CHAPITRE PREMIER
Les premières collections royales. — Missions scientifiques ordonnées par François l'^. - Cabinet des cariosités du Roi. — André Thevet eu est le premier garde. — Jean Mocqnet, garde du cabinet des singularitez de Henri IV. — Ses voyages et ses collections.
II faudrait remonter bien loin dans le passé do la monarchie, pour trouver les premières traces de ces collections royales de r^retés, de singularités, de curiosités, qui représentent une première phase de Thistoire de nos musées nationaux et du Musée d'Ethnographie, en particulier, dont je recherche ici les origines.
De tout temps, en effet, les ambassades venues de quelque royaume étranger' ou les missions diverses, rentrant de lointains voyages, ont présenté au Roi des objets exotiques, naturels ou fabriqués, remarquables par la matière plus ou moins choisie, l'arrangement plus ou moins ingénieux, ou tout au moins intéressants par un certain degré d'originalité bizarre.
Toute chose inconnue, apportée du dehors, arrivait ainsi à la Cour et pouvait servir, un instant, k l'instruction ou à l'amusement du monarque et de son entourage.
On conservait les plus précieuses de ces pièces dans l'un des cabinets du Roi; les anciens inventaires que l'on a publiés mentionnent deci-delà des ustensiles et des bijoux" do l'Orient, ou de
1) Les plus anciennes choses exotiques, venues en France, dont les chroniqueurs aient gardé le souvenir, sont sans doute les présents célèbres offerts par Haroun ar-Raschid à Charlemagne en 801 et en 807.
2) Inventaire du Mobilier de Charles V, roi deFrance, publié par Jules Labarte {Coll. dedocum. inéd., Paris, tmp. nat., 1879, in-4, p. 16, 24, 135, 173, 203, 207,
rindc ' ? 11 a y eut toutefois de cabinet spécial pour recueillir les curiosités proprement dites que sous le règne de François I".
Ce prince, qu'un contemporain nous représente, prenant « un merveilleux plaisir d'estre accompaigné de gens sçavans, qui avoient veu pays estrangers », n'a jamais cessé, au milieu des préoccupations les plus graves de la politique, d'envoyer au loin des voyageurs chargés de lui rapporter les nouvelletez des diverses contrées. K peine Sébastian El Cano avait-il ramené à Séville les débris de l'expédition espagnole, qui, par le détroit de Magellan, venait d'accomplir pour la première fois le tour du monde, que le roi de France expédiait à doux reprises Jean Yerrazzano chercher un passage moins difficile vers l'Océan qu'on avait ainsi découvert.
En même temps que s'accomplissaient ces voyages, qui procuraient la connaissance du littoral des États-Unis, appelé la Francii>cane en l'honneur du roi ', d'autres tentatives françaises dont
223, etc.). — Comptes de Vargenterie des rois de France au xive siècle, publiés pour la Société de l'Histoire de France par L. Douëtd'Arcq, 1850, in-8, p. 323, 363, 393, etc. — Nouveau Recueil de Comptes dz l'argentene des rois de France, publié par le même, 1874, in-8, p. 53-59, etc. — Les Comptes des bâtiments du roi {1528-loli)..., recueillis et mis en ordre par le marquis Léon de Laborde. Paris, Société de l'histoire de l'art français, J 877-1880, t. II, pass. — Cf. A. Lecoy de la Marche, Extraits des Comptes et Mémoriaux du Roi Reiié pour servir à l'histoire desarts au xv^ siècle, publiés d'après les originauxdes Archives nationales (Documents historiques publiés par la Société de V École des Chartes, Paris, 1873, in-8, pass.), — E. BonnaiïéjXes collectionneurs de l'ancienne France. Paris, 1873, in-12, chap. ii. — Etc.
1) Dans l'inventaire du Cabinet des bagues publié par Paul Lacroix, d'après une copie du comte de Laborde {Revue universelle des arts, t. III, p. 315-350; t. IV, p. 445-456, 518-530, 1856) je trouve à mentionner, par exemple, « ung carquan façon d'Inde garny de rubis et petites meschantes perles », vingt-cinq <( patenostres de senteurs avec la poire garnie de rubizet diamantz façon d'Inde»), un^ cuiller, avec sa fourchette « garnie d'or, façon d'Inde », une petite noix d'Inde garnie d'argent doré, deux œufs d'autruche et deux noix d'Inde montées {Inventaire des vaisselles et, joyaux d'or et d'argent doré, pierres, bagues et autres choses précieuses, trouvées au Cabinet du Roy à Fontainebleau, 1560).
