait voler le ballon, on suait, on était content ». La santé physique des écoliers était le plus sur garant de leur santé morale, et c'est gaîment que plusieurs prenaient l'internat - : « on vole au réfectoire. De vastes cruches pleines d'eau blanche et souvent brûlée s'élèvent magnifiquement au milieu d'une table huileuse » ; à l'une d'elles, Louis Noël « sert ceux qui sont sous ses domaines gastronomiques et
La cruche au large ventre est vide en un instant.
Chacun trempe dans sa jatte un énorme morceau de pain qu'il dévore sans cérémonie...; personne ne se fait prier ».
Les jours de congé, les pensionnaires vont s'ébattre à Saint-Martin-au-Laërt, dans la propriété de la Blanche-Tour que le principal a achetée pour eux. Parfois même, l'abbé Joyez procure à ses élèves des distractions dont ils font à leurs parents un récit charmant dans son enthousiasme naïf. On sent chez les jeunes écoliers de l'époque une fraîcheur de sentiments que nos élèves d'aujourd'hui ont presque tous perdue ; leur esprit critique est peut-être plus développé, mais, comme dit le moraliste, le plaisir de la critique ne les prive-t-il pas de certaines jouissances qui leur paraîtraient indignes de leur maturité trop précoce? En 182."), l'abbé Joyez a dirigé une promenade du collège à Bergue et voici la façon dont un jeune élève de quatrième raconte l'excursion3 : « Télégraphe Journal du 2 juin 1825. Nous sommes sortis de la ville à quatre heures précises. Nous nous sommes ensuite embarqués, les collégiens sur un vaisseau et nous sur un autre. Nous sommes partis du Haut-Pont au son de la musique. Le long de la route, musique, chants, élans royalistes, telles ont élé nos occupations. Nous sommes arrivés au beau pays de Bergue à dix heures et demie. Nous avons parcouru les principaux monuments du pays. Nous avons dîné ensuite à l'hôtel
1 VA octobre 1822. Bibl. de Saint-Omcr, 7.379.
'2 Lettre de Louis Noël, 13 octobre 1822.
3 Henri Blin, de Bernieules, lils de Blin-Joyez, neveu du principal,
alors élève du petit séminaire; il mourut phtisique en avril 1829, alors
qu'il faisait sa philosophie à Saint-Stanislas. Lettres communiquées par
M"* Lai lésion.
de ville. Le diner fui suivi d'un concert qui dura jusqu'à deux heures. Parmi les personnes qui vinrent assister à notre festin et à notre concert, se faisaient remarquer des capitaines et des aumôniers. Nous sommes partis ensuite avec la musique de la garde nationale de cette ville, musique qui est fort belle. Nous avons été voir l'oiseau (car c'était la ducasse); nous avons mis à la voile à trois heures et demie; nous sommes arrivés à onze heures à Saint-Omer, car il y a huit heures. La musique des collégiens consistait en grosse caisse, trombone, timbales, flûte, fifre, bonnet de turque etc.Nousavonseu bien du plaisir. » L'année précédente1, c'était une représentation d'Athalie que le jeune paysan, peu habitué à de pareilles splendeurs, racontait avec le même émerveillement naïf et presque lyrique: « Cher frère, ne pouvant jouer la pièce au collège le jour de la nouvelle année, à cause que les externes et quelques pensionnaires étaient allés en vacances, on l'a jouée le jour de l'Epiphanie, à cinq heures et demie du soir. On l'a jouée dans le grenier du collège. 11 y avait une jolie musique, un théâtre superbe, pouvant contenir quarante personnes, mais très bien orné. Il y avait une colonne au milieu du théâtre où l'on avait fait un trône. Il y avait surtout une jolie toile qu'on élevait à chaque acte. On avait très bien caché la pièce, de sorte que très peu de personnes le savaient. Je n'ai appris çà, que l'on devait jouer, qu'en y allant. Il y avait bien des bourgeois, et on voyait très bien. Un superbe lustre brillait. D'abord on joua un air de musique admirable, ensuite viennent les compliments, et puis après un air de musique, ensuite arrive le moment ; la superbe toile s'élève, et que vois-je paraître... le fameux Abner avec un vénérable vieillard qui avait une barbe blanche qui flottait sur sa poitrine, enfin Joad. A ce début, vous voyez bien ce que l'on a joué, la superbe pièce d'Athalie. Elle a été assez bien jouée ; Noël faisait Joad, Auguez Athalie ; ils étaient tous richement habillés, surtout Auguez. Legros de Boulogne faisait Abner ; Bouquillon faisait Mathan, il avait une fameuse barbe; Scribot, confident d'Athalie et de Mathan, Ami de Guînes jouait le rôle de Acarias, Deneuville Zachaiïe et Blœme Salonith (les deux enfants) et le fils de M. Gaddblé, premier adjoint de Saint- Omer, Eliacin. Ça été lui qui a mieux joué ; il tirait les larmes des spectateurs par ses réponses ingénues et tendres ; il y avait beaucoup de lévites et de gardes, enfin il y avait une belle couronne pour Eliacin et un beau trône. Çà a été superbe. On espère qu'on la jouera de nouveau aux
1 Lcltrc de H. Blin, 5 janvier 1821.
grandes vacances. Qu'il y eut de belles scènes ! Noël a dit après cela un compliment fort flatteur pour Mr Joyez : tel est le petit récit de cette pièce. »
Le principal aurait voulu jouir auprès des régents de l'autorité et de la popularité qu'il s'était acquises auprès de ses élèves du collège et du petit séminaire. Mais de ce côté la lutte fut plus longue et la résistance plus vive. Quelques mois ne suffirent pas à Joyez pour assurer solidement son autorité. Avec une ténacité volontaire, avec une fermeté extraordinaire, il engagea courageusement la lutte contre les professeurs qu'il sentait hostiles ou incapables; peu à peu, à mesure des vacances, qu'il provoquait parfois, il plaçait dans le collège des hommes à sa dévotion; il renouvelait ainsi avec les maîtres ce qu'il avait fait en octobre 1818 avec les élèves; et, en 1829, il était à peu près sûr d'un personnel qui, ou n'osait plus protester contre l'autorité du principal, ou lui était dévoué corps et âme. Cleuet aurait pu être pour Joyez un rival dangereux : ancien confident de Poillion, son suppléant pendant sa dernière maladie, il avait failli à deux, reprises, en 1813 et en 1818, devenir le chef du collège. Mais le brave Cleuet était trop modeste pour avoir d'autre ambition que de faire consciencieusement sa classe de cinquième. La mort emporta d'ailleurs bientôt ce régent l auquel l'abbé Joyez avait facilement pardonné d'avoir voulu, peut-être malgré lui, prendre sa place. De plus c'était un prêtre, et Joyez <?. qui voyait avec chagrin que l'enseignement public n'était pas exclusivement confié à des ecclésiastiques * s comptait sur les quatre régents qui portaient la soutane pour l'aider a modeler suivant son idéal l'esprit des élèves.
Aussi jouirent-ils, grâce au principal, des faveurs de l'administration. Hollet, en seconde, avait de fâcheuses distractions, mais on lui trouvait assez de moyens3. Dallongeville*, choisi en 1819 sur la recommandation de Joyez, montait de septième en sixième à la mort de Cleuet"' ; eu 1819 il était même nommé en quatrième1'. L'abbé Gobert remplaçait en
1 A.N., F, 17, 79.002, séance du bureau, 12 mai 1821. On proposait de faire monter en 5", Cadart el de le remplacer dans sa classe .le 6«, par Dallongeville. Ilacol, Veneur et Blanehart qui bégayait, étaient proposés pour la 7*.
- A N., F, 17, 79.002, 3 septembre 1821.
3 A.N., F, 17, 2.811, 15 juillet 1819.
i François-Josepb, né à VVismcs en 1796, bachelier en 1819, maître d'études en 1818; successivement régent de 7", 6», 5», 1" et :>e, devint aumônier du collège royal en 1845.
c A.N., F, 17, 79.001, 4 mars 1829, au moment de la mise à la retraite de Gobert.
1821» dans la classe de troisième Machart, que son ignorance du grec rendait incapable d'occuper celle chaire. Cependant, lorsque déjà il avait un personnel à sa dévotion, le principal, lui trouvant peu de capacités et de zèle, lui reprochant de ne pas savoir de grec et de tenir mal sa classe-} demandait2 sa mise à la retraite, et ne conseillait à patienter encore un an que s'il n'y avait plus dans la caisse des retraites de fonds disponibles.
