‹ Les origines du Musée d'Ethnographie. Histoire et documents (volume 2)Chapitre 3 sur 99 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Les missions scientifiques soas Louis XIV. — Le Cabinet des médailles. — Collections rapportées par Vansleb et Paul Lucas. — Premières collections ethnographiques formées sous Louis XVI. — Antiquités recueillies au Pérou par Dombey.

François P"" possédait, à côté du cabinet de curiosités dont Tlievet avait Ja garde, quelques séries de médailles, dispersées après sa mort. Charles IX reconstitua au Louvre cette collection, qui fut de nouveau dissipée sous le règne de Henri III, rétablie par Henri IV à Fontainebleau et transférée enfin en 1667 à la Bibliothèque royale de la rue Yivienne. C'est dans ce célèbre établissement dont l'histoire a été souvent écrite, qu'ont été principalement déposés, au xv:!"" et au xvni° siècles, les objets d'ethnographie ou d'archéologie rapportés par les envoyés du Roi ou directement offerts au monarque.

Pendant presque toute la durée de cette long-ue période, les gouvernants qui subventionnent les voyages, les lettrés qui en rédig-ent les plans ou mettent en lumière les résultats obtenus, les voyageurs eux-mêmes qui les exécutent ont renoncé pour la plupart aux grandes traditions du xv]'' siècle. Si l'on voit incidemment Colbert encourager Heemskerk dans ses tentatives au Nord- Ouest^,, ou Pontchartrain organiser la mission de l'infortuné du Roule au Sennaar et en Abyssinie^ on peut en même temps constater que le plus grand nombre des autres voyarjes officiels s'accomplissent dans des contrées déjà connues, et ont pour objet

1) Lettres, instructions et mémoires de Colbert, publiés d'après les ordres de l'Empereur par Pierre Clément. Paris, 1864, in-8, t. III. l^i^ parlie, p. 238- 239; 2'= partie, p. 493.

2) Ci". V"-^ de Caix de Sainl-Aymour. La France en Ethiopie. Histoire des relations de la France avec l'Abyssinie chrétienne sous les règnes de Louis XIll et de Louis XIV. Paris, 1886, 1 vol. in-12, p. 209, 303, elc.

presque constanl de recueillir des manuscrits, des antiques, des médailles, qui intéressent à peu près exclusivement les esprits cultivés de l'époque.

« On ne peut faire, ce me semble, écrit Fourmont l'aîné \ que de deux sortes de voïages, les uns dans des païs absolument inconnus^ que l'on découvre et dont tout ce que l'on rapporte peut passer pour nouveau ; les autres dans des lieux, connus à la vérité par les Anciens, mais dont le gouvernement est changé, ou que Féloignement retire en quelque façon de notre veûe. » Et, le classique académicien se persuade que toutes les personnes de bons sens, se déclareront toujours pour la seconde espèce. « Il s'en trouvera peu, ajoute-t-il, qui n'aiment mieux lire des éclaircissemens sur les auteurs grecs et latins, des additions à l'histoire grecque ou sacrée, ou la confirmation des traditions anciennes, que la bêtise d'un sauvage du Mississipi^ ouïes cruautés d'un Iroquois » ; et la raison principale qu'il en donne c'est que « les choses ne nous sont utiles ou désavantageuses, fâcheuses ou agréables qu'autant qu'elles nous touchent; or qui peut nier, que les événemens de l'histoire romaine, grecque, ou même persane et arabe, nous touchent infiniment plus, que ce qu'on nous rapporte des terres nouvellement découvertes ? » Ces expéditions en pays inconnus, secondaires aux yeux d'un

1) Préface, -par M. F", en tèle du second voyage de Paul Lucas, rédigé par cet académicien.

2) Je me suis demandé si Fourmont ne faisait pas allusion dans ce passage aux réflexions de ces Indiens dont parle Montaigne, venus à Rouen, au temps de Charles IX, et qui répondaienl à ceux qui leur demandaient ce quils y auoient trouvé de plus admirable « qu'ils trouuoient en premier lieu fort estrange, quêtant de grands hommes porlans barbe, forts et armez, qui estoient autour du Roy (il est vraisemblable qu'ils parloient des Suisses de sa garde, ajoute Montaigne) se soumissent à obéir à un enfant et qu'on ne choisissoit plutost quelqu'un d'entre eux pour commander; secondement (ils ont une façon lie langage telle, dit toujours Montaigne, qu'ils nomment les hommes moitié les vns des autres) qu'ils auoient apperceu qu'il y auoit parmy nous des homes pleins et gorgez de toutes sortes de commoditez et que leurs moitiés estoient mendians à leurs portes, décharnez de faim et de pauureté et trouuoient estrange comme ces moitiez icy necessiteresses pouuoient souffrir vne telle injustice, qu'ils ne prissent les autres à la gorge ou missent le feu à leurs maisons. » (Essais, liv. I, cl), xxx, in fine.)