2) Voir sur Verrazzano les publications récentes de M. C. Desimoni {Intorno al Fiorentino Giovanni Verrazzano scoprilore in nome délia Francia di regione nell' America Seltentrionale, Genova, 1881, in-8. — Alla studio seconda, intorno a Giovanni Verrazzano [Genova, 1882], br. in-8.
il n'est demeuré que de vagues souvenirs, avaient lieu le long de la côte brésilienne*?
Sept ans plus tard (1330) François P^ profitera de ses bonnes relations avec le monde musulman pour envoyer à diverses reprises à Tunis Jehan-François Paillard « cappitaine de g-allaires ».
En 1532, Pierre Piton et Baptiste Auxillian vont pour le roi à Fez et on rapportent, entre autres choses curieuses, des chameaux et des autruches, des chevaux et des lévriers, une panthère, un lion, etc.'.
Puis c'est Jacques Cartier, qui, après le traité de Cambrai, reprend l'œuvre de Yerrazzano et découvre pour le roi le sud du Labrador (4534), les « îles de Canada, llochelag-a, Saguenay et autres (1535-1536), » et ramène à Saint-Malo plusieurs Indiens de ces contrées nouvelles 3.
Bizeret visite les « yles et terres du Brésil » avec le navire Le Saint-Philippe en 1538 et charge pour le Roi « certain grant nombre de boys dudit Brésil » que l'on fait ensuite remonter de Honfleur, à Paris '.
Plus tard ce sont encore Guillaume Postel et Pierre Gille qui gagnent le Levant, dont ils rapporteront des manuscrits précieux, des objets d"histoire naturelle, etc. '.
1) Cf. Harrisse, Rev. critiq., 1876, l^"" semestre, p. 20. — On pourrait se demander si Cartier ne fit pas partie d'une de ces expéditions (Cf. Jouon des Longrais, Jacques Cartier. Nouveaux documents. Paris, 1885, in-12, p. 15).
2) L. deLaborde, loc. cit., t. H, p. 206, 216, 218, 269, 270, 271.
3) Cf. Brief récit et succincte narration de la Navigation faite en MDXXXV et MDXXXVI par le Capitaine Jacques Cartier aux Iles de Canada, Hochelaga, Saguenay et autres. Réimpression figurée de l'édition originale rarissime do MDXLV avec les variantes des manuscrits de la Bibliothèque impériale, précédée d'une brève et succincte introduction par M. d'Avezac. Paris, Tross, 1863, in-12. — A. Ramé, Documents inédits sur Jacques Cartier et le Canada.:. accompagnant le voyage de 1534 publié d'après l'édition de 1598 par M. Michelant Paris, 1805, in-8. — Id., Documents inédits. Nouvelle série, à la suite de la relation originale du même voyage, découverte et publiée par les mêmes, Paris, 1867, in-8. — Jouon des Longrais, Jacques Cartier. Documents nouveaux, Paris, 1885, in-12. — L. de Laborde, op. ci t., t. Il, p. 413.
4) Cf. L. de Laborde, op. cit., t. Il, p. 272, 413.
5) Cf. AndréThevet, Cosmographie universelle. Paris, 1575, in-f", p. 261,643. — l,e voyage de M. d' A ramon ambassadeur pour le lioi en Levant, escript par
Le lion et la panthère de Pierre l'iton suivaient la Cour dans ses incessants déplacements ; des gardes étaient spécialement appointés, nous le savons, pour le service de ces animaux*. Mais les autres noitvelletez, une fois présentées au monarque, étaient bien certainement envoyées, dans l'une ou l'autre des résidences royales^, en quelque dépôt où se conservaient les objets variés, dont une curiosité toujours en éveil provoquait l'accumulation.
Le cosmog-raphe André Thevet est le plus ancien garde connu de cette collection, premier noyau des cabinets royaux devenus de nos jours le Muséum d'Histoire naturelle et le Musée d'Ethnographie.
Nous ne savons rien de bien positif sur l'administration de Thevet, qui put durer jusqu'à sa mort (1592). Le soin qu'il avait pris en maintes circonstances, au cours de ses voyages, de recueillir toute espèce d'objets qui lui paraissaient intéressants, autorise à penser qu'il dut mettre un véritable zèle à remplir les fonctions dont il avait été ainsi charg-é.
Vêtements et ustensiles des Canadiens ramenés par Cartier, « bourses, chausses, sainctures et esg-uillettes et autres ouvraiges faictz a la façon de Barbarye » provenant de Rousso Moro, « l'un des forsaires de la gallere de lEmporeur, «^autres objets d'ethnographie exotique offerts par Ango au roi, lors de son voyage à Dieppe^ peaux d'oiseaux rares, crocodiles et lézards empaillés,
noble homme Jean Chesneau... publié et annoté par M. Ch. Schiefer {Recueil de Voyages et de Documents, etc.). Paris, Leroux, 1887, gr. in-8, pass. — Elc.