Mais ce lurent les laïcs surtout qui éprouvèrent la rigueur un peu brutale de l'abbé Joyez. Sans parler de Machart que Ton rappelait à plus d'exactitude dans l'exercice de ses fonctions3, et que l'on obligea à abandonner la classe de troisième pour reprendre en cinquième ses anciennes fonctions4, Guisselin, suspect de trop d'attaches avec l'ancien régime, fut la victime contre laquelle s'acharna le principal. Le malheureux avait cinquante-cinq ans ; il était marié, père de plusieurs enfants ; depuis près de trente ans attaché à l'enseignement, il avait à Saint-Omer des intérêts qui lui interdisaient de quitter la ville5. Joyez mène contre lui une véritable campagne ; il gagne à ses idées le bureau d'administration, l'évêque et le recteur ; et les notes les plus malveillantes s'accumulent dans le dossier de Guisselin. C'est un professeur sans talents'5, le public commence à s'en apercevoir et à s'en plaindre ; les administrateurs en conviennent. Plutôt homme d'affaires qu'homme de lettres7, il ne donne pas assez de soins aux études et s'occupe trop de répétitions dans la ville8. Tout serait pour le mieux dans le collège, si deux classes ne venaient interrompre une suite de professeurs dignes de coopérer à l'amélioration de l'enseignement. La rhétorique ferait acte de justice de présenter sa démission, la troisième de solliciter son changement'1. Mais on ne peut compter sur aucune de ces déterminations Le recteur, qui partage l'opinion du principal, ne trouve pas le moyen de débarrasser le collège de ces maîtres discordants ; l'âge de Guisselin, ses années de services rendent difficile une mesure de rigueur contre lui ; ses
1 A.N., F, 17, 79.003, 22 septembre 1824.
3 A.N., F, 17, 2.811, 15 juillet 1819.
4 A.X., F, 17, 79.003, 22 septembre 1824.
5 A.N., F, 17, 79.002, 3 septembre 1821. 11 A.N., F, 17, 2.811, 15 juillet 1819.
' A.N., F, 17, 79.002, 9 septembre 1820.
* A.D., C, l'évêque en réponse à une enquête de Frayssinous, 17 juillet 1822.
» A. M., lettre du recteur, 18 mai 1821, n° 3.233.
attaches à Saint- Orner rendent son déplacement presque impossible. Et Taranget se contente de bonnes paroles : « le bien, dit-il, est très souvent le secret de l'avenir ; l'avenir nous dira peut-être son secret, et le hasard peut-être nous servira mieux que les calculs même de la sagesse et de la prévoyance ». Ces aphorismes de la sagesse antique ne suffisent pas à l'esprit essentiellement pratique de Joyez ; Taranget ne peut rien pour le débarrasser d'un régent qui le gêne ; il s'adresse au grandmaître de l'université : une première fois, il l'avise par une note confidentielle de la situation de Guisselin1 ; l'année suivante, il renouvelle sa démarche auprès de l'évêque d'Hermopolis- ; de nouveau, il lui signale « .l'état de souffrance et presque de nullité où se trouve la classe de rhétorique » ; il manifeste son désir que « le régent de celte classe qui a trentequatre ans d'exercices, soit mis à la retraite ». Et il ne cesse ses attaques que lorsque Guisselin, fatigué de la lutte, prévenu peut-être que Taranget a reçu l'ordre d'aviser aux moyens de nommer un autre régent de rhétorique3, parait disposer à demander sa retraite4. ((Toutes ces instances n'avaient-elles pour motif que l'intérêt de l'établissement? » l'évêque d'Hermopolis en était persuadé5. Nous pouvons nous demander si Joyez, sans cependant oublier l'utilité générale du collège, ne profitait pas de la faiblesse de certains régents pour les remplacer par des maîtres dont il était sur.
On pourrait le croire, à voir le soin avec lequel il place au collège ceux dont il connaît le dévouement à sa cause. Inspirateur de toutes les décisions du bureau d'administration, il profite du droit qu'avaient les membres du conseil de présenter des candidats, pour faire désigner ceux qui lui agréent personnellement. Aussi le bureau prétend-il conserver dans toute sa plénitude cette prérogative utile surtout à l'abbé .lovez. En 1829, n'ayant pas été prévenu en temps du départ du professeur de philosophie, il n'a pu proposer un candidat au choix du principal; le maire s'en plaint amèrement au recteur6: après lui avoir montré l'avantage qu'il aurait à s'épargner « quelques-uns de ces petits embarras qui accompagnent toujours le travail des mutations », il ajoute : <x je saisis celte occasion pour -vous faire connaître, M. le Recteur, que le bu-
1 Septembre 1823.
2 A.N., F, 17, 79.002, 1"'- juillet 1824.
4 A.N., F, 17, 79.003, 1821-25 ; il Fut remplacé par Aignant, ancien régent de rhétorique à Evreux et ;i Troyes, suppléant de Rollet en seconde.
5 A.N., F, 17, 79.002, réponse à Joyez.
6 A. M., CM., 16 octobre 1820.
reau d'administration, qui s'efforce par son zèle et de tous ses moyens de concourir à la prospérité de notre beau collège, tient beaucoup à être à même d'y contribuer puissamment, en faisant le choix des candidats qui doivent vous être présentés pour occuper les chaires à vaquer. Veuillez, je vous prie, nous tenir au courant des vacances qui pourraient avoir lieu et croire au désir très empressé que nous mettrons toujours à seconder les vues du gouvernement qui dans sa sollicitude veut donner à nos enfants une éducation essentiellement religieuse et monarchique pour en former des hommes utiles à leur pays et à leur famille ». Toutes ces belles phrases cachent le désir de pouvoir laisser à l'abbé Joyez la possibilité de se créer un personnel de son choix.
Les faits viennent confirmer cette hypothèse, et le désir d'avoir des régents dont le principal soit le maître vénéré, dicte au bureau presque toutes ses propositions. L'abbé Dehée, nommé en seconde lorsque, après le départ de Guisselin, Aignant prend la chaire de rhétorique j est « le chronographisle, auteur de la sublime pièce de vers faite à l'occasion de la prise d'Alger » que raille assez lourdement un pamphlet du Mémorial Artésien -. Hacot, régent de septième, ayant été révoqué par arrêté du recteur 3, Hauquet le remplace 4; passé en sixième 5, puis en cinquième 6, il devait, après la révolution, donner à son protecteur une dernière preuve de son dévouement aux Bourbons en refusant de prêter serment au nouveau gouvernement. Les deux abbés Dumetz, successivement titulaires de la chaire de philosophie après le départ de Poiret 7 étaient des amis personnels de Joyez, et l'un d'eux fut même son successeur à la tête du collège Saint-Berlin. Crèvecœur n'avait aucun titre; il terminait à peine ses études que déjà Joyez l'initiait aux détails de l'administration, aux secrets de l'éducation, à l'habitude de la vie régulière pour en faire plus tard son collaborateur. D'abord maître d'études, il était choisi, en 1829 comme régent de septième 8. Joyez voulait plus encore :
s 16 septembre 1830, n° 62, p. 4. Lettre de l'empereur de la Chine à M. l'abbé X... ex-principal du collège de X...
3 A.M., CM., 19 janvier 1825.
4 A.N., F, 17, 79.003, 21 février 1825.
5 A.N., F, 17, 79.004, 4 mars 1829.
7 A.N., F, 17, 79.003 et 79.004, 9 février 1829.
8 A.N., F, 17, 79.004, 4 mars 1829. Plus tard Joyez devait l'associera la fondation de la Société Saint-Bertin (1834), et lui confier la direction du collège de Marcq (1840).
six mois plus tard, le bureau sollicitait sa nomination à l'emploi de sous-principal ; les motifs développés dans la délibération prouvaient la nécessité de ce nouveau fonctionnaire ; en même temps, on demandait pour lui le diplôme de bachelier1. Mais cette fois le principal demandait trop : le Conseil royal décida 2 qu'il n'était possible d'accueillir ni l'une ni l'autre des deux propositions; pour le grade, on ne pouvait l'accorder sans dispense qu'à des personnes qui remplissaient depuis dix ans au moins des fonctions auxquelles le grade était attaché; telles n'étaient pas les fonctions de maître d'études, les seules que Crèvecœur avait remplies jusqu'alors. Pour la demande du titre de sous-priucipal, le conseil jugea que cette place ne pouvait exister au collège de Saint-Omer, puisqu'il ne se trouvait sur le budget de l'établissement aucune somme destinée à la rétribuer, et que la personne qui y serait nommée, ne devant avoir que le traitement qu'il plairait au principal de lui accorder, ne serait de fait qu'un maître d'études. En outre il avait paru, en ce qui concernait Crèvecœur, qu'il ne pouvait, même pourvu du grade de bachelier, passer brusquement des fonctions de simple maître d'études à celles de sous-principal, ce qui le placerait au-dessus des régents.
Cet échec confirma l'abbé Joyez dans la prudence qu'il avait su montrer dans certaines circonstances : lorsque Leprêtre, après le départ des Jésuites et la fermeture de Saint-Acheul, avait sollicité du principal un emploi quelconque dans son collège, celui-ci, malgré le désir de s'associer un homme dont il connaissait les principes, n'avait pas osé lui ouvrir les portes de sa maison et lui avait conseillé de temporiser3. Bien d'autres d'ailleurs servaient ses intérêts dans rétablissement; c'était Dazin, le frère de l'économe du grand séminaire d'Arras, Delambre qui plus tard accompagna Joyez à Saint-Bertin ; Pierre Pauchet qui, d'abord chargé de faire les notes et les bordereaux, devait devenir économe du collège de Lille, lorsque Poiret en devint principal; en un mot, c'étaient «. tous ces hommes de Joyez1 », dont les révolutionnaires de 1830 signalaient avec mépris les opinions réactionnaires, « ces machines à faire de l'ordre », sons les doigts habiles d'un principal, avec lesquelles, après la révolution, Aignant ne pouvait, sans se compromettre, entretenir
1 A. M., CM., 7 novembre 1829.
2 A. M., lettre du recteur, 13 janvier 1830, n° 87.
3 Lettre de Joyez, 17 juillet 1828.
4 Mémorial Artésien, 7 octobre 1830, n° 68, p. 7. M. le principal du collège passé et M. le principal du collège présent.
des rapports suivis, ces oulils dociles qui, habilement maniés, avaient donné au collège « la teinte » légitimiste et catholique qu'avait voulu lui garder un des plus fermes soutiens du trône et de l'autel.