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Fourmoat, ce sont celles de Cavelier de la Salle et de ses continuateurs. Ces terres nouvellement découvertes, c'est le Canada, c'est le bassin entier de l'immense Mississipi. Et il traite d'histoires d'Indiens bêtes ou cruelles, les sincères relations de nos illustres découvreurs, qui vont demeurer en grande partie manuscrites pendant deux longs siècles, tandis qu'on rééditera enFrance et à l'étranger les rédactions falsifiées des chercheurs de médailles, ;ui courent le monde pour satisfaire les caprices du Roi.

Louis XIV n'avait, suivant l'expression d'un contemporain, aucun goût pour les choses du Nouveau Monde, Il montrait par contre, une prédilection marquée pour l'antiquité classique, et la numismatique en particulier avait toutes ses faveurs. C'était bien moins d'ailleurs le passé que le présent qui l'intéressait dans cette science ; les monnaies grecques ou romaines, si rares et si précieuses qu'elles fussent, étaient, en somme, un accessoire dans une collection dont le but essentiel était de constituer une histoire métallique du grand Règne.

heh pierres gravées venaient en seconde ligne dans les prédilections de Louis XIV, mais trouvaient un accueil plus empressé chez S. A. R. Madame.

On rapportait, grâce à Colbert, des inanuscrits à la Bibliothèque du Roi, on rassemblait enfin, tant à la rue Vivienne que dans quelques cabinets spéciaux, des antiques de diverses provenances, mais les curiosités ethnographiques et naturelles si recherchées jadis, étaient abandonnées ^ On en trouve de rares

1) Quelques curieux, en province, continuaient toutefois la tradition de Jean Mocquet, Pierre Borel, par exemple, dans son ouvrage sur les Antiquitez de Castres, publié en 1642, fait connaître son cabinet qui était divisé en dix-huit classes. Il comprend : l" les raretez de Vhomme; 2° des bestes à quatre pieds ; 3° des oyseaux ; i" des poissons et des zoophytes de mer; 5" autres choses marines; 6o insectes et serpens; 1° des plantes et premièrement des bois et racines; 8° des feuilles; 9° des fleurs; 10° des gommes et liqueurs; ii° des semences ou graines; 12" des fruits rares; 13° autres fruits et semences : 14° des minéraux et premièrement des pierres; 15° choses changées en pierres; 16° autres minéraux; 17o des antiquitez; 18° choses artifLcielles.

M. Edmond Bonnaffé mentionne dans son intéressant petit livre. Les calice Honneurs de l'ancienne France, quelques cabinets privés du xyu^^ siècle plus oumoins analogues (op. cit.,\ p. 9 et suiv.).

mentions dans les récils du temps; les voyageurs officiels en tout cas, Tournefort excepté, ne s'en occupent guère *.

Vansleb, par exemple, qui a donné des aperçus, parfois si justes, sur les peuples de l'Egypte, a complètement négligé de recueillir les matériaux d'une ethnographie, dont il ne saisissait point l'intérêt. Il a rassemblé, au cours de sa mission, une fort belle collection de manuscrits ^; les autres curiosités dont il parle ^ ne comprennent guère que des « oyseaux embaumés » de Sakhara* et quelques menues antiquités pharaoniques, la peau d'un varan du Nil et du bois de scorpion ^ .

Paul Lucas, envoyé en Levant en 1704 « pour y faire recherche de toutes sortes de curiositez, médailles, pierres gravées, manuscrits, etc. », rassemble en quatre années plus de \ ,800 médailles, une soixantaine de pierres gravées, des copies d'inscriptions, quelques précieux antiques, « sept petits animaux dont deux sont restez en vie » et seulement 24 paquets numérotés de curiosités dont le détail ne nous est point parvenu, mais qui ne lui avaient coûté que 30 livres ^

De 1714 à 1717, le même voyageur forme en Orient, pour le Roi, de nouvelles collections. Six à sept cents médailles, presque toutes grecques, 18 pierres gravées, 25 manuscrits hébreux, syriaques, grecs, turcs et arabes en composent le fonds principal.

1) Je reviendrai plus loin sur la collection de Tournefort à propos du Jardin du I\oi, où elle a séjourné jusqu'à la Révolution.