1) Il y avait déjà en 1451 un lionnier dans la ménagerie du roi René à Angers (Cf. Lecoy de la Marche, lac. cit., p. 30). Dès 1333, Philippe de Valois achetait, rue Froimanteau, à Paris, une grange qui appartenait à Geoffroy et à Jacques Vauriel, pour y loger ses lions (H. Sauvai, Histoire et Recherches des Antiquités de le Ville de Paris, t. II, p . 11-12. Paris, 1733, in-f"). Enfin au xii^ siècle, le poète Tortaire a décrit avec admiration le jeune lion et les autres animaux de la ménagerie que le roi d'Angleterre avait montrée aux habitants de Caen.
2) C'est ainsi que le « bois de brazil » rapporté par Bizerets, était allé à Fontainebleau. Il en fut vendu pour 564 liv. 16 s. en 1566, et le prix de cette vente servit à payer divers artistes et notamment Germain Pilon, pour une partie des figures du célèbre tombeau de François !<=■■ (Cf. L. de Laborde, op. cit., t. II, p. 129).
3)L, de Laborde, t. II, p. 25.
DU MUSÉE d'ethnographie 9
œufs d'autruche ot noix d'Inde, plantes médicinales, bois précieux, roches curieuses, pierres gravées, médailles et autres antiques; tel on peut se représenter vers la fin des Valois l'mventaire du cabinet des curiosité.^ sur lequel les documents positifs font d'ailleurs entièrement défaut ' .
Jean Mocquet succède à Thevet, et sous son administration le cabinet prend le nom de cabinet des singularité z. Mocquet, dont la famille à beaucoup souiïert pour la cause de Henri lY, a été, encore adolescent, et comme à titre de compensation, attaché à la personne royale, en qualité d'apothicaire, et cette charge l'a mis très avant dans la familiarité du monarque.
Jean Mocquet entreprend, avec l'agrément de son maître, une série de voyages, dont il publie les récits fréquemment réimprimés'. Botaniste et embaumeur, apothicaire ou médecin, suivant les circonstances, au milieu de mille dangers, il visite tour à tour de 4601 à 1612, le Maroc, les Guyanes,le Mozambique et Goa, la Syrie, la Terre sainte, etc.
La lecture de son livre nous éclaire, à défaut de catalogue spécial, sur la nature des singularités qu'il recherche pour le Roi. Ce sont d'abord et avant tout des plantes utiles ou curieuses, criste marine de Mazagan ', tabac des Yapocos ' , bois rouge comme Brésil, et bois dont les Indiens font leurs arcs% plantes à fleurs
1) La description du cabinet de Tiraqueau à Bel-Esbat, près Fontenay, donne une idée assez exacte des curiosités ethnographiques que l'on rassemblait alors. J'emprunte à VHymne où André Rivaudeau célèbre les merveilles de la collection de son oncle, les vers qui se rapportent aux choses de l'ethnographie (Bonnaffé, p. 92). Le poète énumère :
... les habits de sauvages Composes dextrement de petits coquillages. De racines descorce et leurs velus chapeaux Leurs brayes, leurs tapis et leurs panaches beaux Que tu as arranges en ceste chambre oruee Où tu tiens, Tiraqueau, le Pérou et Guinée.
2) Voyages en Afrique, Asie, Indes orientales et occidentales, faits par Jean Mocquet, garde du Cabinet des singularitez du Roy aux Tuilleries, divisez en six livres et enrichis de figures. Rouen, Caillove, 1645, 1 vol. in-l2.
3) Ibid., p. 58.
4) Ibid., p. 86.
5) Ibid., p. 109.
IQ LES ORIGINES
odoriférantes du Liban ou des environs de Tripoli. Puis ce sont des drogues ou des mets exotiques, miel blanc d'Afrique ou miel des Caribes, dont, au retour, Mocquet régale son maître, fruits des Guyanes, maïs, patates, aloès, gomme pour le catarrhe, copal pour Vaposteiime, etc. : puis encore des minéraux, tels que ces roches de l'embouchure de l'Amazone « oii il y avoit des veines de couleur d'ardoise avec quelques veines d'argent meleos» *; des coquilles « les plus belles du monde » qu'il ramasse au Rio do Ouro (( et sembloyent qu'elles fussent émaillées d'or «^ ; des œufs d'autruches, des a plumes d'aigrettes et perroquets »% des poules d'Inde,. une sarigue, et un unau qu'il embarque vivants; la peau d'un crocodile, des peaux de lézards ou gouyanas de l'île Blanche, etc., etc.*.