Elever les jeunes gens dans l'amour de Dieu et du roi, en faire de bons catholiques et d'ardents défenseurs de la monarchie, tel semble en effet avoir été le but constant poursuivi par Joyez. Le succès couronna ses efforts : en même temps qu'un ardent foyer de légitimisme, le collège devint à celte époque un véritable séminaire, pépinière de prêtres pour tout le diocèse.
Le 14 avril 1824, l'évêque d'Hermopolis, grand-maître de l'université, rappelait aux principaux que « les enfants qu'on leur confiait étaient à leur roi1 ». La recommandation était inutile pour l'abbé Joyez, qui n'avait jamais perdu de vue le culte dû au roi légitime et qui soigneusement saisissait toutes les occasions d'échauffer dans le cœur de ses élèves l'amour des Bourbons. En 1823, les élèves2, à l'exemple de toute la France, se réjouissent de la campagne glorieuse que vient de faire en Espagne l'armée commandée par un illustre et digne descendant du grand Henri. Voulant exprimer la joie que leur cœur éprouve dans cette mémorable circonstance, les rhétoriciens sont venus présenter au maire deux pièces de vers, une ode française et une pièce de vers latins, qui renferment l'expression de leurs sentiments communs à ceux de leurs camarades. Le recteur3 applaudit au zèle et au talent des deux poètes qui ont cédé à l'immortelle inspiration du sujet ; il les félicite « d'avoir senti l'événement qui vient de raffermir les trônes, de rasseoir la civilisation sur les bases éternelles de la légitimité, et de rendre aux peuples longtemps contrislés la sécurité et le repos ». Le duc d'Angoulême a appuyé la demande de quelques jours de congé faite par les écoliers, et Taranget, tout en se demandant si ce n'est pas une prévarication qu'on l'invite à consacrer, ne peut résister à une pareille supplique4.
Le respect pour tout ce qui touche à la personne royale est devenu tellement naturel chez les élèves, qu'un préfet qui a approché le roi est pour eux chose sacrée ; c'est avec une sorte de vénération religieuse qu'ils en parlent5 : « Je l'ai vu,
1 A. M., ordonnance royale du 8 avril, communiquée le 12 mai par le recteur.
2 A. M., CM., 11 décembre.
3 A. M., CM., 22 décembre.
4 II y eut vacances du lendemain de Noël au 2 janvier.
5 Lettre de H. Blin, 25 octobre 1824.
écrit Henri Blin à ses parents, oui je l'ai vu... et mon cœur a été content. J'ai vu celui qui défend les intérêts du peuple ; j'ai vu celui qui a reçu de Louis XVIII quelques jours avant sa mort un témoignage de la confiance qu'il lui portait ;... j'ai vu celui qui veut notre bonheur, celui sur la sollicitude duquel nous pouvons compter, j'ai vu ce grand politique, j'ai vu cet homme de lettres, j'ai vu ce brave chrétien,... j'ai vu enfin... le vicomte Blin de Bourdon. » Sept ou huit séminaristes, autant de collégiens sont allés le complimenter à l'hôtel du Canon d'Or, lors de son passage à Saint-Omer. La classe à cette occasion s'est terminée à trois heures ; Noël du collège et Caron de Bilques lui ont présenté les vœux de leurs camarades. Le lendemain, après la classe du matin on fait monter tous les élèves dans le corridor du premier dortoir; on les range de chaque côté, on leur annonce la visite du préfet. Au son des deux cloches collégiales, aux applaudissements des écoliers, le vicomte Blin de Bourdon, en grande tenue, entre, précédé du principal en robe, escorté du maire ceint de son écharpe et du sous-préfet en uniforme. Pour tous, il a de bonnes paroles, souhaitant bon courage au petit Narcisse Halluin, encourageant Boulet, un ancien serviteur de la garde, déclarant se croire au milieu de sa famille, et mettant le comble à ses bontés en accordant un jour de congé, tandis qu'éclatent les cris enthousiastes des assistants.
Charles X est aussi populaire que Louis XVIII ; le collège en effet est devenu « le centre du royalisme1 » à Saint-Omer et la fête du roi y est célébrée avec une pompe extraordinaire pour l'époque-. Le buste de Charles X, entouré de drapeaux, de trophées et d'armoiries, domine la table des maîtres. A midi commence le « festin royal » ; il y a « premier mets, second mets, etc.. » Au dessert, Henri Blin entonne une pièce de vers, mise en musique par Levif. Lemaire, en bouffon de Henri IV, chante, au milieu des applaudissements, plusieurs couplets en l'honneur du roi. On * trinque en vin » : après les vêpres, on va assister sur l'esplanade au dîner des soldats; le soir, après le feu d'artifice, on parcourt la ville au cri de vive le roi. Et lorsqu'ils rentrent au dortoir à onze heures et demie, la tête pleine encore de la musique « qui a toujours été », les yeux éblouis des soleils et des fusées, la voix cassée d'avoir crié, les jeunes élèves sentent grandir leur reconnaissance pour un roi qui leur a procuré un jour de congé. Le lendemain, tandis que deux a navires » emportent jusqu'à Bergue collégiens et
1 Lettre de II. Blin, 2 juin 1825.
2 Lettre de IL Blin, 2 juin 1825,
séminaristes, les vastes plaines de la Flandre retentissent de leurs chants patriotiques et de leurs élans royalistes1.
Aussi, lors de son voyage à Saint-Omcr, Charles X ne manque pas de visiter un collège, où il compte tant d'ardents partisans, tant de zélés défenseurs. Malheureusement2, on était en vacances; le collège était vide, et l'on avait pu facilement y loger les gardes du corps. Presque tous les élèves étaient retournés chez eux; cependant l'abbé Joyez parvient à en réunir une centaine et il fait à Sa Majesté une réception digne d'elle, digne des sentiments que nourrissent pour elle tous les habitants de la maison. A l'entrée de la rue, qui a été soigneusement sablée, s'élève un arc de verdure ; des colonnes entourées de torsades et de feuillage forment une galerie dans la première cour. A la porte du collège, le préfet présente au roi les administrateurs, le principal et les régents qui lui expriment leurs sentiments d'amour, de respect et de reconnaissance. Puis un élève de philosophie, Van Troyen, s'avance, et avec la permission de Charles X, il le complimente en ces termes :
La voix de vos enfants voudrait se faire entendre. Mais pour vous céfébrer il faut trop de savoir, Et si nous vous aimons de l'amour le plus tendre, C'est que pour vous aimer, il suffit de vous voir.
« C'est bien, mes chers enfants, répond le roi, continuez dans vos bons sentiments. »
Et aux acclamations enthousiastes, au cri répété de : vive le roi, le cortège, suivi des élèves, pénètre dans le collège. Le long des corridors couverts de tentures, ornés de guirlandes et de fleurs, au-dessus des portes brillent en lettres d'or des inscriptions flatteuses pour le roi, des chronogrammes célébrant sa présence à Saint-Omer, et destinés à en perpétuer la mémoire. Le professeur de poésie a invoqué pour l'inspirer, les muses françaises et latines :
On nous enseigne ici le respect de nos rois, Mais du roi que la France adore Contempler les traits une fois, C'est être mieux instruit encore
rappelle heureusement « la teinte royaliste » que l'abbé Joyez a su donner à son collège.
1 Henri Blin, Télégraphe-Journal, 2 juin 1825.
* V. Feuille de Saint-Omer, 22 septembre 1827, n° 1.119, et Relation artésienne du voyage du Roi par M. X. (Seneca juge-adjoint au Tribunal de Saint-Omer), p. 21,
Il se nommait d'Artois ! Montrons à ce bon Prince Que nous sommes toujours sa fidèle province
affirme les sentiments légitimistes du pays tout entier. Le jeune prince n'est pas oublié :
Quel est donc ce héros près du Roi ? — C'est son fils. Qu'a-t-il lait pour ce nom ? — Demandez à Cadix.
Enfin, à limitation des Jésuites, l'abbé Dehée a trouvé moyen de rappeler la date de cette heureuse journée :
CaroLVs AVDoMaropolI Castra VIsVrVs GaVDete, CIVes, Mœiila reX oCCVpat.
Le roi, guidé dans sa visite par l'abbé Joyez, lui adresse des félicitations sur l'excellence des principes et des leçons que reçoivent les élèves, sur la prospérité et l'accroissement du collège. Enfin, il parvient à la chapelle où il entend le Domine salvum et l'oremus. Charles X examine avec intérêt le beau monument que la municipalité se prépare à rendre au culte ; et, pour témoigner le plaisir d'en voir commencer la restauration, il donne généreusement 2.000 francs pour y contribuer.
Ce don fut particulièrement agréable à l'abbé Joyez pour qui « la religion était vraiment la base de l'éducation » et qui s'était efforcé, malgré toutes les difficultés, de rendre à la chapelle et au culte la splendeur que leur avaient jadis donnée les Jésuites : sans voir toujours très nettement la différence qui séparait les deux maisons dont il était le chef, il avait transformé le collège en véritable séminaire; il l'avait «jésuite1 » comme disaient plus tard ses ennemis ; il en avait fait une « pépinière jésuitique2 » dans laquelle « on inculquait à la jeunesse les maximes les plus louables de la Société ». Sous ces exagérations de langage, il faut reconnaître la vérité de certains faits.