2) Étal général de?, ouvrages envoyés par Vaiislcb à lu Bibliothèque du Roi, en 1671, 1672 et 1&73 [Lettres, instructions et mémoires de Colbert, etc., par Pierre Clément, t. VII, p. 459).

3) Nouvelle relation, en forme de Journal, d'un Voyage fait en Egypte, par le P. Vansleb. R. D. en 1672 et 1673. Paris, 1677, in-12, p. 333.

4) « J'en emporlay avec moy en sûrlanl,dit Vansleb, vue demy-douzaine dont j'en envoyai quelques vns à la bibliothèque du Roy. » [Ibid., p. 146.) 1! y en avait encore deux au Cabinet en janvier 1810; à celte dale, on en développa les momies. (Dumarsan, Notice des Monumens exposés dans la Cabinet des Médailles et Antiques de la Bibliothèque du Roi. Paris, 1819, in-8o, p. 49.)

5) Vansleb, op. cit., p. 292 et 333.

6) Mémoire sur la valeur des médailles, imcriptiom, pierres gravées et autres rarctez apportées du Levant par le sieur Paul Lucas. (Bibl. nat., Arch. du Cabinet des médailles, Ms.).

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L'ethnographie et les sciences naturelles y sont représentées par très peu de chose'.

Ce n"est que bien plus tard, sous le règne de Louis XVI, protecteur éclairé des sciences géographiques, que le Cabinet commença à recevoirde véritables collections d'ethnographie, formées à la faconde celles que nos voyageurs recueillent encore aujour-

1) Jerelève dans le récit de ce troisième voyage de Paul L\ics.s {Voyage du sieur Paul Lucas fait en MDCCXIV, etc., par ordre de Louis XIV dans la Turquie, l'Asie, Sourie, Palestine, Haute et Basse-Egypte, Amsterdam, 1744, 3 vol. in-12, pi.) les listes d'objets qui suivent : 21 échantillons de minéralogie (variolite de Caramanie, baryte de Valachie, pierres de serpent, etc.), un bloc de porphyre de 150 livres envoyé d'Alexandrie, un herbier de 70 plantes « bien conservées et fort curieuses » remis à Chirac et devenu depuis, la propriété du Muséum, où on le conserve encore (Cf. D"^ Bonnet, Un explorateur inconnu de la flore orientale, Paul Lucas, botaniste [Le Naturaliste, 1886] ; des échantillons de serquis, plante merveilleuse dont on se sert au sérail pour rajeunir les sultanes ; du baume blanc de la Mecque, dit de la première goutte, « excellent remède pour la poitrine » ; de la graine de Bambour « que les botanistes ont trouvée très-singulière » ; l'herbe du diable et quelques autres plantes médicinales. Puis ce sont des plantes pétrifiées « qui croissent naturellement dans une espèce de terre, à Inchené, et ressemblent assez au corail blanc que l'on trouve dans la mer Rouge. « Comme j'en ai apporté en France, dit Lucas, et que « Mgr le duc d'Orléans (le Régent) en a donné quelques-uns à l'Académie des « Sciences, c'est aux sçavans botanistes de cette Compagnie à donner au Public « leurs conjectures sur un sujet si curieux. » (T. II, p. 381.) La collection continue, avec des châtaignes et hérissons de la mer Rouge, l'étoile de mer « qui est un poisson plat, lequel a un pied de diamètre», des oursins et un petit buisson de corail blanc de la même mer, des coquilles perlières d'Ormuz, des cheveux de nacre, des mâchoires de poissons, des cornes de céraste, des bezoars, les ailes du trochilos, l'oiseau si souvent décrit comme parasite du crocodile ; deux momies d'oiseaux de la nécropole d'Abou-Sir, qui furent remises à l'Académie des inscriptions et belles-lettres et donnèrent lieu à un mémoire sur le culte de ces oiseaux dans l'ancienne Egypte ; deux têtes de momies de bœuf trouvées à Sakharah (l'une de ces pièces fut remise à M. de Valincourt de la part de M. Lemaire, consul de France en Egypte); la peau d'un tigre tué par Lucas près de Beyrouth; enfin la dent d'un géant, d'un tombeau d'Arel- Melen près Tripoli de Syrie, présentée à Mgr le duc de Chartres et déposée par lui en son cabinet « où elle tient sa place parmi les autres curiositez qu'il a eu la bonté d'accepter ».