Au retour de chaque voyage, Mocquet <( va faire la révérence » à Henri IV, lui rendre compte de ce qu'il a vu « et luy porter les plantes et autres singularitez » qu'il a ramassées, « Sa Majesté fort contente s'enquierant fort curieusement de toutes choses » \ Il exécute des expériences devant le roi, tire du feu par exemple de deux petits basions de bois à la façon des Indiens de l'Amazone ou donne des explications sur les sauvages qu'on présente à la cour ^ Enfin les jours où son service spécial d'apothicaire l'appelle près (lu maître, il occupe par ses récits les heures consacrées à soigner la santé du monarque.
Plus heureux que son collègue Bagarris\ Mocquet conserve la faveur de Marie de Médicis, qui, en juillet 1612, installe aux Tuileries ses collections.
« Estant de retour de Syrie et de la Terre sainte, dit quelque part notre voyageur, avec quantité de Plantes rares et autres choses
1) Voyages en Afrique, As/e, Indes orientales et occidentales etc., p. 80.
2) Ibid., p. 73.
3) Ibid., p. 55 et 86.
4) Ibid., p. 123-127, 142, etc.
5) Ibid., p. 210.
6) Ibid., p. 80 et 98.
7) Pierre-Antoine Rascas, sieur de Bagarris et du Bouquet, <( mai^tre des cabinets des médailles et antiquités du Roy » à Fontainebleau, dut quitter sa place en 1611, pour rentrer en Provence.
DU .MUSÉE d'ethnographie H
singulières que i'avois pu recouurer çà et là par ma curieuse recherche, pour présenter au Roy et à la Royne Régente, ie ne manquay si tost que ie fus arrivé à Paris d'aller faire la reuerence a leurs Maiestez qui furent bien aises de voir mes singularitez, et commandèrent de mo faire bailler lieu propre en leur Palais des Tuilleries pour y dresser vn Cabinet de toutes sortes de raretez et choses curieuses que i'avois peu ramasser on tous mes voyages par le monde. Mais après l'auoir assez bien commencé de ce que i'avois pour lors en main, ie iugeay que pour le continuer selon mon désir, il m'estoit nécessaire de faire encor quelques voyages outremer et n'eus pas lors moindre dessein que de faire le circuit de toute la Terre et de la Mer, par la route de l'Occident et de la par l'Orient retourner de rechef en nostre Occident ; entreprise a la vérité si grande que seulement de l'auoir osé mettre en mon esprit, ie pense y auoir eu assez de gloire*. »
Ce vaste projet échoua par la malveillance des Espagnols et Mocquet revint à Paris « remplir tranquillement son emploi », suivant l'expression de ses biographes.
Ses collections ne lui ont guère survécu. Moins de quarante années après sa création, le cabinet des sinr/ularitcs avait disparu sans laisser la moindre trace. Sauvai, qui décrivait minutieusement vers 1650 le palais des Tuileries, n'y signale rien qui rappelle le souvenir de l'œuvre de l'apothicaire voyageur.
« Le magasin des Antiques du Roi, dit Sauvai, est dans ce Palais (les Tuileries) et consiste en cinq troncs de cèdres du Liban ; en plusieurs morceaux de porphire des colonnes et des degrés du Temple de Salomon; en un très grand nombre do statues, de bustes ot do basses-tailles do marbres antiques ; en quantité de jets des meilleurs reliefs de Rome ; et en quelques débris de cette pyramide qu'on éleva devant le Palais, en 4593, sur les ruines de la maison paternelle de Jean Chastel.
« Los marbres ont été amassés dans ce tems heureux, mais qui a duré si peu, où l'on a vu nos Rois aimer les belles choses et que les belles choses étoient cultivées en France,
1) Voi/figes en Afrique^ Asie, Indea or., nccid., etc., p. 418,
« Nous lenons les cèdres et les porphires de la piété de saint Louis, qui les apporta au retour de son voyage de la Terre Sainte : les cèdres sont bruts et inutiles, vêtus de leur écorce, et au même état que saint Louis les a laissés.
(( Les tronçons des colonnes sont la plupart gâtés ou rompuz ; les uns ont été sciés en tranches pour en faire des tables; les autres marqués seulement de traces qu'on vouloit faire en tranches : et il n'y a que les marches de porphire, où l'on n'a point touché. Comme elles portent une longueur et une largeur inégale, oh juge qu'elles ont servi à plusieurs passages et plusieurs portes. Les Juifs les ont si souvent pressées et foulées à force de sortir du Temple et d'y entrer, que leurs pieds en ont arrondi les arêtes et leur ont donné enfin un poli qu'elles n'auraient pas et qui manque ordinairement à une matière si rebelle et si opiniâtre. Les curieux les considèrent à cause do leur vieillesse et du lieu dont elles ont été tirées. Les dévots les honorent, comme des reliques, qui vraisemblablement ont servi de marche-pied au Sauveur. »
La description continue avecles bustes, statues, etc., et il n'est rien dit du cabinet des ùngularilés de 1612.