Le matin, à peine descendus du dortoir, les pensionnaires se rendent à la chapelle pour y faire une demi-heure d'oraison mentale3. Pour permettre aux externes d'y assister, la messe quotidienne a été reportée à dix heures, après la classe du matin ; pour lui donner plus de solennité, c'est le principal
1 Mémorial Artésien, 31 octobre 1830, n° 75, p. 3. Dialogue outre Judacin et Duracuire du Bouza.
2 Mémorial Artésien, 7 octobre 1830, iv 68, p. 7. M. le principal du collège passé.
:j Lettres de Louis Noël, 13 octobre 1822.
qui, le plus souvent, officie lui-même. Dans les classes supérieures, il s'est réservé le cours d'instruction religieuse1. Le dimanche, tous doivent assister à tous les offices, messe, vêpres et instruction2, et des motifs très graves peuvent seuls exempter de ces devoirs religieux que l'on considère comme essentiels à l'éducation. La surveillance de Joyçz s'exerce sur tout et sur tous : aucune lettre ne peut pénétrer dans la maison ni en sortir, sans être soumise « à la douane censoriale3 », et les internes ne peuvent pas causer librement, même avec leurs parents. Lorsque leurs sentiments de famille lui semblent s'exprimer d'une manière trop passionnée, le principal adresse au fils trop tendre des remontrances qui ne le sont pas assez, mais dont certains cependant se moquent4. Les auteurs classiques sont soumis, eux aussi, a la censure du principal, et, s'il faut en croire certains pamphlets, Boileau et Voltaire ont été expulsés du collège ; Fénelon lui-même « a été mutilé et refondu dans le creuset du jésuitisme5». L'abbé Joyez aime à « se déchaîner contre l'élite de la littérature française, à traîner dans la fange la mémoire de ceux-là mêmes que le Panthéon a reçus depuis avec orgueil dans ses caveaux longtemps vides S. Aussi, de <l l'atelier de philosophie de la manufacture de l'abbé Joyez7 » sortent de nombreuses recrues pour le grand séminaire d'Arras8. En août 1824, sur dix-sept élèves qui finissent leur philosophie, huit sont admis en théologie ; en 1826, quinze élèves du grand séminaire viennent du collège de Saint- Omer ; en 1829, trente-trois se destinent à l'état ecclésiastique. La progression est sensible et prouve que les efforts du principal n'étaient pas demeurés sans effet.
Avec le zèle ardent de ses convictions fortes, il ne néglige rien pour développer chez les enfants qu'on lui confie les sentiments religieux, pour réchauffer des vocations qui se seraient peut-être éteintes dans un autre milieu, pour en susciter de nouvelles. En 1819, par une ordonnance royale du 25 décembre, la ville de Saint- Orner avait enfin obtenu9 de ne plus contribuer à l'entretien de bourses communales au
1 V. abbé Guillemant, Histoire du pelit séminaire d'Arras.
2 A. M., CM., 24 octobre 1820.
3 Lettres de Louis Noël.
4 Par exemple Louis Noël «je ris de la bonhomie de M. le principal qui trouvait ma dernière lettre trop brûlante ».
5 Mémorial Artésien, n° 70, p. 4.
6 Mémorial Artésien, 7 octobre 1830, n° G8, p. 7. 1 Mémorial Artésien, n° 140.
8 V. abbé Guillemant, op. cit.
9 V. toutes les démarches laites à l'époque de Poiliion, ch. XL
lycée d'Amiens ; un membre du conseil municipal 1, sans doute inspiré par Joyez, Dauglure, propose dans son rapport pour le budget de 1822 non seulement la création de trois bourses au collège communal, mais en même temps l'établissement de trois bourses au séminaire épiscopal et de trois autres au petit séminaire* Aussi, lorsque le conseil déclarait que « procurer une éducation généreuse, une instruction étendue à des enfants sortis dune classe peu fortunée, mais qui s'en montreraient dignes, c'était nécessairement multiplier les liens qui doivent de pins en plus attacher tous les membres de la grande famille au chef auguste qui la gouverne », lorsqu'il proclamait que « ces bourses ou portions de bourse accordées au concours, auraient l'avantage de mettre en évidence d'heureuses dispositions que souvent la mauvaise fortune empêche de paraître au grand jour, et de donner ainsi des sujets précieux pour toutes les classes de la société », on sent quels mobiles politiques et religieux dictaient aux membres du conseil une pareille décision. Cependant on se contenta- de former quelques bons légitimistes de plus, et sept bourses furent réservées au collège seul et données au concours par un jury composé de délégués du conseil municipal.
Mais même au collège, Joyez savait saisir toutes les occasions de développer les sentiments religieux des écoliers. Mu1 de Cheverus, archevêque de Bordeaux, appelé comme témoin à Saint-Omer, descend au collège ; le principal ne se contente pas de mettre à sa disposition un salon magnifiquement meublé ; il lui présente ses élèves 3. L'archevêque parcourt la maison ; Bailly le complimente assez mal d'ailleurs, mais Monseigneur répond avec une affection toute paternelle. 11 s'entretient avec les écoliers, les séduit par sa douceur, son affabilité, sa science, et le dimanche, dans la chapelle, il adresse une allocution familière aux jeunes gens. Pendant le carême de 1824 4, c'est à l'abbé Bridait que Joyez offre l'hospitalité dans sa maison ; « cet homme de Dieu, ee saint » doit subir une opération douloureuse ; il faut le veiller, cl ce sont les élèves du collège qui se disputent cet honneur. Au milieu de ses souffrances, le missionnaire exhorte ses jeunes garde-malade, il les confesse ; et, lorsque le vendredi de la Passion, pris d'une défaillance en chaire, il meurt presque
1 A. M., D.M., 1.") mai 1821.
s A M., D.M., 10 ;ioùl 1821.
3 Lettre de Lefebvre à son cousin Henri Blin, 3 mars.
4 Communique à M. le chanoine Guillemant par M- Depolter
dans la cathédrale, c'est une consternation dans tout le collège : on baise les mains du vénérable abbé ; on lui coupe des mèches de cheveux comme à un saint, et le dimanche de Pâques, tous tiennent à communier pour témoigner leur vénération pour celui qui venait de mourir. Un rhétoricien compose môme des vers pour orner le portrait que Joyez a fait faire de l'abbé Bridait. Le jour de la bénédiction de la chapelle, l'évêque d' Auras visite les collégiens qui le complimentent en alexandrins et le saluent de leurs vivat in sélénium1. Parfois aussi le zèle religieux du principal se heurte à des difficultés. Malgré les convictions des membres du bureau, il rencontre chez eux des oppositions, mais rien ne l'arrête. Sûr du but qu'il veut atteindre, il surmonte tous les obstacles; il continue à réchauffer la tiédeur de certains par les retraites qu'il fait prêcher aux pensionnaires. En 1820, Joyez a fait venir un prédicateur étranger au diocèse, le P. Charles, et, sans consulter le bureau d'administration, il a fait donner une retraite aux internes; les classes continuent régulièrement pour les externes, tandis que leurs camarades sont soumis au régime singulièrement fatigant de quatre sermons par jour, il y a déjà deux ou trois jours que les pensionnaires ne quittent plus la chapelle et ne paraissent plus en classe, lorsqu'un membre du bureau s'avise que l'abbé Joyez dépasse peut-être les bornes de son pouvoir. Ce qui concerne le spirituel le reearde-t-il seul ? Le collège ne renferme-l-il pas assez d'ecclésiastiques instruits, Saint-Omer assez de prêtres éclairés, jouissant de l'estime de leurs concitoyens, pour qu'on n'aille pas chercher en dehors du département un prêtre étranger? Le bureau veut faire acte d'autorité ; il s'assemble le 23 octobre2 sous la présidence du maire; il délibère. Le principal fait observer que, les statuts n'interdisant pas ces exercices, il se croit autorisé à prendre les moyens, dont il a reconnu depuis longtemps la grande utilité, pour donner aux pensionnaires une impression heureuse pour l'émulation, le goût du travail et la prospérité des études, que ces exercices sont bornés aux pensionnaires, que les classes restent ouvertes aux externes. Déjà le bureau semble fléchir ; un membre se lève pour déclarer que de pareils exercices sont précieux pour les enfants qui y participent, et que les trois jours de classes que cette retraite aura duré n'auront pas été perdus pour les études, puisque les jeunes gens, momentanément distraits de leurs occupations habituelles, auront reçu, avec l'affermis-
' Feuille de Saint-Omer, 2G janvier 1828, n« 11, p. 9. 8 A.D.
sèment de leurs principes religieux, partie essentielle de l'éducation, le goût de l'observation plus exacte de tous leurs devoirs. Cependant, en dépit de celte éloquente apologie, la majorité du conseil pense qu'il y a là une infraction au règlement et que la perturbation apportée à l'emploi du temps ne s'accorde pas avec l'ordre général qui doit régner dans un établissement d'instruction publique. On décide donc, bien tardivement ' il est vrai, que les exercices de la retraite cesseront le lendemain ; et le maire 2, le 24 octobre, soumet au recteur une délibération tendant à interdire le renouvellement de semblables exercices.