L'ethnographie comprend : un mouchoir brodé, une bourse, une chemise et un caleçon de soie, offerts par la sœur du Grand-Turc, veuve d'Assan-Pacha, guérie par Lucas d'une grave maladie : deux « dez de jadde dont les points sont d'or et qui ne diffèrent en rien des nôtres que par la matière »; des bardaques,

d'hui'. Je noterai en passant, à titre d'exemple, quelques-unes des pièces curieuses arrivées ainsi de Russie en 1776 : « un calendrier du Kamtschalka, g-ravé sur des petites planches de bois; un calendrier semblable des Samoïèdes; un harnois trouvé en Sybérie et composé de plusieurs fragmens de fer; une figure en fer représentant le dieu lare des Kamtschadales ; un hameçon en fer, dit le dieu de la pêche chez les Samoïèdes; une balance chinoise, les caractères d'un alphabet russe; plusieurs idoles tartares, mongoles^ etc.*. »

Joseph Dombey, rapporta du Pérou, en 1785', des antiquités d'autant plus précieuses qu'elles provenaient des fouilles méthodiques exécutées par lui, et que c'étaient les premières pièces de cette région qui parvenaient en France.

La collection, cataloguée par le voyageur*, fut déposée au Cabinet du Roi le 31 janvier 1786. Elle comprenait un certain nombre de vases en terre noire finement lustrée, et de formes généralement insolites et parfois bizarres ; des ornements et des objets de toilette d'or et d'argent, diadèmes, épingles dites topos, épiloir, stylet; des statuettes d'or, d'argent, de terre cuite ; un superbe poncho de cotonnade blanche brodé de grandes figures en laine noire, rouge ou jaune; un sceptre ou bâton de commandement en bois dur sculpté,, et divers outils ou instruments, haches en cuivres, pierres polies et trouées, destinées à divers

sortes d'alcarazas, pour rafraîchir l'eau; une trompe faite d'une corne de bélier; des dents dorées de moutons des environs de Tyr et de Saïda ; une calotte d'acier, d'un tombeau entre Alexandrette et Alep ; plusieurs idoles d'Egypte, etc. (Paul Lucas, op. cit., \. I, p. 99 à 100, 190, 221, 246, 330, 332, 347; t.' II, p. 29, 97, 109, 318; t. III, p. 190, 311-346).

1) Les missions que l'influence de Lemonnier obtint de Louis XV, son roya client, ont eu presque toujours un caractère exclusivement botanique.

2) L. A. Cointreau, Histoire abrégée du Cabinet des Médailles et Antiques de la Bibliothèque nationale ou Etat succinct des acquisitions et augmentations qui ont eu lieu à dater de Vannée 1754 jusqu'à la fin du siècle {an VIII de la République française), Paris, an IX (1800). 1 vol. in-8°, p. 11.

3) Cf. J. P. F. Deleuze, Notice historique sur Joseph Dombey (Ann, du Mus. d'Hist. nat., t. IV, p. 136-169), V. — Cap, Études biographiques pour servira l'histoire des sciences, 2" sér., p. 141-169. Paris, 1864,in-12.

4) Voy. Documents, pièce no IL

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iisag-es, ustensiles de tissage, balances à plateaux de cuivre et à fléau de bois^ etc. *. Ces objets tout nouveaux pour l'ethnographie péruvienne, provenaient les uns des abords du temple du Soleil, à Pachacamac, si souvent bouleversés depuis par les fouilleurs, les autres d'un tombeau « qui est dans une grotte immense fort élevée » à trois lieues de Tarma, d'autres encore de Paucartambo, près Guzco. Ils vinrent former dans la classification du Cabinet des antiques le commencement d'un nouveau groupe ^ dont les événements politiques allaient, à bref délai, entraver d'abord, puis hâter pendant quelques années le développement.

Durant les premiers temps de la période révolutionnaire, le Cabinet eut en effet bien à souffrir, mais dès le commencement de l'an III, on réorganisait les divers services du grand établissement devenu la Bibliothèque nationale.

1) La plupart de ces objets sont aujourd'hui déposés au Musée d'Ethnographie. On y peut voir notamment le poncho brodé de Pachacamac (n" 52 de la collection) et quelques autres pièces ayant encore leurs étiquettes de la main du voyageur.

2) On conserve au Cabinet des médailles une lettre de Dombey ainsi conçue :

« A Paris, le 25 janvier 1786. Monsieur, je viens d'être autorisé par M. de Galonné à remettre au Cabinet des médailles du Roi, les vases et autres curiosités que j'ai rapportées du Pérou; j'ai numéroté les pièces et fait le catalogue. Si vous voulez, Monsieur, me donner votre jour et votre heure, j'aurai l'honneur de vous les porter moi-même. J'ai l'honneur d'être avec respect, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

« DOiMBEY. »

On lit en marge du catalogue annexé à cette lettre la mention: Envoi au Cabinet des Antiques du Roi, leSl janvier 1786.

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