Une pareille défense n'était pas pour intimider un homme comme l'abbé Joyez. Il se contenta de mieux prendre ses précautions à l'avenir, sans cependant parvenir à éviter tout conflit. En 1825, lors de la retraite que vint prêcher l'un des directeurs de Juilly, l'abbé de Scorbiac, c'est à l'évêché qu'il rencontra de l'opposition. L'évéque jaloux de son autorité, à la suite d'un malentendu sur une question de juridiction et de pouvoirs à faire régulariser, échangea même avec le principal quelques lettres aigres-douces3. Les retraites n'en continuèrent pas moins au collège, et nous en trouvons trace jusqu'en 1829. Le principal, sans l'assenliment du bureau, a persévéré à faire faire des retraites au collège; il désire la continuation de ces exercices annuels dans l'intérêt des jeunes gens confiés à ses soins. Le bureau4, qui n'a jamais osé s'opposer à la volonté de l'abbé Joyez, croit agir avec une prudente circonspection en soumettant à la sagesse du recteur le vœu du principal. Mais on sent que Joyez le domine : les administrateurs en effet, tout en demandant jusqu'à quel point il peut être utile de suspendre les classes pour les remplacer par des exercices extraordinaires de piélé, protestent qu'au collège, grâce à la sollicitude du principal, on ne néglige rien de ce qui est relatif à l'instruction et à la pratique de la religion. L'autorisalion, demandée au grand-maître de l'université, fut accordée5, à condition de prendre des mesures pour qu'il ne soit apporté à cette occasion que le moins de déran-
1 La retraite se terminait précisément le jour même où le bureau s'assembla.
2 A. M., CM. Le préfet de son côté pria le sous-préfet de lui faire connaître si le P. (maries continuait à rester à Saint-Omcr cl ce qu'il y faisait.
3 A.E., Corr. 1823-1831, n»« 8, 9, 10.
4 A.M., CM., 7 novembre 1829.
5 A. M. .lettres du recteur, 10 novembre 1829, n° 1.7G3 et 12 décembre 1829, n° 2.029.
gement possible au cours ordinaire des études. A l'avenir, Joyez pouvait être tranquille : sous la seule condition d'indiquer en quoi consisteraient les exercices de la retraite, à quel ecclésiastique la direction en serait confiée et pendant combien de temps ils dureraient, il pouvait être certain d'obtenir l'autorisation nécessaire. Vainement le bureau d'administration, vainement l'évêque avaient essayé d'entraver ces exercices de piété; la ténacité de Joyez avait eu raison de tous les obstacles; grâce au principal, chaque année, pendant quelques jours les élèves du collège se retrempaient dans la foi catholique et retrouvaient, à la parole d'un prédicateur éloquent, une nouvelle ardeur pour la défense de leur religion.
Dans une pareille maison, plus semblable à un séminaire qu'à un collège de l'université, tout ce qui touchait au culte devait prendre une importance énorme. Plus les cérémonies sont belles, plus les bâtiments sont luxueux, plus on peut frapper l'imagination de la jeunesse et séduire sa sensibilité. C'est ce qu'avaient reconnu les Jésuites qui multipliaient dans leur chapelle toutes les pompes du culte. Comme eux, l'abbé Jovez voulut de belles cérémonies; comme eux, il voulut une église spacieuse et grandiose. Pendant tout son piincipalat, il travailla à la réalisation de ce double désir. Le premier était facilement réalisable. A grand peine, à la fin de sa vie, Poillion avait obtenu quelques maigres secours pour les frais du culte. Joyez, sans difficultés apparentes, par l'ascendant qu'il a su prendre sur tous, administrateurs comme conseillers municipaux, obtient ce qu'il souhaite. En 1821, à son instigation, le bureau exprime le désir d'une allocation de 350 francs pour moitié des frais du culte de rétablissement, sauf au principal à supporter les frais de l'autre moitié pour ce qui concerne le pensionnat: ce but moral1 paraît trop louable au rapporteur du budget pour ne point appuyer ce vœu auprès de ses collègues. Aussi à la séance suivante2, les conseillers municipaux s'excusent presque de n'avoir pas prévenu le désir des administrateurs qui ne s'est exprimé que cette année; le crédit demandé leur semble avoir une juste destination; car, dès que toutes les dépenses relatives à l'enseignement sont à la charge de la commune, les frais du culte ne peuvent devenir une charge particulière du directeur du collège qui a lui-même un traitement très modéré.
Pour la chapelle, les négociations furent plus longues, et il fallut, pour les faire aboutir, la volonté énergique de Joyez.
1 A.M..D.M., 2 mai 1821.
* A. M., D.M., 15 mai 1821.
L'oratoire du collège ', où depuis l'ouverture de l'école secondaire s'étaient célébrées toutes les cérémonies religieuses, messe du Saint-Esprit 2, première communion 3, messe funèbre deLansiarre*, semblait trop étroit au nouveau principal pour un établissement dans lequel la religion était tenue en grand honneur. Cette chapelle, située dans l'intérieur de la maison était devenue trop petite pour pouvoir commodément contenir la totalité des élèves : ils s'y trouvaient très gênés, et, pour ainsi dire, entassés les uns sur les autres; aussi était-il impossible de donner aux cérémonies l'éclat et la majesté qui leur convenaient 5. De plus, l'église des Jésuites souffrait de l'abandon dans lequel on la laissait ; faute de réparations urgentes, on risquait de voir s'écrouler un monument que ses gloires passées rendaient presque historique. Sans doute, en 1820, pour prévenir la ruine du bâtiment, on avait remis en état les toits et les nochères. Louis XVIII avait répondu favorablement au vœu du conseil municipal, en allouant au budget un crédit de 7.700 francs qui fut dépassé, <?. la dépense réelle et totale s'étant élevée à 11.021 francs 6 ». Cependant une restauration plus complète s'imposait ; trois ans plus tard, bureau d'administration et conseil municipal étaient d'accord pour la demander : «. parmi les améliorations réclamées par la prospérité de notre beau collège, écrivait le maire au recteur", il en est une principalement qui est digne de fixer votre sollicitude et l'attention de l'université, je veux parler de la restauration de l'ancienne église des Jésuites, qui dépend de notre collège... Je pense qu'il serait digne du gouvernement de Sa Majesté Louis XVIII de remettre en état la belle église jadis spécialement affectée au collège de cette ville... Le bureau d'administration n'attend que vos instructions pour donner à ce projet le développement dont il est susceptible. Il est persuadé que, réclamant vos bons offices dans une circonstance si intéressante, il trouvera en vous un puissant protecleui' près de l'université qui a la noble et honorable mission de réparer la fâcheuse lacune, laissée par notre trop longue révolution, en donnant à nos enfants une éducation morale cl religieuse, seule base du bonheur des familles et de la pros-
1 Département du Pas-de-Calais, n° 337; Feuille hebdomadaire île l'arrondissement, n«" 37, 139; Feuille du Pas-de-Calais, n° 273. '2 Feuille de Sainl-Omer.
:1 Feuille hebdomadaire de l'arrondissement, n° 79.
4 Feuille hebdomadaire de l'arrondissement, n° 79.
5 A. M., CM., 14 juillet 1<S2.Î.
« A. M., D.M., 2 mai 1821 ; CM., M juillet 182 t. 7 A. M., CM., 11 juillet 1823.
périté des états. » Deux nouvelles délibérations du bureau ', transmises au recteur et au grand-maître, concluaient à la nécessité de la restauration.
Tout le monde était d'accord, mais personne n'entendait supporter les frais de l'entreprise. Vainement les administrateurs supplient l'université2 « de consentir à un sacrifice qui amènerait la restauration d'une église qui lui appartient », Recteur et grand-maître comblent le bureau de bonnes paroles3, approuvent toutes ses décisions : « le conseil royal, dit de Frayssinous, abandonnera volontiers le revenu de 87 francs, appartenant au collège, mais il lui est impossible de contribuer aux dépenses dune manière plus efficace. Les fonds de l'université ont tous une destination qui ne peut être changée ». Et 1 evêque dTIermopolis, très bienveillant, conseille de s'adresser au département du Pas-de-Calais et à la ville de Saint-Omer ; il écrit même au préfet pour le prier de soumettre l'affaire au conseil général et d'obtenir sur les fonds du département un secours qui rendrait plus facile et plus prompt le paiement total des dépenses. Mais le préfet4 veut connaître les propositions du conseil municipal : le bâtiment considéré comme propriété communale ne peut être entretenu par le département. La municipalité allègue que l'église n'appartient plus à la commune5. Par un décret du 11 décembre 1808, elle est passée dans les mains de l'université. Dès lors, est-ce à la municipalité à fournir les moyens de rétablir cet édifice ? N'a-t-elle pas donné une preuve bien grande de son zèle et de son amour pour l'avancement de l'instruction publique et religieuse, lorsque, malgré les besoins urgents et multipliés, elle a consacré plus de 11.000 francs pour mettre la chapelle à l'abri des outrages du temps les plus menaçants ! Le bureau d'administration, il est vrai, a proposé divers moyens de subvenir aux dépenses, mais aucun n'a trouvé auprès du conseil un accueil favorable. Doubler la rétribution collégiale, c'est s'exposer à écarter beaucoup déjeunes gens peu fortunés, mais intéressants «par leur application et les talents dont le germe se développe chaque jour, et promet à la société les plus heureux avantages » ; c'est rendre par conséquent la chapelle moins nécessaire. Recourir à une souscription, quand la bienfaisance est pour
1 15 décembre 1823 et 16 lévrier 1824.
2 A.M., CM., 12 mars 1824.
3 A. M., lettre du grand-maître, 3 février 1824, n» 115 et lettre du recteur 5 mars 1824, n° 5.475.
4 A. M., le sous-préfet au maire, 15 mars 1824. b A. M., D.M., 20 avril 1824.
ainsi dire épuisée par des actes multipliés en faveur des églises existantes, c'est compter sur des produits nuls ou du moins peu conséquents. Il ne restait donc de réel et de solide que l'offre de 1.000 francs, faite par un principal qu'on était toujours sûr de rencontrer, quand il s'agissait du bien de l'instruction publique et de la religion.
Toutes ces discussions avaient aigri les esprits. L'abbé Joyez, qui n'admettait pas aisément de résistance à ses projets, résolut de provoquer un conflit entre le recteur et le maire. Puisque la chapelle appartenait à l'université, il en réclama la clé. Il informa Taranget que quelques particuliers faisaient de ce monument une remise ou un magasin ' ; dans le moment où l'on concevait le projet de restaurer un des plus beaux édifices de la ville et de le rendre à sa destination première, n'était-il pas important de le débarrasser de tout ce qui pouvait l'encombrer, amener de nouvelles dégradations et par conséquent augmenter les frais de restauration. La lettre du recteur2 impressionna péniblement le maire qui détenait la clé : sans doute, répondit-il, quelques personnes « prennent quelquefois l'exercice du cheval dans la chapelle qui a autrefois été disposée pour servir de manège couvert » ; sans doute « le corps des pompiers y fait quelquefois ses manœuvres t> ; mais il pensait que le maire d'une ville qui avait dépensé plus de 11.000 francs pour prévenir la chute de cet édifice, pouvait, sans s'exposer à des reproches, accorder de minces faveurs qui ne compromettaient pas le bâtiment. Il se révoltait à l'idée d'être contraint, lui président du bureau d'administration, d'aller remettre la clé au principal d'un collège qu'il était chargé de surveiller; une pareille démarche lui semblait humiliante ; Joyez n'avait qu'à se donner la peine de venir chercher la clé chez lui. Une nouvelle lettre du recteur arrangea l'affaire 3.
Pendant ce temps, la municipalité v, malgré la grande diminution de ses revenus, malgré les charges et les besoins qui la pressaient de toutes parts, avait consenti à contribuer « pendant six ans pour un cinquième des dépenses, pourvu que cette dépense totale n'excédât point 60.000 lianes et ne dépassât pas pour sa part 2.000 francs par an ». Le conseil espérait que l'université ne se contenterait pas d'abandonner à la ville 87 francs, et (pie le grand-maître saurait bien lever
1 A. M., le recteur au maire, 9 avril 1824, n° 5.492. » A. M., CM., 26 avril 1824.
J A. M., le recteur au maire, 28 avril 182 1, u- 5.508. 4 A. M., D.M., 20 avril 1824.
les obstacles qui arrêtaient Pélan de son cœur. Il espérait que le préfet appellerait sur la position de la commune la bienveillance du conseil départemental et du ministre de l'intérieur. Vains espoirs ; ni le département ni l'état ne voulurent contribuer à la restauration d'un monument qu'on avait déclaré propriété communale1. Après bien des hésitations, il fallut en revenir à la première proposition du bureau d'administration et augmenter le droit d'école : fixé d'abord à 30 francs pour les externes, à 18 francs pour les pensionnaires-, puis, d'une manière uniforme à 18 3 et plus tard à 21 francs1 pour tous les élèves du collège, puisque tous jouiraient également de la chapelle, ce droit scolaire, dont la légitimité avait été contestée par le préfet et par le ministre des affaires ecclésiastiques r\ fut autorisé à la fin de l'année0 par le conseil royal de l'instruction publique, en même temps que l'abandon par l'université d'une somme annuelle de 118 francs 85.
C'est à l'aide de ces ressources que l'on commença les travaux ; et, non sans quelque orgueil, le rapporteur du budget pouvait en 1826 déclarer à ses collègues" : « vous vous êtes chargés de l'œuvre importante de la restauration de ce beau vaisseau qui fait monument ». Le devis général des dépenses, s'élevant à 40.282 fr. 22, avait été scindé en deux : dans un premier chapitre on avait compris « les objets les plus urgents et de nature à faciliter l'établissement provisoire de la chapelle du collège ». Les travaux furent menés aussi activement que le permettait la modicité des crédits8 : en mars 1827, on mettait en adjudication la reconstruction d'une partie de la voûte1', et lorsque Charles X vint à Saint-Omer, la restauration à laquelle il s'intéressa était déjà assez avancée10. Quelques mois plus tard, le rêve de l'abbé Joyez était réalisé : le collège entrait en possession de l'ancienne église des Jésuites et « les habitants de Saint-Omer étaient témoins d'une cérémonie bien consolante pour les amis de la religion et des
1 À. M., D.M., mai 1825.
5 A. M., délib. du bureau, 6 mai 1825. 3 A. M., D.M., mai 1825.
* A. M., CM., 4 juin.
6 A. M., letlre du préfet, 20 août ; du sous-préfet, 26 août 1825, il fallut une nouvelle délibération du conseil municipal, 21 septembre.
G Le 27 septembre, A. M., le sous-préfet au maire, 16 octobre.
7 A. M., D.M., mai 1826.
8 Pour toutes ces questions de comptabilité, voyez abbé Lesenne. La chapelle du Lycée, p. 29.
9 Feuille de Saint-Omer, n° 1.089.
10 Relation artésienne du voyage du roi, p. 21.
arts* t. L'évêque était venu lui-même bénir solennellement la chapelle : après la grand'messe, suivie d'un Te Deum d'actions de grâces et de la bénédiction du saint Sacrement, il célébra du haut de la chaire la restauration, en associant aux souvenirs bibliques2 l'éloge de l'abbé Joyez : « Le zèle du chef de cet établissement et le bon esprit de l'autorité municipale ont complètement satisfait aux vœux de la religion et aux désirs des gens de bien. Ils ne pouvaient laisser se fondre dans la poussière des murs sacrés qui entendirent les premiers accents de la piété de leurs aïeux. La fille de Sion, n'ayant plus à pleurer sur les désolations passées, mêlera avec une sainte reconnaissance le chant de leur éloge aux cantiques du Très- Haut. » Le soir, un dîner rassemblait autour de la table du principal tous ceux qui avaient concouru à l'achèvement de l'œuvre. Au milieu de la gaîté la plus vive et la plus franche, sous l'œil paternel du premier pasteur du diocèse, on but à la santé du roi et à la prospérité de la maison.
Cependant, Joyez n'avait pas encore triomphé de toutes les difficultés. A l'imitation des Jésuites, il aurait voulu ouvrir au public la chapelle du collège, comme l'étaient déjà les chapelles de Saint-Jean, des Ursulines et bien d'autres. Ainsi, par de belles cérémonies, par des sermons éloquents, il aurait pu augmenter son influence sur ses concitoyens. Justement, la translation de l'hôpital de la Maladrerie à l'ancien collège Saint-Bertin privait les habitants de ce quartier d'une chapelle dont la proximité était commode, surtout pour les vieillards. Dans une de ses séances 3, le conseil municipal se montra favorable au projet, et le maire sollicita de l'évêque l l'autorisation nécessaire : mais ce vœu se heurta à l'opposition des curés qui y virent un empiétement sur leurs droits. Aussi, après avoir servi, lors de la mission de 1828, pour la retraite des hommes, l'église du collège ne fut guère ouverte au publie que dans quelques circonstances solennelles : messe du Saint- Esprit, première communion, adoration du saint Sacrement. Les projets de Joyez s'étaient brisés contre l'hostilité du clergé paroissial ; ils devaient en même temps se heurter au mauvais vouloir du conseil municipal. Pour décorer le chœur de l'église, le principal avait fait construire l'autel de marbre qui existe encore aujourd'hui ; avec la certitude d'être approuvé
1 Feuille de Saint-Omer, 26 janvier 1828, ti° 11, p. 9.
2 V. par exemple : « nos yeux n'apercevaient que (.cite désolation prédite par le prophète ».
3 A. M., D.M., 12 mai 1828.
4 A. M., CM., 22 juillet 1828.
par une municipalité qui ne savait lui résister, il sollicita le vote d'un crédit de 3.453 fr. 35. Il n'avait pris conseil que de la nécessité de rendre l'église au service du culte ; les conseillers municipaux l, froissés de n'avoir pas été consultés, refusèrent de voter les fonds demandés et répondirent par un ajournement. L'exiguité des ressources de la commune leur interdisait une pareille dépense.
Joyez avait trop présumé de son pouvoir. L'esprit d'économie qui avait toujours dirigé la municipalité - aurait dû le rendre plus prudent. Certains faits antérieurs auraient pu lui indiquer que les finances de la commune étaient pour le conseil chose sacrée, ou plutôt que le collège était une charge dont il aurait voulu débarrasser la ville. Tous les ans le budget du collège entrait dans les dépenses pour une somme de 15.000 fr. 3. Parmi les « moyens d'accroître les ressources municipales », on avait trouvé commode de demander son érection en collège royal. Déjà en 1820, le baron Siméon s'intéressait à la question4 ; plus tard, on s'adressa au baron de Coupigny pour lui demander des démarches en faveur d'une ville jadis riche et accablée de charges depuis la Révolution 5; chaque année, on renouvela le même vœu0 ; on adressa une supplique au roi7, en faisant valoir le nombre des écoliers, l'étendue des bâtiments, l'excellente instruction reçue par les élèves. Les motifs allégués étaient les mêmes qu'au moment de la création des écoles centrales : absence de collège royal dans le département, situation centrale de la ville de Saint-Omer, entourée de petites villes riches et peuplées, avantage des habitants qui ne seraient pas obligés d'envoyer leurs enfants achever leur éducation dans des villes éloignées.
Tout au moins, « pour affranchir la ville dune dépense à laquelle on devait craindre quelle ne pût continuer à faire face », demandait-on l'autorisation de confier la direction du collège à une congrégation religieuse autorisée par l'université 8; les motifs auxquels obéissait le conseil municipal semblaient
1 A. M., D.M., 13 mai 1828.
2 Cet esprit d'économie fit perdre au collège en 1829 deux régents excellents, Aignant et Bigo qui trouvèrent trop modique le traitement qu'on leur allouait, mais, comme le remarquait un membre du conseil : « la main de la médiocrité ne pouvait être large ». A. M., D.M., mai 1830.
3 A. M., état présumé des receltes et des dépenses. * A.N., F, 17, 79.002, Cf., chapitre XI.
5 A.M., C,M., 1er juin 1824.
6 A. M., D.M., 14 mai 1823, mai 1824.
7 A.M., 5 septembre 1827.
8 A. M., D.M., mai 1824.
désintéressés ' ; « convaincu que l'instruction de la jeunesse est regardée parle gouvernement comme une partie principale de l'organisation sociale, il prenait la confiance de lui faire connaître qu'il reconnaissait chaque jour que l'éducation publique ne peut atteindre sa perfection que lorsqu'elle est confiée à une congrégation, dont les membres sont eux-mêmes assujettis à une règle sévère » ; il proposait les Pères de la Foi établis dans les environs d'Amiens. Suppliques, démarches, vœux, tout fut inutile ; le gouvernement resta sourd aux prières de la municipalité.
Il fallut donc chercher d'autres moyens de faire des économies. En 1825, on supprime les gages du portier 2 : cet employé, étant au service du pensionnat, doit être à la charge du principal. En 1827, un des membres du conseil, Dessaux- Lebreton, tente un nouvel effort3. Le principal se fait rétribuer par les parents des pensionnaires, comme si toutes les charges étaient à son compte, tandis qu'elles sont toutes supportées parla caisse municipale; n'est-il pas injuste d'imposer aux habitants en faveur d'étrangers des charges onéreuses, sans que le principal soit appelé à partager au moins une faible partie de ces charges, telle que l'allocation de 500 francs poulies prix ? N'est-il pas injuste de ne pas accepter l'abandon, consenti par le principal, d'un traitement qu'il reconnaît luimême plus que compensé par la cession à son profit d'un vaste pensionnat, dont les frais d'entretien sont d'ailleurs supportés par les habitants ? N'est-il pas injuste d'imposer à la charge des administrés de la cité l'onéreuse obligation de suppléer à l'insuffisance de certains parents qui désirent faire donner à leurs enfants une éducation trop souvent au-dessus de leur état et de leurs ressources? Le réquisitoire était violent et témoignait l'introduction dans le conseil d'éléments favorables aux idées avancées. Mais Joyez était sur de la majorité ; il n'avait, avant la séance, consenti à l'abandon de son traitement que parce qu'il était certain que le conseil n'oserait pas le lui enlever. En effet, l'avocat Baret se chargea de réfuter toute l'argumentation de Dessaux-Lebreton. Le collège étant communal, le traitement du principal, comme celui des professeurs, était une charge communale; si le principal joignait à cette qualité celle de directeur d'un nombreux pensionnat, seconde qualité qui n'est qu'accidentelle, on ne saurait le priver du traitement qui lui est alloué. Deux membres ajou-
1 A. M., D.M., 14 mai 1822.
* A. M., D.M., mai 1824.
3 A. M., D.M., 27 mai 1827.
tcrent môme que jamais le principal n'avait consenti à l'abandon de son traitement, mais que, s'il le fallait, il en subirait le sacrifice sans faire de réclamations1. A la majorité des voix, le conseil décida donc de maintenir au budget de 1828 l'allocation ordinaire. En 1828 cependant, la même question était reprise avec une insistance inquiétante2; un membre demanda même si dans l'état prospère du pensionnat, il ne convenait pas de prendre avec le principal des arrangements nouveaux plus avantageux pour la commune; par douze voix contre huit, la proposition fut repoussée et le traitement du principal maintenu. Mais déjà l'abbé Joyez comptait dans le conseil des adversaires qui ne semblaient pas disposés à désarmer; déjà son autorité était battue en brèche. Et en 1830 3, le maire lui-môme dut défendre le principal menacé et le couvrir de l'autorité de son écharpe.
Il montra les résultats incertains que laissait présager un changement dans l'ordre établi : prendre le pensionnat à la charge de la caisse municipale, c'était souscrire à de nouvelles dépenses nécessitées par l'achat du mobilier de l'internat, le relèvement du traitement du principal, l'entretien d'un aumônier, d'un économe, de gens de service, sans compter tous les détails d'une surveillance infiniment pénible pour une administration. Ce supplément de charges n'absorberait-il pas une partie des bénéfices, ne rendrait-il pas la condition de la ville plus onéreuse que profitable? Que de regrets d'ailleurs, si une semblable rénovation compromettait malheureusement la prospérité du collège ! L'abbé Joyez était sauvé, mais le coup frappa le petit séminaire ; d'après l'avis de la commission, le conseil décida de soumettre au droit d'école les élèves du petit séminaire, qui en avaient été jusqu'alors exempts. Personne ne défendit les séminaristes; le ministre ne répondit même pas aux réclamations de Joyez *.
C'était là un symptôme significatif, qui montrait qu'un esprit nouveau tendait à prévaloir dans l'université. D'autres incidents venaient en même temps confirmer les craintes de l'abbé Joyez. En apparence rien n'était changé ; il sentait cependant que des temps nouveaux étaient proches. La ferme-
1 A. M. .lettre de protestation de Dessaux-Lebreton au maire, 5 juin 1827.
a A.M., D.M., 13 niai 1828. Pour la question du traitement, l'abbé Joyez avait paré le coup par avance; dans une lettre au maire, il avait observé qu'il serait bien étonnant qu'une allocation eût été portée illégalement pendant 26 ans au budget de la ville.
3 A.M.,D.M., mai.
* A.N., F, 17, 79.003, 6 juin.
ture de Saint-Acheul1, l'affaire de la mission de 1828, les questions électorales l'avertissaient que son règne était à son déclin : « Je suis en pays ennemi, écrivait-il à Dellebecque -, le maire n'est pas bien intentionné à mon égard ; faudra-t-il que de pauvres écoliers en soient les victimes?... Ce n'est pas la seule affaire qu'on me suscite ; on m'a fait deux chicanes pour les élections, dont je suis sorti et sortirai encore victorieux. » Jusqu'au dernier jour en effet, Joyez luttera pour ses convictions avec une énergie farouche; il ne cédera qu'au dernier moment, lorsqu'il aura perdu tout espoir de triompher, lorsque sa sûreté même exigera son éloignement. Et cependant, les appuis lui manquent dans la lutte qu'il va soutenir ; le maire et le conseil municipal semblent craindre de trop se compromettre avec lui ; le recteur n'a plus pour lui les éloges d'autrefois : « d'une capacité littéraire très médiocre, dit-il dans ses notes3, l'abbé Joyez ne sent pas assez la position différente qu'il doit avoir relativement aux deux établissements qu'il dirige. Il se persuade difficilement qu'il ne puisse pas disposer de tout dans l'un comme dans l'autre; il a la prétention d'exercer de l'influence même hors de Saint-Omer ; il se mêle de trop de choses, il est trop remuant ; ses formes polies cachent l'aigreur d'un caractère qui ne peut voir ses prétentions contrariées ». « Il a peu d'amis à Saint-Omer», ajoute le recteur en 1830 l. Malgré la tiédeur de Duplessis à son égard, Joyez, fort de ses convictions religieuses et politiques, n'hésita pas cependant à engager la lutte contre le professeur de rhétorique que l'administration lui envoya pour remplacer Aignant5.
Ancien élève de l'école préparatoire, Roux avait déjà exercé à l'école de Cluny. Avec une audace que l'abbé Joyez ne connaissait pas, même chez de vieux professeurs, ce jeune homme de vingt-et-un ans déclara au principal, dès sa première visite, qu'il était partisan des doctrines du Courrier, du Constitutionnel et du Journal des Débats. Joyez lui répondit que toutes les opinions étaient libres, mais il lui interdit de jamais parler politique à ses élèves. Le jeune professeur ne tint aucun compte de la défense du principal. Successeur d'un régent d'une capacité distinguée, très aimé de ses élèves, Houx
1 II écrivait à Le prêtre le 17 juillet 1828: « il est évident que c'est la religion et les prêtres qu'on attaque dans les Jésuites... Si ces MM. sont obligés de fermer leur maison, je ne serai pas un an à être déplacé du poste où je suis. Je m'y attendrai.
5 A.N., F, 17, 79.005, 6 juin.
,J Nommé au collège royal de Rodez, 27 octobre 1829.
change les méthodes, s'occupe peu de la correction des devoirs, décourage ses rhétoriciens1. Les observations de l'abbé Joyez se heurtent à l'emportement de son caractère, et, malgré son autorité, le principal a peine à obtenir des excuses du nouveau professeur qui n'en continue pas moins « parmi ses élèves sa mission de ténèbres et son œuvre d'enfer ». En classe, il critique le régime intérieur de la maison, cherche à rabaisser ses collègues, parle avec mépris de la théologie scolastique, comme ne signifiant pas grand'chose, de la philosophie de Lyon qui ne trouve pas grâce à ses yeux. Il blâme les instructions religieuses, faites au collège par les directeurs du séminaire, comme n'étant pas assez châtiées et ne convenant pas à des élèves comme les siens. En expliquant l'Andrienne de Térence, il s'appesantit en riant sur les endroits un peu scabreux : « lisez, dit-il à ses rhétoriciens, lisez en vacances tout ce que l'on vous défend de lire ici». Et pour mettre le comble à son enseignement destructeur de toute foi et de toute croyance, il introduit la politique dans sa classe, commente les événements du jour, prône les écrivains modernes qui défendent ses opinions, parle de la possibilité d'une révolution et ajoute que, s'il en arrivait une, elle serait l'ouvrage des prêtres et des royalistes, parce qu'ils ne veulent pas se soumettre aux lois et qu'ils s'emparent de toutes les places, tandis que les libéraux n'en briguent aucune. Aussi est-il parvenu à créer une certaine fermentation dans sa classe : les élèves discutent avec animation les mérites respectifs des feuilles libérales et des journaux royalistes ; « bientôt, dit Joyez, cette classe sera comme une chambre des députés, avec côté droit et côté gauche ».
Pendant longtemps, avec une patience qui ne lui était pas habituelle, le principal avait supporté les menées du régent. Mais, en dépit de la solide discipline du collège, il pouvait a. craindre une petite insurrection libérale ». La conduite de Roux produisait le plus fâcheux effet sur les familles religieuses et monarchiques qui envoyaient leurs enfants à Saint-Omer. Dans un mémoire très calme et très précis 2, il signala à l'évêque l'attitude du professeur de rhétorique. Monseigneur, avec sa fougue ordinaire, dénonça 3 le régent au recteur comme antireligieux et antipatriote ; il menaça de rompre avec le collège, et il conclut en ces termes : « J'espère que vous ne voudrez
' V. A.D., plainte officielle de Monseigneur au recteur de Douai d'après le mémoire remis par Joyez, 16 juillet.
2 A.D., juillet 1830.
3 A.D., 16 juillet 1830.
pas réduire à cette bien fâcheuse extrémité l'évéque de France qui, de tout temps, a été le plus favorable aux établissements de l'université et le plus empressé d'en seconder toutes les institutions. » Duplessis déplora1 les torts du jeune régent; il promit de s'occuper sans délai des moyens d'y remédier, assura l'évéque que « son plus vif désir était de maintenir les établissements, dont la surveillance lui était confiée, dans les principes religieux qui seuls peuvent leur assurer une prospérité durable ». La révolution allait, du moins momentanément, le dispenser de prendre une décision dans une affaire qui aurait pu compromettre sa prudence d'administrateur.
Les temps étaient proches où, dépouillé de son prestige, traqué par ses adversaires, l'abbé Joyez allait être obligé de quitter comme un malfaiteur un collège où il avait régné en maître tout puissant. Les attaques, auxquelles il était en butte depuis longtemps, redoublèrent après la chute de Charles X. Ses relations avec les familles légitimistes et aristocratiques du pays, son rôle actif pendant la mission de 1828, son influence dans les élections l'avaient rendu suspect ; Barthélémy dans ses satires l'associait au P. Loriquet ; après les journées de juillet, des placards injurieux parurent contre lui; des rassemblements hostiles se formèrent plusieurs fois à la porte du collège. L'abbé Joyez crut prudent de ne pas attendre la distribution des prix pour renvoyer ses élèves. Afin de ne pas éveiller l'attention, on les fit partir par petits groupes de cinq ou six ; ceux qui pouvaient rentrer chez eux le jour même partirent le dimanche 1er août après les vêpres; les autres furent congédiés le lendemain-. Sans nul doute, il y avait là un plan conçu depuis longtemps par le principal qui avait fait connaître au recteur le parti qu'il croyait devoir prendre, de s'éloigner de son collège et de congédier ses élèves pensionnaires3. Mais lorsque, le 2 août, le maire, avant appris le départ des élèves, demanda compte des motifs de ce renvoi l, pour dégager la responsabilité de Joyez, on imagina une scène dramatique, dont Pal, préfet des études, se chargea de faire le récit5.
Le principal s'était absenté dans la matinée du dimanche. Les élèves étaient dans le plus grand calme. Rien ne faisait
1 AD., 20 juillet 1830.
2 C'est l'opinion de M. le chanoine Guillenianl lui-même qui n'est pas suspeet dans la question.
3 A.M., au maire, 6 août 1830, n° 1.304. * A. M., CM., 2 août 1830.
5 A. M., lettre non datée de Pal au comte de Lestrange.
prévoir d'événements extraordinaires, lorsque, pendant la récréation de l'après-midi, deux de leurs anciens condisciples pénétrèrent dans la cour. Ils arrivaient de Paris : ils racontèrent comment tout y était dans le plus grand désordre, comment ils avaient eu peine à sortir sains et saufs de la capitale. L'un d'eux montra même une blessure qu'il avait reçue à la main, en descendant de la diligence à Amiens. Aussitôt les têtes se montent; on parle d'aller demander au principal l'autorisation de quitter le collège. Sur ces entrefaites, les externes qui arrivent pour les vêpres font courir les bruits les plus alarmants sur ce qui se passe à Saint-Omer. Alors ce sont des prières, des pleurs, des menaces; le soulèvement devient général. Le sous-principal envoie prévenir le maire; il est absent. On court cbez le sous-préfet; on ne peut le trouver. Lt le malbeureux Pal, en présence de la volonté des internes, ne croit pas prudent de s'opposer à leur renvoi dans leurs familles. Le départ a donc été spontané, imprévu, et n'a même pas dépendu de la volonté des maîtres.
Le même jour1, le comte de Lestrange, maire de la ville, sur l'avis qui venait de lui être donné que les classes ne s'étaient point ouvertes pour les exercices ordinaires, s'informe de la vérité du fait et en demande le motif. Pal le rassure - : les classes n'ont pas vaqué ; dès le matin, les professeurs étaient à leur poste, sauf deux qui avaient été remplacés. L'après-midi, aucun incident n'est venu troubler l'ordre ; tous les régents se proposent de continuer leurs cours, jusqu'à ce qu'ils connaissent les intentions du recteur. Mais les classes n'étaient plus fréquentées que par un petit nombre d'externes. Aussi le recteur3, ne recevant aucune communication des membres du bureau, jugeant que des classes, totalement désorganisées, ne pouvaient plus être utiles, autorisa les professeurs à clore les exercices scolaires, et à entrer sur le ebamp en vacances. Il se réservait de prendre ultérieurement des mesures relatives soit à la distribution des prix, soit à une réorganisation de l'établissement.
L'abbé Joyez en effet s'était senti peu en sûreté dans la ville où il avait régné. Leprêtre, avec deux vieux serviteurs LiévinLaridan et Pierre-Louis Brifaut, avait, pendant deux nuits, monté la garde à la porte de sa chambre *, pour le soustraire
1 A. M., CM., 2 août 1830.
2 A. M., lettre sans date.
3 A. M., recteur au maire, 6 août 1830, n° 1304; maire au sous-principal, 9 août.
4 D'après l'Ami de la Religion, n<> 4.178, 7 lévrier 1816; lettre de De-
à des investigations indiscrètes. Les nouvelles, rapportées par Liévin, envoyé de temps en temps aux informations, devenaient de plus en plus alarmantes. Joyez avait lutté jusqu'au bout; la partie était irrémédiablement perdue; il dut se résoudre à abandonner son poste. Sous des vêtements de paysan, il gagna Bernieulles, son pays natal {, et se rendit de là à Selle puis à Wimille, où il trouva l'hospitalité chez un ami fidèle, M. Blin"2. Ayant quitté son collège sans l'autorisation préalable de l'autorité 3, il se trouvait par ce fait même démissionnaire. Il ne pouvait plus paraître à la tête de la maison sans exciter de violentes réclamations, et Deschamps, le nouveau maire, proposait pour le remplacer l'ancien régent de rhétorique, actuellement professeur au collège royal de Rodez, Aignant fils, qui s'était acquis l'estime générale du pays. Il n'en fallait pas moins pour tirer le collège de l'état fâcheux dans lequel le laissait le départ de son principal.
vaux à l'abbé Joyez, 22 février 1901 ; lellre de J. B. Legrand, curé de Baziugliem à Devaux, 24 février 1887.
1 Mémorial Artésien, 5 août 1830, n° 50, p. 2, « M. J. principal du collège et directeur du petit Séminaire , saisi d'une terreur panique, a disparu, abandonnant ses élèves. »
2 Son exil volontaire dura deux ans. En octobre 1833 il tenta une visite au petit Séminaire. En 1834 il fondait la Société de Sainl-Bertin ; il mourut de la pierre à Dobem le 21 décembre 1845.— Cf. sur son exil: Lettre à Leprêtre, 19 novembre 1830.
3 A M., CM., 18 septembre 1830.
U FIN DU COLLÈGE GOMliXAL